Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la

mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent

successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets

d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La

masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,

pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée

par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul

en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus

originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_,

ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le

sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à

celui qu'on trouve dans les premières mesures du final de la symphonie

héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,

changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux

instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il

sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note du

thême principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai

entendu ridiculiser ce thême à cause de son agreste naïveté.

Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été

adressé, si l'auteur avait, comme dans sa Pastorale, inscrit en grosses

lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là

que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet

traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés

à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans

son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette

anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi

divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a

rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans

courir follement après la chimère du suffrage universel.

La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,

passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude

d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.

L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec

autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements

considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une

si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si

fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des

enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et

l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de

leur extrême vivacité.

L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la

discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de

la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la

sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde

placée dans l'aigu sur un tremolo très fort, entre les premiers et

seconds violons, se résout d'une manière tout-à-fait nouvelle: on

pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièze_ sur le _sol_, ou

bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven

ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux

parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant

descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième

majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant

ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa

naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de

cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une

physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant

de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen

duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est

produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièze_, _si dièze_,

_si dièze_, _ut dièze_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de

suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à

vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple

octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes,

_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus en vite, et

combinées de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses

attaquent le _ré_ ou le _si dièze_ et la tonique ou sa tierce pendant

qu'elles font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau et aucun

imitateur, je crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller

cette belle invention.

Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une

forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet

produit par l'_andante_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_ suivi

d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, tantôt

dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant

d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou

fournissant le premier thême d'une petite fugue épisodique à deux

sujets dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les

cordes graves des altos, violoncelles et contrebasses, nuancés d'un

_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_

plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds

violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation

dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en

octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la

transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle

éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise

avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des

rhythmes inconciliables s'agitent peniblement les uns contre les autres;

ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression

d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur

d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse

mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience

souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable

rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une

citation à la poésie anglaise,

»One fatal remembrance, one sorrow, that throws

Its black shade alike o'er our joys and our woes.»

Après quelques alternatives semblables d'angoisses et de résignation,

l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre

que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes

et les hautbois reprennent le thême d'une voix mourante, mais la force

leur manque pour l'achever: ce sont les violons qui la terminent par

quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se

ranimant tout-à-coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les

instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise

et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle

l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de

_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et dont

le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de finir, en

laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant l'impression de

tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû nécessairement le

plonger?--Le motif du _scherzo_ est modulé d'une façon très neuve. Il

est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin de la première

reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la mineur_, en _la

bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux de ce genre,

c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel majeur_ que la

modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie pastorale, en _fa_

comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré majeur_. Il y a

quelque ressemblance dans la couleur de ces enchaînements de tons; mais

l'on peut remarquer encore d'autres affinités entre les deux ouvrages.

Le trio de celui-ci (_presto meno assaï_), où les violons tiennent

presque continuellement la dominante, pendant que les hautbois et

clarinettes exécutent une riante mélodie champêtre au-dessous, est

tout-à-fait dans le sentiment du paysage et de l'idylle. On y trouve

encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée au grave par un

second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol dièze_, dans un

rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, et en accentuant

le _sol dièze_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le public paraît

toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.

Le final est au moins aussi riche que les morceaux précédents en

nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.

Le thême offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_,

mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour

l'oeil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus

dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et

la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan

chevaleresque du thême de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les

instrumente à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans

le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la

mélodie en dessous par un tremolo en double corde. Beethoven a tiré des

effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la

transition subite du ton d'_ut dièze mineur_ à celui de _ré majeur_.

L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,

la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une

valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve

amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des

parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièze_ des basses; on

peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au

moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi

cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré

dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_

exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La

coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire;

et bien digne de terminer un pareil chef-d'oeuvre d'habileté

technique, de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.

VIII

SYMPHONIE EN FA.

Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des

proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si

elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première

symphonie (en _ut_ majeur), elle lui est au moins de beaucoup supérieure

sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style

mélodique.

Le premier morceau contient deux thêmes, l'un et l'autre d'un caractère

doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter

toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon

tout-à-fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine

en _ut majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure, sur l'accord

de septième diminuée de la sous-dominante.

On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux

douces émotions, en est détourné tout-à-coup par une idée triste qui

vient interrompre son chant joyeux.

_L'andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut

trouver ni modèle ni pendant; cela tombe du ciel tout entier dans la

pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons

à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui

qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,

frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a

punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une

indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant

des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La

phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,

dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui

succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le

temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions

harmoniques des hautbois, clarinettes, cors et bassons, intéressent si

fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, au défaut de

symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par la mesure

de silence surajoutée.

Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus

longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la

fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la

carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que

cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour

lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au

moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à

vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été

subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les

violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte,

dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois

précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent

_Félicità_, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette

boutade.

Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn, remplace

ici le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a

fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si

ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la

vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le final, au

contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et

développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux

parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un

crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.

L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes

de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez

prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.

En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer

ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre

toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et

hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave

martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thême, les

violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord

de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de

l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée

par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne

choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des

instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette

aggrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne

pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,

celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution

de ce final: c'est la note _ut dièze_ attaquée très fort par toute la

masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_

qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est

immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thême en

_fa_; et l'on comprend alors, que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_

enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième

apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;

l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un

véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thême en _ré bémol_, puis un

véritable _ut dièze_, auquel succède une autre parcelle du thême en _ut

dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois

fois avec un redoublement de force, le thême rentre tout entier en _fa

dièze mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte

mineure_, devient donc successivement, la dernière fois, _tonique

majeure bémolisée_, _tonique mineure dièzée_, et enfin _dominante_.

C'est fort curieux.

IX

SYMPHONIE AVEC CHOEURS.

Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse

que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire

dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous

mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son

oeuvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions

qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations

exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a

portés sur elle, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé soit

identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse

folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie

expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre

quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins

approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent

comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins

demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de

musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à

agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan

général de la symphonie avec choeurs après l'avoir lue et écoutée

attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur

paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette

opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est

celle que nous partageons.

Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui

personnelles, dans ce vaste poème musical, étude pour laquelle le champ

des conjectures est ouvert à chacun, et que M. Urhan[11], d'ailleurs, a

faite naguère avec un talent et une sagacité rares, voyons si la

nouveauté de la forme ne serait pas ici justifiée par une intention

indépendante de toute pensée philosophique ou religieuse, également

raisonnable et belle pour le chrétien fervent, comme pour le panthéïste

et pour l'athée, par une intention, enfin, purement musicale et

poétique.

Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller

au-delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules

ressources de l'instrumentation, quels moyens lui restaient?

l'adjonction des voix aux instruments. Mais pour observer la loi du

crescendo, et mettre en relief dans l'oeuvre même la puissance de

l'auxiliaire qu'il voulait donner à l'orchestre, n'était-il pas

nécessaire de laisser encore les instruments figurer seuls sur le

premier plan du tableau qu'il se proposait de dérouler?... Une fois

cette donnée admise, on conçoit fort bien qu'il ait été amené à chercher

une musique mixte qui pût servir de liaison aux deux grandes divisions

de la symphonie; le récitatif instrumental fut le pont qu'il osa jeter

entre le choeur et l'orchestre, et sur lequel les instruments

passèrent pour aller se joindre aux voix. Le passage établi, l'auteur

dut vouloir motiver, en l'annonçant, la fusion qui allait s'opérer, et

c'est alors que, parlant lui-même par la voix d'un coryphée, il s'écria,

en employant les notes du récitatif instrumental qu'il venait de faire

entendre: _Amis! plus de pareils accords, mais commençons des chants

plus agréables et plus remplis de joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le

traité d'alliance conclu entre le choeur et l'orchestre; la même

phrase de récitatif, prononcée par l'un et par l'autre, semble être la

formule du serment. Libre au musicien ensuite de choisir le texte de sa

composition chorale: c'est à Schiller que Beethoven va le demander; il

s'empare de l'_Ode à la Joie_, la colore de mille nuances que la poésie

toute seule n'eût jamais pu rendre sensibles, et s'avance en augmentant

jusqu'à la fin, de pompe, de grandeur et d'éclat.

Telle est, si je ne me trompe, la raison de l'ordonnance générale de

cette immense composition, dont nous allons maintenant étudier en détail

toutes les parties.

Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun

de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une

hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les

traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en

tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en

résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix

multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa

manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule; si

grande est la force du sentiment qui les anime.

Cet _Allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur

l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes

_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par

les premiers violons, altos et contrebasses, de manière à ce que

l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_

majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la

tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du

_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents

dont l'ame s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de

plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous

lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes

s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de

l'orage. C'est là une magnifique inspiration.

Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des

aggrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le

nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces

anomalies nous échappe complètement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable

morceau dont nous venons de parler, on trouve un dessin mélodique de

clarinettes et bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton

d'_ut_ mineur: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième

diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte

augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et hautbois

frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de

_sixte_ et _quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les

seconds violons et altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux sons

_fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une

confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est

peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout-à-fait exempt de

rudesse, je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si

étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une faute

de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui

précèdent, le doute se dissipe, et l'on demeure convaincu que telle a

été réellement l'intention de l'auteur.

Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,

il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique,

passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma

profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il

n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti

qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est

au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt

sur ce charmant badinage; le thême si plein de vivacité, quand il se

présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures,

pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus

tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire

adopté en commençant.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 14 / 18 段