tout au plus. Je m'étonnais de ne pas voir l'orchestre; aucun bruit ne
trahissait sa présence, quand une phrase lente en _fa mineur_, à vous et
à moi bien connue, vint me faire tourner la tête du côté de la plus
grande salle du palais, dont un vaste rideau nous dérobait la vue. S. A.
R. avait eu la courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture
des _Francs-Juges_, que je n'avais jamais entendue ainsi arrangée pour
des instruments à vent. Ils étaient là trois cent vingt hommes dirigés
par Wibrecht, et ils exécutèrent ce morceau difficile avec une précision
merveilleuse et cette verve furibonde que vous montrez pour lui, vous
autres du Conservatoire, aux grands jours d'enthousiasme et d'entrain.
Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout
foudroyant, exécuté par quinze grands trombones basses, dix-huit ou
vingt trombones ténors et altos, douze bass-tubas et une fourmilière de
trompettes.
Le bass-tuba, que j'ai déjà nommé plusieurs fois dans mes précédentes
lettres, a détrôné complétement l'ophicléïde en Prusse, si tant est, ce
dont je doute, qu'il y ait jamais régné. C'est un grand instrument en
cuivre, dérivé du bombardon et pourvu d'un mécanisme de cinq cylindres
qui lui donne au grave une étendue qu'on retrouve sur l'orgue seulement;
il descend au contre _la_ bas, quinte inférieure réelle du _mi_ grave de
la contre-basse à quatre cordes.
Ces notes extrêmes de l'échelle inférieure sont un peu vagues, il est
vrai; mais redoublées à l'octave haute par une autre partie de
bass-tuba, elles acquièrent une rondeur et une force de vibration
incroyables. Le son du médium et du haut de l'instrument est d'ailleurs
très-noble, il n'est point mat, comme celui de l'ophicléïde, mais
vibrant et très-sympathique au timbre des trombones et trompettes dont
il est la vraie contre-basse et avec lequel il s'unit on ne peut mieux.
La gamme actuelle du bass-tuba embrasse chromatiquement quatre octaves
de _la_ à _la_, et même un peu plus. C'est Wibrecht qui l'a inventé et
propagé en Prusse. A. Sax en fait maintenant à Paris.
Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre;
elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille
composée pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de
Westmoreland. Ce morceau très-remarquable fait le plus grand honneur à
l'auteur du _Torneo_, du _Magnificat_, et de tant d'autres compositions
dramatiques et religieuses, qui ont placé le comte de Westmoreland (plus
connu des musiciens sous le nom de lord Burghersh) à la tête des
compositeurs amateurs de l'Europe.
Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de
cuivre seuls, écrit pour les fêtes de la cour par Meyerbeer, sous le
titre: _la Danse aux Flambeaux_, et dans lequel se trouve un long trille
sur le _ré_, que dix-huit trompettes à cylindres ont soutenu, en le
battant aussi rapidement qu'eussent pu le faire des clarinettes, pendant
seize mesures.
Le concert a fini par une marche funèbre très-bien écrite et d'un beau
caractère, composée par Wibrecht. On n'avait fait qu'une répétition!!!
C'est dans les intervalles laissés entre ces morceaux par ce terrible
orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame
la princesse de Prusse, dont le goût exquis et les connaissances en
compositions rendent le suffrage si précieux. S. A. R. parle en outre
notre langue avec une pureté et une élégance qui intimidaient fort son
interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien
de la princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voilée de sa
douce beauté; je l'oserais peut-être... si j'étais un grand poète.
J'ai assisté à l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano;
il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'étaient autres que ceux
du théâtre dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de la soirée Meyerbeer,
qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-être même à cause de cela, se
trouvait fatigué de sa tâche d'accompagnateur, céda sa place; à qui? je
vous le donne à deviner; au premier chambellan du Roi, à M. le comte
Roedern, qui accompagna en pianiste et en musicien consommés, _le Roi
des Aulnes_, de Schubert, à madame Devrient! Que dites-vous de cela?
Voilà bien la preuve d'une étonnante diffusion des connaissances
musicales. M. de Roedern possède en outre un talent d'une autre
nature, dont il a donné des preuves brillantes en organisant le fameux
bal masqué qui agita tout Berlin l'hiver dernier, sous le nom de _Fête
de la Cour de Ferrare_, et pour lequel Meyerbeer a écrit une foule de
beaux morceaux.
Ces concerts d'étiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve
agréables quand ils sont finis, parce qu'ils réunissent ordinairement
quelques auditeurs avec lesquels ont est fier et heureux d'avoir un
instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouvé chez le roi de
Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette éblouissante illustration de la
science lettrée, ce grand anatomiste du globe terrestre, dont il nous a
déjà dévoilé plusieurs transformations, et qui a calculé l'âge de notre
planète sur l'inspection de ses vertèbres, les chaînes de montagnes,
comme fit Cuvier pour les animaux antédiluviens.
Plusieurs fois dans la soirée, le roi, la reine et Madame la princesse
de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au
Grand-Théâtre, me demander mon opinion sur les principaux artistes
prussiens, me questionner sur mes procédés d'instrumentation, etc., etc.
Le roi prétendait que j'avais mis le diable au corps de tous les
musiciens de sa chapelle. Après le souper, S. M. se disposait à rentrer
dans ses appartements, mais venant à moi tout d'un coup et comme se
ravisant:
--A propos, M. Berlioz, que nous donnerez-nous dans votre prochain
concert?
--Sire, je reproduirai la moitié du programme précédent, en y ajoutant
cinq morceaux de ma symphonie de _Roméo et Juliette_.
--De _Roméo et Juliette_! et je fais un voyage! Il faut pourtant que
nous entendions cela! Je reviendrai.»
En effet, le soir, de mon second concert, cinq minutes avant l'heure
annoncée, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.
Maintenant, faut-il vous parler de ces deux énormes concerts? Ils m'ont
donné bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont
habiles, leurs dispositions étaient des plus bienveillantes, et
Meyerbeer, pour me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le
service journalier d'un grand théâtre comme celui de l'Opéra de Berlin a
des exigences toujours fort gênantes et incompatibles avec les
préparatifs d'un concert, et, pour tourner et vaincre les difficultés
qui surgissaient à chaque instant, Meyerbeer a dû employer plus de force
et d'adresse, à coup sûr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter
pour la première fois _les Huguenots_. Et puis j'avais voulu faire
entendre à Berlin les grands morceaux du _Requiem_, ceux de la _Prose_
(_Dies iræ_, _Lacrymosa_, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder
dans les autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et
instrumental ils nécessitent. Heureusement j'avais prévenu Meyerbeer de
mon intention, et déjà avant mon arrivée il s'était mis en quête des
moyens d'exécution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits
orchestres d'instruments de cuivre, il fut aisé de les trouver, on en
aurait eu trente s'il l'eût fallu; mais les timbales et les timbaliers
donnèrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wibrecht aidant, on
vint à bout de les réunir.
On nous plaça pour les premières répétitions dans une splendide salle de
concert appartenant au second théâtre, le _shauspiel-hause_, dont la
sonorité est telle malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite
ce que nous allions avoir à souffrir. Les sons, se prolongeant outre
mesure, produisaient une insupportable confusion et rendaient les études
de l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut même un morceau (le
_scherzo_ de _Roméo et Juliette_) auquel nous fûmes obligés de
renoncer, n'ayant pu parvenir, après une heure de travail, à en dire
plus de la moitié. L'orchestre pourtant, je le répète, était on ne peut
mieux composé. Mais le temps manquait, et nous dûmes remettre le
_scherzo_ au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme
que nous faisions, et à démêler dans ce chaos de sons ce qui était bien
ou mal rendu par les exécutants; nous poursuivîmes donc nos études sans
tenir compte de l'effet fort différent, heureusement, de celui que nous
obtînmes ensuite dans la salle de l'Opéra. L'ouverture de _Benvenuto_,
_Harold_, _l'Invitation à la valse_ de Weber, et les morceaux du
_Requiem_ furent ainsi appris par l'orchestre seul, les choeurs
travaillant à part dans un autre local. A la répétition particulière que
j'avais demandée pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du
_Dies iræ_ et du _Lacrymosa_, j'observai pour la troisième fois un fait
qui m'est resté inexplicable, et que voici:
Dans le milieu du _Tuba mirum_ se trouve une sonnerie des quatre groupes
de trombones sur les quatre notes de l'accord de _sol majeur_
successivement. La mesure est très large; le premier groupe doit donner
le _sol_ sur le premier temps; le second, le _si_ sur le second; le
troisième, le _ré_ sur le troisième, et le quatrième, le _sol octave_
sur le quatrième. Rien n'est plus facile à concevoir qu'une pareille
succession, rien n'est plus facile à entonner aussi que chacune de ces
notes. Eh bien! quand ce _Requiem_ fut monté pour la première fois aux
Invalides, il fut impossible d'obtenir l'exécution de ce passage.
Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments à l'Opéra, après avoir
inutilement répété pendant un quart-d'heure cette mesure unique, je fus
obligé de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux groupes qui
n'attaquaient pas; c'était invariablement celui du _si_, ou celui du
_ré_, ou tous les deux. En jetant les yeux, à Berlin, sur cet endroit de
la partition, je pensai tout de suite aux trombones rétifs de Paris:
--Ah! voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront à
enfoncer cette porte ouverte!
Hélas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! Impossible
d'obtenir l'entrée du second ni du troisième groupe; le quatrième même,
n'entendant pas sa réplique qui devait être donnée par les autres, ne
part pas non plus. Je les prends isolément, je demande au nº 2 de donner
le _si_.
Il le fait très-bien;
M'adressant au nº 3, je lui demande son _ré_,
Il me l'accorde sans difficulté;
Voyons maintenant les quatre notes les unes après les autres, dans
l'ordre où elles sont écrites!... Impossible! tout-à-fait impossible!
et il faut y renoncer!.... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de
quoi aller donner de la tête contre un mur?...
Et quand j'ai demandé aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi
ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me répondre;
ils n'en savaient rien eux-mêmes: ces deux notes les fascinaient.
Il faut que j'écrive à H. Romberg, qui a monté cet ouvrage à
Saint-Pétersbourg, pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le
charme.
Pour tout le reste du programme, l'orchestre a supérieurement compris et
rendu mes intentions. Bientôt nous avons pu en venir à une répétition
générale dans la salle de l'Opéra, sur le théâtre disposé en gradins
comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a marché à
souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du _Requiem_, panique
générale: les choeurs, que je n'avais pas pu faire répéter moi-même,
avaient été exercés dans des mouvements différents des miens; et, quand
ils se sont vus tout d'un coup mêlés à l'orchestre avec les mouvements
véritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait à faux,
ou sans assurance, et dans le _Lacrymosa_ les ténors ne chantaient plus
du tout. Je ne savais à quel saint me vouer. Meyerbeer, très souffrant
ce jour là, n'avait pu quitter son lit; le directeur des choeurs,
Elssler, était malade aussi; l'orchestre se démoralisait en voyant la
débâcle vocale... Un instant je me suis assis, brisé, anéanti, et me
demandant si je devais tout planter là et quitter Berlin le soir même.
Et j'ai pensé à vous dans ce mauvais moment, en me disant:--Persister,
c'est folie! Oh! si Desmarest était ici, lui qui n'est jamais content de
nos répétitions du Conservatoire, et s'il me voyait décidé à laisser
annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait: il
m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la clé dans sa poche, et irait
bravement annoncer à l'intendant du théâtre que le concert ne peut avoir
lieu. Vous n'y auriez pas manqué, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu
tort. En voilà la preuve: après le premier tremblement passé, la
première sueur froide essuyée, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:--Il
faut que cela marche. Ries et Ganz, les deux maîtres de concert étaient
auprès de moi, ne sachant trop que dire pour me remonter; je les
interpelle vivement:
--Etes-vous sûrs de l'orchestre?
--Oui! il n'y a rien à craindre pour lui, nous sommes très-fatigués,
mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.
--Or donc il n'y a qu'un parti à prendre: il faut convoquer les
choeurs pour demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque
Elssler est malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, vous viendrez
avec votre violon, et nous ferons répéter le chant pendant trois heures,
s'il le faut.
--C'est cela; nous y serons, les ordres vont être donnés.
En effet, le lendemain matin nous voilà à l'oeuvre, Ries,
l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les
femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers ténors,
les seconds ténors, les premières et les secondes basses, nous les
faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; après quoi nous
réunissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et
comme le Phaéton de la fable, je m'écrie enfin:
Qu'est-ce ceci? mon char marche à souhait!
Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet,
phrase par phrase, en allemand; et voilà tous nos gens ranimés, pleins
de courage, et ravis de n'avoir pas perdu cette grande bataille où leur
amour-propre et le mien étaient en jeu. Loin de là, nous l'avons gagnée,
et d'une éclatante manière encore. Inutile de dire que, le soir,
l'ouverture, la symphonie et la cantate du _Cinq Mai_ ont été royalement
exécutées. Avec un pareil orchestre et un chanteur comme Boëticher, il
n'en pouvait pas être autrement. Mais quand est venu _le Requiem_, tout
le monde étant bien attentif, bien dévoué et désireux de me seconder,
les orchestres et le choeur étant placés dans un ordre parfait, chacun
étant à son poste, rien ne manquant, nous avons commencé le _Dies iræ_.
Point de faute, point d'indécision: le choeur a soutenu sans
sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a éclaté aux
quatre coins du théâtre qui tremblait sous les roulements des dix
timbaliers, sous le _tremolo_ de cinquante archets déchaînés; les cent
vingt voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits
de l'autre monde, ont lancé leur terrible prédiction:
_Judex ergo cum sedebit._
_Quidquid latet apparebit!_
Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris
l'entrée du _Liber scriptus_, et nous sommes arrivés aux derniers
accords _sotto voce_ du _Mors stupebit_, frémissants mais vainqueurs. Et
quelle joie parmi les exécutants, quels regards échangés d'un bout à
l'autre du théâtre! Quant à moi, j'avais le battant d'une cloche dans la
poitrine, une roue de moulin dans la tête, mes genoux s'entre-choquaient,
j'enfonçais mes ongles dans le bois de mon pupitre, et si, à la
dernière mesure, je ne m'étais efforcé de rire et de parler très haut et
très vite avec Ries qui me soutenait, je suis bien sûr que, pour la
première fois de ma vie, j'aurais, comme disent les soldats, _tourné de
l'oeil_ d'une façon fort ridicule.... Une fois le premier feu essuyé, le
reste n'a été qu'un jeu, et le _Lacrymosa_ a terminé, à l'entière
satisfaction de l'auteur, cette soirée apocalyptique.
A la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me félicitaient, me
serraient la main; mais je restais là sans comprendre... sans rien
sentir.... le cerveau et le système nerveux avaient fait un trop rude
effort, je me _crétinisais_ pour me reposer. Il n'y eut que Wibrecht,
qui, par son étreinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir à
moi. Il me fit vraiment craquer les côtes, le digne homme, en
entremêlant ses exclamations de jurements tudesques, auprès desquels
ceux de Guhr ne sont que des _Ave Maria_.
Qui eût alors jeté la sonde dans ma joie pantelante, certes n'en eût pas
trouvé le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire
une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'eût pas eu
lieu, et les travaux du théâtre étaient pour longtemps réglés de manière
à ne pas permettre de recommencer les études du _Requiem_.
Pour le second concert j'annonçai, comme je l'ai dit plus haut, cinq
morceaux de _Roméo et Juliette_. _La Reine Mab_ était du nombre. Pendant
les quinze jours qui séparèrent la seconde soirée de la première, Ganz
et Taubert avaient étudié attentivement la partition de ce _scherzo_, et
quand ils me virent décidé à le donner, ce fut leur tour d'avoir peur:
«Nous n'en viendrons pas à bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne
pouvons faire que deux répétitions, il en faudrait cinq ou six; rien
n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araignée
musicale, et sans une délicatesse de tact extraordinaire on la mettra en
lambeaux.
--Bah! je parie qu'on s'en tire encore; nous n'avons que deux
répétitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux à
apprendre, dont quatre ne présentent pas de grandes difficultés.
D'ailleurs, l'orchestre a déjà une idée de ce _scherzo_ par la première
épreuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parlé au
Roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce
que c'est, et il marchera.» Et il a marché presque aussi bien qu'à
Brunswick. On peut oser beaucoup avec de pareils musiciens, avec des
musiciens qui d'ailleurs, avant la direction de Meyerbeer, furent
pendant si longtemps sous le sceptre de Spontini.
Ce second concert a eu le même résultat que le premier, les fragments
de _Roméo_ ont été fort bien exécutés. _La Reine Mab_ a beaucoup
intrigué le public, et même des auditeurs savants en musique, témoin
madame la princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment
j'avais produit l'effet d'accompagnement de l'_allegretto_, et ne se
doutait pas que ce fût avec des sons harmoniques de violons et de harpes
à plusieurs parties. Le Roi a préféré le morceau de _la Fête chez
Capulet_ et m'en a fait demander une copie; mais je crois que les
sympathies de l'orchestre ont été plutôt pour la scène du _Jardin_
(_l'adagio_). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la même
manière de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hâhnel avait chanté
simplement à la répétition les couplets de contralto du prologue; mais
au concert elle crut devoir, à la fin de ces deux vers:
Où se consume
Le rossignol en longs soupirs!
orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh!
Mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air si bonne personne!
Eh bien! au _Dies iræ_, au _Tuba mirum_, au _Lacrymosa_, à l'offertoire
du _Requiem_, aux ouvertures de _Benvenuto_ et du _Roi Lear_, à
_Harold_, à sa _Sérénade_, à ses _Pèlerins_ et à ses _Brigands_, à
_Roméo et Juliette_, au concert et au bal de _Capulet_, aux
espiègleries de la _Reine Mab_, à tout ce que j'ai fait entendre à
Berlin, il y a eu des gens qui ont préféré tout bonnement _le Cinq
Mai_!... Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le
sais; mais quand on me disait cela je devais faire une singulière
grimace. Heureusement que je cite là des opinions tout-à-fait
exceptionnelles.
Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne à
réciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire, ramenez-moi
vos seize violoncelles les grands chanteurs; je serai bien heureux de
les réentendre et de vous voir à leur tête. Il y a si longtemps que nous
n'avons chanté ensemble! Et pour leur faire fête, dites-leur que je les
conduirai avec le bâton de Mendelssohn.
* * *
Tout à vous.
X
A M. G. OSBORNE.
Hanovre, Darmstadt.
Hélas! hélas, mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je
quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai
reçu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes,
pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais
accablé de fatigue par cette vie d'une activité exorbitante, par ces
continuelles répétitions avec des orchestres toujours nouveaux.
Tellement que je renonce pour cette fois à visiter Breslau, et Vienne et
Munich. Je retourne en France; et déjà, à une certaine agitation vague,
à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet
dont ma tête et mon coeur se remplissent, je sens que me voilà rentré
en communication avec le courant électrique de Paris. Paris! Paris!
comme l'a trop fidèlement dépeint notre grand poète, A. Barbier,
.......Cette infernale cuve
Cette fosse de pierre aux immenses contours
Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine
Qui remue à long flot de la matière humaine.
* * *
Là personne ne dort, là toujours le cerveau
Travaille, et comme l'arc tend son rude cordeau.
C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne;
c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant,
mendiant et roi; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on
l'adore et qu'on l'insulte; c'est à Paris qu'il a des sectateurs
fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués; c'est à Paris qu'il
parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à des sauvages. Ici il
s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux, emprisonnés dans
les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à
peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne
et qu'on le traite en Dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi
qu'on inonde ses temples de présents magnifiques, à la condition pour
le dieu de se faire homme et quelquefois baladin. A Paris, le frère
serophuleux et adultérin de l'_art_, le _métier_, couvert d'oripeaux,
étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-même,
l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne à peine, il est vrai,
interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _métier_
un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte! le bâtard
importune son frère au point d'en obtenir d'incroyables faveurs; c'est
alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les rênes
et vouloir faire rétrogader le quadrige immortel; jusqu'au moment où
surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son
siége, le précipite et l'oublie...
Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance.
C'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi
quelquefois des ames d'élite:
L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,
Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains,
Les pousse dans le mal, et, pour un vil salaire,
Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
Et ces nobles ames ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces
tristes, mais incontestables vérités: que dans nos moeurs actuelles et
avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus
il doit souffrir;--plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il
en doit être sévèrement puni par les conséquences que son travail
entraîne;--plus le vol de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est
hors de la portée des faibles yeux de la foule.