Si la différence fut grande entre la destinée de cette partition

merveilleuse et le sort de son aîné, le _Freyschütz_, ce n'est pas qu'il

y ait rien de vulgaire dans la physionomie de l'heureux élu de la

popularité, rien de mesquin dans ses formes, rien de faux dans son

éclat, rien d'ampoulé ni d'emphatique dans son langage; l'auteur n'a

pas mis l'un plus que l'autre sous le patronage des exécutants; il n'a

jamais fait la moindre concession aux puériles exigences de la mode, à

celles plus impérieuses encore des grands orgueils chantants. Il fut

aussi simplement vrai, aussi fièrement original, aussi ennemi des

formules, aussi digne en face du public, dont il ne voulut acheter les

applaudissements par aucune lâche condescendance, aussi grand artiste

enfin dans le _Freyschütz_ que dans _Obéron_. Mais la poésie du premier

est pleine de mouvement, de passion et de contrastes. Le surnaturel y

amène des effets étranges et violents; la mélodie, l'harmonie et le

rhythme combinés tonnent, brûlent et éclairent; tout concourt à éveiller

brusquement l'attention. Les personnages, en outre, pris dans la vie

commune, trouvent de plus nombreuses sympathies; la peinture de leurs

sentiments, le tableau de leurs moeurs motivent aussi quelquefois

l'emploi d'un moins haut style, qui, ravivé par un travail exquis,

acquiert un charme irrésistible même pour les esprits dédaigneux de

jouets sonores, et, ainsi paré, semble à la foule l'idéal de l'art, le

prodige de l'invention.

Dans _Obéron_, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un

grand rôle, le fantastique domine encore, mais le fantastique gracieux,

calme, frais. Au lieu de monstres, d'apparitions horribles, ce sont des

choeurs d'esprits aériens, des sylphes, des fées, des ondines. Et la

langue de ce peuple au doux sourire, langue à part, qui emprunte à

l'harmonie son charme principal, dont la mélodie est capricieusement

vague, dont le rhythme lent, voilé, devient souvent difficile à saisir,

et d'autant moins intelligible pour la foule, que ses finesses ne

peuvent être senties, même des musiciens, sans une attention extrême,

unie à une grande vivacité d'imagination. La rêverie allemande

sympathise plus aisément sans doute avec cette divine poésie; pour nous,

Français, elle ne serait, je le crains, qu'un sujet d'étude curieux un

instant, d'où naîtraient bientôt après la fatigue et l'ennui. On en a pu

juger quand la troupe de Carlsruhe vint en 1828 donner des

représentations au théâtre Favart. Le choeur des ondines, ce chant

mollement cadencé, qui exprime un bonheur si pur, si complet, ne se

compose que de deux strophes assez courtes. Mais comme sur un mouvement

lent se balancent des inflexions constamment douces, l'attention du

public s'éteignait au bout de quelques mesures; à la fin du premier

couplet le malaise de l'auditoire était évident, on murmurait, et faire

écouter la seconde reprise devenait impossible; on ne l'a même tenté

qu'une fois.

Quoi qu'il en soit de la difficulté de populariser _Obéron_ parmi nous,

disons que la vogue du _Freyschütz_ fut rapide, générale, et qu'elle

n'est pas, il s'en faut, sur le point de s'affaiblir. La mise en scène

de ce chef-d'oeuvre à l'Opéra vient de la faire renaître; elle croîtra

encore, on n'en peut douter. Le public comprend et apprécie aujourd'hui

dans son ensemble et ses détails cette composition qui naguère encore ne

lui paraissait qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des

choses demeurées obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la

plus sévère unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression,

des convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales

mises en oeuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination

dont les ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des

limites où finit l'idéal, où l'absurde commence.

Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle

école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que

celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à

l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses

qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,

les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi

des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus

suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier

accord du choeur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont

la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,

l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de

rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point

fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait

en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.

L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le

contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thême de l'_andante_

et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois

citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement

plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par

la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte

lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela

frappe droit au coeur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui

semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre

harmonie frémit et menace au dessous de lui, est une des oppositions les

plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en

musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut

aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se

développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant

empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au

moment où, du haut des rochers, il sonde de l'oeil les abîmes de

l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et

instrumentée de la sorte, cette phrase change complètement d'aspect et

d'accent.

L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations

mélodiques.

Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de

cette oeuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa

physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun

admire la mordante gaîté des couplets de Kilian, avec le refrain du

choeur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes

groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes

qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti

l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans

le thême du choeur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces

robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette

marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian

triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire

grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe!

triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous

à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux

duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux

jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de

peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est

tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point

aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux

babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies

au milieu des entretiens des deux amants inquiets, tristement

préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre

pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces

bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver

«Le bruit sourd du noir sapin

Que le vent des nuits balance.»

et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et

plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur:

«Tout s'endort dans le silence.»

De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet

élan: _C'est lui! c'est lui!_

Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'ame entière:

«C'est le ciel ouvert pour moi!»

Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun

maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler

successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,

l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse

éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le

tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,

le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces

nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches

ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!

Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et

de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce

crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces

silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour

s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est

l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber

entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé

qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans

doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient

lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies

pareilles!

* * *

Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans

une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène

de la fonte des balles les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,

aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,

etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et

pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès

de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,

la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La

cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques

incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.

Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne

surtout durant ces longs points-d'orgue que le compositeur a si

habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche

éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.

Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que, dans cette scène, je me

suis abstenu, en écrivant les récitatifs, de faire chanter Samiel. Il y

avait là une intention trop formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et

Samiel parler les quelques mots de sa réponse. Une fois seulement la

parole du diable est rhythmée, chacune de ses syllabes portant sur une

note de timbales. La rigueur du réglement qui interdit le dialogue parlé

à l'Opéra n'est pas telle qu'on ne puisse introduire dans une scène

musicale, quelques mots prononcés de la sorte; on s'est donc empressé

d'user de la latitude qu'il laissait pour conserver aussi cette idée du

compositeur.

Toute la partition de _Freyschütz_, on l'a déjà dit, mais il n'est pas

inutile de le répéter, est exécutée intégralement et dans l'ordre exact

où elle fut écrite. Le livret a été _traduit_ d'une façon toujours

simple, souvent poétique, et non point _arrangé_. C'est un travail qui

fait honneur à l'esprit et au goût de M. Emilien Pacini.

Il résulte de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec

laquelle l'Opéra a monté ce chef-d'oeuvre, que le final du troisième

acte est pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'ont

entendu il y a quatorze ans aux représentations d'été de la troupe

allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce final est une

magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est

empreint de repentir et de honte; le premier choeur en _ut_ mineur,

après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique

et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le

retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du

peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,

l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans

et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble coeur un instant

égaré; ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette

bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus, et du sein

de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son

laconisme; et enfin ce choeur final où reparaît pour la troisième fois

le thême de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans

l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui

précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,

et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les

esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout

auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce final

plus on en sera convaincu.

Depuis que ces lignes furent écrites, l'exécution du _Freyschütz_ à

l'Opéra est devenue détestable; se relèvera-t-elle quelque

jour?..... il faut l'espérer.

SOUVENIRS D'UN HABITUÉ DE L'OPÉRA.

1822-1823

Il fut un temps, hélas bien éloigné! où certaines représentations de

l'Opéra étaient des solennités auxquelles je me préparais plusieurs

jours d'avance, par la lecture et la méditation des ouvrages qu'on y

devait exécuter. Rien n'égale le fanatisme d'admiration que nous

professions, quelques habitués du parterre et moi, pour certains

auteurs, si ce n'est notre haine profonde pour la plupart des autres. Le

Jupiter de notre Olympe était Gluck, et le culte que nous lui rendions

ne peut se comparer à rien de ce que le dilettantisme le plus effréné

pourrait imaginer aujourd'hui. Mais si quelques-uns de mes amis étaient

de fidèles sectateurs de cette religion musicale, je puis dire sans

vanité que j'en étais le pontife. Quand je voyais faiblir leur ferveur,

je la ranimais par des prédications dignes des saint-simoniens; je les

amenais à l'Opéra bon gré mal gré, quelquefois en leur donnant des

billets que j'avais achetés de mon argent au bureau, et que je

prétendais avoir reçus d'un employé de l'administration. Dès que, grâce

à cette ruse, j'avais entraîné mes hommes à la représentation du

chef-d'oeuvre de Gluck, je les plaçais sur une banquette du parterre,

en leur recommandant bien de n'en pas changer, vu que les places

n'étaient pas également bonnes pour l'audition, et qu'il n'y en avait

pas une dont je n'eusse étudié la convenance ou les défauts. Ici, on

était trop près des cors; là, on ne les entendait pas; à droite, le son

des trombones dominait trop; à gauche, répercuté par les loges du

rez-de-chaussée, il produisait un effet désagréable; en bas, on était

trop près de l'orchestre, il écrasait les voix; en haut, l'éloignement

de la scène empêchait de distinguer les paroles ou l'expression de la

physionomie des acteurs; l'instrumentation de cet ouvrage devait être

entendue de tel endroit, les choeurs de celui-ci de tel autre; à tel

acte, la décoration représentant un bois sacré, la scène était très

vaste, et le son se perdait dans le théâtre de toutes parts, il fallait

donc se rapprocher; un autre, au contraire, se passait dans l'intérieur

d'une palais, le décor était ce que les machinistes appellent _un salon

fermé_, la puissance des voix étant doublée par cette circonstance si

indifférente en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre,

afin que les sons de l'orchestre et ceux de la vocale, entendus de moins

près, parussent plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus

harmonieux.

Une fois ces instructions données, je demandais à mes néophytes s'ils

connaissaient bien la pièce qu'ils allaient entendre. S'ils n'avaient

pas lu les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du

temps qui nous restait avant le lever de la toile, je le leur faisais

lire, en ajoutant aux principaux passages toutes les observations que je

croyais propres à leur faciliter l'intelligence de la pensée du

compositeur; car, nous venions toujours de fort bonne heure, pour avoir

le choix des places, ne pas nous exposer à manquer les premières notes

de l'ouverture, et goûter ce charme singulier de l'attente avant une

grande jouissance qu'on est assuré d'obtenir. En outre, nous trouvions

beaucoup de plaisir à voir l'orchestre, vide d'abord et ne représentant

qu'un piano sans cordes, se garnir peu à peu de musique et de musiciens.

Le garçon d'orchestre entrait le premier pour placer les parties sur les

pupitres; ce moment-là n'était pas sans mélange de crainte. Depuis notre

arrivée dans la salle, quelque accident pouvait être survenu; on avait

peut-être changé le spectacle et substitué à l'oeuvre monumentale de

Gluck, quelque _Rossignol_, quelques _Prétendus_, une _Caravane du

Caire_, un _Panurge_, un _Devin de Village_, une _Lasthenie_, toutes

productions plus ou moins pâles et maigres, plus ou moins plates et

fausses, pour lesquelles nous professions un égal et souverain mépris.

Le nom de la pièce, inscrit en grosses lettres sur les parties de

contrebasses qui par leur position se trouvent les plus rapprochées du

parterre, nous tirait d'inquiétude ou justifiait nos appréhensions. Dans

ce dernier cas (il se présentait alors assez fréquemment), nous nous

précipitions hors de la salle en jurant comme des soldats en maraude qui

ne trouveraient que de l'eau dans ce qu'ils avaient pris pour des

barriques d'eau-de-vie, et en confondant dans nos malédictions l'auteur

de la pièce substituée, le directeur qui l'infligeait au public et le

gouvernement qui la laissait représenter. Pauvre Rousseau qui attachait

autant d'importance tout au moins à sa partition du _Devin de Village_

(si toutefois c'est une partition) qu'aux chefs-d'oeuvre d'éloquence

qui ont immortalisé son nom; lui qui croyait fermement avoir écrasé

Rameau tout entier, voire même le trio des Parques, avec les petites

chansons, les petits flonsflons, les petits rondeaux, les petits solos,

les petites bergeries, les petites drôleries de toute espèce dont se

compose son petit intermède; lui qu'on a tant tourmenté; lui que la

secte philosophique des Holbachiens a tant envié pour son oeuvre

musicale; lui qu'on a accusé de n'en être pas l'auteur; lui qui a été

chanté par toute la France, depuis Jéliot et Mademoiselle Fel jusqu'au

roi Louis XV qui ne pouvait se lasser de répéter: «J'ai perdu mon

serviteur,» avec la voix la plus fausse de son royaume; lui enfin dont

l'opéra favori obtint à son apparition tous les genres de succès; pauvre

Rousseau! qu'aurait-il dit de nos blasphêmes, s'il eût pu les entendre?

Et pouvait-il prévoir que son oeuvre chérie, qui jadis excita tant

d'applaudissements, tomberait un jour pour ne plus se relever, au milieu

des éclats de rire de toute la salle, sous le coup d'une énorme perruque

poudrée à blanc, jetée aux pieds de Colette par un insolent railleur?

J'assistais à cette dernière représentation du _Devin_; beaucoup de

gens, en conséquence, m'ont attribué la _mise en scène_ de la perruque;

mais je suis bien aise, puisque j'en trouve l'occasion, de protester ici

de mon innocence. Je crois même avoir été au moins autant indigné que

diverti par cette grotesque irrévérence; de sorte que je ne puis savoir

au juste si j'en aurais été capable. Mais s'imaginerait-on que Gluck,

oui, Gluck lui-même, à propos de ce pauvre _Devin_, il y a quelque

cinquante ans, a poussé l'ironie plus loin encore, et qu'il a osé

écrire et imprimer dans une épître la plus sérieuse du monde, adressée à

la reine Marie-Antoinette, que _la France, peu favorisée sous le rapport

musical, comptait cependant quelques ouvrages remarquables, parmi

lesquels il fallait citer le_ Devin de Village _de M. Rousseau_? Qui

jamais se fût avisé de penser que Gluck pût être aussi plaisant? Ce

trait seul d'un Allemand suffit pour enlever aux Italiens la palme de la

perfidie facétieuse.

Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les

parties d'orchestre nous annonçait que rien n'avait été changé dans le

spectacle, je continuais ma prédication, chantant les passages saillans,

expliquant les procédés d'instrumentation d'où résultaient les

principaux effets, et obtenant d'avance, sur ma parole, l'enthousiasme

des membres de notre petit club. Cette agitation étonnait beaucoup nos

voisins du parterre, bons provinciaux pour la plupart, qui, en

m'entendant pérorer sur les merveilles de la pièce qu'on allait

représenter, s'attendaient à perdre la tête d'émotion, et y éprouvaient,

en somme, d'ordinaire, plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas

ensuite de désigner par son nom chaque musicien à son entrée à

l'orchestre, en y ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et

son talent.

«Voilà Baillot (il était alors à l'Opéra); il ne fait pas comme

d'autres violons solos, celui-là, il ne se réserve pas

exclusivement pour les ballets; il ne se trouve point déshonoré

d'accompagner un opéra de Gluck. Vous entendrez tout-à-l'heure un

chant qu'il exécute sur la quatrième corde; on le distingue au

dessus de tout l'orchestre.

--«Oh! ce gros rouge, là-bas! c'est la première contrebasse, c'est

le père Chénié; un vigoureux gaillard, malgré son âge; il vaut à

lui tout seul quatre contrebasses ordinaires; on peut être sûr que

sa partie sera exécutée telle que l'auteur l'a écrite; il n'est pas

de l'école des _simplificateurs_.

--«Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention à M. Guillou,

la première flûte, qui entre en ce moment; il prend avec Gluck

d'étranges libertés. Dans la marche religieuse d'Alceste, par

exemple, l'auteur a écrit des flûtes dans le bas, uniquement pour

obtenir l'effet particulier aux sons graves de cet instrument; M.

Guillou ne s'accommode pas d'une pareille disposition; il faut

qu'il domine; il faut qu'on l'entende; et pour cela, il transpose

toute la partie de flûte à l'octave supérieure, détruisant ainsi le

résultat que l'auteur s'était promis, et faisant d'une idée

ingénieuse une chose puérile et vulgaire.»

Les trois coups annonçant qu'on allait commencer, venaient nous

surprendre au milieu de cet examen sévère des notabilités de

l'orchestre. Nous nous taisions aussitôt, en attendant avec un sourd

battement de coeur, le signal du bâton de mesure de Kreutzer ou de

Valentino.

L'ouverture commencée, il ne fallait pas qu'un de nos voisins s'avisât

de parler, de fredonner ou de battre la mesure, nous avions adopté pour

notre usage, en pareil cas, ce mot si connu d'un amateur:

«Le ciel confonde ces musiciens, qui me privent du plaisir d'entendre

monsieur!»

Connaissant à fond la partition qu'on exécutait, il n'était pas prudent

non plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutôt que de laisser

passer sans réclamation la moindre familiarité de cette nature prise

avec les grands maîtres.

Je n'allais pas attendre après la représentation pour protester

froidement par écrit contre ce crime de lèse-génie; oh! non, c'était en

face du public, à haute et intelligible voix, que j'apostrophais les

délinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de critique qui porte

coup comme celle-là. Ainsi, un jour, il s'agissait d'_Iphigénie en

Tauride_, j'avais remarqué à la représentation précédente qu'on avait

ajouté des cymbales au premier air de danse des Scythes en _si_ mineur,

où Gluck n'a employé que les instruments à cordes, et que dans le grand

récitatif d'Oreste, au troisième acte, les parties de trombones, si

admirablement motivées par la scène et écrites dans la partition,

n'avaient pas été exécutées. J'avais résolu, si les mêmes fautes se

reproduisaient, de les signaler.

Lors donc que le ballet des _Scythes_ fut commencé, j'attendis mes

cymbales au passage; elles se firent entendre comme la première fois

dans l'air que j'ai indiqué. Bouillant de colère, je me contins

cependant jusqu'à la fin du morceau, et profitant aussitôt du court

moment de silence qui le sépare du morceau suivant, je m'écriai de toute

la force de ma voix:

«Il n'y pas là de cymbales, qui donc se permet de corriger Gluck?»

On juge de la rumeur! Le public, qui ne voit pas fort clair dans toutes

ces questions d'art, et à qui il était fort indifférent qu'on changeât

ou non l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien à la fureur de

ce jeune fou du parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisième acte,

la suppression des trombones du monologue d'Oreste ayant eu lieu comme

je le craignais, la même voix fit entendre ces mots:

«Les trombones ne sont pas partis! C'est insupportable!»

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 16 / 18 段