Vous savez le mot prodigieux de ce Lycurgue de province qui, écoutant
lire des vers à l'un de nos plus grands poètes, à celui qui fit la chute
d'un ange, dit, en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «_Oui, j'ai un
neveu qui écri-z-aussi des petites c....nades[9] comme ça!_» Allez donc
demander des encouragements pour les arts à ce COLLÈGUE DU POÈTE.
Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des
vastes salles et des choeurs nombreux, vous avez moins à craindre du
contact des moeurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en
ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les
éditeurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le
malheur de développer une idée sérieuse sous une grande forme, alors
vous êtes sûr de votre affaire, l'oeuvre vous reste, ou tout au
moins, si elle est publiée, on ne l'achète pas.
Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le
constitutionnalisme, qu'il en est de même presque partout. A Vienne,
comme ici, on paie 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs à
la mode, et Beethoven a été obligé de donner la Symphonie en _ut mineur_
pour moins de 100 écus.
Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano
seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même
sans aller chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix,
tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore
_Such things were_, que madame Hampton, votre soeur, chante si
poétiquement, sont des choses ravissantes et d'une haute valeur dans
l'art. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la
faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales
mélodies d'un tour naïf et original qui semblent apportées par la brise
du soir sur les ondes doucement émues des lacs de Killarney, que ces
hymnes d'amour résigné qu'on écoute, attendri sans savoir pourquoi, en
songeant à la solitude, à la grande nature, aux êtres aimés qui ne sont
plus, aux héros des anciens âges, à la patrie souffrante, à la mort
même, à la mort _rêveuse et calme comme la nuit_, selon l'expression de
votre poète national, Th. Moore. Eh bien! mettez toutes ces
inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en balance
avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans coeur, tel que
les marchands de musique vous en _commandent_ souvent sur les thêmes
plus ou moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se
poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poignée de
grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera
le succès d'argent.
Non, il faut en prendre son parti; à moins de quelques circonstances
produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts
inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est
pas productif, dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop
exclusivement aux exceptions des sociétés intelligentes; il exige trop
de préparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit
donc y avoir nécessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les
esprits qui le cultivent sans préoccupation aucune des intérêts qui lui
sont étrangers. Les plus grands peuples mêmes sont, à l'égard des
artistes purs, comme le député dont je parlais tout à l'heure, ils
comptent toujours, à côté des colosses du génie humain, des _neveux qui
écrivent aussi_, etc.
On trouve dans les archives d'un des théâtres de Londres une lettre
adressée à la reine Élisabeth par une troupe d'acteurs, et signée de
vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William
Shakespeare, avec cette désignation collective: _Your poor players._
Shakespeare était l'un de ces _pauvres acteurs_. Encore l'art dramatique
était-il au temps de Shakespeare, plus appréciable par la masse, que ne
l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont le plus de
prétention à en posséder le sentiment. La musique est essentiellement
aristocratique; c'est une fille de race que les princes seuls peuvent
doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et vierge plutôt que
de se mésallier. Toutes ces réflexions, vous les avez faites mille fois
sans doute, et vous me saurez bon gré, j'imagine, d'y mettre un terme
pour en venir au récit des deux derniers concerts que j'ai donnés en
Allemagne après avoir quitté Berlin.
Ce récit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien
intéressant quant à ce qui me concerne; je serai obligé de citer encore
des ouvrages dont j'ai peut-être déjà trop parlé dans mes lettres
précédentes: toujours l'éternel _Cinq mai_, _Harold_, les fragments de
_Roméo et Juliette_, etc. Toujours les mêmes difficultés pour trouver
certains instrumentistes, même excellence des autres parties de
l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre ancien,
l'orchestre de Mozart; et toujours aussi mêmes fautes se reproduisant
invariablement, à la première épreuve, aux mêmes endroits, dans les
mêmes morceaux, pour disparaître enfin après quelques études attentives.
Je ne me suis pas arrêté à Magdebourg, où m'attendait cependant un
succès assez original. J'y ai été à peu près insulté pour avoir eu
l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employé de la poste
qui en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription
qu'ils portaient, me demanda d'un air soupçonneux:
--Berlioz? _componist_?
--_Ia!_
Là-dessus grande colère de ce brave homme, causée par l'impertinence que
j'avais de me _faire passer_ pour Berlioz le compositeur. Il s'était
imaginé, sans doute, que cet étourdissant musicien ne devait voyager que
sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au
moins environné d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable.
De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et défait comme tous les
gens qui ont été à la fois gelés et enfumés dans les diligences d'un
chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-même, qui
marchait lui-même, qui parlait lui-même français, et ne savait dire que
_ia_ en allemand, il en a conclu tout de suite que j'étais un
imposteur. Comme bien vous pensez, ses murmures et ses haussements
d'épaules me ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient
méprisants, et plus je me rengorgeais; s'il m'eût battu, sans aucun
doute je l'aurais embrassé. Un autre employé, parlant fort bien ma
langue, se montra plus disposé à m'accorder le droit d'être moi-même;
mais les gracieusetés qu'il me dit me flattèrent infiniment moins que
l'incrédulité de son naïf collègue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez
pourtant, un demi-million seulement m'eût privé de ce succès-là! J'aurai
bien soin à l'avenir de n'en pas porter avec moi, et de voyager toujours
de la même manière. Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et
spirituel censeur dramatique, Perpignan, qui, à propos d'un homme dont
une pièce de cent sous placée dans son gilet, avait, dans un duel,
arrêté la balle de son adversaire, s'écria: «Il n'y a d'heureux que ces
gens riches! J'eusse été tué raide sur le coup!»
J'arrive à Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
avait eu la bonté de mettre la chapelle et le théâtre à ma disposition,
et j'allais commencer mes répétitions, quand la mort du duc de Sussex,
parent du roi, ayant motivé le deuil de la cour, le concert dut être
retardé d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire
connaissance avec les principaux artistes qui allaient bientôt avoir à
souffrir du mauvais caractère de mes compositions.
Je n'ai pas pu me lier très particulièrement avec le maître de chapelle
Marschner; la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français rendait
nos conversations assez pénibles; il est d'ailleurs extrêmement occupé.
C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
appréciez, comme nous tous, le mérite éminent de ses partitions du
_Vampire_ et du _Templier_. Quant à A. Bohrer, je le connaissais déjà;
les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact à
Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brûlés l'un et l'autre
ne s'était pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui
m'ont paru le mieux comprendre, et sentir le plus profondément celles
des oeuvres de Beethoven réputées excentriques et inintelligibles. Je
le vois encore aux répétitions des quatuors où son frère Max (le célèbre
violoncelliste, aujourd'hui en Amérique), Claudel le second violon, et
Urhan l'alto, le secondaient si merveilleusement. En écoutant, en
étudiant cette musique transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie,
il avait l'air d'être dans son atmosphère naturelle et d'y respirer avec
bonheur. Urhan adorait en silence et baissait les yeux comme devant le
soleil; il paraissait dire: «Dieu a voulu qu'il y eût un homme aussi
grand que Beethoven, et qu'il nous fût permis de le contempler; Dieu
l'a voulu!!» Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant à
Antoine Bohrer, le premier violon, c'était la passion à son apogée,
c'était l'amour extatique. Un soir, dans un de ces adagios surhumains où
le génie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal
des cimes neigeuses du Chimboraço, le violon de Bohrer, en chantant la
mélodie sublime, semblait animé du souffle épique; sa voix redoublait de
force expressive, éclatait en accents à lui-même inconnus; l'inspiration
rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos
coeurs se gonflaient, quand A. Bohrer, s'arrêtant tout-à-coup, déposa
son brûlant archet et s'enfuit éperdu dans la chambre voisine. Madame
Bohrer, inquiète, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit: «Ce
n'est rien, il n'a pu se contenir, laissons-le pleurer un peu et nous
recommencerons. Il faut lui pardonner.» Te pardonner! Ah! cher et digne
fils de la grande musique, je sentis bien alors que mes sympathies
d'artiste étaient à toi pour la vie.
Antoine Bohrer remplit à Hanovre les fonctions de maître de concert; il
compose peu maintenant; son occupation la plus chère consiste à diriger
l'éducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
l'organisation prodigieuse inspire à tout ce qui l'entoure des alarmes
qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus
extraordinaires d'abord, et sa mémoire est telle ensuite, que, dans les
concerte qu'elle a donnés à Vienne l'an dernier, son père, au lieu de
programme, présentait au public une liste de soixante-douze morceaux,
sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, études, de
Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de
Thalberg, de Chopin, de Döhler, etc., que la petite Sophie sait par
coeur, et qu'elle pouvait, sans hésitation, jouer de mémoire, au gré
de l'assemblée. Il lui suffit d'exécuter trois ou quatre fois un
morceau, de quelque étendue et de quelque complication qu'il soit, pour
le retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature
se graver ainsi dans ce jeune cerveau, et vivre sous cette blonde
chevelure! N'y a-t-il pas là quelque chose de monstrueux et de fait pour
inspirer autant d'effroi que d'admiration?
Il faut espérer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
reviendra dans quelques années, et que le public parisien pourra
connaître alors ce talent phénoménal dont il n'a encore qu'une très
faible idée.
L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments à cordes.
Il ne possède en tout que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4
violoncelles et 3 contrebasses. Il y a quelques violons infirmes; les
violoncelles sont habiles; les altos et les contrebasses sont bons. Il
n'y a que des éloges à donner aux instruments à vent, surtout à la
première flûte, au premier hautbois (Edouard Rose), qui joue on ne peut
mieux le _pianissimo_, et à la première clarinette dont le son est
exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose
cruellement rare. Les cors ne sont pas de première force, mais ils vont;
les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a
une excellentissime trompette à cylindres; l'artiste qui joue cet
instrument se nomme, comme celui de Weimar son rival, Sackse; je ne sais
auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor
anglais; mais son instrument est très faux. Il n'y a pas d'ophicléïde;
on peut tirer bon parti des bass-tubas de la bande militaire. Le
timbalier est médiocre; le _musicien_ chargé de la partie de
grossecaisse _n'est pas musicien_; le cymbalier n'est pas sûr, et les
cymbales sont brisées au point qu'il ne reste plus que le tiers de
chacune. Il y a une harpe assez bien jouée par une dame des choeurs.
Ce n'est pas une virtuose; mais elle possède son instrument, et forme,
avec les harpistes de Stuttgardt et de Hambourg, les trois seules
exceptions que j'aie rencontrées en Allemagne, où les harpistes, en
général, ne savent pas jouer de la harpe. Malheureusement elle est très
timide et assez faible musicienne; mais, quand on lui donne quelques
jours pour étudier sa partie, on peut se fier à son exactitude. Elle
fait supérieurement les sons harmoniques; sa harpe est à double
mouvement et fort bonne.
Le choeur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
voix, qui a de la valeur cependant; tout cela chante juste: les ténors
sont en outre précieux par la qualité de leur timbre. La troupe
chantante est plus que médiocre; à l'exception de la basse, Steinmuller,
excellent musicien doué d'une belle voix qu'il conduit habilement, en la
forçant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me parût digue d'être
cité.
Nous ne pûmes faire que deux répétitions; encore on trouva cela fort
extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurèrent
hautement. C'est la seule fois que ce désagrément me soit arrivé en
Allemagne, où les artistes m'ont constamment accueilli en frère, sans
jamais plaindre le temps ni la peine que les études de mes concerts leur
demandaient. A. Bohrer se désespérait; il aurait voulu qu'on répétât
quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'exécution fut
passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, _trois_
contrebasses!! et, de chaque côté, six violons et demi!! Le public se
montra poli, voilà tout; je crois qu'il en est encore à se demander ce
que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl était venu de
Brunswick exprès pour y assister; il dut constater entre l'esprit
artiste des deux villes une notable différence. Nous nous amusions, lui,
quelques militaires Brunswickois et moi, à tourmenter ce pauvre Bohrer,
en lui racontant la fête musicale qu'on m'avait donnée à Brunswick trois
mois auparavant; ces détails lui fendaient le coeur. M. Griepenkerl me
fit alors présent de l'ouvrage qu'il avait écrit à mon sujet, et me
demanda en retour le bâton avec lequel je venais de conduire l'exécution
du _Cinq-Mai_.
Espérons que ces bâtons, ainsi plantés en France et en Allemagne,
prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
quelque jour...
Le prince royal de Hanovre assista à ce concert; j'eus l'honneur de
l'entretenir quelques instants avant mon départ, et je m'estime heureux
d'avoir pu connaître la gracieuse affabilité de ses manières et la
distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue)
n'a point altéré la sérénité.
Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe à Cassel à sept heures du
matin.
Spohr dort,[10] il ne faut pas le réveiller.
Continuons. Je rentre pour la quatrième fois à Francfort. J'y retrouve
Parish-Alvars, qui me magnétise en me jouant sa Fantaisie en sons
harmoniques sur le choeur des _Naïades d'Obéron_. Décidément cet homme
est sorcier; sa harpe est une sirène au beau col incliné, aux longs
cheveux épars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous
l'étreinte passionnée de ses bras puissants. Voilà Guhr, fort empêché
par les ouvriers qui restaurent son théâtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi
de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots à ce tant redouté
_capell-meister_, dont le nom vient encore se présenter sous ma plume,
je reviens à vous à l'instant.
«Mon cher Guhr,
»Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir
la crainte de vous voir mal accueillir les drôleries que je me suis
permises à votre sujet, en racontant notre première entrevue! J'en
doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
chagrinait. Bravo! J'apprends que, loin d'être fâché des
dissonances que j'ai prêtées à l'harmonie de votre conversation,
vous en avez ri le premier, et que vous avez fait imprimer dans un
des journaux de Francfort la traduction allemande de la lettre qui
les contenait. A la bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et
d'ailleurs on n'est pas perdu pour jurer un peu. Vivat! ter que
quater que vivat!, S. N. T. T. Tenez-moi bien réellement pour un de
vos meilleurs amis; et recevez mille nouveaux compliments sur votre
chapelle de Francfort, elle est digne d'être dirigée par un artiste
tel que vous.
»Adieu, adieu, S. N. D. D.
Me voilà!
Ah! çà, voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y
trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le _concert-meister_,
qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son séjour à
Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de
Francfort, pour le prince Emile qui me fit le plus charmant accueil, et
obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais osé espérer.
Dans la plupart des villes d'Allemagne où je m'étais fait entendre
jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des théâtres avait
été à peu près toujours le même; l'administration supportait presque
tous les frais, et je recevais la moitié de la recette brute. (Le
théâtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette
entière. Je l'ai déjà dit: Weimar est une ville artiste; la famille
ducale sait honorer les arts; d'ailleurs j'avais là auprès d'elle un bon
ami, Chélard, loyal et excellent coeur, aussi simplement bon, beaucoup
plus peut être que si, au lieu d'avoir écrit _Macbeth_ et la _Bataille
d'Arminius_, il n'était qu'un compositeur de quadrilles et de romances).
Eh bien! à Darmstadt, le grand-duc non seulement m'accorda la même
faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espèce de frais. A coup
sûr, ce généreux souverain n'a pas de _neveux qui écrivent aussi des_,
etc. etc.
Le concert fut promptement organisé, et l'orchestre, loin de se faire
prier pour répéter, aurait voulu qu'il me fût possible de consacrer aux
études une semaine de plus. Nous fîmes cinq répétitions. Tout marcha
bien, à l'exception cependant du double choeur des _jeunes Capulets
sortant de la fête_, au début de la scène du Jardin dans _Roméo et
Juliette_. L'exécution de ce petit morceau fut une véritable déroute
vocale; les ténors du second choeur baissèrent de près d'un demi-ton,
et ceux du premier manquèrent leur entrée au retour du thême. Le maître
de chant était dans une fureur d'autant plus facile à concevoir, que
pendant huit jours il s'était donné pour instruire les choristes une
peine infinie.
L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre.
Il possède exceptionnellement un excellent ophicléïde. La partie de
harpe est confiée à un _peintre_, qui, malgré tous ses efforts et sa
bonne volonté, n'est jamais sûr de donner beaucoup de _couleur_ à son
exécution. Le reste de la masse instrumentale est bien composé et animé
du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme
Müller, mais n'appartient point cependant à la célèbre famille des
Müller de Brunswick. Sa taille presque colossale lui permet de jouer de
la vraie contrebasse à quatre cordes avec une aisance extraordinaire.
Sans chercher, comme il le pourrait, à exécuter des traits ni des
arpéges d'une difficulté inutile et d'un effet grotesque, il chante
gravement et noblement sur cet instrument énorme, et sait en tirer des
sons d'une grande beauté, qu'il nuance avec beaucoup d'art et de
sentiment. Je lui ai entendu _chanter_ un fort bel _adagio_ composé par
Mangold jeune, frère du _capell-meister_, de manière à émouvoir
profondément un sévère auditoire. C'était dans une soirée donnée par M.
le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans
sa sphère, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans
la sienne, et dont l'influence est grande, par conséquent, sur l'esprit
musical du public. Müller est une conquête qui doit tenter bien des
compositeurs et des chefs d'orchestre, mais le grand-duc la leur
disputera de toutes ses forces, très certainement.
Le maître de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en
grande partie son éducation musicale à Paris, où il a compté parmi les
meilleurs élèves de Reicha. C'était donc pour moi un condisciple, et il
m'a traité comme tel. Quant à Schlosser, le _concert-meister_ déjà
nommé, il s'est montré si bon camarade, il a mis tant d'ardeur à me
seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilité de parler comme il
conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la
lecture; j'aurais l'air de reconnaître son hospitalité, quand je ne
ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vérité de
l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!
Il y a à Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je
l'ai bien enviée au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et
possède un sentiment du rhythme qui donne de l'intérêt même aux parties
de tambours.
Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile à Hambourg) se
trouvait, à mon arrivée, depuis quelque temps à Darmstadt, où, dans le
rôle de Marcel des _Huguenots_, il avait obtenu un véritable triomphe.
Il eut encore l'obligeance de chanter _le Cinq Mai_, mais avec un talent
et une sensibilité de beaucoup au-dessus des qualités qu'il avait
montrées en exécutant ce morceau la première fois. Il fut admirable
surtout à la dernière strophe, la plus difficile à bien nuancer:
_Wie? sterben er? o ruhm, wie verwaist bist du!_
_Quoi? lui mourir! ô gloire, quel veuvage!_
Ensuite l'air du Figaro de Mozart (_Non più andrai_), que nous avions
ajouté au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant
briller sous une face nouvelle, lui valut un _bis_ de toute la salle, et
le lendemain un engagement très avantageux au théâtre de Darmstadt. Je
me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-là,
on vous dira seulement que j'ai eu la vanité naïve de trouver le public
et les artistes _très intelligents_.
Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce pèlerinage, le
plus difficile peut-être qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le
souvenir, je le sens, doit planer sur le reste de ma vie. Je viens,
comme les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de
Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa réponse? Faut-il croire ce
qu'elle paraît contenir de favorable à mes voeux?... N'y a-t-il pas
d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en décidera. Quoi qu'il
en soit, je dois rentrer en France, et adresser enfin mes adieux à
l'Allemagne, cette noble seconde mère de tous les fils de l'harmonie.
Mais où trouver des expressions égales à ma gratitude, à mon admiration,
à mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui fût digne de sa
grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la quittant, que
m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix émue:
_Vale, Germania, alma parens!_
FIN.
DE LA MUSIQUE EN GÉNÉRAL.