a tout lieu de croire qu'on s'est trompé; on aura pris pour de
l'indifférence quelque saillie ironique du spirituel auteur d'_il
Barbiere_. Voici, dans ce genre, une anecdote qui nous paraît assez bien
caractériser l'esprit volontiers mystificateur du grand maestro.
Un de nos amis se trouvait un jour, il y a une dizaine d'années, dans le
bureau du secrétaire de la légation française à Rome, attendant un
renseignement; il vit entrer un assez gros homme qu'à sa tournure, à sa
mise et à son parapluie sous le bras, on aurait aisément pris pour un
bon bourgeois romain, mais en qui il reconnut aussitôt l'auteur de
_Guillaume Tell_. Retiré dans un angle de la salle, notre ami se prit à
examiner le grand compositeur et à rechercher sur ce visage charnu, sur
cette physionomie sensuelle, les lignes et les caractères du génie
musical. Pendant ce temps-là, Rossini s'était approché du secrétaire,
pour faire viser le passe-port d'une dame française qui se rendait à
Naples. Le visa et le cachet apposés sur la feuille, on la rendit au
gros homme, qui remercia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la
porte. Tout à coup, et comme ayant l'air de se raviser, il se retourna
du côté du secrétaire, qui, jusque-là, n'avait paru faire aucune
attention à lui:
--A propos, monsieur, lui dit-il en français, auriez-vous quelques
commissions pour Naples; j'y accompagne madame N..., je m'en chargerais
avec plaisir.
Le secrétaire regarda avec étonnement cet étrange monsieur qui, sans
être connu de lui, venait ainsi à brûle-pourpoint lui faire de pareilles
offres de services.
--Mais non, monsieur, lui répondit-il, d'un ton qui voulait dire en même
temps: Voilà un plaisant original!
--Oh! vous pourriez m'en charger sans crainte, reprit le gros homme, en
mettant la main sur le bouton de la porte, vous avez peut-être entendu
parler de moi en France; je suis monsieur Rossini... un ancien
compositeur de musique.
Le secrétaire se leva pour le saluer et s'excuser; mais Rossini avait
déjà fermé la porte sur lui, et il se sauvait en riant.
Espérons que tout ancien compositeur de musique qu'il se dit, Rossini
n'aura pas consacré exclusivement ses loisirs à la pêche et aux bons
mots, et qu'un jour viendra où il y aura encore une page glorieuse à
ajouter à cette biographie.
LISTE CHRONOLOGIQUE
DES COMPOSITIONS DE ROSSINI
(Cette liste complète celle qu'a donnée Stendhal, page 237.)
1. _Il pianto d'Armonia_, cantate, 1808.
2. Symphonie à grand orchestre, 1809.
3. Quatuor pour deux violons, alto et basse, 1809.
4. _La Cambiale di matrimonio_, opéra, 1810.
5. _L'Equivoco stravagante_, opéra, 1811.
6. _Didone abbandonata_, cantate, 1811.
7. _Demetrio e Polibio_, opéra, 1811.
8. _L'Inganno felice_, opéra, 1812.
9. _Ciro in Babilonia_, opéra, 1812.
10. _La Scala di seta_, opéra, 1812.
11. _La Pietra del paragone_, opéra, 1812.
12. _L'Occasione fa il ladro_, opéra, 1812.
13. _Il Figlio per azzardo_, opéra, 1813.
14. _Tancredi_, opéra, 1813.
15. _L'Italiana in Algeri_, opéra, 1813.
16. _L'Aureliano in Palmira_, opéra, 1814.
17. _Egle e Irene_, cantate inédite, 1814.
18. _Il Turco in Italia_, opéra, 1814.
19. _Elisabetta_, opéra, 1815.
20. _Torvaldo e Dorlisca_, opéra, 1816.
21. _Il Barbiere di Siviglia_, opéra, 1816.
22. _La Gazetta_, opéra, 1816.
23. _Otello_, opéra, 1816.
24. _Teti e Peleo_, Cantate, 1816.
25. _Cenerentola_, opéra, 1817.
26. _La Gazza ladra_, opéra, 1817.
27. _Armide_, opéra, 1817.
28. _Adelaïde di Borgogna_, opéra, 1818.
29. _Mosè_, opéra, 1818.
30. _Ricciardo e Zoraïde_, opéra, 1818.
31. _Ermione_, opéra, 1819.
32. _Edoardo e Cristina_, opéra, 1819.
33. _La Donna del lago_, opéra, 1819.
34. Cantate pour la fête du roi de Naples, 1819.
35. _Bianca e Faliero_, opéra, 1820.
36. _Maometto II_, opéra, 1820.
37. Cantate pour l'empereur d'Autriche, 1820.
38. _Metilde di Shabran_, opéra, 1821.
39. _La Riconoscenza_, cantate, 1821.
40. _Zelmira_, opéra, 1822.
41. _Il Vero omaggio_, cantate, 1822.
42. _Semiramide_, opéra, 1823.
43. _Sigismundo_, opéra, 1823.
44. _Il Viaggio a Reims_, opéra, 1825.
45. _Le Siège de Corinthe_, opéra, 1826.
46. _Moïse_, opéra, 1827.
47. _Le comte Ory_, opéra, 1828.
48. _Guillaume Tell_, opéra, 1829.
49. Une messe, 1832.
50. _Les Soirées musicales_, douze morceaux de chant, 1840.
51. Quatre ariettes italiennes, 1841.
52. _Stabat mater_, 1842.
53. _La Foi, l'Espérance et la Charité_, trois choeurs, 1843.
54. _Robert Bruce_, opéra, 1846.
55. Stances à Pie IX, 1847.
APPENDICE
NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MOZART[173]
Les Italiens se moquent beaucoup des Allemands; ils les trouvent
stupides, et en font cent contes plaisants. J'offensais le patriotisme
d'antichambre et me faisais des ennemis, lorsque je leur disais:
qu'avez-vous produit dans le XVIIIe siècle d'égal à Mozart, à
Frédéric le Grand et à Catherine?
Wolfgang Mozart, celui des hommes chez qui la présence du génie a été le
moins voilée par les intérêts prosaïques de la vie, naquit à Salzbourg,
jolie petite ville située au milieu des montagnes pittoresques et
couvertes de forêts, qui forment au nord le revers des Alpes d'Italie.
Il fut un enfant célèbre; dès l'âge de six ans, son père le promenait en
Europe pour tirer parti de son habilité étonnante sur le piano.
Mozart vécut à Munich, où il se maria, et à Vienne, où il fut toujours
fort mal payé par Joseph II qui affectait de préférer la musique
italienne.
Il nous reste de Mozart neuf opéras avec des paroles italiennes:
_La Finta semplice._
_Mitridate_, Milan, 1770.
_Lucio Silla_, Milan, 1773.
Ce sont deux ouvrages probablement médiocres et savants pour l'année
1773. Mozart, à l'âge de dix-sept ans, aurait-il osé s'écarter du style
à la mode? C'eût été l'infaillible moyen de se faire siffler par les
amateurs à goût _appris_, qui partout forment l'immense majorité et la
majorité bruyante. C'est surtout à cause de ces gens-là qu'il serait
utile que, dans les discussions sur les arts, les journaux eussent le
sens commun.
_La Giardiniera._
_Idomeneo._
Mozart écrivit cet opéra à Munich en 1781; il était alors éperdument
amoureux. Je ne connais pas assez _Idoménée_ pour dire si l'on y trouve
une nuance particulière de tendresse et de mélancolie.
_Le Nozze di Figaro_, 1787.
_Don Giovanni_, Prague, 1787.
Je trouvai à Dresde, en 1813, le vieux bouffe Bassi, pour lequel avaient
été écrits, vingt-six ans auparavant, les rôles de Don Juan et du Comte
dans les _Nozze di Figaro_. On se moquerait de moi si je parlais de la
curiosité respectueuse avec laquelle je cherchais à faire parler ce bon
vieillard. M. Mozart, me répondait-il, (quel plaisir d'entendre dire M.
Mozart!) M. Mozart était un homme extrêmement original, fort distrait,
et qui ne manquait pas de fierté; il avait beaucoup de succès auprès des
dames, quoiqu'il fût de petite taille; mais il possédait une figure fort
singulière et des yeux qui jetaient un sort sur les femmes. A ce propos
M. Bassi me raconta trois ou quatre petites anecdotes que je ne placerai
pas ici.
_Cosi fan tutte, opera buffa._
L'_air la mia Doralice_ du ténor est rempli de grâce; cela est bien
autrement touchant que les plus jolies choses de Paisiello; le _finale_
surtout est délicieux à cause d'une certaine langueur voluptueuse qui
forme le vrai caractère du style de Mozart, quand il n'est pas fort et
terrible. C'est à cause de ces deux qualités réunies, le terrible et la
volupté tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes;
Michel-Ange n'est que terrible, le Corrège n'est que tendre[174].
_La Clemenza di Tito_, 1792.
Je ne sais si c'est à cause du goût affiché par Joseph II, mais Mozart,
à la fin de sa carrière, s'italianisait d'une manière sensible. Il y a
une distance immense de _Don Juan_ à la _Clemenza_.
Mozart a laissé trois opéras allemands:
_L'Enlèvement au Sérail_, 1782. _Le Directeur de Troupe_, et le
chef-d'oeuvre intitulé:
_La Flûte enchantée_, 1792.
Le poëme a ce degré de charmante extravagance et de singularité piquante
qui prépare un triomphe facile aux littérateurs français, mais que nous
avons dit si souvent être favorable aux effets de la musique. Cet art se
charge d'ennoblir et de singulariser même les extravagances d'un génie
vulgaire.
Mozart a laissé un nombre presque infini de chansons, de scène
détachées, de symphonies, et plusieurs messes, dont la plus célèbre est
celle de _Requiem_, qu'il fit dans la persuasion qu'il travaillait pour
ses propres funérailles, pressentiment qui fut accompli; il crut que
l'ange de la mort, caché sous la figure d'un vieillard, lui était venu
commander cet ouvrage.
Mozart a su tirer un parti singulier des instruments à vent qui vont si
bien à la mélancolie du Nord. Un petit morceau d'une symphonie de
Mozart, orné par deux pages de phrases accessoires et explicatives, fera
toujours une ouverture admirable pour tout opéra moderne. Né le 27
janvier 1756 Mozart cessa de vivre à Vienne le 5 décembre 1792 à
trente-six ans. Si Mozart eût vécu en France, il n'y eût jamais eu de
réputation, il était trop simple.
Les poétiques ne sont d'aucune utilité directe aux artistes qui doivent
bien se garder de les lire; il faut d'abord qu'elles agissent sur le
public. Par exemple, s'il y avait en France une bonne théorie de la
sculpture, le public ne supporterait pas une statue de Louis XIV en
perruque et les jambes nues.
TABLE DU SECOND VOLUME
CHAP. XX. _La Cenerentola_ 1
La musique est incapable de parler vite 3
La mélodie ne peut pas peindre à demi 4
Charmant duetto entre le prince et son
valet de chambre 12
Moeurs de Rome comparées à celles de
Paris 14
Le bouffe de Paccini 16
Le rire banni de France 21
Le beau idéal en musique varie comme
les climats 23
Trois opéras de Rossini terminés par un
grand air de la _prima donna_ 25
CHAP. XXI. _Velluti_ 28
Comparaison de Martin et de Velluti 33
CHAP. XXII. _La Gazza ladra_ 34
Son immense succès 37
De l'ouverture de _la Gazza ladra_ 38
Analyse musicale de cette pièce 40
CHAP. XXIII. Suite de _la Gazza ladra_, second
acte 61
De l'orchestre de Louvois 75
La plupart des mouvements de Rossini
changés par le chef d'orchestre de
Louvois 75
CHAP. XXIV. De l'admiration en France,
ou du grand Opéra 77
Changements moraux et politiques en
France, de 1765 à 1823 78
Napoléon maître absolu de la vérité 82
Bon mot de Tortoni 84
CHAP. XXV. Les deux amateurs 89
CHAP. XXVI. _Mosè_ 97
Analyse musicale de cet opéra 101
Effet prodigieux de la prière _Dal tuo
stellato soglio_ 107
Comparaison de Rossini avec Goëthe 111
CHAP. XXVII. De la révolution opérée dans
le chant par Rossini 113
Comparaison entre Napoléon et Sylla 114
Canova et le Sauvage, anecdote 118
CHAP. XXVIII. Considérations générales 122
Histoire de Rossini par rapport au chant 122
CHAP. XXIX. Révolution dans le système
de Rossini 127
Rossini bon chanteur 128
Seconde manière de Rossini 134
CHAP. XXX. Talent suranné en 1840 135
CHAP. XXXI. Rossini se répète-t-il plus
qu'un autre? Détails de chant 138
Défaut du public de Louvois; obstacles à
son bon goût 139
CHAP. XXXII. Détails de la révolution opérée
par Rossini 144
Paganini, le premier violon de l'Italie 149
CHAP. XXXIII. Excuses. Originalité des voix
effacées par Rossini 151
CHAP. XXXIV. Qualités de la voix 166
CHAP. XXXV. Madame Pasta 171
Anecdote qui peint l'âme de cette admirable
cantatrice 191
Lettres de Napoléon peignant l'amour le
plus passionné 193
CHAP. XXXVI. _La Donna del Lago_ 194
Gasconisme de Rossini 197
CHAP. XXXVII. De huit opéras de Rossini 200
_Adelaïde Borgogna_ 200
_Armida_ 200
_Ricciardo e Zoraide_ 201
_L'Ermione_ 202
_Maometto Secondo_ 202
_Metilde di Sabran_ 202
_Zelmira_ 203
_Semiramide_ 203
CHAP. XXXVIII. _Bianca e Faliero_ 206
CHAP. XXXIX. _Odoardo e Cristina_ 209
Projet d'une liste de tous les morceaux
réellement différents, des opéras de
Rossini, des morceaux bâtis sur la
même idée, avec l'indication du duetto
ou de l'air où elle est présentée avec
le plus de bonheur 213
CHAP. XL. Du style de Rossini 215
CHAP. XLI. Opinion de Rossini sur quelques
grands maîtres ses contemporains.--Caractère
de Rossini 221
CHAP. XLII. Anecdotes 228
Paresse de Rossini 228
Dernier mot 235
LISTE CHRONOLOGIQUE des OEuvres de
Gioacchino Rossini, né à Pesaro le 29
février 1792 237
CHAP. XLIII. Utopie du Théâtre-Italien de
Paris 248
Recettes de ce théâtre 249
Dépenses approximatives de ce théâtre 250
Budget de l'opéra Italien de Londres 250
Projet de donner l'Opéra-Buffa à l'entreprise,
avec une commission de surveillance 252
Notes fournies par un ancien administrateur
des théâtres 253
Comparaison entre les peintres de décorations
italiennes et les peintres français,
différence énorme entre les prix 253
Commission administrative des théâtres
de Turin, Florence, Londres, Milan 254
Projet d'une classe de chant italien au
Conservatoire, Pellegrini ou Zuchelli
professeur, et de mettre quatre pairs
de France riches à la tête de cette école 256
Il serait bon de donner deux représentations
par mois au grand Opéra 257
On devrait engager Rossini pour deux ans
à Paris 259
Sujets que l'on devrait engager 260
CHAP. XLIV. Du matériel des théâtres en
Italie 261
Désignation d'une place superbe pour
construire à Paris une salle de spectacle
à l'instar de celle de Moscou 262
Des théâtres dits de _cartello_ et leur
classement 264
Viganò, ses ballets admirables 271
On devrait appliquer au Théâtre-Français
l'usage de donner, comme en Italie, des
pièces nouvelles à des époques
déterminées 274
Des décorations 276
CHAP. XLV. De _San-Carlo_ et de l'état moral
de Naples, patrie de la musique 279
CHAP. XLVI. Des gens du Nord, par rapport
à la musique 293
Des Allemands 294
Des Anglais 296
Des Écossais 297
NOTE des Éditeurs pour servir de complément
à la _Vie de Rossini_ 313
LISTE chronologique et complète de toutes
les compositions de Rossini 329
APPENDICE. NOTICE sur la vie et les ouvrages
de Mozart 332
FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 4 JANVIER 1920
SUR LES PRESSES
DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE
F. GRISARD, _Administrateur_
11, RUE DES MARCHERIES, 11
ALENÇON (ORNE)
NOTES:
[1] Ce qu'une lettre à écrire à une femme d'esprit que l'on aime un peu
est à l'égard de la simple conversation, la sculpture l'est à l'égard de
la peinture. Dans les deux genres, la grande difficulté est de ne pas
marquer trop ce qui ne mérite que d'être indiqué.
[2] On se souvient de la cavatine d'_Otello_: le chant triomphe, et
l'accompagnement dit à Othello: Tu mourras.
[3] _Le Faux Pourceaugnac, le Comédien d'Etampes_, les _Mémoires d'un
colonel de hussards,_ etc., le _Deceiver deceived_ de Drury-Lane, etc.
L'_high life_ dans toute l'Europe ne vit que de vanité. C'est pour cela
peut-être que cette classe, la seule qui cultive la musique hors de
l'Italie, a le coeur si anti-musical, et qu'en revanche elle a tant de
goût pour les livres français.
Les _Contes moraux_ de Marmontel sont le sublime de l'esprit et de la
délicatesse pour un grand seigneur de Pétersbourg. (_De la Russie_, par
Passovant et Clarke.)
[4] Édition de 1854: «Le prince déguisé avec Cenerentola.» N. D. L. E.
[5] Lorsque je cite hardiment un mauvais vers d'un libretto italien au
public le plus difficile de l'Europe, on sent bien que mon unique
prétention ne peut être que de rappeler la _cantilena_ et
l'accompagnement que Rossini a faits sur ce vers. Comment obtenir un tel
résultat d'un lecteur qui depuis six mois n'est pas allé aux Bouffes? Je
récuse donc tout lecteur qui, dans les six mois qui ont précédé la
lecture de cette note, n'est pas allé à Louvois au moins dix fois, et
n'a pas lu depuis deux ans un livre de discussion sérieuse sur les
principes des Beaux-Arts, par exemple l'ouvrage de M. l'abbé Dubos sur
_la poésie et la Peinture_, ou les _Principes du Goût_ de Paine Knight,
ou le _Traité du Beau_ d'Alison, ou quelque traité allemand sur ce que
nos voisins appellent l'esthétique.
[6] Empoisonnement de l'honnête Ganganelli, qui, placé à une fenêtre de
son palais de Montecavallo éclairée par le soleil, s'amusait à éblouir
les passants avec la réverbération d'un miroir. Singulier effet du
poison jésuitique!
[7] Ces moeurs sont peintes admirablement et avec une naïveté singulière
dans les seize comédies de Gherardo de'Rossi. A l'exception des grandes
inconvenances sociales, telles que l'incendie par vengeance,
l'empoisonnement et autres événements trop forts pour la comédie, et
dont la peinture, comme chose possible dans les États de Sa Sainteté,
aurait pu compromettre la tranquillité de M. de'Rossi, qui est banquier
à Rome, tout y est. Ces comédies et les _Confessions de Carlo Gozzi_
sont les pièces justificatives de tout ce qu'on avance ici sur ce pays
singulier, qui, au milieu de la _sécheresse_ moderne, produit encore des
Canova, des Viganò, des Rossini, tandis que nous n'avons, à quelques
expressions près, que des charlatans plus ou moins adroits à courir la
pension.
[8] «Tenez le prince en gaieté, moi je vais à la cave.»--On dit en
Italie, d'une voix qui ne se fait pas entendre: _Canta in cantina_.
[9] «Je crois déjà voir tel de mes voisins qui me prend à part dans un
coin, et me dit: Monsieur le baron, daigneriez-vous présenter ce placet
à votre royale fille? _Voilà pour prendre le chocolat_; et à l'instant
une quadruple me tombe dans la main. Je réponds: Ce n'est pas le crédit
qui me manque, mais votre quadruple est-elle de poids?»
Telles sont les moeurs de la malheureuse Rome, telles sont les
plaisanteries qui n'y sont pas sifflées! telle est la manière de traiter
les affaires dans les États du pape! A Paris, nous avons plus de
délicatesse. Deux jeunes gens qui taisaient de grandes et bonnes
affaires avec le ministre de la ***, pensèrent qu'ils pourraient doubler
la quantité des bordereaux fictifs qu'ils présentaient tous les mois à
la signature, s'ils parvenaient à faire un cadeau agréable au citoyen
ministre. Après avoir couru quelque temps les environs de Paris, ils
trouvèrent enfin un château fort agréable, au milieu d'une jolie terre,
non loin de Mon..... Nos jeunes gens achètent la terre, et font arranger
le château dans le goût le plus moderne et avec toute l'élégance
possible. Quand toutes les réparations furent achevées, les parquets
cirés, les pendules montées, l'un des fournisseurs dit à son ami:
Jouissons huit jours de notre château avant de le donner au ministre, le
résultat de cette idée lumineuse fut la présence de vingt jolies femmes
et de leurs amis, de grands dîners tous les jours, des bals tous les
soirs. Enfin le terme fatal arrive; l'un des amis prend tristement les
clefs du château et va les présenter au citoyen ministre. «Le château
sera humide.» Telles sont les seules paroles du ministre en recevant le
cadeau.--«Impossible citoyen ministre, nous avons pris la précaution de
l'habiter huit jours avant de vous l'offrir.» Et avec quelles gens
l'avez-vous habité?--«Ma foi, avec des hôtes fort aimables, avec nos
amis ordinaires.»--«C'est-à-dire, reprend le ministre en fronçant le
sourcil, que vous avez osé introduire des femmes suspectes dans mon
château; je vous trouve, je l'avoue, d'une rare impertinence. Allez,
citoyen, et à l'avenir sachez garder plus de respect pour un ministre.»
A ces mots, le fournisseur s'éclipse et le citoyen ministre demande ses
chevaux pour aller à sa terre.
[10] 1 «Fût-elle cachée dans le sein de Jupiter.» On voit que la
mythologie est la providence des mauvais poëtes, en Italie comme en
France.
[11] Nous avons réduit nos meilleurs acteurs comiques Samson et Monrose,
à n'être que des gens qui nous répètent un bon conte _que nous savons_.
Notre sourcilleuse pruderie ne veut rien d'imprévu. Le seul Potier a
peut-être le privilège de nous faire rire _sans conséquence_. C'est que
nous pouvons mépriser son genre à notre aise.
[12] Je m'attends bien que, si les littérateurs français lisent cette
page, ils vont s'écrier en colère: Mais nous rions beaucoup! Il n'y a
même que le Français en Europe qui sache rire!
[13] le prince de Darmstadt rappelle les beaux jours de l'empereur
Charles VI, qui passait pour le premier contre-pointiste de ses États.
Ce prince, ami des arts, ne manque pas une répétition de son Opéra, et
bat la mesure dans sa loge; il a donné son ordre à tous les musiciens de
son orchestre, qui est excellent.
[14] L'un des cent opéras de Joseph Mosca.
[15] En septembre 1823, Velluti chante à Livourne l'opéra de Morlacchi,
intitulé _Tebaldo e Isolina_, où se trouve la célèbre romance.
[16] Cette _stagione_ commence le 10 avril; la _stagione_ du carnaval,
le 26 décembre, seconde fête de Noël; et celle de l'automne, le 15 août.
[17] Voir les dissertations imprimées à Berlin sur cette ouverture en
1819.
[18] Ce commencement du premier acte a le caractère des Poésies de
Crabbe, quelquefois l'énergie des Ballades de Burns.
[19] C'est le même principe que pour les tableaux du Corrège et les
marbres antiques. Il y a une description du _beau_ qui convient à tous
les arts, depuis un duetto bouffe jusqu'à l'architecture de l'intérieur
d'une prison. Des pilastres grecs dans une prison consolent.
[20] Si l'on supprime une mesure de la première phrase que chante
Ninette, on sent qu'il manque quelque chose; ce qui n'a guère lieu chez
Rossini que dans les mouvements de valse, du moins dans les opéras de sa
_seconde manière_.
[21] Opéra célèbre en France il y a vingt ans; c'est le sujet si beau
d'une fille-mère, abandonnée par son amant. Comparez l'air de Rossini
avec _la Famille suisse de Weigell_, chef-d'oeuvre de simplicité
allemande qui parut trop simple au public de Milan en 1819.
[22] Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre genre de
_Fondi_, au royaume de Naples; la faute, l'unique faute est aux
gouvernements dont l'imprévoyance _crée_ de tels êtres. Les juifs
français, depuis Napoléon, sont comme les autres citoyens, seulement un
peu plus avares.
[23] Malheureux! s'écrie le capitaine, et il se jette sur moi l'épée à
la main.
[24] _Magis sine vitiis quam cum virtutibus_. Un talent calculé pour les
Parisiens de 1810, c'était celui de madame Barilli. Le public de Louvois
a fait depuis des progrès immenses, ce qui ne veut point dire que
l'excellente Barilli n'eût encore aujourd'hui un fort beau succès.
Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'éducation de leur
oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui
fréquentent les théâtres de San-Carlo ou de la Scala.
[25] Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Véronèse ou de Buffon.
Ce style est le _sublime_ des coeurs froids. Il fait beaucoup d'effet en
province.
L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du
_Barbier_. On adresse le même reproche à quelques parties du _finale_ du
premier acte. Il y a des ressemblances entre l'air _Mi manca la voce_ de
_Mosè_ et le quintetto
Un Padre, una figlia.
On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninetto rappelle un
choeur de la Vestale: _Détachez ces bandeaux_.
[26] Il ne fallait pas faire un soldat français si tremblant _en
paroles_. L'auteur du Libretto n'a pas songé à la vanité du pays où il
place la scène de son ouvrage; il a peint un malheureux avec vérité.
Voilà la grossièreté que les connaisseurs français reprochent aux
personnages du Guerchin.
[27] «Nous voici seuls: amour seconde ma flamme et mes voeux. Belle
Ninette, si vous n'êtes pas barbare, daignez m'accorder une place dans
votre coeur.»
[28] Voir les admirables Mémoires de mistress Hutchinson, et les procès
de Sidney et de tant d'autres. Voir certains détails de procès criminels
dans Voltaire. Voir....
[29] Il Podestà--Ora è mia, son contento, Ah! sei giunto, felice
momento, Lo spavento piegar la farà.
[30] Si l'on attaque les bases de mon raisonnement, je pourrai publier
quelques anecdotes dont je me borne maintenant à donner la morale; et
tout cela se passait sous le ministère modéré de M. le cardinal
Consalvi. Voir Laorens: _Tableau de Rome_; Simond, Gorani.