j'ai déjà cités, l'excellent professeur Dauzauer; il est à la tête des
violoncelles, et doit prendre seul la responsabilité des attaques du
premier pupitre des basses, car le contrebassier qui lit avec lui est
trop vieux pour pouvoir exécuter quelques notes de sa partie, et n'a que
tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai
rencontré souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu
pour les vieillards, qui porte les maîtres de chapelle à leur laisser
des fonctions musicales devenues depuis longtemps supérieures à leurs
forces physiques, et à les leur laisser, malheureusement, jusqu'à ce que
mort s'en suive. J'ai dû plus d'une fois m'armer de toute mon
insensibilité, et demander avec une cruelle insistance le remplacement
de ces pauvres invalides. Il y a à Dresde un très bon cor anglais. Le
premier hautbois a un beau son, mais un vieux style et une manie de
faire des _trilles_ et des _mordants_ qui m'a, je l'avoue, profondément
outragé. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du
commencement de la _Scène aux Champs_. J'exprimai très vivement, à la
seconde répétition, mon horreur pour ces gentillesses mélodiques; il
s'en abstint malicieusement aux répétitions suivantes, mais ce n'était
qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois bien sûr
que je n'irais pas arrêter l'orchestre et l'interpeller, lui
personnellement, devant la cour et le public, recommença ses petites
vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber à
la renverse d'indignation et de fureur.
On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une
belle réputation. Il se sert, ainsi que ses confrères, du cor à
cylindres que la chapelle de Leipzig, à peu près seule parmi les
chapelles du nord de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes
de Dresde sont à cylindres également; elles peuvent avantageusement
tenir lieu de nos cornets à pistons qu'on n'y connaît pas.
La bande militaire est très-bonne, les tambours même sont musiciens;
mais les instruments à anches que j'ai entendus ne me paraissent pas
irréprochables; ils laissent à désirer pour la justesse, et le chef de
musique de ces régiments devrait bien demander à notre incomparable
facteur Adolphe Sax quelques-unes de ses clarinettes.
Il n'y a pas d'ophicléides; la partie grave est tenue par des bassons
russes et des serpents.
J'ai bien souvent songé à Weber en conduisant cet orchestre de Dresde
qu'il a dirigé pendant quelques années. Il était alors plus nombreux
qu'aujourd'hui, et Weber l'avait tellement exercé, qu'il lui arrivait
quelquefois dans l'_allegro_ de l'ouverture du _Freyschütz_, d'indiquer
le mouvement des quatre premières mesures, laissant ensuite l'orchestre
marcher tout seul jusqu'aux points-d'orgue de la fin. Les musiciens
doivent être fiers qui voient en pareille occasion leur chef se croiser
ainsi les bras.
Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai
passées dans cette ville si musicale, personne ne s'est avisé de me
parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle était à Dresde?
J'eusse été si heureux de la connaître et de lui exprimer un peu de ma
respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son
nom!!... J'ai su trop tard que j'avais manqué cette occasion précieuse,
et je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas
douter des regrets que j'en ai ressentis.
On m'a montré à Dresde quelques partitions du célèbre Hasse, dit le
Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des
destinées de cette chapelle. Je n'y ai rien trouvé, je l'avoue, de bien
remarquable; un _Te Deum_ seulement, composé exprès pour une
commémoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et éclatant
comme une sonnerie de grandes cloches lancées à toute volée. Ce _Te
Deum_, pour ceux qui se contentent en pareil cas d'une puissante
sonorité, devra paraître beau; quant à moi, cette qualité ne me semble
pas suffisante. Ce que je voudrais connaître surtout, mais connaître par
une bonne représentation, ce sont quelques-uns des nombreux opéras que
Hasse écrivit pour les théâtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre,
et qui lui valurent son immense réputation. Pourquoi n'essaie-t-on pas à
Dresde d'en remonter au moins un? C'est une expérience curieuse à faire;
ce serait peut-être une résurrection. La vie de Hasse a dû être fort
_incidentée_; j'ai cherché inutilement à la connaître. Je n'ai rien
trouvé à son sujet que de vulgaires biographies, qui m'apprenaient ce
que je savais déjà, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu savoir.
Il a tant voyagé, tant vécu sous la zone torride et aux pôles,
c'est-à-dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux
roman dans ses relations avec le vénitien Marcello, dans ses amours avec
la Faustina, qu'il épousa, et qui chantait les principaux rôles de ses
opéras; dans leurs disputes conjugales, guerres d'auteur à cantatrice,
où le maître était l'esclave, où la raison avait toujours tort.
Peut-être aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu
vivre en diva très humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse épouse,
bonne musicienne, fidèle à son mari, fidèle à ses rôles, disant son
chapelet et tricotant des bas quand elle n'avait rien à faire. Hasse
écrivait, Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup
d'argent qu'ils ne dépensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; et, si
vous vous mariez, c'est ce que je vous souhaite.
Quand je quittai Dresde pour retourner à Leipzig, Lipinski, apprenant
que Mendelssohn montait pour le concert des pauvres mon final de _Roméo
et Juliette_, m'annonça son intention de venir l'entendre, si
l'intendant voulait lui accorder deux ou trois jours de congé. Je ne
pris cette promesse que pour un très aimable compliment; mais jugez de
mon chagrin, quand le jour du concert où, par suite de l'incident que
j'ai raconté dans ma précédente lettre, le final ne put être exécuté, je
vis arriver Lipinski.... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre
ce morceau!... Voilà un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est
pas vous, mon cher Ernst, que ce trait étonnera, vous en feriez autant,
j'en suis sûr; vous êtes un _artiste_!
* * *
_Adieu, adieu._
VI.
A HENRI HEINE.
Brunswick. Hambourg.
Il m'est arrivé toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'idée de régaler de ce récit un de
mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!.... tandis qu'à vous,
mon cher Heine, le tableau de cette fête harmonique fera peut-être de la
peine. Les immoralistes prétendent _que dans tout ce qu'il nous arrive
d'heureux il y a quelque chose de désagréable pour nos meilleurs amis_;
mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infâme, et je puis jurer que
des fortunes inattendues autant que brillantes étant survenues à
quelques uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout!
Assez! n'entrons pas dans le champ épineux de l'ironie, où fleurissent
l'absinthe et l'euphorbe à l'ombre des orties arborescentes, où vipères
et crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la
terre tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant
dardent des éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre,
dérober sous des paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer
tout doucement des dents, présenter à son interlocuteur un siége armé
d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir
dans l'ame quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la
pensée, quand on sent son coeur plein de reconnaisance et de naïve
joie, quand on voudrait avoir cent renommées aux trompettes immenses
pour dire à tout ce qui nous est cher: Je fus heureux un jour. C'est un
petit mouvement de vanité puérile qui m'avait porté à commencer ainsi;
je cherchais, sans m'en apercevoir, à vous imiter, vous l'inimitable
ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regretté, dans nos
conversations, de ne pouvoir vous obliger au style sérieux, ni arrêter
le mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mêmes où vous
croyez faire le mieux pattes de velours, chat-tigre que vous êtes, _leo
quærens quem devoret_. Et pourtant que de sensibilité, que d'imagination
sans fiel, répandues dans vos oeuvres! Comme vous chantez, quand il
vous plaît, dans la mode majeur! Comme votre enthousiasme se précipite
et coule à pleins bords quand l'admiration vous saisit à l'improviste et
que vous vous oubliez! Quelle tendresse infinie respire dans un des plis
secrets de votre coeur pour ce pays que vous avez tant raillé, pour
cette terre féconde en poètes, pour la patrie des génies rêveurs, pour
cette Allemagne enfin, que vous appelez votre vieille grand'mère et qui
vous aime tant, malgré tout!
Je l'ai bien vu à l'accent tristement attendri qu'elle a mis à me parler
de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentré en
vous toutes ses affections. Ses fils aînés sont morts, ses grands fils,
ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en
souriant son méchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et
romantiques dont elle a bercé vos premiers ans, qui vous ont inspiré un
sentiment pur et élevé de l'art musical; et c'est quand vous l'avez
quittée, c'est en courant le monde, c'est après avoir souffert que vous
êtes devenu impitoyable et railleur.
Il vous serait aisé, je le sais, de faire une énorme caricature du récit
que je vais entreprendre de mon passage à Brunswick, et pourtant, voyez
quelle confiance j'ai dans votre amitié, ou comme la crainte de l'ironie
s'en va, c'est précisément à vous que je l'adresse:
......... Au moment de quitter Leipzig, je reçus une lettre de
Meyerbeer m'annonçant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper à
Berlin de mes concerts. Le grand maître m'engageait à utiliser ce retard
en allant à Brunswick, où je trouverais, disait-il, _un orchestre
d'honneur_. Je suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais
autant à me louer de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne à
Brunswick, j'ignorais complètement et les dispositions des artistes à
mon égard et le goût du public. Mais l'idée seule que les frères Müller
étaient à la tête de la chapelle aurait suffi pour me donner toute
confiance, indépendamment de l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je
les avais entendus à leur dernier voyage à Paris, et je regardais
l'exécution des quatuors de Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme
l'un des prodiges les plus extraordinaires de l'art moderne.
La famille Müller, en effet, représente l'idéal du quatuor de Beethoven,
comme la famille Bohrer l'idéal du trio. On n'a jamais encore, en aucun
lieu du monde, porté à ce point la perfection de l'ensemble, l'unité du
sentiment, la profondeur de l'expression, la pureté du style, la
grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprétation de
ces oeuvres sublimes nous donne, je le crois, l'idée la plus exacte de
ce que pensait et sentait Beethoven en les écrivant. C'est l'écho de
l'inspiration créatrice! c'est le contre-coup du génie!
Cette famille musicale des Müller est d'ailleurs plus nombreuse que je
ne croyais; j'ai compté sept artistes de ce nom, frères, fils et neveux,
dans l'orchestre de Brunswick. Georges Müller est maître de chapelle;
son frère aîné, Charles, n'est que premier maître de concert, mais on
voit, à la déférence de chacun à l'écouter quand il fait une
observation, qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second
_concert-meister_ est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de
mérite. J'avais prévenu Ch. Müller de mon arrivée; en descendant de
voiture, à Brunswick, je fus abordé par un très aimable jeune homme, M.
Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant français
comme vous et moi, qui m'attendait à la poste pour me conduire chez le
_capell-meister_, au débotté. Cette attention et cet empressement me
parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois à Paris et
me reconnut, malgré l'état pitoyable où j'étais réduit par le froid; car
j'avais passé la nuit dans un coupé à peu près ouvert à tout vent, pour
éviter l'odeur et la fumée de six horribles pipes fonctionnant sans
relâche dans l'intérieur. J'admire les règlements de police établis en
Allemagne: il est expressément défendu sous peine d'amende, de fumer
dans les rues ou sur les places publiques, où cet aimable exercice ne
peut incommoder personne; mais si vous allez au café, on y fume; à table
d'hôte, on y fume; si vous voyagez en chemin de fer, on y fume; en poste
on y fume; partout enfin l'infernale pipe vous poursuit.--Vous êtes
Allemand, Heine, et vous ne fumez pas! ce n'est pas là, croyez-moi, le
moindre de vos mérites; la postérité ne vous en tiendra pas compte, il
est vrai, mais bien des contemporains et toutes les contemporaines vous
en sauront gré.
Charles Müller me reçut avec cet air sérieux et calme qui m'a
quelquefois effrayé en Allemagne, croyant y trouver l'indice de
l'indifférence et de la froideur; il n'y a pourtant pas à s'en méfier
autant que de nos démonstrations françaises, si pleines de sourires et
de belles paroles, quand nous accueillons un étranger à qui nous ne
pensons plus cinq minutes après. Loin de là: le _concert-meister_, après
m'avoir demandé de quelle façon je voulais composer mon orchestre, alla
immédiatement s'entendre avec son frère pour aviser aux moyens de réunir
la masse d'instruments à cordes que j'avais jugée nécessaire, et faire
un appel aux amateurs et aux artistes indépendants de la chapelle
ducale, et dignes de se réunir à elle. Dès le lendemain ils m'avaient
formé un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'opéra de
Paris, et composé de musiciens non-seulement très habiles, mais encore
animés d'un zèle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe,
de l'ophicléide et du cor anglais se présenta de nouveau, comme elle
s'était présentée à Weimar, à Leipzig et à Dresde. (Je vous parle de
tous ces détails pour vous faire une réputation de musicien.) L'un des
violoncellistes de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, très
versé dans la littérature musicale, s'était, depuis un an seulement,
appliqué à l'étude de la harpe, et redoutait fort, en conséquence,
l'épreuve où l'allait mettre ma deuxième symphonie. Il n'a d'ailleurs
qu'une harpe ancienne, dont les pédales à mouvement simple ne permettent
pas l'exécution de tout ce qu'on écrit aujourd'hui pour cet instrument.
Heureusement la partie de harpe d'_Harold_ est d'une extrême facilité,
et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq à six jours, qu'il en
vint à son honneur... à la répétition générale. Mais le soir du concert,
saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrêta court et
laissa jouer seul Charles Müller qui exécutait la partie d'alto
principal.
Ce fut le seul accident que nous eûmes à regretter, accident dont au
reste le public ne s'aperçut point, et que M. Leibrock se reprochait
encore amèrement plusieurs jours après, malgré mes efforts pour le lui
faire oublier. Quant à l'ophicléide, il n'y en avait d'aucune espèce
dans Brunswick; on me présenta successivement, pour le remplacer, un
bass tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai à parler au sujet
des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne
me paraissait pas en posséder très bien le mécanisme, il en ignorait
même la véritable étendue; puis un basson russe que l'exécutant appelait
un contre-basson. J'eus beaucoup de peine à le désabuser sur la nature
et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est écrit et qui
se joue avec une embouchure comme l'ophicléide; tandis que le
contre-basson, instrument transpositeur à anche, n'est autre qu'un grand
basson qui reproduit la gamme du basson ordinaire à l'octave inférieure.
Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopté pour tenir lieu tant bien
que mal de l'ophicléide. Il n'y avait pas de cor anglais, on arrangea
ses solos pour un hautbois, et nous commençâmes les répétitions
d'orchestre pendant que le choeur étudiait dans une autre salle. Je
dois dire ici que jamais jusqu'à ce jour, en France, en Belgique ni en
Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes éminents à ce point
dévoués, attentifs et passionnés pour la tâche qu'ils avaient
entreprise. Après la première répétition, où ils avaient pu se faire une
idée des principales difficultés de mes symphonies, le mot d'ordre fut
donné pour les répétitions suivantes; on convint de me tromper sur
l'heure à laquelle elles étaient censées devoir commencer, et chaque
matin (je ne l'ai su qu'après) l'orchestre se réunissait une heure avant
mon arrivée, pour exercer les traits et les rhythmes les plus dangereux.
Aussi allais-je d'étonnements en étonnements, en voyant les
transformations rapides que l'exécution subissait chaque jour, et
l'assurance impétueuse avec laquelle la masse entière se ruait sur des
difficultés que mon orchestre du Conservatoire, cette jeune garde de la
grande-armée, n'a longtemps abordées qu'avec de certaines précautions.
Un seul morceau inquiétait beaucoup Charles Müller, c'était le _Scherzo_
de _Roméo et Juliette_ (la _Reine Mab_). Cédant aux sollicitations de M.
Zinkeizen, qui avait entendu ce _scherzo_ à Paris, j'avais osé, pour la
première fois depuis mon arrivée en Allemagne, le placer dans le
programme du concert.
«Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons à bout!»
Il ne présumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la
reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte
bourdonnant des nuits d'été, et lancée au triple galop de ses chevaux
atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espièglerie et les
mille caprices de ses évolutions. Mais vous comprendrez nos inquiétudes
à son sujet, vous, le poète des fées et des willis; vous, le frère
naturel de ces gracieuses et malicieuses petites créatures; vous savez
trop de quel fil délié est tissue la gaze de leur voile, et de quelle
sérénité le ciel doit être pour que leur essaim diapré puisse se jouer
librement dans le pâle rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgré nos
craintes, l'orchestre, s'identifiant complètement avec la ravissante
fantaisie de Shakspeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si
doux, que jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus
heureuse parmi de plus silencieuses harmonies.
Dans le final d'_Harold_, au contraire, dans cette furibonde orgie où
concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la
rage, où le rhythme tantôt paraît trébucher, tantôt courir avec furie,
où des bouches de cuivre semblent vomir des imprécations et répondre par
le blasphème à des voix suppliantes, où l'on rit, boit, frappe, brise,
tue et viole, où l'on _s'amuse_ enfin; dans cette scène de brigands,
l'orchestre était devenu un véritable _pandæmonium_; il y avait quelque
chose de surnaturel et d'effrayant dans la frénésie de sa verve; tout
chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques,
violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto
solo, le rêveur Harold, fuyant épouvanté, faisait encore entendre au
loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir. Oh! quel
roulement de coeur! quels frémissements sauvages en conduisant alors
cet étonnant orchestre, où je croyais retrouver plus ardents que jamais
tous mes jeunes lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil,
vous autres poètes, vous n'êtes jamais emportés par de tels ouragans de
vie! J'aurais voulu embrasser toute la chapelle à la fois, et je ne
pouvais que m'écrier, en français, il est vrai, mais l'accent devait me
faire comprendre: «Sublimes! prodigieux! je vous remercie, Messieurs, et
je vous admire! vous êtes des brigands parfaits!»
Les mêmes qualités violentes se firent remarquer dans l'exécution de
l'ouverture de _Benvenuto_, et pourtant, dans le style opposé,
l'introduction d'_Harold_, _la Marche des Pèlerins_ et _la Sérénade_ ne
furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse
sérénité. Pour le morceau de _Roméo_ (_la Fête chez Capulet_) il rentre
un peu par son caractère dans le genre tourbillonnant; il fut donc
aussi, selon notre expression parisienne, véritablement _enlevé_.
Il fallait voir, dans les haltes des répétitions, l'aspect enflammé de
tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante
contrebasse), s'était arraché la peau de l'index de la main droite au
commencement du passage _pizzicato_ de l'orgie; mais, sans songer à
s'arrêter pour si peu et malgré le sang qu'il répandait, il avait
continué, en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle,
en termes militaires, ne pas bouder au feu.
Pendant que nous nous livrions à ces _délassements_, le choeur, de son
côté, étudiait à grand'peine aussi, mais avec des résultats différents,
le fragments de mon _Requiem_. _L'Offertoire_ et le _Quoerens me_
avaient fini par marcher; pour le _Sanctus_, dont le solo devait être
chanté par Shmetzer, le premier ténor du théâtre, homme d'esprit et
excellent musicien, il y avait un obstacle insurmontable. L'_andante_ de
ce morceau, écrit à trois voix de femmes, présente quelques modulations
enharmoniques que les choristes de Dresde avaient fort bien comprises,
mais qui dépassent, à ce qu'il paraît, l'intelligence musicale de celles
de Brunswick. En conséquence, après avoir inutilement essayé pendant
trois jours d'en saisir le sens et les intonations, ces pauvres
désespérées m'envoyèrent une députation pour me conjurer de ne pas les
exposer à un affront en public, et obtenir que le terrible _Sanctus_ fût
rayé de l'affiche. Je dus y consentir, mais avec regret, surtout à cause
de Shmetzer, dont le ténor très haut convient parfaitement à cet hymne
séraphique, et qui se faisait en outre un plaisir de le chanter.
Maintenant tout est prêt, et malgré les terreurs de Ch. Müller au sujet
du _scherzo_, qu'il voudrait répéter encore, nous allons au concert
étudier les impressions qui vont naître de cette musique. Il faut vous
dire auparavant que d'après le conseil du maître de chapelle, j'avais
invité aux répétitions une vingtaine de personnes formant la tête de
colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'était chaque jour une réclame
vivante qui, se répandant par la ville, excitait au plus haut degré la
curiosité du public; de là l'intérêt singulier que les gens du peuple
même prenaient aux préparatifs du concert et les questions qu'ils
adressaient aux exécutants et aux auditeurs privilégiés:
--«Que s'est-il passé à la répétition de ce matin?..... Est-il
content?..... Il est donc Français?... Mais les Français ne composent
pourtant que des opéras-comiques!.... Les choristes le trouvent bien
méchant!... Il a dit que les femmes chantaient comme des danseuses!...
Il savait donc que les _soprani_ du choeur sortent du corps de
ballet?... Est-il vrai qu'au milieu d'un morceau il a salué les
trombones?... Le garçon d'orchestre assure qu'à la répétition d'hier
il a bu deux bouteilles d'eau, une bouteille de vin blanc et trois
verres d'eau-de-vie?.... Pourquoi donc dit-il si souvent au
_concert-meister_:--César! César! (c'est ça! c'est ça!) etc.»
Tant il y a que, longtemps avant l'heure fixée, le théâtre était plein
jusqu'aux combles d'une foule impatiente et prévenue déjà en ma faveur.
Maintenant, mon cher Heine, retirez tout-à-fait vos griffes, car c'est
ici que vous pourriez céder à la tentation de me les faire sentir.
L'heure arrivée, l'orchestre étant en place, j'entre en scène; et,
traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez
de mon effroi en le voyant entouré du haut en bas d'une grande girandole
de feuillages. «Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront
compromis. Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de
l'avoir mis à terre! Et si le public n'est pas de leur avis, me voilà
dans de beaux draps! Cette manifestation suffirait à perdre vingt fois
un artiste à Paris.» Pourtant de grandes acclamations accueillent
l'ouverture; on fait répéter la _Marche des Pèlerins_; _l'Orgie_
enfièvre toute la salle; _l'Offertoire_ avec son choeur sur deux notes
et le _Quærens me_ paraissent toucher beaucoup les ames religieuses; Ch.
Müller se fait applaudir dans la romance de violon; _la reine Mab_ cause
une surprise extrême; un _lied_ avec orchestre est redemandé, et la
_Fête chez Capulet_ termine chaleureusement la soirée. A peine le
dernier accord était-il frappé, qu'un bruit terrible ébranla toute la
salle; le public en masse criait au parterre, dans les loges, partout;
les trompettes, cors et trombones, à l'orchestre, sonnaient qui dans un
ton, qui dans un autre, de discordantes fanfares accompagnées de tous
les fracas possibles par les archets sur le bois des violons et des
basses et par les instruments à percussion.