Au lecteur.
Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, la version
originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont
été effectuées.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
M. DE BALZAC.
PARIS, IMPRIMÉ PAR LACRAMPE ET COMP.
LA
COMÉDIE HUMAINE,
QUINZIÈME VOLUME.
DEUXIÈME PARTIE
ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
ÉTUDES
PHILOSOPHIQUES
Massimilla Doni.--Gambara.--L’Enfant maudit.--Les Marana.
Adieu.--Le Réquisitionnaire.--El Verdugo.
Un Drame au bord de la mer.--L’Auberge Rouge.
L’Élixir de longue vie.--Maître Cornélius.
Sur Catherine de Médicis (première partie): le Martyr calviniste.
PARIS,
FURNE,
RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 55;
J.-J. DUBOCHET ET Cie,
RUE RICHELIEU, 60;
J. HETZEL,
RUE DE MÉNARS, 10.
1845.
[Illustration: LE COMTE D’HÉROUVILLE.
L’ENFANT MAUDIT.]
ÉTUDES
PHILOSOPHIQUES.
MASSIMILLA DONI.
A JACQUES STRUNZ.
_Mon cher Strunz, il y aurait de l’ingratitude à ne pas attacher
votre nom à l’une des deux œuvres que je n’aurais pu faire sans
votre patiente complaisance et vos bons soins. Trouvez donc ici un
témoignage de ma reconnaissante amitié, pour le courage avec lequel
vous avez essayé, peut-être sans succès, de m’initier aux profondeurs
de la science musicale. Vous m’aurez toujours appris ce que le génie
cache de difficultés et de travaux dans ces poëmes qui sont pour nous
la source de plaisirs divins. Vous m’avez aussi procuré plus d’une
fois le petit divertissement de rire aux dépens de plus d’un prétendu
connaisseur. Aucuns me taxent d’ignorance, ne soupçonnant ni les
conseils que je dois à l’un des meilleurs auteurs de feuilletons sur
les œuvres musicales, ni votre consciencieuse assistance. Peut-être
ai-je été le plus infidèle des secrétaires? S’il en était ainsi, je
ferais certainement un traître traducteur sans le savoir, et je veux
néanmoins pouvoir toujours me dire un de vos amis._
Comme le savent les connaisseurs, la noblesse vénitienne est la
première de l’Europe. Son Livre d’or a précédé les Croisades, temps où
Venise, débris de la Rome impériale et chrétienne qui se plongea dans
les eaux pour échapper aux Barbares, déjà puissante, illustre déjà,
dominait le monde politique et commercial. A quelques exceptions
près, aujourd’hui cette noblesse est entièrement ruinée. Parmi les
gondoliers qui conduisent les Anglais à qui l’Histoire montre là leur
avenir, il se trouve des fils d’anciens doges dont la race est plus
ancienne que celle des souverains. Sur un pont par où passera votre
gondole, si vous allez à Venise, vous admirerez une sublime jeune
fille mal vêtue, pauvre enfant qui appartiendra peut-être à l’une des
plus illustres races patriciennes. Quand un peuple de rois en est là,
nécessairement il s’y rencontre des caractères bizarres. Il n’y a
rien d’extraordinaire à ce qu’il jaillisse des étincelles parmi les
cendres. Destinées à justifier l’étrangeté des personnages en action
dans cette histoire, ces réflexions n’iront pas plus loin, car il
n’est rien de plus insupportable que les redites de ceux qui parlent
de Venise après tant de grands poëtes et tant de petits voyageurs.
L’intérêt du récit exigeait seulement de constater l’opposition la
plus vive de l’existence humaine: cette grandeur et cette misère
qui se voient là chez certains hommes comme dans la plupart des
habitations. Les nobles de Venise et ceux de Gênes, comme autrefois
ceux de Pologne, ne prenaient point de titres. S’appeler Quirini,
Doria, Brignole, Morosini, Sauli, Mocenigo, Fieschi (Fiesque), Cornaro,
Spinola, suffisait à l’orgueil le plus haut. Tout se corrompt, quelques
familles sont titrées aujourd’hui. Néanmoins, dans le temps où les
nobles des républiques aristocratiques étaient égaux, il existait à
Gênes un titre de prince pour la famille Doria qui possédait Amalfi en
toute souveraineté, et un titre semblable à Venise, légitimé par une
ancienne possession des Facino Cane, prince de Varèse. Les Grimaldi,
qui devinrent souverains, s’emparèrent de Monaco beaucoup plus tard.
Le dernier des Cane de la branche aînée disparut de Venise trente
ans avant la chute de la république, condamné pour des crimes plus
ou moins criminels. Ceux à qui revenait cette principauté nominale,
les Cane Memmi, tombèrent dans l’indigence pendant la fatale période
de 1796 à 1814. Dans la vingtième année de ce siècle, ils n’étaient
plus représentés que par un jeune homme ayant nom Emilio, et par un
palais qui passe pour un des plus beaux ornements du Canale Grande. Cet
enfant de la belle Venise avait pour toute fortune cet inutile palais
et quinze cents livres de rente provenant d’une maison de campagne
située sur la Brenta, le dernier bien de ceux que sa famille posséda
jadis en Terre-Ferme, et vendue au gouvernement autrichien. Cette rente
viagère sauvait au bel Émilio la honte de recevoir, comme beaucoup de
nobles, l’indemnité de vingt sous par jour, due à tous les patriciens
indigents, stipulée dans le traité de cession à l’Autriche.
Au commencement de la saison d’hiver, ce jeune seigneur était encore
dans une campagne située au pied des Alpes Tyroliennes, et achetée au
printemps dernier par la duchesse Cataneo. La maison bâtie par Palladio
pour les Tiepolo consiste en un pavillon carré du style le plus pur.
C’est un escalier grandiose, des portiques en marbre sur chaque face,
des péristyles à voûtes couvertes de fresques et rendues légères par
l’outremer du ciel où volent de délicieuses figures, des ornements
gras d’exécution, mais si bien proportionnés que l’édifice les porte
comme une femme porte sa coiffure, avec une facilité qui réjouit l’œil;
enfin cette gracieuse noblesse qui distingue à Venise les procuraties
de la Piazetta. Des stucs admirablement dessinés entretiennent dans
les appartements un froid qui rend l’atmosphère aimable. Les galeries
extérieures peintes à fresque forment abat-jour. Partout règne ce frais
pavé vénitien où les marbres découpés se changent en d’inaltérables
fleurs. L’ameublement, comme celui des palais italiens, offrait les
plus belles soieries richement employées, et de précieux tableaux bien
placés: quelques-uns du prêtre génois dit _il Capucino_, plusieurs
de Léonard de Vinci, de Carlo Dolci, de Tintoretto et de Titien. Les
jardins étagés présentent ces merveilles où l’or a été métamorphosé
en grottes de rocailles, en cailloutages qui sont comme la folie du
travail, en terrasses bâties par les fées, en bosquets sévères de
ton, où les cyprès hauts sur patte, les pins triangulaires, le triste
olivier, sont déjà habilement mélangés aux orangers, aux lauriers,
aux myrtes; en bassins clairs où nagent des poissons d’azur et de
cinabre. Quoi que l’on puisse dire à l’avantage des jardins anglais,
ces arbres en parasols, ces ifs taillés, ce luxe des productions de
l’art marié si finement à celui d’une nature habillée; ces cascades à
gradins de marbre où l’eau se glisse timidement et semble comme une
écharpe enlevée par le vent, mais toujours renouvelée; ces personnages
en plomb doré qui meublent discrètement de silencieux asiles: enfin
ce palais hardi qui fait point de vue de toutes parts en élevant sa
dentelle au pied des Alpes; ces vives pensées qui animent la pierre, le
bronze et les végétaux, ou se dessinent en parterres, cette poétique
prodigalité seyait à l’amour d’une duchesse et d’un joli jeune homme,
lequel est une œuvre de poésie fort éloignée des fins de la brutale
nature. Quiconque comprend la fantaisie, aurait voulu voir sur l’un
de ces beaux escaliers, à côté d’un vase à bas-reliefs circulaires,
quelque négrillon habillé à mi-corps d’un tonnelet en étoffe rouge,
tenant d’une main un parasol au-dessus de la tête de la duchesse, et de
l’autre la queue de sa longue robe pendant qu’elle écoutait une parole
d’Emilio Memmi. Et que n’aurait pas gagné le Vénitien à être vêtu comme
un de ces sénateurs peints par Titien? Hélas! dans ce palais de fée,
assez semblable à celui des _Peschiere_ de Gênes, la Cataneo obéissait
aux firmans de Victorine et des modistes françaises. Elle portait une
robe de mousseline et un chapeau de paille de riz, de jolis souliers
gorge de pigeon, des bas de fil que le plus léger zéphyr eût emportés;
elle avait sur les épaules un schall de dentelle noire! Mais ce qui ne
se comprendra jamais à Paris, où les femmes sont serrées dans leurs
robes comme des demoiselles dans leurs fourreaux annelés, c’est le
délicieux laissez-aller avec lequel cette belle fille de la Toscane
portait le vêtement français, elle l’avait italianisé. La Française met
un incroyable sérieux à sa jupe, tandis qu’une Italienne s’en occupe
peu, ne la défend par aucun regard gourmé, car elle se sait sous la
protection d’un seul amour, passion sainte et sérieuse pour elle, comme
pour autrui.
Étendue sur un sopha, vers onze heures du matin, au retour d’une
promenade, et devant une table où se voyaient les restes d’un élégant
déjeuner, la duchesse Cataneo laissait son amant maître de cette
mousseline sans lui dire: _chut!_ au moindre geste. Sur une bergère
à ses côtés, Emilio tenait une des mains de la duchesse entre ses
deux mains, et la regardait avec un entier abandon. Ne demandez pas
s’ils s’aimaient; ils s’aimaient trop. Ils n’en étaient pas à lire
dans le livre comme Paul et Françoise; loin de là, Emilio n’osait
dire: _Lisons!_ A la lueur de ces yeux où brillaient deux prunelles
vertes tigrées par des fils d’or qui partaient du centre comme les
éclats d’une fêlure, et communiquaient au regard un doux scintillement
d’étoile, il sentait en lui-même une volupté nerveuse qui le faisait
arriver au spasme. Par moments, il lui suffisait de voir les beaux
cheveux noirs de cette tête adorée serrés par un simple cercle d’or,
s’échappant en tresses luisantes de chaque côté d’un front volumineux,
pour écouter dans ses oreilles les battements précipités de son sang
soulevé par vagues, et menaçant de faire éclater les vaisseaux du
cœur. Par quel phénomène moral l’âme s’emparait-elle si bien de son
corps qu’il ne se sentait plus en lui-même, mais tout en cette femme à
la moindre parole qu’elle disait d’une voix qui troublait en lui les
sources de la vie? Si, dans la solitude, une femme de beauté médiocre
sans cesse étudiée devient sublime et imposante, peut-être une femme
aussi magnifiquement belle que l’était la duchesse arrivait-elle à
stupéfier un jeune homme chez qui l’exaltation trouvait des ressorts
neufs, car elle absorbait réellement cette jeune âme.
Héritière des Doni de Florence, Massimilla avait épousé le duc sicilien
Cataneo. En moyennant ce mariage, sa vieille mère, morte depuis,
avait voulu la rendre riche et heureuse selon les coutumes de la vie
florentine. Elle avait pensé que sortie du couvent pour entrer dans la
vie, sa fille accomplirait selon les lois de l’amour ce second mariage
de cœur qui est tout pour une Italienne. Mais Massimilla Doni avait
pris au couvent un grand goût pour la vie religieuse, et quand elle
eut donné sa foi devant les autels au duc de Cataneo, elle se contenta
chrétiennement d’en être la femme. Ce fut la chose impossible. Cataneo,
qui ne voulait qu’une duchesse, trouva fort sot d’être un mari; dès
que Massimilla se plaignit de ses façons, il lui dit tranquillement de
se mettre en quête d’un _primo cavaliere servante_, et lui offrit ses
services pour lui en amener plusieurs à choisir. La duchesse pleura,
le duc la quitta. Massimilla regarda le monde qui se pressait autour
d’elle, fut conduite par sa mère à la Pergola, dans quelques maisons
diplomatiques, aux Cascine, partout où l’on rencontrait de jeunes et
jolis cavaliers, elle ne trouva personne qui lui plût, et se mit à
voyager. Elle perdit sa mère, hérita, porta le deuil, vint à Venise,
et y vit Emilio, qui passa devant sa loge en échangeant avec elle
un regard de curiosité. Tout fut dit. Le Vénitien se sentit comme
foudroyé; tandis qu’une voix cria: _le voilà!_ dans les oreilles de la
duchesse. Partout ailleurs, deux personnes prudentes et instruites se
seraient examinées, flairées; mais ces deux ignorances se confondirent
comme deux substances de la même nature qui n’en font qu’une seule en
se rencontrant. Massimilla devint aussitôt vénitienne et acheta le
palais qu’elle avait loué sur le Canareggio. Puis, ne sachant à quoi
employer ses revenus, elle avait acquis aussi Rivalta, cette campagne
où elle était alors. Emilio, présenté par la Vulpato à la Cataneo, vint
pendant tout l’hiver très-respectueusement dans la loge de son amie.
Jamais amour ne fut plus violent dans deux âmes, ni plus timide dans
ses expressions. Ces deux enfants tremblaient l’un devant l’autre.
Massimilla ne coquetait point, n’avait ni _secundo_ ni _terzo_, ni
_patito_. Occupée d’un sourire et d’une parole, elle admirait son
jeune Vénitien au visage pointu, au nez long et mince, aux yeux noirs,
au front noble, qui, malgré ses naïfs encouragements, ne vint chez
elle qu’après trois mois employés à s’apprivoiser l’un l’autre. L’été
montra son ciel oriental, la duchesse se plaignit d’aller seule à
Rivalta. Heureux et inquiet tout à la fois du tête-à-tête, Emilio avait
accompagné Massimilla dans sa retraite. Ce joli couple y était depuis
six mois.
A vingt ans, Massimilla n’avait pas, sans de grands remords, immolé ses
scrupules religieux à l’amour; mais elle s’était lentement désarmée
et souhaitait accomplir ce mariage de cœur, tant vanté par sa mère,
au moment où Emilio tenait sa belle et noble main, longue, satinée,
blanche, terminée par des ongles bien dessinés et colorés, comme si
elle avait reçu d’Asie un peu de l’_henné_ qui sert aux femmes des
sultans à se les teindre en rose vif. Un malheur ignoré de Massimilla,
mais qui faisait cruellement souffrir Émilio, s’était jeté bizarrement
entre eux. Massimilla, quoique jeune, avait cette majesté que la
tradition mythologique attribue à Junon, seule déesse à laquelle la
mythologie n’ait pas donné d’amant, car Diane a été aimée, la chaste
Diane a aimé! Jupiter seul a pu ne pas perdre contenance devant sa
divine moitié, sur laquelle se sont modelées beaucoup de ladies en
Angleterre. Emilio mettait sa maîtresse beaucoup trop haut pour y
atteindre. Peut-être un an plus tard ne serait-il plus en proie à cette
noble maladie qui n’attaque que les très-jeunes gens et les vieillards.
Mais comme celui qui dépasse le but en est aussi loin que celui dont
le trait n’y arrive pas, la duchesse se trouvait entre un mari qui se
savait si loin du but qu’il ne s’en souciait plus, et un amant qui le
franchissait si rapidement avec les blanches ailes de l’ange qu’il ne
pouvait plus y revenir. Heureuse d’être aimée, Massimilla jouissait du
désir sans en imaginer la fin; tandis que son amant, malheureux dans le
bonheur, amenait de temps en temps par une promesse sa jeune amie au
bord de ce que tant de femmes nomment l’_abîme_, et se voyait obligé
de cueillir les fleurs qui le bordent, sans pouvoir faire autre chose
que les effeuiller en contenant dans son cœur une rage qu’il n’osait
exprimer. Tous deux s’étaient promenés en se redisant au matin un
hymne d’amour comme en chantaient les oiseaux nichés dans les arbres.
Au retour, le jeune homme, dont la situation ne peut se peindre qu’en
le comparant à ces anges auxquels les peintres ne donnent qu’une tête
et des ailes, s’était senti si violemment amoureux qu’il avait mis en
doute l’entier dévouement de la duchesse, afin de l’amener à dire:
«Quelle preuve en veux-tu?» Ce mot avait été jeté d’un air royal, et
Memmi baisait avec ardeur cette belle main ignorante. Tout à coup, il
se leva furieux contre lui-même, et laissa Massimilla. La duchesse
resta dans sa pose nonchalante sur le sopha, mais elle y pleura, se
demandant en quoi, belle et jeune, elle déplaisait à Emilio. De son
côté, le pauvre Memmi donnait de la tête contre les arbres comme une
corneille coiffée. Un valet cherchait en ce moment le jeune Vénitien,
et courait après lui pour lui donner une lettre arrivée par un exprès.
Marco Vendramini, nom qui dans le dialecte vénitien, où se suppriment
certaines finales, se prononce également Vendramin, son seul ami lui
apprenait que Marco Facino Cane, prince de Varèse, était mort dans un
hôpital de Paris. La preuve du décès était arrivée. Ainsi les Cane
Memmi devenaient princes de Varèse. Aux yeux des deux amis, un titre
sans argent ne signifiant rien, Vendramin annonçait à Emilio comme
une nouvelle beaucoup plus importante, l’engagement à la Fenice du
fameux ténor Genovese, et de la célèbre signora Tinti. Sans achever
la lettre, qu’il mit dans sa poche en la froissant, Emilio courut
annoncer à la duchesse Cataneo la grande nouvelle, en oubliant son
héritage héraldique. La duchesse ignorait la singulière histoire qui
recommandait la Tinti à la curiosité de l’Italie, le prince la lui dit
en quelques mots. Cette illustre cantatrice était une simple servante
d’auberge, dont la voix merveilleuse avait surpris un grand seigneur
sicilien en voyage. La beauté de cette enfant, qui avait alors douze
ans, s’étant trouvée digne de la voix, le grand seigneur avait eu la
constance de faire élever cette petite personne comme Louis XV fit
jadis élever mademoiselle de Romans. Il avait attendu patiemment que
la voix de Clara fût exercée par un fameux professeur, et qu’elle eût
seize ans pour jouir de tous les trésors si laborieusement cultivés. En
débutant l’année dernière, la Tinti avait ravi les trois capitales de
l’Italie les plus difficiles à satisfaire.
--Je suis bien sûre que le grand seigneur n’est pas mon mari, dit la
duchesse.
Aussitôt les chevaux furent commandés, et la Cataneo partit à l’instant
pour Venise, afin d’assister à l’ouverture de la saison d’hiver. Par
une belle soirée du mois de novembre, le nouveau prince de Varèse
traversait donc la lagune de Mestre à Venise, entre la ligne de poteaux
aux couleurs autrichiennes qui marque la route concédée par la douane
aux gondoles. Tout en regardant la gondole de la Cataneo menée par
des laquais en livrée, et qui sillonnait la mer à une portée de fusil
en avant de lui, le pauvre Emilio, conduit par un vieux gondolier qui
avait conduit son père au temps où Venise vivait encore, ne pouvait
repousser les amères réflexions que lui suggérait l’investiture de son
titre.
«Quelle raillerie de la fortune! Être prince et avoir quinze cents
francs de rente. Posséder l’un des plus beaux palais du monde, et
ne pouvoir disposer des marbres, des escaliers, des peintures, des
sculptures, qu’un décret autrichien venait de rendre inaliénables!
Vivre sur un pilotis en bois de Campêche estimé près d’un million et
ne pas avoir de mobilier! Être le maître de galeries somptueuses, et
habiter une chambre au-dessus de la dernière frise arabesque bâtie
avec des marbres rapportés de la Morée, que déjà, sous les Romains,
un Memmius avait parcourue en conquérant! Voir dans une des plus
magnifiques églises de Venise ses ancêtres sculptés sur leurs tombeaux
en marbres précieux, au milieu d’une chapelle ornée des peintures de
Titien, de Tintoret, des deux Palma, de Bellini, de Paul Véronèse, et
ne pouvoir vendre à l’Angleterre un Memmi de marbre pour donner du pain
au prince de Varèse! Genovese, le fameux ténor, aura, dans une saison,
pour ses roulades, le capital de la rente avec laquelle vivrait heureux
un fils des Memmius, sénateurs romains, aussi anciens que les César
et les Sylla. Genovese peut fumer un houka des Indes, et le prince de
Varèse ne peut consumer des cigares à discrétion!»
Et il jeta le bout de son cigare dans la mer. Le prince de Varèse
trouve ses cigares chez la Cataneo, à laquelle il voudrait apporter les
richesses du monde; la duchesse étudiait tous ses caprices, heureuse de
les satisfaire! Il fallait y faire son seul repas, le souper, car son
argent passait à son habillement et à son entrée à la Fenice. Encore
était-il obligé de prélever cent francs par an pour le vieux gondolier
de son père, qui, pour le mener à ce prix, ne vivait que de riz.
Enfin, il fallait aussi pouvoir payer les tasses de café noir que tous
les matins il prenait au café Florian pour se soutenir jusqu’au soir
dans une excitation nerveuse, sur l’abus de laquelle il comptait pour
mourir, comme Vendramin comptait, lui, sur l’opium.
--Et je suis prince! En se disant ce dernier mot, Emilio Memmi jeta,
sans l’achever, la lettre de Marco Vendramini dans la lagune, où
elle flotta comme un esquif de papier lancé par un enfant.--Mais
Emilio, reprit-il, n’a que vingt-trois ans. Il vaut mieux ainsi que
lord Wellington goutteux, que le régent paralytique, que la famille
impériale d’Autriche attaquée du haut mal, que le roi de France... Mais
en pensant au roi de France, le front d’Emilio se plissa, son teint
d’ivoire jaunit, des larmes roulèrent dans ses yeux noirs, humectèrent
ses longs cils; il souleva d’une main digne d’être peinte par Titien
son épaisse chevelure brune, et reporta son regard sur la gondole de la
Cataneo.
--La raillerie que se permet le sort envers moi se rencontre encore
dans mon amour, se dit-il. Mon cœur et mon imagination sont pleins
de trésors, Massimilla les ignore; elle est Florentine, elle
m’abandonnera. Être glacé près d’elle lorsque sa voix et son regard
développent en moi des sensations célestes! En voyant sa gondole à
quelque cent palmes de la mienne, il me semble qu’on me place un fer
chaud dans le cœur. Un fluide invisible coule dans mes nerfs et les
embrase, un nuage se répand sur mes yeux, l’air me semble avoir la
couleur qu’il avait à Rivalta, quand le jour passait à travers un store
de soie rouge, et que, sans qu’elle me vît, je l’admirais rêveuse et
souriant avec finesse, comme la Monna Lisa de Léonardo. Ou mon altesse
finira par un coup de pistolet, ou le fils des Cane suivra le conseil
de son vieux Carmagnola: nous nous ferons matelots, pirates, et nous
nous amuserons à voir combien de temps nous vivrons avant d’être pendus!
Le prince prit un nouveau cigare et contempla les arabesques de
sa fumée livrée au vent, comme pour voir dans leurs caprices une
répétition de sa dernière pensée. De loin, il distinguait déjà les
pointes mauresques des ornements qui couronnaient son palais; il
redevint triste. La gondole de la duchesse avait disparu dans le
Canareggio. Les fantaisies d’une vie romanesque et périlleuse, prise
comme dénoûment de son amour, s’éteignirent avec son cigare, et la
gondole de son amie ne lui marqua plus son chemin. Il vit alors le
présent tel qu’il était: un palais sans âme, une âme sans action sur
le corps, une principauté sans argent, un corps vide et un cœur plein,
mille antithèses désespérantes. L’infortuné pleurait sa vieille
Venise, comme la pleurait plus amèrement encore Vendramini, car une
mutuelle et profonde douleur et un même sort avaient engendré une
mutuelle et vive amitié entre ces deux jeunes gens, débris de deux
illustres familles. Emilio ne put s’empêcher de penser aux jours
où le palais Memmi vomissait la lumière par toutes ses croisées et
retentissait de musiques portées au loin sur l’onde adriatique; où
l’on voyait à ses poteaux des centaines de gondoles attachées; où l’on
entendait sur son perron baisé par les flots les masques élégants et
les dignitaires de la République se pressant en foule; où ses salons et
sa galerie étaient enrichis par une assemblée intriguée et intriguant;
où la grande salle des festins meublée de tables rieuses, et ses
galeries au pourtour aérien pleines de musique, semblaient contenir
Venise entière allant et venant sur les escaliers retentissants de
rires. Le ciseau des meilleurs artistes avait de siècle en siècle
sculpté le bronze qui supportait alors les vases au long col ou ventrus
achetés en Chine, et celui des candélabres aux mille bougies. Chaque
pays avait fourni sa part du luxe qui parait les murailles et les
plafonds. Aujourd’hui les murs dépouillés de leurs belles étoffes, les
plafonds mornes, se taisaient et pleuraient. Plus de tapis de Turquie,
plus de lustres festonnés de fleurs, plus de statues, plus de tableaux,
plus de joie ni d’argent, ce grand véhicule de la joie! Venise, cette
Londres du moyen-âge, tombait pierre à pierre, homme à homme. La
sinistre verdure que la mer entretient et caresse au bas des palais,
était alors aux yeux du prince comme une frange noire que la nature y
attachait en signe de mort. Enfin, un grand poëte anglais était venu
s’abattre sur Venise comme un corbeau sur un cadavre, pour lui coasser
en poésie lyrique, dans ce premier et dernier langage des sociétés, les
stances d’un _De Profundis!_ De la poésie anglaise jetée au front d’une
ville qui avait enfanté la poésie italienne!... Pauvre Venise!
Jugez quel dut être l’étonnement d’un jeune homme absorbé par de telles
pensées, au moment où Carmagnola s’écria:--Sérénissime altesse, le
palais brûle, ou les anciens doges y sont revenus. Voici des lumières
aux croisées de la galerie haute!
Le prince Emilio crut son rêve réalisé par un coup de baguette. A la
nuit tombante, le vieux gondolier put, en retenant sa gondole à la
première marche, aborder son jeune maître sans qu’il fût vu par aucun
des gens empressés dans le palais, et dont quelques-uns bourdonnaient
au perron comme des abeilles à l’entrée d’une ruche. Emilio se glissa
sous l’immense péristyle où se développait le plus bel escalier de
Venise et le franchit lestement pour connaître la cause de cette
singulière aventure. Tout un monde d’ouvriers se hâtait d’achever
l’ameublement et la décoration du palais. Le premier étage, digne de
l’ancienne splendeur de Venise, offrait à ses regards les belles choses
qu’Emilio rêvait un moment auparavant, et la fée les avait disposées
dans le meilleur goût. Une splendeur digne des palais d’un roi parvenu
éclatait jusque dans les plus minces détails. Emilio se promenait
sans que personne lui fît la moindre observation, et il marchait de
surprise en surprise. Curieux de voir ce qui se passait au second
étage, il monta, et trouva l’ameublement fini. Les inconnus chargés par
l’enchanteur de renouveler les prodiges de Mille et une Nuits en faveur
d’un pauvre prince italien, remplaçaient quelques meubles mesquins
apportés dans les premiers moments. Le prince Emilio arriva dans la
chambre à coucher de l’appartement, qui lui sourit comme une conque
d’où Vénus serait sortie. Cette chambre était si délicieusement belle,
si bien pomponnée, si coquette, pleine de recherches si gracieuses,
qu’il s’alla plonger dans une bergère de bois doré devant laquelle on
avait servi le souper froid le plus friand; et, sans autre forme de
procès, il se mit à manger.
--Je ne vois dans le monde entier que Massimilla qui puisse avoir eu
l’idée de cette fête. Elle a su que j’étais prince, le duc de Cataneo
est peut-être mort en lui laissant ses biens, la voilà deux fois plus
riche, elle m’épousera, et... Et il mangeait à se faire haïr d’un
millionnaire malade qui l’aurait vu dévorant ce souper, et il buvait à
torrents un excellent vin de Porto.--Maintenant je m’explique le petit
air entendu qu’elle a pris en me disant: _A ce soir!_ Elle va venir
peut-être me désensorceler. Quel beau lit, et dans ce lit, quelle jolie
lanterne!... Bah! une idée de Florentine.
Il se rencontre quelques riches organisations sur lesquelles le bonheur
ou le malheur extrême produit un effet soporifique. Or, sur un jeune
homme assez puissant pour idéaliser une maîtresse au point de ne plus
y voir de femme, l’arrivée trop subite de la fortune devait faire
l’effet d’une dose d’opium. Quand le prince eut bu la bouteille de vin
de Porto, mangé la moitié d’un poisson et quelques fragments d’un pâté
français, il éprouva le plus violent désir de se coucher. Peut-être
était-il sous le coup d’une double ivresse. Il ôta lui-même la
couverture, apprêta le lit, se déshabilla dans un très-joli cabinet de
toilette, et se coucha pour réfléchir à sa destinée.
--J’ai oublié ce pauvre Carmagnola, mais mon cuisinier et mon sommelier
y pourvoiront.
En ce moment, une femme de chambre entra folâtrement en chantonnant
un air du Barbier de Séville. Elle jeta sur une chaise des vêtements
de femme, toute une toilette de nuit, en se disant:--Les voici qui
rentrent!
Quelques instants après vint en effet une jeune femme habillée à
la française, et qui pouvait être prise pour l’original de quelque
fantastique gravure anglaise inventée pour un _Forget me not_, une
_belle assemblée_, ou pour un _Book of Beauty_. Le prince frissonna
de peur et de plaisir, car il aimait Massimilla, comme vous savez.
Or, malgré cette foi d’amour qui l’embrasait, et qui jadis inspira
des tableaux à l’Espagne, des madones à l’Italie, des statues
à Michel-Ange, les portes du Baptistère à Ghiberti, la Volupté
l’enserrait de ses rets, et le désir l’agitait sans répandre en son
cœur cette chaude essence éthérée que lui infusait un regard ou la
moindre parole de la Cataneo. Son âme, son cœur, sa raison, toutes ses
volontés se refusaient à l’Infidélité; mais la brutale et capricieuse
Infidélité dominait son âme. Cette femme ne vint pas seule.
Le prince aperçut un de ces personnages à qui personne ne veut croire
dès qu’on les fait passer de l’état réel où nous les admirons, à l’état
fantastique d’une description plus ou moins littéraire. Comme celui des
Napolitains, l’habillement de l’inconnu comportait cinq couleurs, si
l’on veut admettre le noir du chapeau comme une couleur: le pantalon
était olive, le gilet rouge étincelait de boutons dorés, l’habit
tirait au vert et le linge arrivait au jaune. Cet homme semblait avoir
pris à tâche de justifier le Napolitain que Gerolamo met toujours en
scène sur son théâtre de marionnettes. Les yeux semblaient être de
verre. Le nez en as de trèfle saillait horriblement. Le nez couvrait
d’ailleurs avec pudeur un trou qu’il serait injurieux pour l’homme
de nommer une bouche, et où se montraient trois ou quatre défenses
blanches douées de mouvement, qui se plaçaient d’elles-mêmes les unes
entre les autres. Les oreilles fléchissaient sous leur propre poids,
et donnaient à cet homme une bizarre ressemblance avec un chien. Le
teint, soupçonné de contenir plusieurs métaux infusés dans le sang
par l’ordonnance de quelque Hippocrate, était poussé au noir. Le front
pointu, mal caché par des cheveux plats, rares, et qui tombaient comme
des filaments de verre soufflé, couronnait par des rugosités rougeâtres
une face grimaude. Enfin, quoique maigre et de taille ordinaire,
ce monsieur avait les bras longs et les épaules larges; malgré ces
horreurs, et quoique vous lui eussiez donné soixante-dix ans, il ne
manquait pas d’une certaine majesté cyclopéenne; il possédait des
manières aristocratiques et dans le regard la sécurité du riche. Pour
quiconque aurait eu le cœur assez ferme pour l’observer, son histoire
était écrite par les passions dans ce noble argile devenu boueux. Vous
eussiez deviné le grand seigneur, qui, riche dès sa jeunesse, avait
vendu son corps à la Débauche pour en obtenir des plaisirs excessifs.
La Débauche avait détruit la créature humaine et s’en était fait une
autre à son usage. Des milliers de bouteilles avaient passé sous les
arches empourprées de ce nez grotesque, en laissant leur lie sur les
lèvres. De longues et fatigantes digestions avaient emporté les dents.
Les yeux avaient pâli à la lumière des tables de jeu. Le sang s’était
chargé de principes impurs qui avaient altéré le système nerveux. Le
jeu des forces digestives avait absorbé l’intelligence. Enfin, l’amour
avait dissipé la brillante chevelure du jeune homme. En héritier avide,
chaque vice avait marqué sa part du cadavre encore vivant. Quand
on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie
supérieure: elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs,
comme était ce duc près de cette rose d’amour.
--Jouerez-vous du violon ce soir, mon cher duc? dit la femme en
détachant l’embrasse et laissant retomber une magnifique portière sur
la porte.
--Jouer du violon, reprit le prince Émilio, que veut-elle dire?
Qu’a-t-on fait de mon palais? Suis-je éveillé? Me voilà dans le lit de
cette femme qui se croit chez elle, elle ôte sa mantille! Ai-je donc,
comme Vendramin, fumé l’opium, et suis-je au milieu d’un de ces rêves
où il voit Venise comme elle était il y a trois cents ans?
Assise devant sa toilette illuminée par des bougies, l’inconnue
défaisait ses atours de l’air le plus tranquille du monde.
--Sonnez Julia, je suis impatiente de me déshabiller.
En ce moment, le duc aperçut le souper entamé, regarda dans la chambre,
et vit le pantalon du prince étalé sur un fauteuil près du lit.
--Je ne sonnerai pas, Clarina, s’écria d’une voix grêle le duc furieux.
Je ne jouerai du violon ni ce soir, ni demain, ni jamais...
--_Ta, ta, ta, ta!_ chanta Clarina sur une seule note en passant chaque
fois d’une octave à une autre avec l’agilité du rossignol.
--Malgré cette voix qui rendrait sainte Claire, ta patronne, jalouse,
et le Christ amoureux, vous êtes par trop impudente, madame la drôlesse.
--Vous ne m’avez pas élevée à entendre de semblables mots, dit-elle
avec fierté.
--Vous ai-je appris à garder un homme dans votre lit? Vous ne méritez
ni mes bienfaits, ni ma haine.
--Un homme dans mon lit! s’écria Clarina en se retournant vivement.
--Et qui a familièrement mangé notre souper, comme s’il était chez lui,
reprit le duc.
--Mais, s’écria Émilio, ne suis-je pas chez moi? Je suis le prince de
Varèse, ce palais est le mien.
En disant ces paroles, Émilio se dressa sur son séant et montra sa
belle et noble tête vénitienne au milieu des pompeuses draperies du
lit. D’abord la Clarina se mit à rire d’un de ces rires fous qui
prennent aux jeunes filles quand elles rencontrent une aventure comique
en dehors de toute prévision. Ce rire eut une fin, quand elle remarqua
ce jeune homme, qui, disons-le, était remarquablement beau, quoique peu
vêtu; la même rage qui mordait Émilio la saisit, et comme elle n’aimait
personne, aucune raison ne brida sa fantaisie de Sicilienne éprise.
--Si ce palais est le palais Memmi, votre Altesse sérénissime voudra
cependant bien le quitter, dit le duc en prenant l’air froid et
ironique d’un homme poli. Je suis ici chez moi...
--Apprenez, monsieur le duc, que vous êtes dans ma chambre et non chez
vous, dit la Clarina sortant de sa léthargie. Si vous avez des soupçons
sur ma vertu, je vous prie de me laisser les bénéfices de mon crime...
--Des soupçons! Dites, ma mie, des certitudes...
--Je vous le jure, reprit la Clarina, je suis innocente.
--Mais que vois-je là, dans ce lit? dit le duc.
--Ah! vieux sorcier, si tu crois ce que tu vois plus que ce que je te
dis, s’écria la Clarina, tu ne m’aimes pas! Va-t’en et ne me romps
plus les oreilles! M’entendez-vous? sortez, monsieur le duc! Ce jeune
prince vous rendra le million que je vous coûte, si vous y tenez.
--Je ne rendrai rien, dit Émilio tout bas.
--Eh! nous n’avons rien à rendre, c’est peu d’un million pour avoir
Clarina Tinti quand on est si laid. Allons, sortez, dit-elle au duc,
vous m’avez renvoyée, et moi je vous renvoie, partant quitte.
Sur un geste du vieux duc, qui paraissait vouloir résister à cet ordre
intimé dans une attitude digne du rôle de Sémiramis, qui avait acquis à
la Tinti son immense réputation, la prima-donna s’élança sur le vieux
singe et le mit à la porte.
--Si vous ne me laissez pas tranquille ce soir, nous ne nous reverrons
jamais. Mon jamais vaut mieux que le vôtre, lui dit-elle.
--_Tranquille_, reprit le duc en laissant échapper un rire amer, il me
semble, ma chère idole, que c’est _agitata_ que je vous laisse.
Le duc sortit. Cette lâcheté ne surprit point Émilio. Tous ceux qui
se sont accoutumés à quelque goût particulier, choisi dans tous les
effets de l’amour, et qui concorde à leur nature, savent qu’aucune
considération n’arrête un homme qui s’est fait une habitude de sa
passion. La Tinti bondit comme un faon de la porte au lit.
--Prince, pauvre, jeune et beau, mais c’est un conte de fée!...
dit-elle.
La Sicilienne se posa sur le lit avec une grâce qui rappelait le naïf
laissez-aller de l’animal, l’abandon de la plante vers le soleil, ou
le plaisant mouvement de valse par lequel les rameaux se donnent au
vent. En détachant les poignets de sa robe, elle se mit à chanter,
non plus avec la voix destinée aux applaudissements de la Fenice,
mais d’une voix troublée par le désir. Son chant fut une brise qui
apportait au cœur les caresses de l’amour. Elle regardait à la dérobée
Émilio, tout aussi confus qu’elle; car cette femme de théâtre n’avait
plus l’audace qui lui avait animé les yeux, les gestes et la voix en
renvoyant le duc; non, elle était humble comme la courtisane amoureuse.
Pour imaginer la Tinti, il faudrait avoir vu l’une des meilleures
cantatrices françaises à son début dans _il Fazzoletto_, opéra de
Garcia que les Italiens jouaient alors au théâtre de la rue Louvois;
elle était si belle, qu’un pauvre garde-du-corps, n’ayant pu se faire
écouter, se tua de désespoir. La prima-donna de la Fenice offrait
la même finesse d’expression, la même élégance de formes, la même
jeunesse; mais il y surabondait cette chaude couleur de Sicile qui
dorait sa beauté; puis sa voix était plus nourrie, elle avait enfin
cet air auguste qui distingue les contours de la femme italienne. La
Tinti, de qui le nom a tant de ressemblance avec celui que se forgea
la cantatrice française, avait dix-sept ans, et le pauvre prince en
avait vingt-trois. Quelle main rieuse s’était plu à jeter ainsi le feu
si près de la poudre? Une chambre embaumée, vêtue de soie incarnadine,
brillant de bougies, un lit de dentelles, un palais silencieux, Venise!
deux jeunesses, deux beautés! tous les fastes réunis. Émilio prit son
pantalon, sauta hors du lit, se sauva dans le cabinet de toilette, se
rhabilla, revint, et se dirigea précipitamment vers la porte.
Voici ce qu’il s’était dit en reprenant ses vêtements: «--Massimilla,
chère fille des Doni chez lesquels la beauté de l’Italie s’est
héréditairement conservée, toi qui ne démens pas le portrait de
Margherita, l’une des rares toiles entièrement peintes par Raphaël
pour sa gloire! ma belle et sainte maîtresse, ne sera-ce pas te
mériter que de me sauver de ce gouffre de fleurs? serais-je digne de
toi si je profanais un cœur tout à toi? Non, je ne tomberai pas dans
le piége vulgaire que me tendent mes sens révoltés. A cette fille
son duc, à moi ma duchesse!» Au moment où il soulevait la portière,
il entendit un gémissement. Cet héroïque amant se retourna, vit la
Tinti qui, prosternée la face sur le lit, y étouffait ses sanglots.
Le croirez-vous? la cantatrice était plus belle à genoux, la figure
cachée, que confuse et le visage étincelant. Ses cheveux dénoués sur
ses épaules, sa pose de Magdeleine, le désordre de ses vêtements
déchirés, tout avait été composé par le diable, qui, vous le savez, est
un grand coloriste. Le prince prit par la taille cette pauvre Tinti,
qui lui échappa comme une couleuvre, et qui se roula autour d’un de ses
pieds que pressa mollement une chair adorable.
--M’expliqueras-tu, dit-il en secouant son pied pour le retirer de
cette fille, comment tu te trouves dans mon palais? Comment le pauvre
Émilio Memmi...
--Émilio Memmi! s’écria la Tinti en se relevant, tu te disais prince.
--Prince depuis hier.
--Tu aimes la Cataneo! dit la Tinti en le toisant.
Le pauvre Émilio resta muet, en voyant la prima-donna qui souriait au
milieu de ses larmes.
--Votre Altesse ignore que celui qui m’a élevée pour le théâtre, que
ce duc... est Cataneo lui-même, et votre ami Vendramin, croyant servir
vos intérêts, lui a loué ce palais pour le temps de mon engagement à la
Fenice, moyennant mille écus. Chère idole de mon désir, lui dit-elle
en le prenant par la main et l’attirant à elle, pourquoi fuis-tu celle
pour qui bien des gens se feraient casser les os? L’amour, vois-tu,
sera toujours l’amour. Il est partout semblable à lui-même, il est
comme le soleil de nos âmes, on se chauffe partout où il brille,
et nous sommes ici en plein midi. Si, demain, tu n’es pas content,
tue-moi! Mais je vivrai, va! car je suis furieusement belle.
Émilio résolut de rester. Quand il eut consenti par un signe de
tête, le mouvement de joie qui agita la Tinti lui parut éclairé par
une lueur jaillie de l’enfer. Jamais l’amour n’avait pris à ses
yeux une expression si grandiose. En ce moment, Carmagnola siffla
vigoureusement.--Que peut-il me vouloir? se dit le prince.
Vaincu par l’amour, Émilio n’écouta point les sifflements répétés de
Carmagnola.
Si vous n’avez pas voyagé en Suisse, vous lirez peut-être avec plaisir
cette description, et si vous avez grimpé par ces Alpes-là, vous ne
vous en rappellerez pas les accidents sans émotion. Dans ce sublime
pays, au sein d’une roche fendue en deux par une vallée, chemin large
comme l’avenue de Neuilly à Paris, mais creux de quelques cents toises
et craquelé de ravins, il se rencontre un cours d’eau tombé soit du
Saint-Gothard, soit du Simplon, d’une cime alpestre quelconque, qui
trouve un vaste puits, profond de je ne sais combien de brasses, long
et large de plusieurs toises, bordé de quartiers de granit ébréchés sur
lesquels on voit des prés, entre lesquels s’élancent des sapins, des
aulnes gigantesques, et où viennent aussi des fraises et des violettes;
parfois on trouve un chalet aux fenêtres duquel se montre le frais
visage d’une blonde Suissesse; selon les aspects du ciel, l’eau de ce
puits est bleue ou verte, mais comme un saphir est bleu, comme une
émeraude est verte; eh! bien, rien au monde ne représente au voyageur
le plus insouciant, au diplomate le plus pressé, à l’épicier le plus
bonhomme, les idées de profondeur, de calme, d’immensité, de céleste
affection, de bonheur éternel, comme ce diamant liquide où la neige,
accourue des plus hautes Alpes, coule en eau limpide par une rigole
naturelle, cachée sous les arbres, creusée dans le roc, et d’où elle
s’échappe par une fente, sans murmure; la nappe, qui se superpose
au gouffre, glisse si doucement, que vous ne voyez aucun trouble à
la surface où la voiture se mire en passant. Voici que les chevaux
reçoivent deux coups de fouet! on tourne un rocher, on enfile un pont:
tout à coup rugit un horrible concert de cascades se ruant les unes
sur les autres; le torrent, échappé par une bonde furieuse, se brise
en vingt chutes, se casse sur mille gros cailloux; il étincelle en
cent gerbes contre un rocher tombé du haut de la chaîne qui domine
la vallée, et tombé précisément au milieu de cette rue que s’est
impérieusement frayée l’hydrogène nitré, la plus respectable de toutes
les forces vives.
Si vous avez bien saisi ce paysage, vous aurez dans cette eau endormie
une image de l’amour d’Émilio pour la duchesse, et dans les cascades
bondissant comme un troupeau de moutons, une image de sa nuit amoureuse
avec la Tinti. Au milieu de ces torrents d’amour, il s’élevait un
rocher contre lequel se brisait l’onde. Le prince était comme Sisyphe,
toujours sous le rocher.
--Que fait donc le duc Cataneo avec son violon? se disait-il, est-ce à
lui que je dois cette symphonie?
Il s’en ouvrit à Clara Tinti.
--Cher enfant... (elle avait reconnu que le prince était un enfant)
cher enfant, lui dit-elle, cet homme qui a cent dix-huit ans à la
paroisse du Vice et quarante-sept ans sur les registres de l’Église,
n’a plus au monde qu’une seule et dernière jouissance par laquelle il
sente la vie. Oui, toutes les cordes sont brisées, tout est ruine ou
haillon chez lui. L’âme, l’intelligence, le cœur, les nerfs, tout ce
qui produit chez l’homme un élan et le rattache au ciel par le désir ou
par le feu du plaisir, tient non pas tant à la musique qu’à un effet
pris dans les innombrables effets de la musique, à un accord parfait
entre deux voix, ou entre une voix et la chanterelle de son violon. Le
vieux singe s’assied sur moi, prend son violon, il joue assez bien, il
en tire des sons, je tâche de les imiter, et quand arrive le moment
long-temps cherché où il est impossible de distinguer dans la masse
du chant quel est le son du violon, quelle est la note sortie de mon
gosier, ce vieillard tombe alors en extase, ses yeux morts jettent
leurs derniers feux, il est heureux, il se roule à terre comme un
homme ivre. Voilà pourquoi il a payé Genovese si cher. Genovese est le
seul ténor qui puisse parfois s’accorder avec le timbre de ma voix.
Ou nous approchons réellement l’un de l’autre une ou deux fois par
soirée, ou le duc se l’imagine; pour cet imaginaire plaisir, il a
engagé Genovese, Genovese lui appartient. Nul directeur de théâtre ne
peut faire chanter ce ténor sans moi, ni me faire chanter sans lui. Le
duc m’a élevée pour satisfaire ce caprice, je lui dois mon talent, ma
beauté, sans doute ma fortune. Il mourra dans quelque attaque d’accord
parfait. Le sens de l’ouïe est le seul qui ait survécu dans le naufrage
de ses facultés, là est le fil par lequel il tient à la vie. De cette
souche pourrie il s’élance une pousse vigoureuse. Il y a, m’a-t-on dit,
beaucoup d’hommes dans cette situation; veuille la Madone les protéger!
tu n’en es pas là, toi! Tu peux tout ce que tu veux et tout ce que je
veux, je le sais.
Vers le matin, le prince Émilio sortit doucement de la chambre et
trouva Carmagnola couché en travers de la porte.
--Altesse, dit le gondolier, la duchesse m’avait ordonné de vous
remettre ce billet.
Il tendit à son maître un joli petit papier triangulairement plié. Le
prince se sentit défaillir, et il rentra pour tomber sur une bergère,
car sa vue était troublée, ses mains tremblaient en lisant ceci:
«Cher Émile, votre gondole s’est arrêtée à votre palais, vous ne
savez donc pas que Cataneo l’a loué pour la Tinti. Si vous m’aimez,
allez dès ce soir chez Vendramin, qui me dit vous avoir arrangé un
appartement chez lui. Que dois-je faire? Faut-il rester à Venise
en présence de mon mari et de sa cantatrice? devons-nous repartir
ensemble pour le Frioul? Répondez-moi par un mot, ne serait-ce que
pour me dire quelle était cette lettre que vous avez jetée dans la
lagune.
«MASSIMILLA DONI.»
L’écriture et la senteur du papier réveillèrent mille souvenirs dans
l’âme du jeune Vénitien. Le soleil de l’amour unique jeta sa vive
lueur sur l’onde bleue venue de loin, amassée dans l’abîme sans fond,
et qui scintilla comme une étoile. Le noble enfant ne put retenir les
larmes qui jaillirent de ses yeux en abondance; car dans la langueur où
l’avait mis la fatigue des sens rassasiés, il fut sans force contre le
choc de cette divinité pure. Dans son sommeil, la Clarina entendit les
larmes; elle se dressa sur son séant, vit son prince dans une attitude
de douleur, elle se précipita à ses genoux, les embrassa.
--On attend toujours la réponse, dit Carmagnola en soulevant la
portière.
--Infâme, tu m’as perdu! s’écria Émilio qui se leva en secouant du pied
la Tinti.
Elle le serrait avec tant d’amour, en implorant une explication par un
regard, un regard de Samaritaine éplorée, qu’Émilio, furieux de se voir
encore entortillé dans cette passion qui l’avait fait déchoir, repoussa
la cantatrice par un coup de pied brutal.
--Tu m’as dit de te tuer, meurs, bête venimeuse! s’écria-t-il.
Puis il sortit de son palais, sauta dans sa gondole:--Rame, cria-t-il à
Carmagnola.
--Où? dit le vieux.
--Où tu voudras.