A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique

antique, je crois qu'elle est probable. Soit en effet que les anciens

aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en

faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous

ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec

assez d'évidence cette conclusion:

Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas

la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de

la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle

n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.

Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout

ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici, se borne à

des puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que

nous attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et

opposées sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous

devons regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit

grotesque, analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux.

ÉTUDE ANALYTIQUE

DES

SYMPHONIES DE BEETHOVEN.

Il y a seize ou dix-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels de

l'Opéra, l'essai des oeuvres de Beethoven, alors parfaitement

inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle

réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la

plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de

modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une

expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.

Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui

régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de

faire, dans ces mêmes symphonies qu'il monte chaque année avec tant de

soin au Conservatoire, des coupures monstrueuses, comme on s'en

permettrait tout au plus dans un ballet de Gallemberg ou un opéra de

Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven n'eût pas été admis à

l'honneur de figurer, entre un solo de basson et un concerto de flûte,

sur le programme des concerts spirituels. A la première audition des

passages désignés au crayon rouge, Kreutzer s'était enfui en se bouchant

les oreilles, et il eut besoin de tout son courage pour se décider aux

autres répétitions à écouter _ce qui restait_ de la symphonie en _ré_.

C'est à ce même homme (dont nous ne contestons point du reste le

talent), que Beethoven venait de dédier l'une de ses plus sublimes

sonates pour piano et violon; il faut convenir que l'hommage était bien

adressé. Aussi le célèbre violon ne put-il jamais se décider à jouer

cette composition _outrageusement inintelligible_. N'oublions pas que

l'opinion de M. Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt-dix-neuf

centièmes des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les

efforts réitérés de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion

contraire, le plus grand compositeur des temps modernes nous serait

peut-être encore aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des

fragments de Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance;

nous en pouvons juger, puisque sans lui, très-probablement, la société

du Conservatoire n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre

d'hommes intelligents et au public qu'il faut faire honneur de cette

belle institution. Le public en effet, le public véritable, celui qui

n'appartient à aucune coterie, ne juge que par sentiment et non point

d'après les idées étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites

sur l'art; ce public là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui

arrive maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de

prime abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne

demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si

certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était

permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il

s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,

ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une

instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon

toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses

applaudissements. Notre public français n'éprouve qu'à de rares

intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical;

mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa

reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès

sa première apparition, le célèbre _adagio_ en _la_ mineur de la

septième symphonie qu'on avait intercallé dans la deuxième _pour faire

passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des

concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris,

et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier

morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à

la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès-lors

à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit,

sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs,

et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux

clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit

et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la

magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui sans rivale dans le

monde.

Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en

commençant par la première que le Conservatoire n'exécute jamais.

I

SYMPHONIE EN UT MAJEUR.

Cette oeuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété

harmonique et par son instrumentation, se distingue tout-à-fait des

autres compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en

l'écrivant, est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart,

qu'il a agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans

la première et la seconde partie seulement, on voit poindre de temps en

temps quelques rhythmes dont l'auteur de Don Juan a fait usage, il est

vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le

premier allégro a pour thême une phrase de six mesures, qui, sans avoir

rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art

avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un

style peu distingué; et au moyen d'une demi-cadence, répétée trois ou

quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en

imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là,

qu'il avait été écrit souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras

français.

L'andante contient un accompagnement de timballes _piano_, qui paraît

aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître

cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits

plus tard, à l'aide de cet instrument, peu ou mal employé en général par

ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thême en est

gracieux et se prête bien aux développements fugués aux moyens desquels

l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant. Mais il n'y

a là, de même que dans le reste de la symphonie, rien de vraiment neuf,

musicalement parlant; et l'idée poétique, si grande et si riche dans la

plupart des oeuvres qui ont suivi celle-ci, y manque tout-à-fait.

C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu

accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,

par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là

Beethoven. Nous allons le trouver.

II

SYMPHONIE EN RÉ.

Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction

(_largo_) est un chef-d'oeuvre. Les effets les plus beaux s'y

succèdent sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant

est d'une solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le

respect et prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,

l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable

_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le

_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thême proposé au

début par les altos et violoncelles à l'unisson, est repris isolément

ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, soit des

imitations entre les instruments à vent et les instruments à cordes,

qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au milieu se

trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les

clarinettes, cors et bassons, et terminée en tutti par le reste de

l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux

choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de

la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas

d'un thême travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur

et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec

une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne

s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif

de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur

innocent, à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le

_scherzo_ est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que

l'_andante_ a été complètement heureux et calme; car tout est riant dans

cette symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes

tout-à-fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur

juvénile d'un noble coeur dans lequel se sont conservées intactes les

plus belles illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire

immortelle, à l'amour, au dévouement.... Aussi, quel abandon dans sa

gaîté! comme il est spirituel! quelles saillies! A entendre ces divers

instruments qui se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux

n'exécute en entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille

nuances diverses en passant de l'un à l'autre, on croirait assister aux

jeux féériques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même

nature; c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a

peut-être encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.

III

SYMPHONIE HÉROÏQUE.

On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par

le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour célébrer

l'anniversaire de la mort d'un grand homme._ On voit qu'il ne s'agit

point ici de batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de

gens, trompés par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais

bien de pensers graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de

cérémonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de

l'_oraison funèbre_ d'un héros. Je ne connais pas d'exemple en musique

d'un style où la douleur ait su conserver constamment des formes aussi

pures et une telle noblesse d'expressions.

Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près

égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus

dramatique que cet _allegro_? Le thême énergique qui en forme le fond ne

se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,

l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée

mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de

quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la

fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux

temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à

trois temps. Quant à ce rhythme heurté viennent se joindre encore

certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le

milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_

naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur,

on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur

indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage.

L'orchestre se calme subitement à la mesure suivante; on dirait que,

brisé par l'emportement auquel il vient de se livrer, les forces lui

manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases plus douces, où nous

retrouvons tout ce que le souvenir peut faire naître dans l'ame de

douloureux attendrissements. Il est impossible de décrire, ou seulement

d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et harmoniques sous

lesquels Beethoven reproduit son thême; nous nous bornerons à en

indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de texte à bien des

discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la partition, pensant

que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli après un plus

ample informé: les premiers et seconds violons seuls tiennent en tremolo

les deux notes _si b_, _la b_, fragment de l'accord de septième sur la

dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a l'air de se tromper et de

partir deux mesures trop tôt, vient témérairement faire entendre le

commencement du thême principal qui roule exclusivement sur les notes,

_mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit quel étrange effet cette mélodie de

l'accord de tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de

l'accord de dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse

beaucoup le froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point

de se révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient

couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la

tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thême tout

entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un

peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce

caprice musical. L'auteur y tenait beaucoup cependant; on raconte même

qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, qui y

assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, le cor

s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de

Beethoven furieux une semonce des plus vives.

Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la

partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la

traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:

Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ

Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.

Post bellator equus, positis insignibus, Æthon

It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.

La fin surtout émeut profondément. Le thême de la marche reparaît, mais

par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois

coups _pizzicato_ de contrebasses; et quand ces lambeaux de la lugubre

mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la

tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des

guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un

point d'orgue _pianissimo_.

Le troisième morceau est intitulé _Scherzo_, suivant l'usage. Le mot

italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier

coup-d'oeil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans

cette composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En

effet, c'est bien là le rhythme, le mouvement du _Scherzo_; ce sont bien

des jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris

par des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de

l'Iliade célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.

Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,

Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse

profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le final

n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage

d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre

tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.

C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par

les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit

répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec

une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si

grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les

distingue à celle qui sépare _le bleu_ du _violet_. De telles finesses

de tons étaient tout-à-fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que

nous les devons.

Ce final si varié est pourtant fait entièrement sur un thême fugué fort

simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux

détails, deux autres thêmes dont l'un est de la plus grande beauté. On

ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour

ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est mille

fois plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le

thême primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en

tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un

mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la

tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets

donnés à sa mémoire, le poète quitte l'élégie pour entonner avec

transport l'hymne de la gloire. Quoiqu'un peu laconique, cette

péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument

musical. Beethoven a écrit des choses plus saisissantes peut-être que

cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent

plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la

symphonie héroïque est tellement forte de pensée et d'exécution, le

style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,

que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.

Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine

toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en

paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de

l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien

comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur

de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en

d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se

prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses

compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que

celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_adagio_ en _la

mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la

huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il

paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est

ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est

impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de

dix ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une

composition savante et d'une assez grande énergie; au-delà..., rien. Il

n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut

toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les oeuvres élevées de

l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et

inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques

individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même

impossible qu'il en soit autrement....... Tout cela ne console pas, tout

cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si

l'on veut, dont le coeur se remplit, à l'aspect d'une merveille

méconnue, d'une création surhumaine, que la foule regarde sans voir,

écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque

détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou

commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude

impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le

sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont

ordinairement les miennes sera affecté d'une autre manière que je ne le

suis; il se peut que l'oeuvre qui me transporte, qui me donne la

fièvre, qui m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,

l'impatiente...

La plupart des grands poètes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que

les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui

croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait

naître; pour Napoléon, à coup sûr, elle n'existait pas. Ce sont de

tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, évidentes, que

l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de reconnaître.

J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la tierce

majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des petits sur

qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni aucun accord

consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre impression. Le

public, de quelque manière qu'il soit composé, est toujours, à l'égard

des grandes conceptions musicales, comme cette chienne et ses chiens. Il

a certains nerfs qui vibrent à certaines résonnances, mais cette

organisation, tout incomplète qu'elle soit, étant inégalement répartie

et modifiée à l'infini, il s'en suit qu'il y a presque folie à compter

sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels autres, pour agir sur elle;

et que le compositeur n'a rien de mieux à faire que d'obéir aveuglément

à son sentiment propre, en se résignant d'avance à toutes les chances du

hasard. Je sors du Conservatoire avec trois ou quatre dilettanti, un

jour où l'on vient d'exécuter la symphonie avec choeurs.

--Comment trouvez-vous cet ouvrage, me dit l'un d'eux?

--Immense! magnifique! écrasant!

--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il,

en s'adressant à un Italien...

--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il

n'y a pas de mélodie.... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui

en parlent, lisons:

--La symphonie avec choeurs de Beethoven représente le point culminant

de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui

comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des

détails.

(_Un autre journal._)--La symphonie avec choeurs de Beethoven est une

monstruosité.

(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais

elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et

dénué de charme.

(_Un autre._)--La dernière symphonie de Beethoven, celle avec choeurs,

contient d'admirables passages, cependant on voit que les idées

manquaient à l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant

plus, il s'est consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à

l'inspiration à force d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont

supérieurement traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et

logique. En somme, c'est l'oeuvre fort intéressante d'un _génie

fatigué_.»

Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a

raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela

seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le

premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue.

Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être

fou et croire au beau absolu.

IV

SYMPHONIE EN SI B.

Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au

style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être,

de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est

généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en

excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier

morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes

détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel

l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent

ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 12 / 18 段