de vous faire mon compliment sur votre dernier succès. C'est
merveilleux, monsieur, c'est colossal! c'est gigantesque! c'est sublime!
--Monsieur, vous êtes trop bon; veuillez me dire ce qui me procure
l'honneur de votre visite.
--Eh! monsieur, rien autre que le besoin de vous exprimer mon
enthousiasme, mon admiration, mon exaltation, ma stupéfaction, ma
vénération. Quelle oeuvre! monsieur, c'est-à-dire, quel
chef-d'oeuvre! Hum! (d'un ton simple et doux.) Puisque vous êtes en
même temps un si habile critique, l'idée me vient à présent de vous
soumettre une suite de fanfares pour la trompe, dont le club des
chasseurs fait le plus grand cas. Une analyse détaillée de cet ouvrage
serait bien placée dans la _Gazette musicale_, et...
--Vous vous trompez, monsieur, c'est l'affaire du journal des Chasseurs.
_Le critique dans sa chambre._--Feux et tonnerres! c'est pour cela que
ce joueur de trompe en gants blancs est venu interrompre mon sommeil!!
Eh bien! qu'est-ce encore?
_Le portier._--Monsieur, c'est une lettre et un paquet de la part de M.
Maurice Schlesinger.
--Allons, autre chose! (Il lit).
«Mon cher ami, il me faut absolument pour demain un long article
sur les deux albums que je vous envoie. Les noms de Meyerbeer,
Clapisson, Strunz, Panofka, Kalkbrenner, Liszt, Chopin et Thalberg,
y figurent en première ligne, et l'édition surpasse en luxe tout
ce qui a été publié jusqu'à ce jour.»
Tout à vous,
Maurice SCHLESINGER.»
Le critique prend la plume et répond ce qui suit.
«Mon cher Maurice,
»Il me faut _absolument_ du repos, et un abri contre les albums.
Voici bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures
pour rêver à la symphonie que j'ai commencée; ne pouvoir les
obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est
_absolument_ insupportable. Je vous préviens donc que, jusqu'au
moment où ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler
de critique d'aucune espèce. Vos albums, je le sais, contiennent
d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne me dites rien,
et dont vous ne citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé à
bout, je veux, pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté
pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai
galérien après; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc
de venir me relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante
inhumanité. Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide,
mais j'ai là une paire de pistolets chargés, et dans l'état
d'exaspération où vous pourriez me mettre, je serais capable de
vous brûler la cervelle.
»Votre ami dévoué,
»Hector BERLIOZ.»
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
DU PREMIER VOLUME.
Voyage musical en Allemagne.
I. A M. AUGUSTE MOREL: Bruxelles, Mayence, Francfort 3
II. A M. GIRARD, _chef d'orchestre de l'Opéra-Comique_:
Stuttgardt, Hechingen 27
III. A LISZT: Manheim, Weimar 51
IV. A M. STEPHEN HELLER: Leipzig 71
V. A ERNST: Dresde 93
VI. A HENRI HEINE: Brunswick, Hambourg 113
VII. A mademoiselle LOUISE BERTIN: Berlin 135
VIII. A M. HABENECK, _chef d'orchestre de l'Opéra_: Berlin 167
IX. A M. DESMARETS: Berlin 191
X. A M. G. OSBORNE: Hanovre, Darmstadt 218
De la Musique en général.
I. De la musique en général 241
Etude analytique des Symphonies de Beethoven.
Introduction 263
I. Symphonie en _ut_ majeur 269
II. Symphonie en _ré_ 273
III. Symphonie héroïque 279
IV. Symphonie en _si b_ 291
V. Symphonie en _ut_ mineur 299
VI. Symphonie pastorale 311
VII. Symphonie en _la_ 321
VIII. Symphonie en _fa_ 333
IX. Symphonie avec choeurs 341
Trios et sonates 359
Le Freyschütz de Weber 369
Souvenirs d'un habitué de l'Opéra 385
Lettre à G. Spontini 403
Tribulations d'un critique musical 407
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
NOTES:
[1] Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute l'Europe
dansante; il est attaché à une foule de valses capricieuses, piquantes,
d'un rythme neuf, d'une _desinvoltura_ gracieusement originale, qui ont
fait le tour du monde. On conçoit donc qu'on tienne beaucoup à ne pas
voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreporté.
Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss a un
frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a point de frère;
c'est la seule différence qui existe entre les deux Strauss. De là des
quiproquos fort désagréables pour notre Strauss, qui dirige avec une
verve digne de son nom les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals
particuliers donnés par l'aristocratie fashionnable. Dernièrement, à
l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois, à coup sûr,
aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: «Eh bonjour, mon cher
Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez
pas?--Non, Monsieur.--Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez
un peu engraissé; il n'y a d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles
valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de
danse; il n'y a qu'un Strauss.--Vous êtes bien bon; mais je vous assure
que le Strauss de Vienne a aussi du talent.--Comment! le Strauss de
Vienne? Mais c'est vous; il n'y en a pas d'autre. Je vous connais bien;
vous êtes pâle, il est pâle; vous parlez autrichien, il parle
autrichien; vous faites des airs de danse ravissants:--Oui.--Vous
accentuez toujours le temps faible dans la mesure à trois temps.--Oh! le
temps faible, c'est mon fort!--Vous avez écrit une valse intitulée _le
Diamant_?--Etincelante!--Vous parlez hébreu?--_Very well._--Et
anglais?--_Not at all._--C'est cela même, vous êtes Strauss; d'ailleurs
votre nom est sur l'affiche?--Monsieur, encore une fois, je ne suis pas
le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse
et rhythmer une mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris;
mon frère qui joue très bien du violon et que voilà là-bas, est
également Strauss; le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois
Strauss.--Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.»
Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre Strauss fort irrité et
très en peine de faire constater son identité; tellement qu'il est venu
me trouver afin que je le débarrasse de cette sosimie. Donc, pour cela
faire, j'affirme que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille
l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français, et pas du tout
l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de délicieuses
coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne peut mieux, conduisant
d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre
de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort
longtemps qu'il a, depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts;
qu'il fait partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les
étés gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à Munich,
partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par égard pour
l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois à Paris.
En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit, garder
leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun rende enfin à Strauss
ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on n'attribue plus à Strauss ce qui
est à Strauss; autrement on finirait, telle est la force des
préventions, par dire que le stras de Strauss vaut mieux que le
_Diamant_ de Strauss, et que le _Diamant_ de Strauss n'est que du stras.
[2] Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de Valses.
[3] J'ai pu faire, en Allemagne, beaucoup d'observations sur les
diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en pouvoir douter, que
la nature se riait encore, à cet égard, des théories de nos écoles.
Certains professeurs ont soutenu pendant des siècles que les corps
sonores ne faisaient _tous_ résonner que la tierce majeure; un
mathématicien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les
cloches faisaient _toutes_ entendre, au contraire, la tierce mineure; et
il se trouve en réalité qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes
d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la
quarte; une des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave
successivement: (son fondamental _fa_, résonnance _fa_ octave, _mi
bémol_ septième); j'en ai même entendues qui produisaient la quarte
augmentée. Evidemment la résonnance harmonique des cloches dépend de la
forme que le fondeur leur a donnée, des divers degrés d'épaisseur du
métal à certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la
fonte et du coulage.
[4] Massues de sauvages.
[5] Les femmes.
[6] Les Européens, les blancs.
[7] _Cher_ aux malades mais _illustre_ parmi les savants.
[8] M. Castil-Blaze. L'opéra de _Pigeon-Vole_ fut représenté l'an
dernier, presque jusqu'au bout, au théâtre Ventadour. Vous serez
peut-être bien aise, mademoiselle, de connaître l'_historique_ de cette
mémorable soirée.
Le voici:
Puisqu'il y avait sur le programme la _Phèdre_ de Racine, je devrais
dire que mademoiselle Maxime me parut excellente tragédienne dans ce
rôle magnifique; mais ceci n'est pas directement de ma compétence, et
d'ailleurs l'attrait principal de la soirée, le sujet de toutes les
conversations, le point de mire de toutes les curiosités, c'était
l'opéra en un acte (_Pigeon-Vole_) composé par M. Castil-Blaze. Je crois
même que le chef-d'oeuvre de Racine n'avait été placé là que comme un
_lever de rideau_, pour compléter la représentation, et servir de
préambule à la grande pièce de _Pigeon-Vole_.
Un certain nombre d'artistes et de littérateurs s'étaient réunis pour
entendre l'ouvrage de leur confrère et le juger franchement, d'après
l'effet qu'il produirait, sans aucune arrière-pensée et sans la moindre
disposition malveillante. On se méfiait un peu, il est vrai, de la
nouvelle partition, à cause de l'acharnement avec lequel l'auteur en
avait d'avance fait l'éloge, et des efforts inouïs tentés par lui pour
obtenir sa mise en scène à l'Opéra-Comique; efforts dont l'inutilité
l'avait enfin amené à se faire lui-même entrepreneur et directeur de
théâtre pour une soirée.
Ce grand amour de la gloire dans un homme de l'âge de M. Castil-Blaze,
qui devait depuis longtemps, et plus qu'un autre, en avoir reconnu la
vanité, semblait, en le rapprochant de quelques autres circonstances,
indiquer une disposition d'esprit singulière et quelque peu inquiétante.
On pensait involontairement à l'interrogatoire que les deux médecins de
Molière font subir à M. de Pourceaugnac: «Mangez-vous? Dormez-vous?
Faites-vous des songes? De quelle nature sont-ils?» On se demandait
comment et par quel incroyable renversement de toutes les habitudes de
sa vie M. Castil-Blaze en était venu à faire en personne la musique et
les paroles de ses opéras, lui qui jusque-là avait chargé de ce soin
Mozart, Rossini, Weber, Meyerbeer, Cimarosa, Regnard, Collé, Molière et
tant d'autres hommes de génie ou de talent qu'il n'avait que la peine de
rhabiller un peu; car les compositeurs surtout étaient loin de lui
offrir cet idéal de beauté musicale qu'il rêvait. L'un avait écrit trop
haut pour les voix: on le transposait, on baissait ses airs, ses duos
d'un demi-ton, d'un ton même, et l'on publiait ainsi accommodé avec de
beaux accompagnements de piano, le GLUCK DES SALONS, et l'on devenait un
peu l'auteur d'_Orphée_, des _Iphigénie_, d'_Alceste_ et d'_Armide_.
L'autre avait eu la faiblesse de croire qu'on pouvait rhythmer des
phrases mélodiques autrement que de quatre en quatre, et qu'un chant
était bien coupé dès que l'oreille en était satisfaite: on venait
compter les mesures, et, s'il en manquait une pour la _carrure_ du
rhythme, on s'empressait de l'ajouter, et on devenait ainsi le
correcteur-collaborateur de Mozart, de Grétry, etc. Weber avait eu le
tort de ne pas donner une redondance assez fastidieuse à ses cadences
finales, et de terminer quelquefois ses mélodies sur le temps faible;
vite on ajoutait par-ci par-là une petite queue, on supprimait ailleurs
deux notes pour faire finir le chant sur le temps fort, et voilà Weber
tout-à-fait civilisé. Ne lisant pas trop bien les partitions
apparemment, tantôt on croyait y voir ce qui n'y était point, tantôt on
n'y apercevait pas ce qui crevait les yeux, et, toujours dévoré de ce
zèle ardent, de cette sollicitude paternelle pour les pauvres
compositeurs qui n'avaient pas pu recevoir dans leur jeunesse des leçons
de M. Castil-Blaze, on _fourrait_ des trombones dans un orage où
l'auteur _en avait déjà mis_ (mais d'une autre façon), croyant de bonne
foi réparer une grave omission, combler une énorme lacune, et l'on
avouait naïvement être ainsi devenu l'instrumentateur d'une symphonie de
Beethoven!!!!! Puis on faisait un opéra entier avec la comédie de l'un
et la musique revue et corrigée de trois ou quatre autres; on reliait
bien le tout, on le faisait graver, et cela se représentait à Paris et
en province, sous le nom _des Folies amoureuses_. Mais ne parlons pas de
folie; il paraît que ceci était fort sage au contraire.
Et voilà que tout d'un coup M. Castil-Blaze, qui sait combien la gloire
est inutile, puisqu'elle ne garantit les oeuvres du génie d'aucun
genre d'insulte, d'aucune espèce de profanation, se met à courir éperdu
après elle, criant qu'il l'aime, qu'il l'adore, qu'il la lui faut à tout
prix. Il est prêt à se ruiner pour elle; l'or n'est qu'une chimère; il
dépensera pour ses oeuvres à lui, pour _Belzébuth_ et _Pigeon-Vole_,
tout ce que lui rapportèrent les productions des maîtres italiens,
français et allemands. Il demande qu'on l'exécute, il veut à toute force
qu'on le joue. O vieillard insensé!... soyez donc satisfait! vous voilà
joué! vous voilà glorieux! vous voilà célèbre! On ne parle à cette heure
que de vous dans Paris! Et bientôt, s'envolant de clocher en clocher
comme l'aigle impériale, votre pigeon ira porter aux villes éloignées
votre nom resplendissant d'une auréole nouvelle! Mais, hélas! je frémis
en songeant aux malheurs, aux amertumes qui vont naître, pour votre
jeune gloire, de votre ancienne célébrité. Chacun sait en France, en
Allemagne, en Italie, que M. Castil-Blaze, au temps où il ne composait
pas, a corrigé, revu, augmenté, retourné, taillé et détaillé les plus
grands compositeurs anciens et modernes; il a ouvertement déclaré que
c'était son droit, son devoir même de faire à Weber, à Beethoven et à
tant d'autres, l'aumône de sa science et de son goût. Or que va-t-il
arriver, ô grand maître, ô Castil-Blaze, si quelque ravaudeur étranger,
imbu de vos doctrines, met la main sur votre pigeon et s'avise, pour
l'embellir, de lui coller une crête sur la tête ou de lui couper la
queue!!! vous avez beau dire, vos entrailles de père en seront
douloureusement émues, vous en souffrirez, et beaucoup; et nous donc!!
mais nous en pleurerons des larmes de sang, notre indignation n'aura
point de bornes!!! Car _Pigeon-Vole_ est une de ces oeuvres comme on
n'en voit pas, une production unique, que les amis de l'art vont
proposer pour modèle au siècle présent et aux siècles futurs, en
regrettant qu'il n'ait pas été donné au siècle dernier de la connaître,
ce qui eût certes empêché Glück, Mozart, Weber et Beethoven de commettre
tant de bévues! _Famæ sacra fames!!!_
M. Castil-Blaze, en produisant son chef-d'oeuvre, a voulu mettre à
l'épreuve la sagacité du public. Il a donné à _Pigeon-Vole_ le titre de
drame lyrique, tandis que c'est en réalité un étourdissant opéra
bouffon, archi-bouffon. «Voyons, s'est dit l'illustre auteur dans son
injuste prévention contre le bon sens parisien, si ces malotrus
comprendront ma musique! Je vais leur dire qu'il s'agit d'un drame
ensanglanté, je parlerai de poignard, on verra un amant furieux, un
chant d'amour dans la nuit sombre sera brusquement interrompu, on
entendra des cris, le bruit d'un corps qui tombe, etc... Je suis curieux
de savoir s'ils seront assez niais pour être émus, pour pleurer, et
s'ils ne découvriront pas le vrai sens de mes mélodies!» A vrai dire,
l'auditoire a bien été un peu interdit dans la première scène; il a bien
semblé croire que c'était là de fort triste musique, pleine de
lamentables souvenirs, de réminiscences funestes, de mélodies usées par
la douleur, d'harmonies décolorées, pâlies par la souffrance... Mais
bientôt la clairvoyance lui est revenue, une sorte d'hilarité, indécise
d'abord, s'est dessinée sur tous les visages, qui, rapidement
transformée en gaîté bruyante, a ébranlé à chaque instant la salle par
ses éclats immodérés. C'est alors que l'auteur a dû éprouver une vive et
douce satisfaction! «Ils me comprennent! a-t-il dû se dire, l'art est
sauvé!» Oh! oui! nous vous avons compris, et bien compris, malgré le
piége tendu à notre intelligence, spirituel et facétieux auteur de
_Pigeon-Vole_. Aucun trait, aucun passage saillant n'a passé inaperçu;
témoin ce vers du récitatif: «_Il me prend donc au sérieux!_»--(Le
public): «Ah! ah! ah! non, certes, non... ah! ah!» Et celui-ci, quand M.
Camus a eu joué la ritournelle extraordinairement prolongée de sa
_concertante_: «_Ceci n'est que la ritournelle._» Le public: «Ah! ah!
ah! ce n'est que la ritournelle! eh bien! cela promet!» Plus loin,
pendant que M. Camus et madame Casimir continuaient leur long duo pour
flûte et soprano, le cruel amant d'Ortensia ayant chanté (en récitatif
toujours) cette observation fort juste, mais assez inattendue: «_On n'a
rien fait de plus fort en musique!_» les cris, les trépignements, les
rires furibonds ont de nouveau fait explosion. Ce n'était pourtant
encore que le prélude du succès, qui eût sans doute accueilli le
dénoûment, si on avait pu l'entendre; mais M. Castil-Blaze n'avait pas
assez ménagé les forces de son auditoire et de ses interprètes, et voici
comment la pièce n'a pu être terminée. L'amant d'Ortensia, en voyant que
la camériste tirait d'un petit panier un pigeon auquel elle essayait de
donner la volée, a soupçonné qu'il s'agissait d'un poulet adressé à sa
belle; il n'en doute plus en entendant M. Camus jouer dans la coulisse
un solo de flûte. «C'est l'amant clandestin d'Ortensia! La perfide a
l'audace de répondre et de renvoyer au soupirant des traits plus rapides
et plus brûlants encore que ceux qu'il lui adresse! Elle l'aime, rien
n'est plus certain!» Aussitôt le jaloux Vénitien fait signe à un sien
ami qui joue fort bien d'un autre instrument, le poignard (de là le
second titre de la pièce: _Flûte et Poignard_), d'aller mettre fin à cet
amoureux dialogue. «O ciel! s'est écrié tout d'une voix le public,
aurait-il le courage _de couper le sifflet à qui s'en sert si bien_?...»
L'anxiété de l'auditoire était d'autant plus cruelle, que le spadassin
tardait fort longtemps à frapper le coup fatal; Mme Casimir et M.
Camus continuaient tranquillement, les malheureux! leur tendre romance;
et, à chaque minute écoulée, on se disait comme dans _les Huguenots_:
«Ils chantent encore!» Mais enfin Ortensia pousse un cri déchirant! son
amant est mort!... Mme Casimir a l'air de vouloir se trouver mal!
--On frémit... quand tout d'un coup, M. Camus, pour rassurer le public,
lui jette prestement une toute petite gamme chromatique, _prrrrrut_! Les
rires alors de reprendre avec une force sans pareille! «Bravo!
bravo!.... M. Camus n'est pas mort; à la bonne heure. Vivat! Ah! ah! ah!
ah! scélérat de Vénitien, va! tu mériterais d'être pendu pour nous avoir
fait une telle peur. L'auteur! l'auteur! etc., etc.» Là-dessus, les
pauvres acteurs, incapables de tenir leur sérieux plus longtemps,
plantent là le poignard et la flûte, et le pigeon et M. Castil-Blaze, et
se sauvent dans la coulisse en riant comme tout le monde.
Car, pour être chanteur, on n'en est pas moins homme.
Puis un pompier a voulu faire baisser la toile et mettre fin à cette
exorbitante hilarité. La toile qui, elle aussi, riait à se tordre, qui
se ridait dans tous les sens, ne voulait pas descendre, curieuse
apparemment de voir le dénoûment. Force pourtant est restée à la loi; la
toile s'est abaissée bon gré mal gré, et le public en se dispersant a
fait retentir les rues et les passages voisins du théâtre Ventadour, de
ses exclamations joyeuses jusqu'à une heure du matin. Voilà un succès!!!
Pour être juste, il faut dire que le poème y a puissamment contribué. On
disait dans la salle que M. Henri Castil-Blaze, fils de l'illustre
compositeur, prêtant à son père l'appui de sa jeune muse, en avait écrit
les vers; nous le croyons sans peine. Les travaux que M. Henri
Castil-Blaze a la modestie de signer H. V. dans une ou deux Revues,
prouvent à mon sens, qu'il est parfaitement capable d'atteindre à ces
poétiques hauteurs.
Cette représentation fait, en tous cas, le plus grand honneur à l'auteur
ou aux auteurs de _Pigeon-Vole_; il faudrait être blasé, archi-blasé,
pour ne pas s'émouvoir à la vue d'un triomphe pareil; triomphe si
péniblement obtenu, mais si bien mérité.
[9] En italien _coglionerie_.
[10] Sphor est maître de chapelle à Cassel.
[11] Voyez sa revue musicale dans le feuilleton du _Temps_, du 25
janvier 1838.