perd tout le mérite de son opposition; son mouvement n'a plus de

spontanéité, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui répète la

leçon que lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux

thême: _A cette cause sainte_, Madame Devrient s'oublie jusqu'à se

jeter, bon gré malgré, dans les bras de son père, qui toujours cependant

est censé ignorer les sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le

supplie, elle le _tracasse_ enfin par une pantomime si véhémente, que

Boëticher, qui ne s'attendait pas, la première fois, à ces emportements

intempestifs, ne savait comment faire pour conserver la liberté d'agir

et de respirer, et paraissait dire, par l'agitation de sa tête et de son

bras droit: «Pour Dieu, Madame, laissez-moi donc tranquille, et

permettez que je chante mon rôle jusqu'au bout!» Madame Devrient montre

par là à quel point elle est possédée du démon de la personnalité. Elle

se croirait perdue si dans toutes les scènes, à tort ou à raison, et par

quelques manoeuvres scéniques que ce soit, elle n'attirait sur elle

l'attention du public. Elle se considère évidemment comme le pivot du

drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs. «Vous

écoutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce choeur vous intéresse!

Niais que vous êtes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le

poème, je suis la poésie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce

soir d'autre objet intéressant que moi, et vous ne devez être venus au

théâtre que pour moi!» Dans le prodigieux duo qui succède à cette

immortelle scène, pendant que Raoul se livre à toute la fougue de son

désespoir, madame Devrient, la main appuyée sur une causeuse, penche

gracieusement la tête pour laisser pendre en liberté, du côté gauche,

les belles boucles de sa blonde chevelure; elle dit quelques mots, et,

pendant la réplique de Raoul, se posant inclinée d'une autre façon, elle

fait admirer le doux reflet de ses cheveux du côté droit. Je ne crois

pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie puérile soient

précisément ceux qui doivent occuper l'ame de Valentine en un pareil

moment.

Quant au chant de madame Devrient, je l'ai déjà dit, il manque souvent

de justesse et de goût. Les points d'orgue et les changements nombreux

qu'elle introduit maintenant dans ses rôles sont d'un mauvais style et

maladroitement amenés. Mais je ne connais rien de comparable à ses

interjections parlées. Madame Devrient ne _chante_ jamais les mots:

_Dieu! ô mon Dieu! Oui! non! est-il vrai! est-il possible!_ etc. Tout

cela est _parlé_ et _crié_ à pleine voix. Je ne saurais dire l'aversion

que j'éprouve pour ce genre anti-musical de déclamation. A mon sens, il

est cent fois pis de parler l'opéra que de chanter la tragédie.

Les notes désignées dans certaines partitions par ces mots: _Canto

parlato_, ne sont point destinées à être lancées de la sorte par les

chanteurs; dans le genre sérieux, le timbre de voix qu'elles exigent

doit toujours se rattacher à la tonalité; cela ne sort pas de la

musique. Qui ne se souvient de la manière dont mademoiselle Falcon

savait dire, en _chant parlé_, les mots de la fin de ce duo: _Raoul! ils

te tueront!_ Certes, cela était à la fois naturel et musical, et

produisait un effet immense. Loin de là, quand, répondant aux

supplications de Raoul, madame Devrient parle et crie par trois fois

avec un _crescendo_ de force, _nein! nein! nein!_ je crois entendre

madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un mélodrame, et je me

demande pourquoi l'orchestre continue de jouer puisque l'opéra est fini.

Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas entendu le cinquième

acte, furieux que j'étais d'avoir vu le chef-d'oeuvre du quatrième

défiguré de cette façon. Est-ce vous calomnier, mon cher Habeneck,

d'affirmer que vous en eussiez fait autant? J'ai peine à le croire. Je

connais votre manière de sentir en musique: quand l'exécution d'un bel

ouvrage est tout à fait mauvaise, vous en prenez bravement votre parti;

et même alors, plus c'est détestable et plus vous êtes courageux! Mais

qu'à une seule exception près tout marche à souhait au contraire, oh!

alors, cette exception vous irrite, vous crispe, vous exaspère; vous

entrez dans une de ces rages indignées qui vous feraient voir de

sang-froid, avec joie même, l'extermination de l'individu discordant, et

pendant que les bourgeois s'étonnent de votre colère, les vrais artistes

la partagent, et je grince avec vous de toutes mes dents.

Madame Devrient a certes des qualités éminentes: ce sont la chaleur,

l'entraînement; mais ces qualités, fussent-elles suffisantes, ne m'ont

pas d'ailleurs toujours semblé contenues dans les limites que leur

assignent la nature et le caractère de certains rôles. Valentine, par

exemple, même en mettant à part les observations que j'ai faites plus

haut, Valentine, la jeune mariée de la veille, le coeur fort, mais

timide, la noble épouse de Nevers, l'amante chaste et réservée qui

n'avoue son amour à Raoul que pour l'arracher à la mort, s'accommode

mieux d'une passion modeste, d'un jeu décent et d'un chant expressif que

de toutes les bordées à triple charge de Madame Devrient et de son

personnalisme endiablé.

Quelques jours après les _Huguenots_, j'ai vu jouer _Armide_. La reprise

de cet ouvrage célèbre avait été faite avec tout le soin et le respect

qui lui sont dus; la mise en scène était magnifique, éblouissante, et le

public s'est montré digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de

tous les anciens compositeurs, Glück est celui dont la puissance me

paraît avoir le moins à redouter des révolutions incessantes de l'art.

Jamais il ne sacrifia ni aux caprices des chanteurs, ni aux exigences de

la mode, ni aux habitudes invétérées qu'il eut à combattre en arrivant

en France, encore fatigué de la lutte qu'il venait de soutenir contre

celles des théâtres d'Italie. Sans doute cette guerre avec les

_dilettanti_ de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de l'affaiblir,

avait doublé ses forces en lui en révélant l'étendue; car, en dépit du

fanatisme qui était alors dans nos moeurs françaises en matière d'art,

ce fut presqu'en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misérables

entraves qu'on lui opposait. Les criailleries des encyclopédistes

parvinrent une fois à lui arracher un mouvement d'impatience; mais cet

accès de colère, qui lui fit commettre l'imprudence de leur répondre,

fut le seul qu'il eut à se reprocher; et depuis lors, comme auparavant,

il marcha silencieusement droit à son but. Vous savez quel était celui

qu'il voulait atteindre, et s'il a jamais été donné à un homme d'y

parvenir mieux que lui. Avec moins de conviction ou moins de fermeté, il

est probable que, malgré le génie dont la nature l'avait doué, ses

oeuvres abâtardies n'auraient pas survécu de beaucoup à celles de ses

médiocres rivaux, aujourd'hui si complètement oubliées. Mais la _vérité

d'expression_, qui entraîne avec elle la _pureté du style_ et la

_grandeur des formes_, est de tous les temps; les belles pages de Glück

resteront toujours belles. Victor Hugo a raison: «le coeur n'a pas de

rides.»

Mademoiselle Marx, dans _Armide_, me parut noble et passionnée, bien

qu'un peu accablée cependant de son fardeau épique. Il ne suffit pas en

effet de posséder un vrai talent pour représenter les femmes de Glück;

comme pour les femmes de Shakspeare, il faut de si hautes qualités

d'ame, de coeur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y a

point exagération à affirmer que ces rôles exigent en outre de la beauté

et.... _du génie_.

Quelle heureuse soirée me fit passer cette représentation d'_Armide_,

dirigée par Meyerbeer! Je ne l'oublierai jamais! L'orchestre et les

choeurs, inspirés à la fois par deux maîtres illustres, l'auteur et le

directeur, se montrèrent dignes de l'un et de l'autre. Le fameux final:

_Poursuivons jusqu'au trépas_, produisit une véritable explosion. L'acte

de la haine, avec les admirables pantomimes composées, si je ne me

trompe, par Paul Taglioni, maître des ballets du grand théâtre de

Berlin, ne me parut pas moins remarquable par une verve en apparence

désordonnée, mais dont tous les élans cependant étaient pleins d'une

infernale harmonie. On avait supprimé l'air de danse à 6/8 en _la_

majeur que nous exécutons ici, et rétabli, en revanche, la grande

chacone en _si_ bémol, qu'on n'entend jamais à Paris. Ce morceau très

développé a beaucoup d'éclat et de chaleur. Quelle conception que cet

acte de la haine! Je ne l'avais jamais à ce point compris et admiré.

J'ai frissonné à ce passage de l'évocation:

Sauvez-moi de l'amour,

Rien n'est si redoutable!

Au premier hémistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle

dissonance de septième majeure, cri féminin où se décèlent la terreur et

ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant:

Contre un ennemi trop aimable,

comme ces deux mêmes voix, s'unissant en tierces, gémissent tendrement!

quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi

regretté sera le plus fort! En effet, à peine la Haine, accourue avec

son affreux cortége, a-t-elle commence son oeuvre, qu'Armide

l'interrompt et refuse son secours. De là le choeur:

Suis l'amour, puisque tu le veux,

Infortunée Armide,

Suis l'amour qui te guide

Dans un abîme affreux!

Dans le poème de Quinault, l'acte finissait là: Armide sortait avec le

choeur sans rien dire. Ce dénoûement paraissant vulgaire et peu

naturel à Glück, il voulut que la magicienne, demeurée seule un instant,

sortît ensuite en rêvant à ce qu'elle vient d'entendre; et un jour,

après une répétition, il improvisa, _paroles et musique_, à l'Opéra,

cette scène dont voici les vers:

O ciel! quelle horrible menace!

Je frémis! tout mon sang se glace!

Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,

Et prends pitié d'un coeur qui s'abandonne à toi!

La musique en est belle de mélodie, d'harmonie, de vague inquiétude, de

tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale

peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux

premiers vers, sous une sorte de _tremolo_ intermittent des seconds

violons, les basses déroulent une longue phrase chromatique qui gronde

et menace jusqu'au premier mot du troisième vers: «Amour,» où la plus

suave mélodie, s'épanouissant lente et rêveuse, dissipe, par sa tendre

clarté, la demi-obscurité des mesures précédentes. Puis tout

s'éteint..... Armide s'éloigne les yeux baissés, pendant que les

seconds violons, abandonnés du reste de l'orchestre, murmurent encore

leur _tremolo_ isolé. Immense, immense, est le génie créateur d'une

pareille scène!!!...

Parbleu! je suis vraiment naïf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas

l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beautés de la partition de

Glück? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme

nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du

Conservatoire, et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.

Je ferai deux observations sur l'exécution à Berlin de ce morceau

sublime: l'une est de blâme, elle porte sur la mise en scène; l'autre

est élogieuse, elle a trait à une petite innovation introduite dans

l'orchestre de Glück par Meyerbeer.

Je reproche d'abord au machiniste de faire tomber la toile trop tôt; il

doit attendre que la dernière mesure de la ritournelle finale se soit

fait entendre; sans cela on ne peut voir Armide s'éloigner à pas lents

jusqu'au fond du théâtre pendant les palpitations et les soupirs de plus

en plus faibles de l'orchestre. Cet effet était fort beau à l'Opéra de

Paris, où, à l'époque des représentations d'_Armide_, la toile ne se

baissait jamais.

Ensuite, bien que je ne sois pas, vous le savez, partisan des

modifications quelconques apportées par le chef d'orchestre dans la

musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement rechercher la

bonne exécution, je complimenterai cependant Meyerbeer sur l'heureuse

idée qu'il a eue relativement au _tremolo_ intermittent dont je parlais

tout à l'heure. Ce passage des seconds violons étant sur le _ré_ bas,

Meyerbeer, pour le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux

cordes à l'unisson (le _ré_ à vide et le _ré_ sur la 4e corde). Il

semble naturellement alors que le nombre des seconds violons soit

subitement doublé, et de ces deux cordes d'ailleurs résulte une

résonnance particulière qui produit ici le plus heureux effet. Tant

qu'on ne fera à Gluck que des corrections de cette nature, il sera

permis d'y applaudir.

C'est comme votre idée de faire jouer _près du chevalet_, en _écrasant_

la corde, le fameux _tremolo_ continu de l'oracle d'_Alceste_; Gluck ne

l'a pas exprimée, il est vrai, mais il _a dû_ l'avoir.

Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvai encore

supérieure à tout le reste l'exécution des scènes du Jardin des

Plaisirs. C'était une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse

fascinatrice, qui me transportait dans ce palais de l'amour rêvé par les

deux poètes (Gluck et Tasso), et semblait me le donner, à moi aussi,

pour demeure enchantée. Je fermais les yeux, et en entendant cette

divine gavotte avec sa mélodie si caressante, et le murmure doucement

monotone de son harmonie, et ce choeur: _Jamais dans ces beaux lieux_,

dont le bonheur s'épanche avec tant de grâce, je voyais autour de moi

s'enlacer des bras charmants, se croiser d'adorables pieds, se dérouler

d'odorantes chevelures, briller des yeux-diamants, et rayonner mille

enivrants sourires. La fleur du plaisir, mollement agitée par la brise

mélodique, s'épanouissait, et de sa corolle ravissante s'échappait un

concert de sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien

terrible, qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui

peignit la plage désolée de la Tauride et les sauvages moeurs de ses

habitants, c'est lui qui sut ainsi reproduire en musique cette étrange

idéalité de la volupté rêveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non?

N'avait-il pas déjà auparavant ouvert les Champs-Élyséens?..... N'est-ce

pas lui qui trouva ce choeur immortel des ombres heureuses:

«Torna o bella al tuo consorte,

Che non vuol che piú diviso

Sia di te, pietoso il ciel!»

Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand poète

moderne, «les forts qui sont les plus doux?»

Mais je m'aperçois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces

belles choses m'a entraîné trop loin, et que je ne pourrai pas encore

aujourd'hui parler des institutions musicales non dramatiques florissant

à Berlin. Elles seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me

serviront de prétexte pour ennuyer quelque autre que vous de mon

infatigable verbiage.

Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?...

En tout cas, adieu!

IX

M. DESMARETS.

Berlin.

Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais

étudier en détail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il

en est toutefois, qui puissent s'enorgueillir de trésors d'harmonie

comparables aux siens. La musique y est dans l'air, on la respire, elle

vous pénètre. On la trouve au théâtre, à l'église, au concert, dans la

rue, dans les jardins publics, partout; grande et fière toujours, et

forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure, l'air noble et

sérieux, belle ange armée qui daigne marcher quelquefois, mais les ailes

frémissantes, et prête à reprendre son vol étincelant vers le ciel.

C'est que la musique à Berlin est honorée de tous. Les riches et les

pauvres, le clergé et l'armée, les artistes et les amateurs, le peuple

et le roi l'ont en égale vénération. Le roi surtout apporte à son culte

cette ferveur réelle dont il est animé pour le culte des sciences et des

autres arts, et c'est dire beaucoup. Il suit d'un oeil curieux les

mouvements, je dirai même les soubresauts progressifs de l'art nouveau,

sans négliger la conservation des chefs-d'oeuvre de l'Ecole ancienne.

Il a une mémoire prodigieuse, embarrassante même pour ses

bibliothécaires et ses maîtres de chapelle quand il leur demande à

l'improviste l'exécution de certains fragments des vieux maîtres que

personne ne connaît plus. Rien ne lui échappe dans le domaine du présent

ni dans celui du passé: il veut tout entendre et tout examiner. De là le

vif attrait qu'éprouvent pour Berlin les grands artistes; de là

l'extraordinaire popularité en Prusse du sentiment musical; de là les

institutions chorales et instrumentales que sa capitale possède et qui

m'ont paru si dignes d'admiration.

L'Académie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme

toutes les autres Académies semblables existant en Allemagne, elle se

compose presque entièrement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes

et femmes, attachés aux théâtres en font partie également; et les dames

du grand monde ne croient point déroger en chantant un _oratorio_ de

Bach à côté de Mantins, de Boëticher ou de Mademoiselle Hâhnel. La

plupart des chanteurs de l'Académie de Berlin sont musiciens, et presque

tous ont des voix fraîches et sonores; les soprani et les basses surtout

m'ont paru excellents. Les répétitions en outre se font patiemment et

longuement sous la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les

résultats obtenus, quand une grande oeuvre est soumise au public,

sont-ils magnifiques et hors de toute comparaison avec ce que nous

pouvons entendre en ce genre à Paris.

Le jour où, sur l'invitation du directeur, je suis allé à l'Académie de

chant, on exécutait _la Passion_ de Sébastien Bach. Cette partition

célèbre, que vous avez lue sans doute, est écrite pour deux choeurs et

deux orchestres. Les chanteurs, au nombre de trois cents au moins,

étaient disposés sur les gradins d'un vaste amphithéâtre absolument

semblable à celui que nous avons au Jardin des Plantes dans la salle des

cours de chimie; un espace de trois à quatre pieds seulement séparait

les deux choeurs. Les deux orchestres, peu nombreux, accompagnaient

les voix du haut des derniers gradins, derrière les choeurs, et se

trouvaient en conséquence assez éloignés du maître de chapelle, placé en

bas sur le devant et à côté du piano. Ce n'est pas piano, c'est clavecin

qu'il faudraient dire; car il a presque le son des misérables

instruments de ce nom dont on se servait au temps de Bach. Je ne sais

si on fait un pareil choix à dessein, mais j'ai remarqué dans les écoles

de chant, dans les foyers des théâtres, partout où il s'agit

d'accompagner les voix, que le piano destiné à cet usage est toujours le

plus détestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn à

Leipzig dans la salle du Gevant-Hause fait seul exception.

Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir à faire

_pendant l'exécution_ d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point

employé cet instrument! Il accompagne, en même temps que les flûtes,

hautbois, violons et basses, et sert probablement à maintenir au

diapason les premiers rangs du choeur qui _sont censés_ ne pas bien

entendre dans les _tutti_ l'orchestre trop éloigné d'eux. En tout cas

c'est l'habitude. Le clapottement continuel des accords plaqués sur ce

mauvais clavier produit bien un assommant effet en répandant sur

l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans

doute, pour n'en pas démordre. C'est si sacré un vieil usage, quand il

est mauvais!

Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lèvent au

moment de chanter. Il y a, je pense, un véritable avantage pour la bonne

émission de la voix à chanter debout, il est malheureux seulement que

les choristes, cédant trop aisément à la fatigue de cette posture,

veuillent s'asseoir aussitôt que leur phrase est finie; car, dans une

oeuvre comme celle de Bach, où les deux choeurs dialoguant

fréquemment, sont en outre coupés à chaque instant par des solos

récitants, il s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se lève ou

quelque autre qui s'assied, et à la longue cette succession de

mouvements de bas en haut et de haut en bas finit par être assez

ridicule; elle ôte d'ailleurs à certaines entrées des choeurs tout

leur imprévu, les yeux indiquant d'avance à l'oreille le point de la

masse vocale d'où le son va partir. J'aimerais encore mieux laisser

toujours assis les choristes, s'ils ne peuvent rester debout. Mais cette

impossibilité est de celles qui disparaissent instantanément si le

directeur sait bien dire: _Je veux_ ou _je ne veux pas_.

Quoi qu'il en soit, l'exécution de ces masses vocales a été pour moi

quelque chose d'inouï; le premier _tutti_ des deux choeurs m'a coupé

la respiration; j'étais loin de m'attendre à la puissance de ce grand

coup de vent harmonique! Il faut reconnaître cependant qu'on se blase

sur cette belle sonorité beaucoup plus vite que sur celle de

l'orchestre, les timbres des voix étant moins variés que ceux des

instruments. Cela se conçoit, il n'y a guère que quatre voix de natures

différentes, tandis que le nombre des instruments de diverses espèces

s'élève à plus de trente.

Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de

la grande oeuvre de Bach; ce travail sortirait tout-à-fait des limites

que j'ai dû m'imposer. D'ailleurs le fragment qu'on en a exécuté au

Conservatoire, il y a trois ans, peut être considéré comme le type du

style et de la manière de l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands

professent une admiration sans bornes pour ses récitatifs, et leur

qualité éminente est précisément celle qui a dû m'échapper, n'entendant

pas la langue sur laquelle ils sont écrits, et ne pouvant en conséquence

apprécier le mérite de l'expression.

Quand on vient de Paris et qu'on connaît nos moeurs musicales, il

faut, pour y croire, être témoin de l'attention, du respect, de la piété

avec lesquels un public allemand écoute une telle composition. Chacun

suit des yeux les paroles sur le livret; pas un mouvement dans

l'auditoire, pas un murmure d'approbation ni de blâme, pas un

applaudissement; on est au prêche, on entend chanter l'Évangile, on

assiste en silence non pas au concert, mais au service divin. Et c'est

vraiment ainsi que cette musique doit être entendue. On adore Bach, et

on croît en lui, sans supposer un instant que sa divinité puisse jamais

être mise en question; un hérétique ferait horreur, il est même défendu

d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu.

Quelques jours après l'exécution du chef-d'oeuvre de Bach, l'Académie

de chant annonça celle de _la Mort de Jésus_, de Graun. Voilà encore une

partition consacrée, un saint livre, mais dont les adorateurs se

trouvent à Berlin spécialement; tandis que la religion de S. Bach est

professée dans tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intérêt que

m'offrait cette seconde soirée, surtout après l'impression que j'avais

reçue de la première, et de l'empressement que j'aurais mis à connaître

l'oeuvre de prédilection du maître de chapelle du grand Frédéric!

Voyez mon malheur! je tombe malade précisément ce jour-là; le médecin

(un grand amateur de musique pourtant, le savant et aimable docteur

Gaspard) me défend de quitter ma chambre; vainement on m'engage encore à

venir admirer un célèbre organiste: le docteur est inflexible; et ce

n'est qu'après la semaine sainte, quand il n'y a plus ni oratorio, ni

fugues, ni chorals à entendre, que le bon Dieu me rend à la santé. Voilà

la cause du silence que je suis obligé de garder sur le service musical

des temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je retourne

en Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique de

Graun, et je l'entendrai, soyez tranquille, dussé-je en mourir. Mais

dans ce cas, il me serait encore impossible de vous en parler..... Ainsi

donc, il est décidé que vous n'en saurez jamais rien _par moi_; alors

faites le voyage, et ce sera vous qui m'en direz des nouvelles.

Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise

volonté pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisqu'à toutes

les heures du jour, à pied ou à cheval, elles parcourent les rues de

Berlin. Ces petites troupes isolées ne sauraient toutefois donner une

idée de la majesté des grands ensembles que le directeur instructeur des

bandes militaires de Berlin et de Postdam (Wibrecht) peut former quand

il veut. Figurez-vous qu'il a sous ses ordres une masse de six cents

musiciens et plus, tous bons lecteurs, possédant bien le mécanisme de

leur instrument, jouant juste, et favorisés par la nature de poumons

infatigables et de lèvres de fer. De là l'extrême facilité avec laquelle

les trompettes, cors et cornets donnent les notes aiguës que nos

artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des régiments de musiciens, et

non des musiciens de régiment. M. le prince de Prusse, allant au-devant

du désir que j'avais d'entendre et d'étudier à loisir ses troupes

musicales, eut la gracieuse bonté de m'inviter à une matinée organisée

chez lui à mon intention, et de donner à Wibrecht des ordres en

conséquence.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 8 / 18 段