L'étonnement de l'orchestre ne peut se comparer qu'à la colère (bien

naturelle, je l'avoue) de M. Valentino, qui conduisait ce soir-là. J'ai

su depuis que ces pauvres trombones n'avaient fait que se soumettre à un

ordre formel de ne pas jouer dans cet endroit; car leurs parties étaient

copiées et parfaitement conformes à l'original. Pour les cymbales que

Gluck a placées avec tant de bonheur dans le premier choeur des

_Scythes_, je ne sais qui s'était avisé de les introduire également dans

l'air de danse, dénaturant ainsi la couleur et troublant le silence

sinistre de cet étrange ballet. Mais je sais bien qu'aux représentations

suivantes tout rentra dans l'ordre, les cymbales se turent, les

trombones jouèrent, et je me contentai de grommeler entre mes dents:

--Ah! c'est bien heureux!

Peu de temps après, un de mes amis, presque aussi fanatique que moi, qui

compte aujourd'hui parmi les meilleurs professeurs de chant de Paris

(Saint-Ange), avait trouvé inconvenant qu'on nous donnât au premier acte

d'_OEdipe_ d'autres airs de danse que ceux de Sacchini; il vint me

proposer de faire justice de ces interminables solos de cor et de

violoncelle qui remplaçaient les airs de Sacchini. Pouvais-je ne pas

seconder une aussi louable intention! Le moyen employé pour _Iphigénie_

nous réussit également bien pour _OEdipe_; et, après quelques mots

lancés un soir du parterre, par nous deux seuls, les nouveaux airs de

danse disparurent pour jamais. Une seule fois nous parvînmes à entraîner

le public. On avait annoncé sur l'affiche que le solo de violon du

ballet de _Nina_ serait exécuté par Baillot; une indisposition du grand

artiste, ou quelque autre cause, s'étant opposée à ce qu'il pût se faire

entendre, l'administration crut suffisant d'en instruire le public par

une imperceptible bande de papier collée sur l'affiche de la porte de

l'Opéra, que personne ne regarde. L'immense majorité des spectateurs

s'attendait donc à entendre le célèbre violon. Cependant, au moment où

Nina, dans les bras de son père et de son amant, revient à la raison, la

pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini ne put nous émouvoir au

point de nous faire oublier Baillot. La pièce touchait à sa fin.

«Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez haut pour être

entendu?

--C'est vrai, dit un homme du public, il semble qu'on veuille le

_passer_.

--Baillot! Baillot! le solo de violon!»

En un instant le parterre prend feu, et ce qui ne s'était jamais vu à

l'Opéra, la salle entière réclame à grands cris l'accomplissement des

promesses de l'affiche. La toile tombe au milieu de ce brouhaha. Le

bruit redouble. Les musiciens voyant la fureur du parterre s'empressent

de quitter la place. De rage alors, chacun saute dans l'orchestre, on

saisit les chaises des concertants; on renverse les pupitres, on crève

la peau des timbales; j'avais beau crier:

«Messieurs, Messieurs, que faites-vous donc! briser les instruments!....

Quelle barbarie!.... Vous ne voyez donc pas que c'est la contrebasse du

père Chénié, un instrument superbe, qui a un son d'enfer!»

On ne m'écoutait plus et les mutins ne se retirèrent qu'après avoir

culbuté tout l'orchestre et cassé je ne sais combien de banquettes et

d'instruments.

C'est là le mauvais côté de la critique en action que nous exercions si

despotiquement à l'Opéra; le beau, c'était notre enthousiasme quand tout

allait bien. Il fallait voir alors avec quelle frénésie nous

applaudissions des passages auxquels personne dans la salle ne faisait

attention, tels qu'une belle basse, une heureuse modulation, un accent

vrai dans un récitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le

public nous prenait pour des claqueurs aspirant au surnumérariat, tandis

que le chef de claque, qui savait bien le contraire, et dont nos

applaudissements intempestifs dérangeaient les savantes combinaisons,

nous lançait de temps en temps un coup-d'oeil digne de Neptune

prononçant le _Quos ego_. Puis, dans les beaux moments de Madame

Branchu, c'étaient des larmes, des cris, qu'on ne connaît plus

aujourd'hui, même au Conservatoire. La plus plaisante scène de cette

espèce, dont j'aie conservé le souvenir, est la suivante. On donnait

_OEdipe_. Quoique placé fort loin de Gluck dans notre estime, Sacchini

ne laissait pas que de trouver en nous d'ardents admirateurs. J'avais

entraîné ce soir-là à l'Opéra un jeune homme parfaitement étranger à

tout autre art que celui du carambolage, et dont cependant je voulais à

toute force faire un néophyte musical. Les douleurs d'Antigone et de son

père ne pouvaient que l'émouvoir fort médiocrement. Aussi, après le

premier acte, désespérant d'en rien faire, l'avais-je laissé derrière

moi en m'avançant d'une banquette, pour n'être pas troublé par son

sang-froid. Comme pour faire ressortir encore son impassibilité, le

hasard avait placé à sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il

l'était peu. Je m'en aperçus bientôt. Dérivis venait d'avoir un fort

beau mouvement dans son fameux récitatif:

Mon fils! tu ne l'es plus!

Va! ma haine est trop forte!

Tout absorbé que je fusse par cette scène si admirable de naturel et de

sentiment de l'antique, il me fut impossible cependant de ne pas

entendre le dialogue établi derrière moi, entre mon jeune homme

épluchant une orange et l'inconnu, son voisin, en proie à la plus vive

émotion:

--Mon Dieu! monsieur, calmez-vous.

--Non! c'est irrésistible! c'est accablant! cela tue!

--Mais, monsieur, vous avez tort de _vous affecter_ de la sorte, vous

vous rendrez malade.

--Non! laissez-moi... Oh!

--Monsieur! allons du courage! enfin après tout, _ce n'est qu'un

spectacle_; vous offrirai-je un morceau de cette orange.

--Ah! c'est sublime!

--Elle est de Malte!

--Quel art céleste!

--Ne me refusez pas.

--Ah! monsieur, quelle musique!

--Oui, c'est très joli.

Pendant cette curieuse conversation, l'opéra était parvenu après la

scène de réconciliation, au beau trio:

«O doux moments!»

la douceur pénétrante de cette simple mélodie me saisit à mon tour; je

commençai à pleurer abondamment, la tête cachée dans mes deux mains

comme un homme abîmé d'affliction. A peine le trio était-il achevé, que

deux bras robustes m'enlèvent de dessus mon banc, en me serrant la

poitrine à me la briser; c'étaient ceux de l'inconnu qui, ne pouvant

plus maîtriser son émotion, et ayant remarqué que de tous ceux qui

l'entouraient j'étais le seul qui parut la partager, m'embrassait avec

fureur, en criant d'une voix convulsive:

--Sacredieu! monsieur, que c'est beau!

Sans m'étonner le moins du monde, et la figure toute décomposée par les

larmes, je lui réponds sur le même ton:

--Etes-vous musicien?

--Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.

--Ma foi, c'est égal, donnez-moi votre main, parbleu, Monsieur, vous

êtes un brave homme!

Là-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui

faisaient cercle autour de nous, comme à l'air ébahi de mon néophyte

mangeur d'oranges, nous échangeons quelques mots à voix basse, je lui

donne mon nom, il me confie le sien et sa profession. C'était un

ingénieur! un mathématicien!!! Où diable la sensibilité va-t-elle se

nicher!

LETTRE ÉCRITE A G. SPONTINI,

LE LENDEMAIN DE LA REPRISE DE FERNAND CORTEZ.

1841.

«CHER MAÎTRE,

»Votre oeuvre est noble et belle, et c'est peut-être aujourd'hui, pour

les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un _devoir_ de

vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la

conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations,

vous les fera aisément oublier.

»Vous avez excité des haines violentes, et à cause d'elles quelques-uns

de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur admiration; ceux-là

sont des lâches! J'aime mieux vos ennemis.

»On a donné hier _Cortèz_ à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible

effet de la scène de la révolte, je viens vous crier: Gloire! gloire!

gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son

coeur, a créé cette scène immortelle! Jamais, dans aucune production

de l'art, l'indignation sut-elle emprunter à la nature de pareils

accents? Jamais enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus

poétique? A-t-on quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de

telles couleurs l'_audace_ et la _volonté_, ces fières filles du

génie?--Non! et personne ne le croit.

»C'est vrai, c'est fort, c'est beau, c'est neuf, c'est sublime! Si la

musique n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque

part en Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à

la représentation des chefs-d'oeuvre monumentaux, où ils seraient

exécutés à longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux,

par des _artistes_, et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des

auditeurs sensibles et intelligents.

»Mais, partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa

noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir

contraindre à devenir une fille perdue.

»Adieu, cher maître, il y a la religion du beau, je suis de celle-là; et

si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands

hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un

bonheur.»

TRIBULATIONS D'UN CRITIQUE MUSICAL.

Jamais, ce me semble, Paris n'a tant cru s'occuper de musique; jamais,

par conséquent, la tâche des malheureux critiques ne leur a semblé plus

rude, plus fatigante, plus difficile, plus décourageante, plus

détestable, plus sotte et plus inutile. C'est une pluie d'albums, une

avalanche de romances, un torrent d'airs variés, un cataclysme de

fantaisies, une trombe de concertos, de cavatines, de scènes

dramatiques, de duos comiques, d'adagios soporifiques, d'évocations

diaboliques, de sonates classiques, de rondos romantiques, fantastiques,

frénétiques, fanatiques, fluoriques. (Pour l'intelligence de ce dernier

adjectif, consultez les éléments de chimie de Thénard ou de Gay-Lussac,

vous trouverez que l'acide fluorique est un poison affreux, dont

l'action corrosive est si forte qu'il ronge en fort peu de temps les

fioles dans lesquelles on essaie inutilement de le conserver.)

Mon ami Richard (le traducteur des contes d'Hoffmann) et moi, nous

avions, en 1828, fondé la grande école que je viens de désigner ici pour

la première fois, et dont l'école fluorique actuelle n'est qu'une

pitoyable imitation. Si les productions étonnantes qu'elle a enfantées

sont encore à cette heure parfaitement inconnues du public, c'est qu'à

l'instar de l'acide terrible dont elle porte le nom et qui détruit les

vases où on l'enferme, cette musique a tué sans doute tous ceux qui ont

eu le bonheur de l'entendre. Évidemment les auteurs s'étaient abstenus,

dans l'intérêt de l'art, d'écouter leurs chefs-d'oeuvre, puisque tous

les deux vivent encore, l'un à Colmar, où il exerce la médecine (dans le

genre fluorique toujours), et l'autre à Paris, où le malheur veut qu'il

soit contraint de se creuser la cervelle en se rongeant les poings, pour

ennuyer les abonnés de la _Gazette musicale_ de sa pâle, tiède et

insipide critique. Quel métier! et pour se distraire, si le pauvre

diable de _musicien-prosailleur_ prend fantaisie, par hasard, d'aller

fumer un cigarre sur la place d'Europe, ou de monter dans un wagon pour

visiter Saint-Germain, il n'a pas fait dix pas au grand air, il n'a pas

écouté pendant cinq minutes le bruit cadencé des pistons de la machine à

vapeur, qu'il se trouve nez à nez avec quelque donneur de concert qui

lui recommande l'insertion de son programme, contenant onze cavatines,

quatorze romances, un concerto de flûte et trois divertissements pour

guitare et ophicléide. Il se sauve dans le parc de Saint-Germain; au

coin du bois il rencontre un visage courroucé, c'est celui d'un jouer de

guimbarde qui lui reproche de n'avoir point assisté à la matinée

musicale qu'il vient de donner, et dans laquelle le virtuose s'est fait

entendre sur un instrument perfectionné, dont la languette en acier

trempé et terminée par un bout de cuivre, rend un son comparable au

bourdonnement de la guêpe ou de la grosse mouche de cheval.

Le malheureux, échappé à ce guet-apens, croit trouver le repos dans les

profondeurs des tunnels du chemin de fer. Il y tombe entre les bras d'un

ami intime dont il a oublié le nom, qui arrive de Batavia, de la

Martinique ou de la terre de Van Diemen, où sa voix et sa méthode lui

ont valu des succès inouïs dans l'emploi des Martins. Les Caraïbes, les

Malais et les Javanais surtout en raffolaient. Il a gagné des sommes

énormes, et s'il vient à Paris, ce n'est que pour _faire sa réputation_.

En conséquence, il espère bien que son ami le critique va le faire

mousser vigoureusement. Il aura la bonté d'annoncer sa soirée musicale,

d'y assister et d'en rendre compte. Le nouveau débarqué ne va pas par

quatre chemins, il ne veut pas tenir la dragée haute aux Parisiens; il

débutera par le grand air des _Voitures versées_:

«Apollon toujours préside.»

C'est son triomphe, il veut se couvrir de gloire d'un seul coup; il aime

mieux cela que de suivre le système timide du crescendo. Il attaquera

tout de suite le chant _dramatique_ dans ce qu'il a _de plus neuf_, _de

plus hardi et de plus distingué_; il s'élancera d'un bond aux plus

sublimes hauteurs de l'art des Frontins. L'orchestre sera au grand

complet; il y aura au moins quinze musiciens, parmi lesquels un nègre

très fort sur le flageolet, qui exécutera avec le nez le concerto en

_sol majeur_ de Collinet: ce sera du dernier beau. A ces causes, le

chanteur d'outre-mer prie son ami intime de l'excuser s'il le quitte si

brusquement, mais il doit aller pendant quelques heures, travailler son

grand air:

«Apollon toujours préside.»

Après quoi il pourra le faire entendre. Précieuse faveur!!.. N'importe,

le voilà parti; le critique commence à respirer, et comme les wagons lui

ont porté malheur, il se propose de revenir pédestrement à Paris. Il

marche depuis dix minutes à peine, quand il se voit à l'improviste

accosté par un bourgeois d'une cinquantaine d'années, air cossu, habit

marron, grosse canne, gros nez, gros jabot, tournure d'épicier parvenu,

type de l'ex-abonné du _Constitutionnel_.

--«Ah! monsieur B......, que je suis heureux de vous rencontrer! Je

viens de chez vous où j'ai su que vous étiez parti pour Saint-Germain.

_J'ai pris la vapeur_ et me voilà.

--Monsieur, je suis trop heureux.....

--Ah, vous ne me connaissez peut-être pas, ne m'ayant jamais vu, mais je

vous connais, moi, et beaucoup, allez. Nous avons lu les journaux, vous

avez donné dernièrement aux Invalides _un concert_ qui a fait du bruit.

Trois mille musiciens, des clarinettes de toutes les espèces, plus de

deux cents tambours; des trombones _charmantes_, un duo superbe chanté

par Mademoiselle Falcon et la Blache (cette fameuse Blache qui vient

d'Italie malgré son nom français); une couronne de laurier envoyée de

Constantine; quarante mille francs en billets de banque offerts sur un

plat d'argent par M. le ministre des finances: voilà des honneurs

j'espère, et _du profit_! Oh! nous savons tout. Eh bien! monsieur,

puisque vous êtes un si savant, un si agréable musicien, _malgré que_

vous écriviez aussi dans les journaux, j'ai pensé à vous pour un bon

conseil, et je viens sans façon vous le demander. Je cherche depuis

longtemps la carrière qui pourrait le mieux convenir à mon fils; car le

grand garçon que vous voyez là, est mon fils, je vous assure.

--Monsieur, il n'y a rien d'impossible; mais venons au fait, je vous

prie, je suis un peu pressé.

--Eh bien! le fait est, puisque vous n'avez qu'une petite heure à me

donner, que j'avais eu d'abord l'idée de le faire colonel.

--Certes, monsieur, c'était une bonne idée, et vous auriez eu

parfaitement raison de faire entrer monsieur votre fils comme volontaire

dans ce régiment-là.

--Cela se peut, mais la gloire des arts me paraît aujourd'hui plus

belle, et je pense, après tout, que l'état de compositeur lui conviendra

d'autant mieux qu'il a évidemment pour l'harmonie de très grandes

dispositions.

--Monsieur votre fils sait la musique?

--Non, pas encore, il n'a que vingt ans, mais il a, je vous le répète,

d'admirables dispositions; et puisque vous êtes de mon avis et que vous

me conseillez de le faire grand compositeur, s'il vous est agréable de

lui donner les premières leçons, ne vous gênez pas, il est à vos ordres,

il ira chez vous tous les jours, deux fois par jour même, si vous

voulez. Et certes, ce sera une distinction bien flatteuse pour son

maître quand le tour de mon fils sera venu de donner un concert aux

Invalides, et que le ministre des finances lui présentera quarante mille

francs sur un plat d'argent.»

La conversation se trouve là brusquement interrompue; on passait sur un

pont, et le critique désespéré de ne pouvoir échapper à l'horrible

imbécillité de ce crétin, s'est jeté à tout hasard dans la Seine

par-dessus le parapet. Le voilà revenu à flot, il nage, il suit le

courant, il aborde enfin dans un îlot assez éloigné du pont pour lui

faire espérer un asile contre les pères qui veulent faire leurs enfants

colonels ou grands compositeurs; il va se reposer un moment, quand une

voix connue l'interpelle.

--«Parbleu, c'est B......, en vérité, tu ne pouvais venir plus à propos,

j'allais courir chez toi. Tu es mouillé? ce ne sera rien, nous partons,

j'ai là mon canot. Je suis venu dans cette île abandonnée pour réfléchir

et expérimenter plus à mon aise, pour écouter la grande voix de la

nature que les bruits grossiers de la ville couvrent d'une façon si

cruelle, pour nous autres penseurs et musiciens inspirés. J'étais depuis

longtemps à la piste d'une découverte qui ne peut manquer d'amener dans

l'art musical une immense révolution. Vois ce petit instrument, ce n'est

qu'une boîte de fer-blanc percée de trous et fixée au bout d'une corde;

je vais la faire tourner vivement comme une fronde, et tu entendras

quelque chose de merveilleux. Tiens, écoute. Hou! hou! hou! voilà une

imitation du vent qui enfonce cruellement les fameuses gammes

chromatiques de la pastorale de Beethoven. C'est la nature prise sur le

fait! voilà qui est beau! voilà qui est nouveau! il serait de mauvais

goût de faire ici de la modestie, et, entre nous, Beethoven était dans

le faux, et je suis dans le vrai. Oh! mon cher, quelle découverte! et

quel article tu vas me faire là-dessus dans le _Journal des Débats_!

C'est une bonne fortune pour toi; ne va pas gaspiller un pareil sujet

dans la _Gazette musicale_; non, un grand journal, dix-huit mille

abonnés, voilà ton affaire. Cela va te faire un honneur inconcevable; on

te traduira dans toutes les langues! Que je suis content, va, mon vieux!

et le diable m'emporte, c'est autant pour toi que pour moi. Cependant je

t'avouerai que je désire employer le premier mon nouvel instrument; je

le réserve pour une ouverture que j'ai commencée, et qui aura pour

titre: _l'Ile d'Eole_; tu m'en diras des nouvelles. Après quoi, libre à

toi d'user de ma découverte pour tes symphonies. Je ne suis pas de ces

gens qui sacrifieraient le passé, le présent et l'avenir de la musique à

leur intérêt personnel; non, _tout pour l'art_, c'est ma devise. Nous

voilà arrivés; va changer d'habits et vite à l'ouvrage, un article

ronflant, sans calembour. Je viendrai ce soir lire ce que tu auras

écrit; ne l'envoie pas à l'imprimerie sans me le montrer; tu pourrais te

tromper sur quelque détail, et rien n'est plus important que

l'exactitude en pareille matière. A propos, le directeur de l'Opéra me

tourmente pour que je lui donne un ouvrage en cinq actes, mais il ne

m'offre que trente mille francs une fois payés; me conseilles-tu

d'accepter?

--Oui, oui, accepte, tu feras bien.

--Pardieu non, c'est trop peu! Je vais écrire à Pillet que je refuse;

et, ma foi, après cela l'Opéra s'arrangera comme il pourra. Il faut

donner, une fois pour toutes, une bonne leçon aux directeurs des

théâtres lyriques; ces gens-là sont d'une ladrerie... Adieu, adieu. A ce

soir.

Le critique exténué, mouillé, embourbé, stupéfié, rentre à grand'peine

chez lui; il n'a pas même le temps de s'asseoir; trois personnes

l'attendent dans son salon, et toutes à la fois, l'accueillent ainsi:

--Ah enfin!

--C'est lui!

--Le voilà!

--Monsieur, je viens de donner un concert.....

--Monsieur, je vais donner un concert.....

--Monsieur, je me propose de donner un concert.....

--On y a entendu un album nouveau.....

--On y exécutera des variations.....

--On y chantera des romances.....

--Je remarque avec surprise que vous n'avez pas de piano! un

compositeur! c'est étonnant! c'est malheureux! je me proposais de vous

chanter mon album. Alors j'espère que vous voudrez bien venir passer une

heure ou deux à la maison pour l'entendre; je demeure rue du

Puits-de-l'Hermite, près le Jardin des Plantes; vous pourrez voir la

giraffe en passant.»

Le premier compositeur d'albums a franchi à peine le seuil de la porte

que les deux autres, en souriant ironiquement:

«Quel homme que ce monsieur Z....., il vous ferait volontiers aller à

Fontainebleau pour admirer son album.

--Encore si sa musique en valait la peine; mais c'est d'un commun!

--D'un vulgaire!

--D'un trivial!

--Et c'est écrit!

--Ah! ah! il croit qu'il sait l'harmonie, le pauvre homme!

--Trois quintes de suite dans la première barcarolle!

--Et je ne sais combien d'octaves cachées dans la troisième!

--Mais n'abusons pas des moments de M. B....

--Je venais, monsieur, vous recommander mon fils, âgé de dix ans, qui

commence à être de première force en composition; il a écrit récemment

un cahier de Mazurkas, que je n'ose comparer aux Mazurkas de M. Chopin,

mais qui ne sont pas sans mérite cependant, comme vous pourrez vous en

convaincre en les lisant.

_Le critique._--Monsieur, je suis mort de fatigue et de plus tout

mouillé: permettez-moi, de grâce, d'aller me coucher, je vous entends à

peine.

--Monsieur, je pars; mais ne manquez pas de lire cet intéressant

ouvrage: vous penserez probablement que M. Chopin lui-même n'est pas

allé jusque-là en fait d'originalité, de verve et de grâce. Un enfant de

dix ans! c'est prodigieux! voilà un beau sujet d'articles pour le

_Journal des Débats_: vous pourrez le faire en annonçant le concert de

mon fils. J'oubliais de vous laisser quelques billets; le prix n'est que

de quinze francs. J'ai l'honneur de vous saluer.

--Dieu soit loué! j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec son petit

prodige. Monsieur B..... veuillez m'accorder dix minutes. Je n'ai pas

besoin de piano, moi, l'accompagnement de mes romances ne sert pas à

déguiser la pauvreté du chant. Il vous serait donc aisé de les juger à

la simple audition de la partie vocale, et je vais vous en chanter une

seulement; cela suffira pour vous donner une idée de mon style.

Avez-vous un diapason? Non! en ce cas je vais essayer l'étendue du

morceau, pour atteindre aussi juste que possible le ton dans lequel il

est écrit. Vous verrez que c'est de la musique bien rhythmée; toutes

les phrases sont de quatre ou de huit mesures, et l'on distingue

parfaitement les temps forts. Cela ressemble, en conséquence, fort peu

aux divagations désordonnées de ce petit drôle, dont le père vous a si

fort ennuyé. Mais ne disons pas de mal des absents, quoiqu'ils aient

cette fois bien réellement tort. Je commence.

Ici le critique tombe lourdement sur le parquet comme frappé

d'apoplexie, son domestique épouvanté, pousse des cris d'effroi, les

voisins accourent, on s'empresse de le porter dans sa chambre, pendant

que la chanteuse de romances (car c'est une dame) murmure en s'en

allant: «Quelle ineptie! quelle absence de sentiment! ne pas écouter

seulement la première! il est capable de ne pas annoncer mon concert et

de ne pas lire mon recueil! voilà pourtant les hommes qui décident

aujourd'hui du sort des artistes!!»

Il repose depuis quelques heures quand on sonne à tout rompre à sa

porte. C'est un élégant jeune homme qui se dit porteur d'une nouvelle

très intéressante pour M. B....., et dont la communication ne peut

souffrir de retard. On réveille le patient; il s'habille, pensant qu'il

s'agit tout au moins d'un aide-de-camp du prince royal. Il rentre au

salon en chancelant.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 17 / 18 段