manière d'applaudir. En l'entendant à l'improviste, ma première
impression fut de la colère et de l'horreur; on me gâtait ainsi l'effet
musical que je venais d'éprouver, et j'en voulais presqu'aux artistes de
me témoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen de
n'être pas profondément ému de leur hommage, quand le maître de
chapelle, Georges Müller, s'avançant chargé de fleurs, me dit en
français: «Permettez-moi, Monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom
de la chapelle ducale, et souffrez que je les dépose sur vos
partitions!» A ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de
recommencer ses fanfares... le bâton de mesure me tomba des mains, je ne
savais plus où j'en étais.
Riez donc un peu, voyons, ne vous gênez pas. Cela vous fera du bien et
ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous
en coûterait trop d'entendre, sans m'égratigner, mon dithyrambe jusqu'au
bout... Allons, vous n'êtes pas trop méchant aujourd'hui; je continue:
A peine sorti du théâtre, suant et fumant comme si je venais d'être
trempé dans le Styx, étourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au
milieu de tous ces féliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent
cinquante couverts, commandé à mon hôtel, m'était offert par une société
d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux
applaudissements, nouvelles acclamations à mon arrivée; les toasts, les
discours français et allemands se succèdent; je réplique de mon mieux à
ceux que je comprends, et, à chaque santé portée, cent cinquante voix
répondent par un _hourra_ en choeur du plus bel effet. Les basses les
premières commencent sur la note _ré_, les ténors entrent sur le _la_,
et les dames, entonnant ensuite le _fa dièze_, établissent l'accord de
_ré majeur_, bientôt après suivi des quatre accords de sous-dominante,
tonique, dominante et tonique, dont l'enchaînement forme ainsi cadence
plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans
son mouvement large, éclate avec pompe et majesté; c'est très beau:
ceci, au moins, est vraiment digne d'un peuple musical.
Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naïf et
primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrêmement
heureux. Ce bonheur là, sans doute, n'approche pas, pour le
compositeur, de celui de diriger un magnifique orchestre exécutant avec
inspiration une de ses oeuvres chéries; mais l'un va bien avec
l'autre, et après un tel concert, une veillée pareille ne gâte rien. Je
suis très redevable, vous le voyez, envers les artistes et les amateurs
de Brunswick; je dois beaucoup aussi à son premier critique musical, M.
Robert Griepenkerl, qui, dans une brochure savante écrite à mon sujet, a
engagé une véhémente polémique avec une gazette de Leipzig, et donné une
idée juste, je crois, de la force et de la direction du courant musical
qui m'entraîne.
Donnez-moi donc la main, et chantons un grand _hourra_ pour Brunswick,
sur ses accords favoris!
[Illustration: notation musicale]
vivent les villes artistes!
J'en suis fâché, mon cher poète, mais vous voilà compromis comme
musicien.
C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette
cité désolée comme l'antique Pompeïa, mais qui renaît puissante de ses
cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'à
m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales: sociétés
de chant, sociétés philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre
du théâtre a été réduit, par économie, à des proportions
ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions
avec le directeur, et on me présenta un orchestre tout-à-fait beau sous
les rapports du nombre et du talent des artistes, grâce à un riche
supplément d'instruments à cordes et au congé que j'obtins pour deux ou
trois invalides presque centenaires, à qui le théâtre est attaché. Chose
étrange, que je signale tout de suite, il y a à Hambourg un excellent
harpiste, armé d'un très bon instrument!! Je commençais à désespérer de
revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouvé aussi un vigoureux
ophicléïde, mais il a fallu se passer du cor anglais.
La première flûte (Cantal) et le premier violon (Lindeneau) sont deux
virtuoses de première force. Le maître de chapelle (Krebbs) remplit ses
fonctions avec talent et avec une sévérité que j'aime à trouver chez les
chefs d'orchestre. Il m'a très amicalement assisté pendant nos longues
répétitions. La troupe chantante du théâtre était, à l'époque de mon
passage, assez bien composée; elle possédait trois artistes de mérite;
un ténor doué sinon d'une voix exceptionnelle, au moins de goût et de
méthode; un soprano agile, mademoiselle..... Mademoiselle..... Ma foi,
j'ai oublié son nom. (Cette jeune divinité m'aurait fait l'honneur de
chanter à mon concert, _si j'eusse été plus connu_.--_Hosanna in
excelsis_;)! et enfin Reichel, la formidable basse qui, avec un volume
de voix énorme et un timbre magnifique, possède une étendue de deux
octaves et demie! Reichel est de plus un homme superbe: il représente à
merveille les personnages tels que Zarastro, Moïse et Bertram. Madame
Cornet, femme du directeur, musicienne achevée, et dont le soprano d'une
grande étendue a dû avoir un éclat peu commun, n'était point engagée;
elle figurait dans quelques représentations seulement où sa présence
était nécessaire. Je l'ai applaudie dans la Reine de la Nuit, de la
_Flûte enchantée_, rôle difficile, écrit dans des limites qu'elle seule
pouvait atteindre.
Le choeur, assez faible et peu nombreux, se tira bien cependant des
morceaux que je lui avais confiés.
La salle de l'Opéra de Hambourg est très vaste; j'en redoutais les
dimensions, l'ayant trouvée vide trois fois de suite aux représentations
de _la Flûte enchantée_, de _Moïse_ et de _Linda de Chamouny_. Aussi
éprouvai-je une délicieuse surprise en la voyant pleine le jour où je me
présentai devant le public hambourgeois.
Une exécution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et très
chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donnés en
Allemagne. _Harold_ et la cantate du _Cinq mai_, chantée avec un profond
sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Après ce morceau, deux
musiciens voisins de mon pupitre, m'adressèrent à voix basse, en
français, ces simples paroles, qui me touchèrent beaucoup: «Ah!
monsieur! notre respect! notre respect!...» Ils n'en savaient pas dire
davantage. En somme, l'orchestre de Hambourg est resté fort de mes amis,
ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebbs seul a
mis dans son suffrage une singulière réticence: «Mon cher, me disait-il,
dans quelques années votre musique fera le tour de l'Allemagne; elle y
deviendra populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations
elle amènera! quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l'art
que vous ne fussiez jamais né!» Espérons pourtant que ces pauvres
symphonies ne sont pas aussi _contagieuses_ qu'il veut bien le dire, et
qu'il ne sortira jamais d'elles ni fièvre jaune ni choléra-morbus.
Maintenant, Heine, Henri Heine, célèbre banquier d'idées, neveu de M.
Salomon Heine l'auteur de tant de précieux poèmes en lingots, je n'ai
plus rien à vous dire, et je vous... salue.
VII.
A MADEMOISELLE LOUISE BERTIN.
Berlin.
Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, Mademoiselle, pour la
lettre que je prends la liberté de vous écrire; j'ai trop lieu de
craindre de la disposition d'esprit où je suis. Un accès de philosophie
noire m'a saisi depuis quelques jours, et Dieu sait à quelles idées
sombres, à quels jugements saugrenus, à quels étranges récits il va
infailliblement me porter... s'il continue. Vous ne savez peut-être pas
encore bien exactement ce que c'est que la philosophie noire?... C'est
le contraire de la magie blanche, ni plus ni moins.
Par la magie blanche, on arrive à deviner que Victor Hugo est un grand
poète; que Beethoven était un grand musicien; que vous êtes à la fois
et au plus haut degré musicienne et poète; que Janin est un homme
d'esprit; que si un bel opéra bien exécuté tombe, le public n'y a rien
compris; que s'il réussit, le public, n'y a pas compris davantage; que
le beau est rare; que le rare n'est pas toujours beau; que la raison du
plus fort est la meilleure; qu'Abd-el-Kader a tort, O'Connell aussi; que
décidément les Arabes sont des Français; que l'agitation pacifique est
une bêtise; et autres propositions aussi embrouillées.
Par la philosophie noire on en vient à douter, à s'étonner de tout; à
voir à l'envers les images gracieuses, et dans leur vrai sens les objets
hideux; on murmure sans cesse, on blasphème la vie, on maudit la mort;
on s'indigne, comme Hamlet, que _la cendre de César puisse servir à
calfeutrer un mur_; on s'indignerait bien davantage si la cendre des
misérables était seule propre à cet ignoble emploi; on plaint le _pauvre
Yorick_ de ne pouvoir même rire de la sotte grimace qu'il fait après
quinze ans passés sous terre, et l'on rejette sa tête avec horreur et
dégoût; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une coupe, et le
pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert à étancher la soif des
amateurs de _vin du Rhin_, qui se moquent de lui.
Ainsi dans votre solitude des Roches, où vous vous abandonnez
paisiblement au cours de vos pensées profondes, je n'éprouverais, moi,
à cette heure de philosophie noire, qu'un mécontentement et un ennui
mortels. Si vous me faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais
capable de lui préférer l'éclairage au gaz de l'avenue des
Champs-Élysées; si vous me montriez sur le lac vos cygnes et leurs
formes élégantes, je vous dirais: Le cygne est un sot animal, il ne
songe qu'à barboter et à manger, il n'a de chant qu'un râle stupide et
affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre
quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa, je vous
interromprais peut-être avec humeur, trouvant qu'il est bientôt temps
d'en finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opéras se
ressemblent tous, et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!.....
Quant à Cimarosa, j'enverrais au diable son éternel et unique _Mariage
Secret_, presque aussi ennuyeux que le _Mariage de Figaro_, sans être à
beaucoup près aussi musical; je vous prouverais que le comique de cet
ouvrage réside seulement dans les pasquinades des acteurs; que son
invention mélodique est assez bornée; que la cadence parfaite y revenant
à chaque instant, forme à elle seule près des deux tiers de la
partition; enfin que c'est un opéra bon pour le carnaval et les jours de
foire. Si, choisissant un exemple du style opposé, vous aviez recours à
quelque oeuvre de Sébastien Bach, je serais capable de prendre la
fuite devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa _Passion_.
Voyez les conséquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand
elle vous possède, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni
politique, ni rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'énormités;
et, qui pis est, on pense ce qu'on dit; on se compromet, on perd la
tête. Si on pouvait au moins, comme notre homme du _Freyschütz_, s'en
procurer une autre après l'avoir perdue!--Vous ne connaissez pas
l'aventure de l'homme du _Freyschütz_?... Ah! ma foi, puisque nous
sommes allés trouver Yorick et les fossoyeurs d'_Hamlet_ tout-à-l'heure,
je vais vous la raconter; cela ne sortira pas du cimetière, mon état de
philosophie noire me fera pardonner l'anatomisme des détails, et nous
avons le temps de parler de Berlin.
En 1822 j'habitais le quartier latin. M. Fétis, dans sa notice
biographique sur moi, a dit que j'étudiais alors le droit; c'est la
moindre de ses erreurs; mais le fait est que j'étudiais la médecine.
Quand vinrent à l'Odéon les représentations du _Freyschütz_, accommodé
comme vous savez, sous le nom de _Robin des Bois_, par l'auteur de
_Pigeon-vole_[8], je pris l'habitude d'aller, malgré tout, entendre chaque
soir le chef-d'oeuvre torturé de Weber. J'avais alors déjà jeté le
scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples, Dubouchet, devenu depuis
l'un des médecins les plus achalandés de Paris, m'accompagnait souvent
au théâtre et partageait mon fanatisme musical. A la sixième ou
septième représentation, un grand nigaud-roux, armé de mains énormes,
assis au parterre à côté de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_
au second acte, prétendant que c'était une musique _baroque_ et qu'il
n'y avait rien de bon dans cet opéra, excepté la walse et le choeur
des chasseurs. L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine, c'était
alors notre manière de discuter, et Dubouchet, en rajustant sa cravate
un peu froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le
connais, c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!»
Et le parterre d'applaudir.
Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces
de son patron, ce pauvre diable (l'épicier) tombe malade; il se fait
transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt, on ne
l'enterre pas, tout cela se devine encore...
Oh! mais vraiment je n'ose poursuivre cet effroyable récit; en écrivant,
à vous, Mademoiselle, dont l'esprit est exempt de faiblesses, je le
sais, mais qui doit s'accommoder mal, après tout, de pareils tableaux.
Mon Dieu, comment faire? Me voilà embarqué maintenant, à propos de
musique, dans cette histoire cadavéreuse, et je ne puis aller ni en
arrière ni en avant. C'est mon accès; c'est la philosophie noire qui a
causé tout cela. Eh bien! n'importe; je continue; vous vous vengerez,
vous me forcerez d'entendre dans un appartement fermé quelque fugue
d'orgue à quatre sujets, ou de deviner un canon énigmatique.
Or donc, notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard
sous les yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la
Pitié, au lieu de donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus
pressé que de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre:
«François, lui dit-il, voilà une préparation sèche à faire; soigne-moi
cela, c'est une de mes connaissances.»
Malédiction! y a-t-il du bon sens à dévoiler à une dame un tel _mystère
de Paris_? Enfin... quand on y est... D'ailleurs c'est mon accès; je
l'avais prédit.
Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des
récitatifs du _Freyschütz_, et la tâche de mettre le chef-d'oeuvre en
scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des costumes, je
vais le trouver pour connaître ses projets relativement aux accessoires
de la scène infernale. «Ah ça, lui dis-je, il nous faut une tête de mort
pour l'évocation de Samiel, et des squelettes pour les apparitions;
j'espère que vous n'allez pas nous donner une tête de carton, ni des
squelettes en toile peinte comme ceux de _Don Juan_.
--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
procédé connu.
--Comment, le seul procédé! et si je vous donne moi du naturel, du
solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que
direz-vous?
--Ma foi, je dirai..... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
procédé admirable.
--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!
Là-dessus je monte en cabriolet et je cours chez le docteur Vidal, un
autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi
celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent!
--As-tu un squelette à me prêter?
--Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-on, à un
docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y
tiens beaucoup.
--Sois tranquille, j'en réponds!
Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti.
En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups,
me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la
vue me suggère une idée sublime. «Bonjour! bonjour! Très-bien, je vous
remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre amateur?
--Quel amateur?
--Et parbleu le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon
pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien
_préparé_.
--Ah! j'y suis, à merveille! Certes il est propre et net dans mon
cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé. Il ne lui
manque pas une phalange, c'est un chef-d'oeuvre! La tête seule est un
peu endommagée.
--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le
faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle.
--Qu'est-ce à dire?
--Vous verrez!
--Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt,
je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.
Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une
boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier:
Gattino!
--Monsieur.
--Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme?
--Oui, Monsieur.
--Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge
où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes.
--Oui, Monsieur.
--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi
droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette.
--Oui, Monsieur.
--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça.
--Oui, Monsieur.
--Mais comme il a une assez mauvaise tête, voyez, tout écornée, nous
allons la changer contre celle-ci.
--Oui, Monsieur.
--Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim,
n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort
d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du
sabre de M. Bouché, qui s'en servira dans la scène de l'évocation.
--Oui, Monsieur.
Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du _Freyschütz_,
au moment où Samiel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre
s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux
rouges lueurs des feux de Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
torche enflammée.
Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais
eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? Il a une
meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus.
. . . . _Alas! poor Yorick!_. . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces lignes de points expriment la moralité du fait, et fort heureusement
aussi la fin de mon accès.
Foin de la philosophie noire! je suis assez sage maintenant pour vous
parler des vivants; et voici, Mademoiselle, ce que j'ai vu et entendu à
Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait entendre.
Je commence par le grand théâtre lyrique; à tout seigneur tout honneur!
Feu la salle de l'Opéra allemand, si rapidement détruite il y a trois
mois à peine par un incendie, était assez sombre et malpropre, mais très
sonore et bien disposée pour l'effet musical. L'orchestre n'y occupait
pas, comme à Paris, une place si avancée dans les rangs des auditeurs;
il s'étendait beaucoup plus à droite et à gauche, et les instruments
violents, tels que les trombones, trompettes, timbales et grosse caisse,
un peu abrités par les premières loges, perdaient ainsi de leur
excessif retentissement. La masse instrumentale, l'une des meilleures
que j'aie entendues, est ainsi composée aux jours des grandes
représentations: 14 premiers, 14 seconds violons, 8 altos, 10
violoncelles, 8 contrebasses, 4 flûtes, 4 hautbois, 4 clarinettes, 4
bassons, 4 cors, 4 trompettes, 4 trombones, 1 timbalier, 1 grosse
caisse, 1 paire de cymbales et 2 harpes.
Les instruments à archet sont presque tous excellents; il faut signaler
à leur tête les frères Ganz (1er violon et 1er violoncelle d'un
grand mérite), et l'habile violoniste Ries. Les instruments à vent de
bois sont aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui
que nous avons à l'Opéra de Paris. Cette combinaison est très
avantageuse; elle permet de faire entrer deux flûtes, deux hautbois,
deux clarinettes et deux bassons _ripienni_ dans le _fortissimo_, et
adoucit singulièrement alors l'âpreté des instruments de cuivre qui,
sans cela, dominent toujours trop. Les cors sont d'une belle force et
tous à cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui a conservé l'opinion
que j'avais il y a peu de temps encore au sujet de ce mécanisme nouveau.
Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au cor à cylindres, parce
qu'ils croient que son timbre n'est plus le même que celui du cor
simple. J'ai fait plusieurs fois l'expérience, et en écoutant les notes
ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor chromatique ou à cylindres
alternativement, j'avoue qu'il m'a été absolument impossible de
découvrir entre les deux la moindre différence de timbre ou de sonorité.
On a fait en outre au nouveau cor une objection fondée en apparence,
mais qu'il est facile de détruire cependant. Depuis l'introduction dans
les orchestres de cet instrument (selon moi perfectionné), certains
cornistes, employant les cylindres pour jouer des parties de cor
ordinaire, trouvent plus commode de produire en _sons ouverts_, par ce
mécanisme, les notes _bouchées_, écrites avec intention par l'auteur.
Ceci est en effet un abus très-grave, mais il doit être imputé aux
exécutants et non point à l'instrument. Loin de là, puisque le cor à
cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre non
seulement tous les tons bouchés du cor ordinaire, mais même la gamme
entière sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure
de tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans
le pavillon, comme si le mécanisme des cylindres n'existait pas, et que
les compositeurs devront dorénavant indiquer dans leurs partitions, par
un signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent
être faites _bouchées_, l'exécutant ne devant alors produire _ouvertes_
que celles qui ne portent aucune indication.