j'avais à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je
vous ai fait déjà un éloge si mérité. Je n'eus garde, vous pensez bien,
de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux
directeurs de la Société le final à trois choeurs de _Roméo et
Juliette_, dont la traduction allemande avait été faite à Paris par le
savant professeur Duesberg. Il y avait seulement à mettre cette
traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un
long et pénible travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas été
bien observée par les copistes dans leur distribution de syllabes
longues et brèves, il en résulta pour les chanteurs des difficultés
telles, que Mendelssohn fut obligé de perdre son temps à la révision du
texte et à la correction de ce que ces fautes présentaient de plus
choquant. Il eut en outre à exercer le choeur pendant près de huit
jours. (Huit répétitions d'un choeur aussi nombreux coûteraient à
Paris 4,800 fr. Et l'on me demande quelquefois pourquoi dans mes
concerts je ne donne pas _Roméo et Juliette_!) Cette Académie, où
figurent, il est vrai, quelques artistes du théâtre et les élèves de la
chapelle de Saint-Thomas, est cependant composée dans sa presque
totalité d'amateurs appartenant aux classes élevées de la ville de
Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu'il s'agit d'apprendre quelque oeuvre
sérieuse, on peut en obtenir plus aisément un grand nombre de
répétitions. Quand je revins de Dresde, les études cependant étaient
loin d'être terminées; le choeur d'hommes surtout laissait beaucoup à
désirer. Je souffrais de voir un grand maître et un grand virtuose tel
que Mendelssohn, chargé de cette tâche subalterne de maître de chant,
qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience inaltérable. Chacune
de ses observations est faite avec douceur et une politesse parfaite,
dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait savoir combien, en pareil
cas, ces qualités sont rares. Quant à moi, j'ai été souvent accusé
d'ingalanterie par nos dames de l'Opéra; ma réputation, à cet égard, est
parfaite. Je la mérite, je l'avoue; dès qu'il s'agit des études d'un
grand choeur, et avant même de les commencer, une sorte de colère
anticipée me serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que
rien encore n'y ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard à
tous les choristes l'idée de ce Gascon qui, ayant donné un coup de pied
à un petit garçon passant inoffensif auprès de lui, et sur l'observation
de celui-ci, _qu'il ne lui avait rien fait_, répliqua: «Juge un peu, si
tu m'avais fait quelque chose!»
Cependant après deux séances encore, les trois choeurs étaient appris,
et le final, avec l'appui de l'orchestre, eût, sans aucun doute,
parfaitement marché, si un chanteur du théâtre, qui depuis plusieurs
jours se récriait sur les difficultés du rôle du père Laurence dont on
l'avait chargé, ne fût venu démolir tout notre édifice harmonique élevé
à si grand'peine.
J'avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce Monsieur (j'ai
oublié son nom), appartenait à la classe nombreuse des musiciens qui ne
savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas à
temps, il se trompait d'intonations, etc.; mais je me disais: peut-être
n'a-t-il pas eu le temps d'étudier sa partie, il apprend pour le théâtre
des rôles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas à bout de
celui-là? Je pensais pourtant bien souvent à Alizard, qui a toujours si
bien dit cette scène, en regrettant fort qu'il fût à Bruxelles et ne sût
pas l'allemand. Mais à la répétition générale, la veille du concert,
comme ce Monsieur n'était pas plus avancé, et que, de plus, il
grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques,
chaque fois qu'on était obligé d'arrêter l'orchestre à cause de lui, ou
quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience
m'échappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus
s'occuper de mon ouvrage, dont ce rôle de basse rendait évidemment
l'exécution impossible. En rentrant, je faisais cette triste réflexion:
Deux compositeurs qui ont appliqué pendant de longues années ce que la
nature leur a départi d'intelligence et d'imagination à l'étude de leur
art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et
capables, se seront fatigués pendant huit jours inutilement et auront dû
renoncer à la production de l'oeuvre qu'ils avaient adoptée, à cause
de l'insuffisance d'un seul homme!! O chanteurs qui ne chantez pas,
vous donc aussi vous êtes des dieux!... L'embarras de la société était
grand pour remplacer sur le programme ce final dont la durée est d'une
demi-heure; au moyen d'une répétition supplémentaire que l'orchestre et
les choeurs voulurent bien faire le matin même du jour du concert,
nous en vînmes à bout. L'ouverture du _Roi Lear_, que l'orchestre
possédait bien, et l'offertoire de mon _Requiem_ où le choeur n'a que
quelques notes à chanter, furent substitués au fragment de _Roméo_, et
exécutés le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter
que le morceau du _Requiem_ produisit un effet auquel je ne m'attendais
pas, et me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un
des compositeurs critiques les plus justement renommés de l'Allemagne.
Quelques jours après, ce même offertoire m'attira un éloge sur lequel je
devais bien moins compter; voici comment. J'étais retombé malade à
Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j'en vins à demander ce que
je lui devais au médecin qui m'avait soigné, il me répondit: «Ecrivez
pour moi, sur ce carré de papier, le thême de votre offertoire, avec
votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau de
musique ne m'a autant frappé!» J'hésitais un peu à m'acquitter des soins
du docteur d'une semblable façon, mais il insista, et le hasard m'ayant
fourni l'occasion de répondre à son compliment par un autre mieux
mérité, croiriez-vous que j'eus la simplicité de ne pas la saisir.
J'écrivais en tête de la page: «_A M. le docteur Clarus._»
--_Carus_, me dit-il, vous mettez à mon nom un _l_ de trop.
Je pensai aussitôt: _Patientibus_ carus, _sed_ clarus _inter doctos_, et
n'osai l'écrire...[7] Il y a des instants où je suis d'une rare
stupidité.
Un compositeur-virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intéresse
vivement à tout ce qui se rattache à son art; je trouve donc fort
naturel que vous m'ayez adressé tant de questions au sujet des richesses
musicales de Leipzig; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous
me demandez si la grande pianiste Madame Clara Schuman a quelque rivale
en Allemagne qu'on puisse décemment lui opposer.
--Je ne crois pas.
Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de
Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous
appelons le beau?
--Je ne veux pas.
S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prétend aimer l'art élevé
et sérieux soit celui-ci: «Il n'y a pas d'autre Dieu que Bach, et
Mendelssohn est son prophète?»
--Je ne dois pas.
Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s'amuser
aux petits opéras de Lortzing qu'on y représente souvent?
--Je ne puis pas.
Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix,
avec basse continue, qu'on prise si fort à Leipzig?
--Je ne sais pas.
Adieu, continuez à écrire de beaux caprices comme vos deux derniers, et
que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral.
V
A ERNST.
Dresde.
Vous m'aviez bien recommandé, mon cher Ernst, de ne pas m'arrêter dans
les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les
capitales seulement m'offriraient les moyens d'exécution nécessaires à
mes concerts. D'autres que vous encore, et quelques critiques allemands,
m'avaient parlé dans le même sens, et m'ont reproché plus tard de
n'avoir pas suivi leur avis, et de n'être pas allé d'abord à Berlin ou à
Vienne. Mais vous savez qu'il est toujours plus aisé de donner de bons
conseils que de les suivre; et, si je ne me suis pas conformé au plan de
voyage qui paraissait à tout le monde le plus raisonnable, c'est que je
n'ai pas pu. D'abord, je n'étais pas le maître de choisir le moment de
mon voyage. Après avoir fait à Francfort une visite inutile, comme je
l'ai dit, je ne pouvais pas revenir sottement à Paris. J'aurais voulu
partir pour Munich, mais une lettre de Beerman, m'annonçait que mes
concerts ne pouvaient avoir lieu dans cette capitale qu'un mois plus
tard, et Meyerbeer, de son côté, m'écrivait que la reprise de plusieurs
importants ouvrages allait occuper le théâtre de Berlin assez longtemps
pour rendre ma présence en Prusse inutile à cette époque. Je ne devais
pourtant pas rester oisif si longtemps; alors, plein du désir de
connaître ce que possède d'institutions musicales votre harmonieuse
patrie, je formai le projet de tout voir, de tout entendre et de réduire
beaucoup mes prétentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi
me faire entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes de
second ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exigé par la forme
et par le style de quelques-unes de mes partitions; mais je réservais
celles-là pour la fin du voyage, elles devaient former le _forte_ du
_crescendo_; et je pensais qu'à tout prendre, cette marche lentement
progressive ne manquait ni de prudence ni d'un certain intérêt. En tout
cas, je n'ai pas eu à me repentir de l'avoir suivie.
Maintenant parlons de Dresde.
J'y étais engagé pour deux concerts, et j'allais trouver là orchestre,
choeur, musique d'harmonie, et de plus un célèbre ténor; depuis mon
entrée en Allemagne je n'avais point encore vu réunies des richesses
pareilles. Je devais en outre rencontrer à Dresde un ami chaud, dévoué,
énergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu à
Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur
cet admirable et excellent homme mit à me seconder. Sa position de
premier maître de concert, et l'estime générale dont jouissent en outre
sa personne et son talent, lui donnent une grande autorité sur les
artistes de la chapelle, et certes il ne se fit pas faute d'en user.
Comme j'avais une promesse de l'intendant, M. le baron de Lütichau, pour
deux soirées, le théâtre tout entier était à ma disposition, et il ne
s'agissait plus que de veiller à l'excellence de l'exécution. Celle que
nous obtînmes fut splendide, et pourtant le programme était formidable;
il contenait: l'ouverture du _Roi Lear_, la _Symphonie fantastique_,
l'_Offertoire_, le _Sanctus_ et le _Quærens me_ de mon _Requiem_, les
deux dernières parties de ma _Symphonie funèbre_, écrite, vous le savez,
pour deux orchestres et choeur, et quelques morceaux de chant. Je
n'avais pas de traduction du choeur de la symphonie, mais le régisseur
du théâtre, M. Winkler, homme à la fois spirituel et savant, eut
l'extrême obligeance d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands
dont nous avions besoin, et les études du final purent commencer. Quant
aux solos de chants, ils étaient en langues latine, allemande et
française. Titchachek, le ténor dont je parlais tout à l'heure, possède
une voix pure et touchante, qui, échauffée par l'action dramatique,
devient en scène d'une rare énergie. Son style de chant est simple et de
bon goût, il est musicien et lecteur consommé. Il se chargea, de prime
abord, du solo de ténor dans le _Sanctus_, sans même demander à le voir,
sans réticences, sans grimaces, sans faire le Dieu; il aurait pu, comme
tant d'autres en pareil cas, accepter le _Sanctus_ en m'imposant pour
son succès particulier quelque cavatine à lui connue; il ne le fit pas;
à la bonne heure, voilà qui est tout à fait bien!
Mademoiselle Recio, qui se trouvait alors à Dresde, consentit
très-gracieusement aussi à chanter deux romances avec orchestre, et le
public l'en récompensa dignement.
Mais la cavatine de _Benvenuto_ qu'il me prit fantaisie d'ajouter au
programme, me donna plus de peine à elle seule que tout le reste du
concert. On n'avait pu la proposer à la prima dona, Madame Devrient, le
tissu mélodique du morceau étant trop haut et les vocalises trop légères
pour elle; Mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse, à qui Lipinski
l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise, l'_andante_
trop haut et trop long, l'_allegro_ trop bas et trop court, elle
demandait des coupures, des changements, elle était enrhumée, etc.,
etc.; vous savez par coeur la comédie de la cantatrice qui ne peut ni
ne veut. Enfin, Madame Schubert, femme de l'excellent maître de concert
et habile violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en
acceptant, non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie
lui exagérait les difficultés. Elle y fut très applaudie. En vérité, il
semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter _Fleuve du
Tage_, que de monter la symphonie en _ut mineur_.
Lipinski avait tellement excité les amours-propres des musiciens, que
leur désir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que
ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalité musicale entre les deux
villes) nous fit énormément travailler. Quatre longues répétitions
parurent à peine suffisantes, et la chapelle en eût elle-même volontiers
demandé une cinquième si le temps ne nous eût manqué. Aussi l'exécution
s'en ressentit; elle fut excellente. Les choeurs seuls m'avaient
effrayé à la répétition générale; mais deux leçons qu'ils reçurent
encore avant le concert leur firent acquérir l'assurance qui leur
manquait, et les fragments du _Requiem_ furent aussi bien rendus que
tout le reste. La symphonie funèbre produisit le même effet qu'à Paris.
Le lendemain matin les musiciens militaires qui l'avaient exécutée
vinrent pleins de joie me donner une aubade qui m'arracha de mon lit,
dont j'avais pourtant grand besoin, et m'obligea, souffrant comme
j'étais d'une névralgie à la tête et de mon éternel mal de gorge,
d'aller vider avec eux une petite cuve de punch.
C'est à ce concert de Dresde que j'ai vu pour la première fois se
manifester la prédilection du public allemand pour mon _Requiem_;
cependant nous n'avions pas osé (le choeur n'étant pas assez nombreux)
aborder les grands morceaux, tels que le _Dies iræ_, le _Lacrymosa_,
etc. J'en ressentis, je l'avoue, un contentement extrême. La Symphonie
fantastique plut beaucoup moins à une partie de mes juges. La classe
élégante de l'auditoire, le Roi de Saxe et la cour en tête, fut très
médiocrement charmée, m'a-t-on dit, de la violence de ces _passions_, de
la tristesse de ces _rêves_, et de toutes les monstrueuses
hallucinations du final. Le _Bal_ et la _Scène aux Champs_ seulement
trouvèrent, je crois, grâce devant elle. Quant au public proprement dit,
il se laissa entraîner au courant musical, et applaudit plus chaudement
la _Marche au Supplice_ et le _Sabbat_ que les trois autres morceaux.
Cependant il était aisé de voir, en somme, que cette composition, si
bien accueillie à Stuttgardt, si parfaitement comprise à Weymar, tant
discutée à Leipzig, était peu dans les moeurs musicales et poétiques
des habitants de Dresde, qu'elle les désorientait par sa dissemblance
avec les symphonies à eux connues, et qu'ils en étaient plus surpris que
charmés, moins émus qu'étourdis.
La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi
et de l'illustre auteur du _Freyschütz_, est maintenant dirigée par MM.
Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons guère à Paris de
Reissiger que la douce et mélancolique valse publiée sous le titre de:
_Dernière pensée de Weber_; on a exécuté, pendant mon séjour à Dresde,
une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus
grands éloges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la
cérémonie où cette oeuvre figurait, de cruelles souffrances me
retenaient au lit, et je fus ainsi malheureusement privé du plaisir de
l'entendre. Quant au jeune maître de chapelle Richard Wagner, qui a
longtemps séjourné à Paris sans pouvoir parvenir à se faire connaître
autrement que par quelques bons articles publiés dans la _Gazette
Musicale_, il eut à exercer pour la première fois son autorité en
m'assistant dans mes répétitions; ce qu'il fit avec zèle et de très bon
coeur. La cérémonie de sa présentation à la chapelle et de sa
prestation du serment avait eu lien le surlendemain de mon arrivée, et
je le retrouvais dans tout l'enivrement d'une joie bien naturelle.
Après avoir supporté en France mille privations et toutes les douleurs
attachées à l'obscurité pour un artiste, Wagner étant revenu en Saxe sa
patrie, eut l'audace d'entreprendre et le bonheur d'achever la
composition des paroles et de la musique d'un opéra en cinq actes
(_Rienzi_). Cet ouvrage obtint à Dresde un succès éclatant. Bientôt
après suivit le _Vaisseau Hollandais_, opéra en deux actes, dont le
sujet est le même que celui du _Vaisseau Fantôme_, joué il y a un an à
l'Opéra de Paris, et dont il fit également la musique et les paroles.
Quelle que soit l'opinion qu'on ait du mérite de ces ouvrages, il faut
convenir que les hommes capables d'accomplir deux fois avec succès ce
double travail littéraire et musical ne sont pas communs, et que M.
Wagner donnait ainsi une preuve de capacité plus que suffisante pour
attirer sur lui l'attention et l'intérêt. C'est ce que le Roi de Saxe a
parfaitement compris; et le jour où, donnant à son premier maître de
chapelle Richard Wagner pour collègue, il a ainsi assuré d'une façon
honorable l'existence de celui-ci, les amis de l'art ont dû dire à S. M.
ce que Jean Bart répondit à Louis XIV, annonçant à l'intrépide loup de
mer qu'il l'avait nommé chef-d'escadre: «Sire, vous avez bien fait!»
L'opéra de _Rienzi_, excédant de beaucoup la durée assignée
ordinairement aux opéras en Allemagne, n'est plus maintenant représenté
en entier, on joue un soir les deux premiers actes et un autre soir les
trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu
représenter; je n'ai pu la connaître assez à fond en l'entendant une
fois pour pouvoir émettre à son sujet une opinion arrêtée: je me
souviens seulement d'une belle prière chantée au dernier acte par Rienzi
(Titchachek), et d'une marche triomphale bien modelée, sans imitation
servile, sur la magnifique marche d'_Olympie_. La partition du _Vaisseau
Hollandais_ m'a semblé remarquable par son coloris sombre et certains
effets orageux parfaitement motivés par le sujet; mais j'ai dû y
reconnaître aussi un abus du _tremolo_ d'autant plus fâcheux qu'il
m'avait déjà frappé dans _Rienzi_, et qu'il indique chez l'auteur une
certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en
garde. Le _tremolo_ soutenu est de tous les effets d'orchestre celui
dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention
de la part du compositeur, quand il n'est accompagné en dessus ou en
dessous par aucune idée saillante.
Quoi qu'il en soit, il faut, je le répète, honorer la pensée royale qui,
en lui accordant une protection complète et active, a pour ainsi dire
sauvé un jeune artiste doué de précieuses facultés. Richard Wagner,
outre son double talent littéraire et musical, possède encore celui de
chef d'orchestre; je l'ai vu diriger ses opéras avec une énergie et une
précision peu communes. L'administration du théâtre de Dresde n'a rien
négligé d'ailleurs pour donner tout l'éclat possible à la représentation
de ses deux ouvrages; les décors, les costumes et la mise en scène de
_Rienzi_ approchent de ce qu'on a fait de mieux en ce genre à Paris.
Madame Devrient, dont j'aurai l'occasion de parler plus longuement à
propos de ses représentations à Berlin, joue dans _Rienzi_ le rôle d'un
jeune garçon; ce vêtement ne va plus guère aux contours tant soit peu
maternels de sa personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement
placée dans le _Vaisseau Hollandais_, malgré quelques poses affectées et
les interjections _parlées_ qu'elle se croit obligée d'introduire
partout. Mais un véritable talent bien pur et bien complet, dont
l'action sur moi a été très-vive, c'est celui de Wechter, qui
remplissait le rôle du Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des
plus belles que j'aie entendues, et il s'en sert en chanteur consommé;
elle a un de ces timbres onctueux et vibrants en même temps, dont la
puissance expressive est si grande, pour peu que l'artiste mette de
coeur et de sensibilité dans son chant; et ces deux qualités, Wechter
les possède à un degré très élevé. Titchachek est gracieux, passionné,
brillant, héroïque et entraînant dans le rôle de Rienzi, où sa belle
voix et ses grands yeux pleins de feu le servent à merveille.
Mademoiselle Wiest représente la soeur de Rienzi, elle n'a presque
rien à dire. L'auteur, en écrivant ce rôle, l'a parfaitement approprié
aux moyens de la cantatrice.
Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec détails de
Lipinski; mais ce n'est pas à vous, le violoniste tant admiré, tant
applaudi d'un bout à l'autre de l'Europe, à vous l'artiste si attentif
et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent
de ce grand virtuose qui vous précéda dans la carrière. Vous savez aussi
bien et mieux que moi comme il chante, comme il est, dans le haut style,
touchant et pathétique, et vous avez depuis longtemps logé dans votre
imperturbable mémoire les magnifiques originalités de ses concertos.
D'ailleurs Lipinski a été, pendant mon séjour à Dresde, si excellent, si
chaleureux, si dévoué pour moi, que mes éloges, aux yeux de beaucoup de
gens, paraîtraient dépourvus d'impartialité; on les attribuerait (bien à
tort, je puis le dire) à la reconnaissance plutôt qu'à un véritable élan
d'admiration. Il s'est fait énormément applaudir à mon second concert,
dans la romance de violon, exécutée quelques jours auparavant par David
à Leipzig, et dans l'alto solo de ma deuxième symphonie (_Harold_).
Le succès de cette seconde soirée a été supérieur à celui de la
première; les scènes mélancoliques et religieuses d'_Harold_ ont paru
réunir de prime abord toutes les sympathies, et le même bonheur est
arrivé aux fragments de _Roméo et Juliette_ (_l'adagio_ et _la Fête chez
Capulet_). Mais ce qui a plus vivement touché le public et les artistes
de Dresde, c'est la cantate du _Cinq mai_, admirablement chantée par
Wechter et le choeur, sur une traduction allemande que l'infatigable
M. Winkler avait encore eu la bonté d'écrire pour cette occasion. La
mémoire de l'empereur Napoléon est chère aujourd'hui au peuple allemand,
presque autant qu'à la France, et c'est sans doute la cause de
l'impression profonde constamment produite par ce chant dans toutes les
villes où je l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout, a maintes fois
donné lieu à de singulières manifestations:
Loin de ce roc nous fuyons en silence,
L'astre du jour abandonne les cieux,...
J'ai fait la connaissance à Dresde du prodigieux harpiste anglais
Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularité qu'il mérite. Il
arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout
ce qu'il est parvenu à produire d'effets gracieux ou énergiques, de
traits originaux, de sonorités inouïes, avec son instrument, si borné
sous certains rapports. Sa fantaisie sur _Moïse_, dont la forme a été
imitée et appliquée au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses
variations en sons harmoniques sur le choeur de _Naïdes_ d'Obéron et
vingt autres morceaux de la même nature, m'ont causé un ravissement que
je renonce à décrire. L'avantage inhérent aux nouvelles harpes de
pouvoir, au moyen du double mouvement des pédales, accorder deux cordes
à l'unisson, lui a donné l'idée de combinaisons qui, à les voir écrites,
paraissent absolument inexécutables. Toute leur difficulté cependant ne
consiste que dans l'emploi ingénieux des pédales produisant ces doubles
notes appelées _synonymes_. Ainsi il fait avec une rapidité foudroyante
des traits à quatre parties procédant par sauts de tierces mineures,
parce que, au moyen des synonymes, les cordes de sa harpe, au lieu de
représenter comme à l'ordinaire la gamme diatonique d'_ut bémol_,
donnent pour série, dans leur ordre de succession descendante;
_ut bécarre ut bécarre_, _la bécarre_, _sol bémol sol bémol_,
\________ _________/ \________ ________/
\/ \/
_mi bémol mi bémol_.
\------- -------/
\/
Parish-Alvars a formé quelques bons élèves pendant son séjour à Vienne.
Il vient de se faire entendre à Dresde, à Leipzig, à Berlin, et dans
beaucoup d'autres villes où son talent extraordinaire a constamment
excité l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir à Paris?...