Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants,

avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais

on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment

neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après

avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements

mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici

en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers

violons morcelant le premier thême, en forment un jeu dialogué

_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues

de l'accord de septième-dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces

tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger

tremolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du

_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les

timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer

doucement d'autres fragments du thême, et arriver, par une nouvelle

modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_.

Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une

note sensible comme la première fois, est une tonique véritable,

continuent le tremolo pendant une vingtaine de mesures. La force de

tonalité de ce _si bémol_, très peu perceptible en commençant, devient

de plus en plus grande au fur et à mesure que le tremolo se prolonge;

puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur

marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale

à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à

plein orchestre dans toute sa majesté. Ce prodigieux crescendo est une

des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne

lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre

_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son

immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du

_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal;

tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du

_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des

harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis

reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au

moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complètement

dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent

tout-à-coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec

fracas en cascade écumante.

Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de

formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si

irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en oeuvre

disparaît complètement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une

émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est

que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point

de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en

effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_,

que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di

Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit

_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber_,

_comme tombe un corps mort_.

Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_

temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce

moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au

style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus

inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes

un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du

plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de

chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,

arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution

complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent est d'une

délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du reste

du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de

l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,

comme autant d'agaceries charmantes. Le final, gai et sémillant, rentre

dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de

notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de

quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que

nous aurons plus tard l'occasion de signaler chez l'auteur, commencent à

se manifester.

V

SYMPHONIE EN UT MINEUR.

La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon

nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination

sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les

première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi

des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse

jeunesse pouvait répandre sur elles d'inspirations brillantes ou

passionnées; dans la troisième (l'héroïque) la forme tend à s'élargir,

il est vrai, et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne

saurait y méconnaître cependant l'influence d'un de ces poètes divins

auxquels, dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son

coeur. Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:

«Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»

lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale,

qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les

souvenirs de l'antique Iliade jouent un rôle admirablement beau, mais

non moins évident.

La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner

directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime

qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées,

ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,

ses élans d'enthousiasme, en fourniront le sujet; et les formes de la

mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y

montreront aussi essentiellement individuelles et neuves, que douées de

puissance et de noblesse.

Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés

qui bouleversent une grande ame en proie au désespoir; non ce désespoir

concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas

cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette,

mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les

calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est

tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un

abattement excessif qui n'a que des accents de regret, et se prend en

pitié lui-même; tantôt un débordement d'imprécations, une rage inouïe.

Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords dialogués entre les

instruments à vent et les instruments à cordes, qui vont et viennent en

s'affaiblissant toujours, comme la respiration pénible d'un mourant,

puis font place à une phrase pleine de violence où l'orchestre semble se

relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez cette masse frémissante

hésiter un instant et se précipiter ensuite tout entière, divisée en

deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; et dites si ce style

passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout ce qu'on avait

produit auparavant en musique instrumentale.

On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le

redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de

l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,

autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le

rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même

sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au

grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne

tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.

L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_andante_ en

_la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la

quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et

de la grâce touchante du second. Le thême proposé d'abord par les

violoncelles et altos unis, avec un simple accompagnement de

contre-basses _pizzicato_ est suivi d'une phrase des flûtes, hautbois,

clarinettes et bassons, qui revient constamment la même, et dans le même

ton, d'un bout à l'autre du morceau, quelles que soient les

modifications subies successivement par le premier thême. Cette

persistance de la même phrase à se représenter toujours dans sa

simplicité si profondément triste, produit peu à peu sur l'ame de

l'auditeur une impression qu'on ne saurait décrire, et qui est

certainement la plus vive de cette nature que nous ayons éprouvée. Parmi

les effets harmoniques les plus osés de cette élégie sublime nous

citerons 1º la tenue des flûtes et clarinettes à l'aigu, sur la

dominante _mi bémol_, pendant que les instruments à cordes s'agitent

dans le grave en passant par l'accord de sixte _ré bémol_, _fa_, _si

bémol_, dont la tenue supérieure ne fait point partie; 2º la phrase

incidente exécutée par une flûte, un hautbois et deux clarinettes, qui

se meuvent en mouvement contraire, de manière à produire de temps en

temps des dissonances de seconde non préparées entre le _sol_, note

sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_. Ce troisième

renversement de l'accord de _septième de sensible_ est prohibé, tout

comme la pédale haute que nous venons de citer, par la plupart des

théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. Il y a encore

à la dernière rentrée du premier thême, un _canon à l'unisson à une

mesure de distance_, entre les violons et les flûtes, clarinettes et

bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée un nouvel intérêt,

s'il était possible d'entendre l'imitation des instruments à vent;

malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le même moment et la

rend absolument insaisissable.

Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui

n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable

qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y

est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus

ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la

fameuse scène du Bloksberg, dans _le Faust_ de Goethe. Les nuances du

_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé

par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la

lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre

et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaîté..... Mais le monstre

s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. Le

motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu à

peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les

violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons

donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du

son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant

la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet

l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales

seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes

d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation

générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_;

le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_,

longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une

tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur

l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille

hésite.... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie..... quand les

sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité,

arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé

l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_,

au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_;

tout l'orchestre, aide des trombones qui n'ont point encore paru, éclate

alors dans le mode majeur sur un thême de marche triomphale, et le

final commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile

d'en entretenir le lecteur.

La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en

affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode

majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que

le thême triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en

diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire.

Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une oeuvre

pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du

_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?.. Combien d'autres

compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; et en

quoi le résultat qu'ils ont obtenu, se peut-il comparer au gigantesque

chant de victoire dans lequel l'ame du poète musicien, libre désormais

des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer rayonnante

vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thême ne sont pas, il

est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la fanfare sont

naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en

trouver de nouvelles sans sortir tout-à-fait du caractère simple,

grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven n'a-t-il voulu

pour le début de son final qu'une entrée de fanfare, et il retrouve

bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la suite de la

phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de style qui ne

l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas augmenté

l'intérêt jusqu'au dénouement, voici ce qu'on pourrait dire: la musique

ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, produire un

effet plus violent que celui de cette transition du _scherzo_ à la

marche triomphale; il était donc impossible de l'augmenter en avançant.

Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré

l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven

cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement

et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la

secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et

qui, élevant à son plus violent paroxisme l'émotion nerveuse, la rend

d'autant plus difficile l'instant d'après; dans une longue file de

colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus

petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation

s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au:

_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas

le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue

l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de

l'auteur. Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que

sur la mise en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce final ne soit

en lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien

peu de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.

VI

SYMPHONIE PASTORALE.

Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par

Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut

peindre le calme de la campagne, les douces moeurs des bergers. Oh!

mais entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et

enrubanés de M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du

_Rossignol_, ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin de Village_.

C'est de la nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier

morceau: _Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage._ Les

pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure

nonchalante, leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de

ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise

parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards

passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l'atmosphère

semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil,

puis tout-à-coup ils se dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les

champs et les bois des torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que

je me représente en entendant ce morceau, et je crois que, malgré le

vague de l'expression instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être

impressionnés de la même manière.

Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation........

L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe,

les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux

reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les

petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un

léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques

personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de

l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de

trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident

pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives,

je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste

quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le

fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le

rossignol ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables,

ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason

arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le

coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule

pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une

imitation exacte et complète.

A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir

fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes

les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement

trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être

adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les

éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait

cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de trouver

absurde l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: Le poète nous

amène à présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse,

on rit, avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai

refrain, accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes.

Beethoven a sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux

paysan allemand, monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument

délabré, dont il tire à peine les deux sons principaux du ton de _fa_,

la dominante et la tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son

chant de musette naïf et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux

basson vient souffler ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle,

le basson se tait, compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la

rentrée dans le ton primitif lui permette de replacer son imperturbable

_fa_, _ut_, _fa_. Cet effet d'un grotesque excellent échappe presque

complètement à l'attention du public. La danse s'anime, devient folle,

bruyante. Le rhythme change; un air grossier à deux temps annonce

l'arrivée des montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois

temps recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les

cheveux des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards

ont apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on

crie, on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un

coup de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal

champêtre et mettre en fuite les danseurs.

_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce

prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré

de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les

mains d'un homme comme Beethoven. Ecoutez, écoutez ces raffales de vent

chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu

des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point

d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,

parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux

dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les

entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui

renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre

des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,

c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.

En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet

orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou

douleur. La symphonie est terminée par _l'action de grâces des paysans

après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres

reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux

dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le

calme renaît, et, avec lui renaissent les chants agrestes dont la douce

mélodie repose l'ame ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du

tableau précédent.

Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on

rencontre dans cette oeuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes

de violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les

contrebasses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson

réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_

pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En

vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut

raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand

l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait

dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue

que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un

tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à

quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura

l'air stupide; quelqu'un vous demandera:

«Comment trouvez-vous ce duo italien?

On répondra d'un air grave:

--Fort beau.

--Et ces variations de clarinette?

--Superbes.

--Et ce final du nouvel opéra?

--Admirable.»

Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans

connaître la cause de votre préoccupation, dira en vous montrant: «Quel

est donc cet imbécille?»

VII

SYMPHONIE EN LA.

La septième symphonie est célèbre par son _andante_. Ce n'est pas que

les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de là.

Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne

mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'en suit

que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien

qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à

exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour réhausser davantage

l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,

en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de

Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _final_ de la

symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc.,

etc.

Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée

postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, quelques personnes

pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro

d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si

cette opinion est fondée, que celui de sa publication.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 13 / 18 段