Le même préjugé a combattu pendant quelque temps l'emploi des trompettes

à cylindres aujourd'hui général en Allemagne, mais avec moins de force

cependant qu'il n'en avait apporté à combattre les nouveaux cors. La

question des sons bouchés, dont aucun compositeur ne faisait usage sur

les trompettes, se trouvait naturellement écartée. On s'est borné à dire

que le son de la trompette perdait, par le mécanisme des cylindres,

beaucoup de son éclat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or,

s'il faut une oreille plus fine que la mienne pour apercevoir une

différence entre les deux instruments, on conviendra, j'espère, que

l'inconvénient résultant de cette différence pour la trompette à

cylindres n'est pas comparable à l'avantage que ce mécanisme lui donne

de pouvoir parcourir, sans difficulté et sans la moindre inégalité de

sons, toute une échelle chromatique de deux octaves et demie d'étendue.

Je ne puis donc qu'applaudir à l'abandon à peu près complet où les

trompettes simples sont aujourd'hui tombées en Allemagne. Nous n'avons

presque point encore en France de trompettes chromatiques ou à (ou à

cylindres); la popularité incroyable du cornet à pistons leur a fait une

concurrence victorieuse jusqu'à ce jour, mais injuste, à mon avis, le

timbre du cornet étant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de

celui de la trompette. Ce ne sont pas, en tout cas, les instruments qui

nous manquent; Adolphe Sax fait à cette heure des trompettes à

cylindres, grandes et petites, dans tous les tons possibles usités et

inusités, dont l'excellente sonorité et la perfection sont

incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingénieux artiste a mille

peines à se faire jour et à se maintenir à Paris? On renouvelle contre

lui des persécutions dignes du moyen-âge, et qui rappellent exactement

les faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On

lui enlève ses ouvriers, on lui dérobe ses plans, on l'accuse de folie,

on lui intente des procès; avec un peu plus d'audace, on

l'assassinerait. Telle est la haine que les inventeurs excitent toujours

parmi ceux de leurs rivaux qui n'inventent rien. Heureusement la

protection et l'amitié dont M. le général de Rumigny a constamment

honoré l'habile facteur, l'ont aidé à soutenir jusqu'à présent cette

misérable lutte; mais suffiront-t-elles toujours?... C'est au ministre

de la guerre qu'il appartiendrait de mettre un homme aussi utile et

d'une spécialité si rare dans la position dont il est digne par son

talent, par sa persévérance et par ses efforts. Nos bandes de musique

militaire n'ont point encore de trompettes à cylindres, ni de bass-tuba

(le plus puissant des instruments graves). Une fabrication considérable

de ces instruments va devenir inévitable pour mettre les orchestres

militaires français au niveau de ceux que possèdent la Prusse et

l'Autriche; une commande de trois cents trompettes et de cent bass-tuba,

adressée à Ad. Sax par le ministère, le sauverait.

Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visitées) où l'on

trouve le grand trombone basse (en _mi bémol_). Nous n'en possédons

point encore à Paris, les exécutants se refusant à la pratique d'un

instrument qui leur fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont

apparemment plus robustes que les nôtres. L'orchestre de l'Opéra de

Berlin possède deux de ces instruments, dont la sonorité est telle

qu'elle écrase et fait disparaître complètement le son des autres

trombones, alto et ténor, exécutant les parties hautes. Le timbre rude

et prédominant d'un trombone basse suffirait à rompre l'équilibre et à

détruire l'harmonie des trois parties de trombones qu'écrivent partout

aujourd'hui les compositeurs. Or à l'Opéra de Berlin, il n'y a point

d'ophicléide, et, au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les

opéras venus de France, et qui contiennent presque tous une partie

d'ophicléide, on a imaginé de faire jouer cette partie par un deuxième

trombone-basse. Il en résulte que la partie d'ophicléide, écrite souvent

à l'octave inférieure du troisième trombone, étant ainsi exécutée,

l'union de ces deux terribles instruments produit un effet désastreux.

On n'entend plus que le son grave des instruments de cuivre; c'est tout

au plus si la voix des trompettes peut surnager encore. Dans mes

concerts où je n'avais pourtant employé (pour les symphonies) qu'un

trombone basse, je fus obligé, remarquant qu'on l'entendait seul, de

prier l'artiste qui le jouait de rester assis, de manière à ce que le

pavillon de l'instrument fût tourné contre le pupitre, qui lui servait

en quelque sorte de sourdine, pendant que les trombones, ténor et alto,

au contraire, jouaient debout, leur pavillon passant en conséquence

par-dessus la planchette du pupitre. Alors seulement on put entendre les

trois parties. Ces observations réitérées faites à Berlin, m'ont conduit

à penser que la meilleure manière de grouper les trombones dans les

théâtres est, après tout, celle qu'on a adoptée à l'Opéra de Paris, et

qui consiste à employer ensemble trois trombones ténors. Le timbre du

petit trombone (l'alto), est grêle, et ses notes hautes ne présentent

que peu d'utilité. Je voterais donc aussi pour son exclusion, dans les

théâtres, et ne désirerais la présence d'un _trombone-basse_ que si l'on

écrivait à _quatre_ parties, et avec _trois ténors_ capables de lui

résister.

Si je ne parle pas _d'or_, au moins parlé-je beaucoup de cuivre;

cependant je suis sûr, Mademoiselle, que ces détails d'instrumentation

vous intéresseront beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes

histoires de tête de mort. Vous êtes mélodiste, harmoniste, et fort peu

versée, du moins que je sache, en ostéologie. Ainsi donc je continue

l'examen des forces musicales de l'Opéra de Berlin.

Le timbalier est bon musicien, mais n'a pas beaucoup d'agilité dans les

poignets; ses roulements ne sont pas assez serrés. D'ailleurs ses

timbales sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connaît

qu'une seule espèce de baguettes, d'un effet médiocre, et tenant le

milieu entre nos baguettes à tête de peau et celles à tête d'éponge. On

est à cet égard, dans toute l'Allemagne, fort en arrière de la France.

Sous le rapport même du mécanisme de l'exécution, et en exceptant

Wibrecht, le chef des corps d'harmonie militaire de Berlin, qui joue des

timbales comme un tonnerre, je n'ai pas trouvé un artiste qu'on puisse

comparer, pour la précision, la rapidité du roulement et la finesse des

nuances, à Poussard, l'excellent timbalier de l'Opéra. Faut-il vous

parler des cymbales? Oui, et pour vous dire seulement qu'une paire de

cymbales intactes, c'est-à-dire qui ne sont ni fêlées ni écornées, qui

sont entières enfin, est chose fort rare et que je n'ai trouvée ni à

Weimar, ni à Leipzig, ni à Dresde, ni à Hambourg, ni à Berlin. C'était

toujours pour moi un sujet de très grande colère, et il m'est arrivé de

faire attendre l'orchestre une demi-heure et de ne vouloir pas commencer

une répétition avant qu'on m'eût apporté deux cymbales bien neuves, bien

frémissantes, bien turques, comme je les voulais, pour montrer au maître

de chapelle si j'avais tort de trouver ridicules et détestables les

fragments de plats cassés qu'on me présentait sous ce nom. En général,

il faut reconnaître l'infériorité choquante où certaines parties de

l'orchestre ont été maintenues en Allemagne jusqu'à présent. On ne

semble pas se douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en tire

effectivement ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les

exécutants sont loin d'en connaître toutes les ressources. Telles sont

les timbales, les cymbales, la grosse caisse même; tels sont encore le

cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Mais ce défaut tient évidemment à

la manière d'écrire des compositeurs, qui, n'ayant jamais rien demandé

d'important à ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui

écrivent d'une autre façon, n'en peuvent presque rien obtenir.

Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont supérieurs pour

les instruments de cuivre en général et les trompettes en particulier!

Nous n'en avons pas d'idée. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les

nôtres; il n'en est pas de même pour les hautbois; il y a, je crois, à

cet égard, égalité de mérite entre les deux écoles; quant aux flûtes,

nous les surpassons; on ne joue nulle part de la flûte comme à Paris.

Leurs contre-basses sont plus fortes que les contre-basses françaises;

leurs violoncelles, leurs altos et leurs violons ont de grandes

qualités; on ne saurait pourtant, sans injustice, les mettre au niveau

de notre jeune école d'instruments à archets. Les violons, les altos, et

les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire à Paris n'ont point de

rivaux. J'ai prouvé surabondamment, ce me semble, la rareté des bonnes

harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception à la règle

générale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques

élèves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualités de

précision, d'ensemble, de force et de délicatesse sont éminentes, est

placé sous la direction de:

Meyerbeer (directeur général de la musique du Roi de Prusse). C'est...

Meyerbeer. Je crois que vous le connaissez!!!...

De Henning (premier maître de chapelle), homme habile, dont le talent

est en grande estime auprès des artistes; et de Taubert (deuxième maître

de chapelle), pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (exécuté

par lui et les frères Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une

facture excellente, d'un style neuf et plein de verve. Taubert vient

d'écrire et de faire entendre, avec grand succès, les choeurs de la

tragédie grecque _Médée_, récemment mise en scène à Berlin.

MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de maître de

concert.

Montons sur la scène maintenant.

Le choeur, aux jours des représentations ordinaires, se compose de

soixante voix seulement; mais lorsqu'on exécute les grands opéras en

présence du Roi, la force du choeur est alors doublée, et soixante

autres choristes externes sont adjoints à ceux du théâtre. Toutes ces

voix sont excellentes, fraîches, vibrantes. La plupart des choristes,

hommes, femmes et enfants, sont musiciens, moins habiles lecteurs

cependant que ceux de l'Opéra de Paris, mais beaucoup plus qu'eux

exercés à l'art du chant, et plus attentifs, et plus soigneux, et mieux

payés. C'est le plus beau choeur de théâtre que j'aie encore

rencontré. Il a pour directeur Elssler, frère de la célèbre danseuse.

Cet intelligent et patient artiste pourrait s'épargner beaucoup de peine

et faire plus rapidement avancer les études des choeurs, si, au lieu

d'exercer les cent vingt voix toutes à la fois dans la même salle, il

les divisait préliminairement en trois groupes (les soprani et

contralti, les ténors, les basses), étudiant isolément, en même temps,

dans trois salles séparées, sous la direction de trois sous-chefs

choisis et surveillés par lui. Cette méthode analytique, qu'on ne veut

pas absolument admettre dans les théâtres, pour de misérables raisons

d'économie et d'habitude routinière, est la seule cependant qui puisse

permettre d'étudier à fond chaque partie d'un choeur et d'en obtenir

l'exécution soignée et bien nuancée; je l'ai déjà dit ailleurs, je ne me

lasserai pas de le répéter.

Les chanteurs-acteurs du théâtre de Berlin n'occupent pas dans la

hiérarchie des virtuoses une place aussi élevée que celle où le choeur

et l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spécialité, parmi les

masses musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des

talents remarquables, parmi lesquels il faut citer:

Mademoiselle Marx, soprano expressif et très sympathique, dont les

cordes extrêmes, dans le grave et l'aigu, commencent déjà

malheureusement à s'altérer un peu;

Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre assez pur et agile;

Mlle Hâhnel, contralto bien caractérisé;

Boëticher, excellente basse, d'une grande étendue et d'un beau timbre;

chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consommé;

Zsische, basse chantante d'un vrai talent, dont la voix et la méthode

semblent briller au concert plus encore qu'au théâtre; Mantius, premier

ténor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas très étendue:

Madame Schroeder-Devrient, engagée depuis quelques mois seulement;

soprano usé dans le haut, peu flexible, éclatant et dramatique

cependant. Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois

qu'elle ne peut pousser la note avec force. Ses ornements sont de très

mauvais goût, et elle entremêle son chant de phrases et d'interactions

parlées, comme font nos acteurs de vaudeville dans leurs couplets, d'un

effet exécrable. Cette école de chant est la plus antimusicale et la

plus triviale qu'on puisse signaler aux débutants pour qu'ils se gardent

de l'imiter.

Pichek, l'excellent baryton dont j'ai parlé à propos de Francfort, vient

aussi, dit-on, d'être engagé par M. Meyerbeer. C'est une acquisition

précieuse, dont il faut féliciter la direction du théâtre de Berlin.

Voilà, Mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possède la

musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu

une seule représentation du théâtre italien, je m'abstiendrai donc de

vous en parler.

Dans une prochaine lettre, et avant de m'occuper du récit de mes

concerts, j'aurai à rassembler mes souvenirs sur les représentations des

_Huguenots_ et _d'Armide_, auxquelles j'ai assisté, sur l'Académie de

chant et sur les bandes militaires, institutions d'un caractère

essentiellement opposé, mais d'une valeur immense, et dont la splendeur,

comparée à ce que nous possédons en ce genre, doit profondément humilier

notre amour-propre national.

VIII

A M. HABENECK, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA.

Berlin.

Je faisais dernièrement à mademoiselle Louise Bertin, dont vous

connaissez la science musicale et le sérieux amour de l'art,

l'énumération des richesses vocales et instrumentales du grand Opéra de

Berlin. J'aurais à parler à présent de l'Académie de chant et des corps

de musique militaire; mais puisque vous tenez à savoir avant tout ce que

je pense des représentations auxquelles j'ai assisté, j'intervertis

l'ordre de mon récit, pour vous dire comment j'ai vu fonctionner les

artistes prussiens dans les opéras de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et

de Weber.

Il y a malheureusement à Berlin, comme à Paris, comme partout, certains

jours où il semble que, par suite d'une convention tacite, existant

entre les artistes et le public, il soit permis de négliger plus ou

moins l'exécution. On voit alors bien des places vides dans la salle, et

bien des pupitres inoccupés dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces

soirs-là, dînent en ville, ils donnent des bals, ils sont à la chasse,

etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant les _notes_ de leur

partie; quelques-uns même ne jouent pas du tout: ils dorment, ils

lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises

plaisanteries à leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin

de vous dire tout ce qui se pratique à l'orchestre en pareil cas...

Quant aux acteurs, ils sont trop en évidence pour se permettre de telles

libertés (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes

s'en donnent à coeur-joie. Ils entrent en scène les uns après les

autres, par groupes incomplets; plusieurs d'entre-eux, arrivés tard au

théâtre, ne sont pas encore habillés, quelques uns, ayant fait dans la

journée un service fatigant dans les églises, se présentent exténués et

avec l'intention bien arrêtée de ne pas donner un son. Tout le monde se

met à son aise; on transpose à l'octave basse les notes hautes, ou bien

on les laisse échapper tant bien que mal à demi-voix; il n'y a plus de

nuances; le _mezzo forte_ est adopté pour toute la soirée, on ne regarde

pas le bâton de mesure, il en résulte trois ou quatre fausses entrées

et autant de phrases disloquées; mais qu'importe! Le public

s'aperçoit-il de cela? Le directeur n'en sait rien, et si l'auteur fait

des reproches, on lui rit au nez et on le traite d'intrigant. Ces dames

surtout ont de charmantes distractions. Ce ne sont que sourires et

correspondances télégraphiques, échangés soit avec les musiciens de

l'orchestre, soit avec les habitués du balcon. Elles sont allées le

matin au baptême de l'enfant de Mademoiselle ***, une de leurs

camarades; on en a rapporté des dragées qu'on mange en scène, en riant

de la mine grotesque du parrain, de la coquetterie de la marraine, de la

figure réjouie du curé. Tout en causant, on distribue quelques taloches

aux enfants de choeur qui s'émancipent:

--Veux-tu finir polisson, ou j'appelle le maître de chant!

--Vois donc, ma chère, la belle rose que M. *** porte à sa boutonnière!

C'est Florence qui la lui a donnée.

--Elle est donc toujours folle de son _argent_-de-change?

--Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des

_avoués_.

--Ah! joli, le calembourg! A propos, pour rimer, vas-tu au concert de la

cour?

--Non, j'ai quelque chose à faire ce jour-là.

--Quoi donc?

--Je me marie!

--Tiens, quelle idée!

--Prends garde, voilà la toile.»

L'acte est ainsi terminé, le public mystifié et l'ouvrage abîmé. Mais

quoi! il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours être

sublime, et ces représentations en grand débraillé servent à faire

ressortir celles où l'on met du soin, du zèle, de l'attention et du

talent. J'en conviens; pourtant vous m'avouerez qu'il y a quelque chose

de triste à voir des chefs-d'oeuvre traités avec cette extrême

familiarité. Je conçois qu'on ne brûle pas nuit et jour de l'encens

devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas courroucé

de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employé comme tête à

perruque dans la boutique d'un coiffeur?...

Ne faites pas le philosophe, je suis sûr que cela vous indignerait.

Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne à ce point du bon

temps, dans certaines représentations de l'Opéra de Berlin; non, on y va

plus modérément: sous ce rapport, comme sous quelques autres, la

supériorité nous reste. Si par hasard il nous arrive à Paris de voir un

chef-d'oeuvre représenté en _grand débraillé_, comme je disais tout à

l'heure, on ne se permet jamais en Prusse de le montrer qu'en _petit

négligé_. C'est ainsi que j'ai vu jouer _Figaro_ et le _Freyschütz_. Ce

n'était pas mal, sans être tout-à-fait bien. Il y avait un certain

ensemble un peu relâché, une précision un peu indécise, une verve

modérée, une chaleur tiède; on eût désiré seulement le coloris et

l'animation qui sont les vrais symptômes de la vie, et ce luxe qui, pour

la bonne musique, est réellement le nécessaire; et puis encore quelque

chose d'assez essentiel..... l'inspiration.

Mais quand il s'est agi d'_Armide_ et des _Huguenots_, vous eussiez vu

une transformation complète. Je me suis cru à une de ces premières

représentations de Paris, où vous arrivez de bonne heure, pour avoir le

temps de voir un peu tout votre monde et faire vos dernières

recommandations, où chacun est d'avance à son poste, où l'esprit de tous

est tendu, où les visages sérieux expriment une forte et intelligente

attention, où l'on voit enfin qu'un événement musical d'importance va

s'accomplir.

Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments à vent

doublés, le grand choeur avec ses 120 voix étaient présents, et

Meyerbeer dominait au premier pupitre. J'avais un vif désir de le voir

diriger, de le voir surtout diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette

tâche comme si elle eût été la sienne depuis vingt ans; l'orchestre est

dans sa main, il en fait ce qu'il veut. Quant aux mouvements qu'il prend

pour _les Huguenots_, ce sont les mêmes que les vôtres, à l'exception

de ceux de l'entrée des moines au quatrième acte et de la marche qui

termine le troisième; ceux-là sont un peu plus lents. Cette différence a

légèrement refroidi pour moi l'effet du premier morceau; j'aurais

préféré un peu moins de largeur; tandis que je l'ai trouvée tout à fait

à l'avantage du second joué sur le théâtre par la bande militaire; il y

gagne sous tous les rapports.

Je ne puis pas analyser scène par scène l'exécution de l'orchestre dans

le chef-d'oeuvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru,

d'un bout à l'autre de la représentation, magnifiquement belle,

parfaitement nuancée, d'une précision et d'une clarté incomparables,

même dans les passages les plus compliqués. Ainsi le final du second

acte, avec ses traits roulants sur des séries d'accords de septième

diminuée et ses modulations enharmoniques, a été rendu, jusque dans ses

parties les plus obscures, avec une extrême netteté et une justesse de

sons irréprochable. J'en dois dire autant du choeur. Les traits

vocalisés, les doubles choeurs contrastants, les entrées en

imitations, les passages subits du _forte_ au _piano_, les nuances

intermédiaires, tout cela a été exécuté proprement, vigoureusement, avec

une rare chaleur et un sentiment de la véritable expression plus rare

encore. La _stretta_ de la bénédiction des poignards m'a frappé comme

un coup de foudre, et j'ai été longtemps à me remettre de l'incroyable

bouleversement qu'elle m'a causé. Le grand ensemble du Pré aux Clercs,

la dispute des femmes, les litanies de la Vierge, la chanson des soldats

huguenots, présentaient à l'oreille un tissu musical d'une richesse

étonnante, mais dont l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans

que la pensée complexe de l'auteur lui restât voilée un seul instant.

Cette merveille de contrepoint dramatisé est aussi demeurée pour moi,

jusqu'à présent, la merveille du chant choral. Meyerbeer, je le crois,

ne peut espérer mieux en aucun lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la

mise en scène est disposée d'une façon éminemment ingénieuse et

favorable à la bonne exécution. Dans la chanson du _rataplan_, les

choristes miment une espèce de marche de tambours avec certains

mouvements en avant et en arrière qui animent la scène et se lient bien

d'ailleurs à l'effet musical.

La bande militaire, au lieu d'être placée, comme à Paris, tout au fond

du théâtre, d'où, séparée de l'orchestre par la foule qui encombre la

scène, elle ne peut voir les mouvements du maître de chapelle ni suivre

conséquemment la mesure avec exactitude, commence à jouer dans les

coulisses d'avant-scène à droite du public; elle se met ensuite en

marche et parcourt le théâtre en passant auprès de la rampe et

traversant les groupes du choeur. De cette façon les musiciens se

trouvent, presque jusqu'à la fin du morceau, très rapprochés du chef;

ils conservent rigoureusement le même mouvement que l'orchestre

inférieur, et il n'y a jamais la moindre discordance rhythmique entre

les deux masses.

Boëticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le

rôle de Marcel, sans posséder toutefois les qualités d'_humour_

dramatique qui font de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai.

Mademoiselle Marx montre de la sensibilité et une certaine dignité

modeste, qualités essentielles du caractère de Valentine. Il faut

pourtant que je lui reproche deux ou trois monosyllabes parlés qu'elle a

eu le tort d'emprunter à l'école déplorable de Madame Devrient. J'ai vu

cette dernière dans le même rôle quelques jours après, et si, en me

prononçant ouvertement contre sa manière de le rendre, j'ai étonné et

même choqué plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude

sans doute, admirent sans restriction la célèbre artiste, je dois ici

dire pourquoi je diffère si fort de leur opinion. Je n'avais point de

parti pris, point de prévention ni pour ni contre madame Devrient. Je me

souvenais seulement qu'elle me parut admirable à Paris, il y a bien des

années, dans le _Fidelio_ de Beethoven, et que tout récemment, au

contraire, à Dresde, j'avais remarqué en elle de fort mauvaises

habitudes de chant et une action scénique souvent entachée d'exagération

et d'afféterie. Ces défauts m'ont frappé d'autant plus vivement ensuite

dans _les Huguenots_, que les situations du drame sont plus

saisissantes, et que la musique en est plus empreinte de grandeur et de

vérité. Ainsi donc j'ai sévèrement blâmé la cantatrice et l'actrice, et

voici pourquoi: dans la scène de la conjuration où Saint-Bris expose à

Nevers et à ses amis le plan du massacre des huguenots, Valentine écoute

en frémissant le sanglant projet de son père, mais elle n'a garde de

laisser apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-Bris, en effet,

n'est pas homme à supporter chez sa fille de pareilles opinions. L'élan

involontaire de Valentine vers son mari, au moment où celui-ci brise son

épée et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus beau, que la

timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son trouble a

été plus péniblement contenu. Eh bien! au lieu de dérober son agitation

et de rester presque passive, comme font dans cette scène toutes les

tragédiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force de

la suivre au fond du théâtre, et là, marchant à grands pas à ses côtés,

semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit

répondre à Saint-Bris. D'où il suit que l'époux de Valentine s'écriant:

Parmi mes illustres aïeux,

Je compte des soldats, mais pas un assassin!

Voyage musical en Allemagne et en Italie, I · 第 7 / 18 段