«J'aimerai donc ce qui me paraît le plus distant, le plus contraire

même; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le calme dans

mon âme; et j'aimerai, j'admirerai, je serai à genoux devant _Clarisse_,

que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus

fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exaltée par tous

les genres de beauté dont cet ouvrage est plein. La vérité, la

simplicité de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que

j'ai vécu avec tous les _Harlowes_. Ils animeront toutes les passions

dont mon âme est susceptible; et, en admirant _Clarisse_, je ne

dédaignerai point _Marianne_; j'y trouverai, sinon la vérité des

passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des différents états

de la société. J'aimerai à voir toutes les nuances de la vanité rendues

et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans _Clarisse_

la noble simplicité de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu'à aimer

sa manière et même son affectation, qui est souvent originale et

piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres,

j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n'est peut-être opposé que pour

les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point

sentir.

«La nature, il est vrai, les a bien dédommagés; ils sont toujours

contents de leur raison, de leur modération, et de la conséquence qu'il

y a dans tous leurs goûts; leur esprit est roide, ils le croient juste;

leur âme est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la

satisfaction de la suffisance, et moi j'ai l'égarement de la passion. Il

est vrai que ces gens si raisonnables se sentent à peine exister, et

moi, je souffre ou je jouis sans cesse; ils sont ennuyés, je suis

enivrée; mais pour rendre justice à eux et à moi je dois avouer que

s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens

froids peuvent être exagérés; mais les gens animés ne sont et ne peuvent

être que hors de mesure et outrés: tous les deux vont par-delà le but;

mais les uns s'y sont montés, tandis que les autres y ont été jetés,

entraînés. Les uns ont fait le chemin pas à pas, les autres ont sauté

les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve qu'il y a cette

différence entre les gens exagérés, et ceux qui sont outrés, qu'on évite

les premiers et qu'on quitte les derniers, mais c'est à condition d'y

revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est à être

aimé, et voilà l'avantage qu'on éprouve avec les gens passionnés: ils

révoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent: mais en les

critiquant, en les condamnant, même en les haïssant, ils attirent, et on

les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de _main morte_, et que

je me loue de manière à révolter le goût et la délicatesse de tous mes

juges. Mais c'est à vous que je parle, et vous êtes mon ami avant d'être

mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens

d'étaler, je dois vous faire observer que je me défends, et alors il est

permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre: il n'est donc pas

question d'être modeste, il s'agit d'être vrai.

«Je reviens encore à mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec

passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont

transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés. On est

attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité

et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son

goût; mais aussi, on est surpris, frappé de sa vigueur, de son

originalité et de son élévation dans certains endroits. O permettez-moi

donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la naïveté, la simplicité de La

Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingénieux, le spirituel Lamotte.

Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je

dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le sévère La

Rochefoucauld; que j'aime le décousu de Montaigne, et que j'aime aussi

l'ordre et la raison de Fénelon.

«Je vous entends vous récrier: Mais il ne fallait pas m'assommer de ce

détail de vos goûts: que ne disiez-vous tout d'un coup, j'aime tout ce

qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et

que sans doute je ne vous ai point persuadé; car vous ne vous lassez

point de me dire que je loue trop, que je suis exagérée, outrée, hors de

mesure; il fallait donc vous prouver que j'étais fondée à aimer, à

admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est

avec de l'âme. Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien,

mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez

jamais dire: _cela est bon, cela est mauvais_; mais je dis mille fois

car jour: J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai à aimer tant que je

respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en

parlant de ses neveux: _J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de

l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bête_. Oui, elle

avait raison, et je dirai comme elle: j'aime la moutarde parce qu'elle

est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec

cette voracité d'affections et de goûts, vous croiriez qu'il n'y a rien

ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me déplaire, me

repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les

détails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est

antipathique: d'abord les vers qui n'ont que le mérité d'être bien

faits, et qui sont vides de pensées et de sentiments, comme ceux de M.

De.....; les comédies qui sont vides d'intérêt et d'esprit, et qui sont

écrites d'un ton trivial, comme celles de M.....; ou celles qui ont une

espèce de jargon qui ne peut être intelligible que pour la coterie de

l'auteur, comme celles de M.....; les tragédies dont le sujet est

passionné, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou

quelquefois barbare, comme celles de M..... Enfin, je vous dirai, car il

faut finir, que le _maniéré_, et même le _fin_, et surtout le _fade_,

est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dégoût mortel, avec cette

différence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de

m'être antipathiques en me devenant nécessaires, et que le reste m'est

et me sera également odieux dans tous les temps. A l'égard de mon

attrait et de mon éloignement pour les personnes, il est absolument

analogue à mes goûts ou à mon aversion pour les choses. J'aime mieux une

bête qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel;

j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je préfère la

rusticité à l'affectation; j'aime mieux la dureté que la flatterie; je

préfère, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicité et la bonté,

mais surtout la bonté. Voilà la vertu qui devrait animer tout ce qui a

la puissance ou la richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux

faibles et aux malheureux; enfin, c'est la bonté qui supplée à tout; et

dût-on en abuser, et dussé-je en souffrir, je n'hésiterais pas, si on me

donnait le choix d'avoir ou la bonté de madame Geoffrin ou la beauté de

madame de Brionne: je dirais: Donnez-moi la bonté, et je serai aimée;

voilà le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien

dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore,

c'est d'aimer; mais la bonté est déjà une affection de l'âme, et avec

cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah!

l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degré

de bonté que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des

passions. L'âme serait sans cesse en activité, et n'est-ce pas là le

plus grand charme de la vie?

«Mais dites-moi si ce n'est pas à vous que je dois souhaiter cette

passion jusqu'à l'excès. Que de bonté ne vous faudra-t-il pas pour lire

cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voilà revenu à

jamais de m'accuser; mon exagération est encore moins insupportable que

ma justification: mais aussi j'y ai été poussée; tous mes chers amis

m'accablent; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce

qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la

raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la conséquence de

tout ceci? quel en est le résultat? Voulez-vous que je vous le dise à

l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous

aurais découvert le secret de mon âme. Adieu; condamnez-moi,

critiquez-moi, mais aimez-moi; je me louerai de votre bonté, et je ne

sentirai qu'elle[167].»

FIN

NOTE DES ÉDITEURS[168]

POUR SERVIR DE COMPLÉMENT A LA VIE DE ROSSINI

Si jamais il est nécessaire de recommander aux lecteurs d'un livre de se

reporter à l'époque où ce livre fut écrit, c'est assurément lorsqu'il

s'agit, comme dans l'ouvrage qui précède, de la biographie d'un homme de

génie, composée et publiée à un moment où cet homme, à peine âgé de

trente et un ans, n'était pas encore arrivé à l'apogée de sa gloire.

C'est pour cela surtout que nous avons cru devoir compléter la _Vie de

Rossini_, par un simple et rapide résumé des faits les plus importants

qui ont signalé la carrière de cet homme vraiment extraordinaire, depuis

1823 jusqu'à nos jours.

On a vu (chap. XXXIX) que Rossini devait aller à Londres en 1824, et

l'on se rappelle sans doute aussi les prédictions que Stendhal fait un

peu plus loin au héros de son livre, pour le cas où celui-ci viendrait

résider à Paris. Le voyage à Londres, en projet lors de la publication

de l'ouvrage, et le séjour à Paris, eurent lieu en effet, et voici,

suivant des renseignements devenus aujourd'hui historiques, ce qu'il

advint de cette émigration du maestro de Pésare.

C'est peu de temps après la représentation de _Semiramide_, donnée à

Venise pendant le carnaval de 1823, et blessé, dit-on, du peu de succès

de ce chef-d'oeuvre, que Rossini se rendit à Londres, en passant par

Paris, où il ne demeura que peu de jours, parce qu'un engagement

l'appelait immédiatement en Angleterre. Son succès fut grand pendant les

cinq mois qu'il passa à Londres, au moins, si l'on en juge par la somme

énorme que lui rapporta son séjour dans cette capitale, où l'on sait que

l'admiration se manifeste surtout par des couronnes de bank-notes. Le

produit de ses concerts et de ses leçons ne s'éleva pas à moins de deux

cent mille francs, somme à laquelle il faut ajouter celle de deux mille

livres sterling (cinquante mille francs) qui lui fut offerte par une

réunion de membres du parlement.

Au mois d'octobre de la même année, Rossini arriva à Paris, pour y

prendre, aux termes des conventions passées entre lui et le ministre de

la maison du roi, la direction de la musique du Théâtre-Italien. Ses

engagements lui imposaient l'obligation d'écrire non-seulement pour le

Théâtre-Italien, mais encore pour l'Opéra français, et le nombre

d'ouvrages stipulés devait faire espérer à nos deux théâtres lyriques

une imposante série de chefs-d'oeuvre. Mais déjà le maître, on l'a vu

dans le livre même de son enthousiaste biographe, avait commencé à

adopter le système des pastiches, c'est-à-dire des marqueteries

musicales composées de morceaux empruntés à ses anciens ouvrages, et

mêlés à quelques morceaux entièrement neufs; on n'a pas oublié cette

phrase de Stendhal: «A Londres, Rossini, loin du théâtre de sa gloire,

n'en aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour

nouvelle; son défaut naturel va se renforcer.» Confessons cependant qu'à

cet égard l'auteur de _Semiramide_ en usa chez nous avec la plus grande

franchise, soit par parti pris de loyauté, soit par conscience de la

difficulté de tromper complètement les érudits du dilettantisme

parisien.

Son premier ouvrage fut écrit en italien; c'est un opéra de

circonstance, représenté en 1825, à propos du sacre de Charles X; il

est intitulé: _il Viaggio a Reims_. Cet opéra eut surtout le singulier

mérite d'être exécuté de la façon la plus merveilleuse par mesdames

Pasta, Mombelli, Cinti (depuis madame Damoreau), et MM. Zuchelli,

Donzelli, Bordogni, Pellegrini et Levasseur. Une direction transitoire,

qui a eu, en 1848, la malencontreuse idée de le reprendre, a mis la

génération actuelle à même d'apprécier la faiblesse de ce léger essai,

essai qui a fourni pourtant au compositeur un des plus beaux morceaux du

_Comte Ory_.

Heureusement Rossini n'en resta pas là. L'année suivante, en 1826, il

arrangea pour l'Opéra français son _Maometto Secondo_; le nouvel ouvrage

fut intitulé: _le Siège de Corinthe_, et obtint un grand succès. La

partition italienne avait été complètement remaniée; plusieurs morceaux

disparurent et furent remplacés par des morceaux entièrement neufs; on

peut citer entre autres le grand air chanté par madame Damoreau, et

l'admirable scène de la bénédiction des drapeaux au troisième acte.

Ainsi que nous l'avons dit, tout le monde sut, dès l'abord, à quoi s'en

tenir sur la part à faire à la musique ancienne et à la musique nouvelle

dans cette oeuvre, en somme fort remarquable.

Il en fut, de même, en 1827, de l'arrangement du _Mosè_ italien qui

nous valut le _Moïse_ en quatre actes, accueilli avec un si grand

enthousiasme au grand Opéra. Ici toutefois, il faut le dire, la part de

la musique écrite spécialement pour l'oeuvre nouvelle fut beaucoup plus

considérable. Ainsi, le premier acte presque tout entier, les délicieux

airs de danse et le colossal finale du troisième acte, enfin l'admirable

air de soprano avec choeurs du quatrième acte sont tout à fait étrangers

à la partition italienne, et suffiraient à eux seuls pour constituer un

véritable et grand chef-d'oeuvre. Du reste, quel qu'ait été le succès

obtenu par _Moïse_ lors des premières représentations, on peut affirmer

que jamais cet immortel opéra ne fut aussi vivement apprécié, aussi

unanimement compris et applaudi qu'il l'est aujourd'hui. Il était

peut-être nécessaire, pour que la grande musique de Rossini, pour que

des oeuvres telles que _Semiramide_, _Otello_, _Moïse_ et _Guillaume

Tell_ devinssent accessibles à la masse du public français, il fallait

peut-être, disons-nous, que ce public apprît à étudier et à comprendre

les oeuvres de haute portée, à se familiariser avec les morceaux de grand

développement, comme il a dû forcément le faire depuis vingt ans à

l'école des grandes compositions modernes.

Le _Comte Ory_, qui fut représenté en 1828, contient, ainsi que nous

venons de le dire, des fragments de l'opéra italien _il Viaggio a

Reims_; on y trouve en outre quelques morceaux empruntés à d'autres

partitions de Rossini, entre autres un air de _Metilde di Shabran_; mais

la majeure partie de l'ouvrage est entièrement nouvelle, et l'ensemble

forme un tout si parfaitement homogène, si merveilleusement en harmonie

avec le genre et les situations du livret qu'on croirait véritablement

que la musique de cet opéra a été écrite d'un bout à l'autre d'un seul

jet et sous l'inspiration même du sujet. Nous n'hésitons pas à proclamer

cette partition digne de figurer à côté des ouvrages les plus célèbres

du maestro; c'est depuis l'introduction jusqu'au trio final un ravissant

chef-d'oeuvre de grâce, d'esprit, d'ironie, un véritable type de ce que

devrait toujours être la musique française. Pourtant, le _Comte Ory_ n'a

jamais obtenu un grand succès sur notre première scène lyrique; fort

goûté dans les théâtres de province et dans les salons, il est resté

trop souvent éloigné du répertoire du grand Opéra, probablement en

raison des difficultés que présente l'exécution rarement complète et

satisfaisante, et aussi des habitudes du public, séduit par les

splendeurs de mise en scène des grands ouvrages en cinq actes.

Enfin, en 1829, vint _Guillaume Tell_, la plus admirable, sans

contredit, des compositions de Rossini, chef-d'oeuvre entre les

chefs-d'oeuvre, celui de tous dans lequel éclate à chaque phrase dans

toute sa magnificence le puissant génie de l'immortel maître. Là, en

effet, brillent toutes les hautes qualités qui sont l'apanage des grands

artistes. La passion, le sentiment héroïque, la tendresse dans ce

qu'elle a de plus poétique et de plus élevé, l'amour filial et le

désespoir dans ce qu'ils ont de plus poignant, puis aussi la grâce,

l'élégance et un incomparable sentiment de la nature, exprimé par les

mélodies les plus exquises, les plus poétiquement inspirées. Les choeurs

de _Guillaume Tell_ sont des poëmes divins, de même que le grand trio du

second acte est à lui seul tout un drame. Nous ne voulons point

entreprendre une analyse détaillée de cette partition, comme l'a fait

Stendhal pour _Cenerentola_ et la _Gazza ladra_, mais nous estimons que

si l'auteur de la _Vie de Rossini_ eût étudié le dernier chef-d'oeuvre de

son héros comme il avait étudié les premiers, il lui eût consacré un

volume tout entier.

_Guillaume Tell_ joue un rôle très important dans la vie du maestro;

c'est au tiède accueil fait à cet ouvrage par le public parisien qu'est

due en quelque sorte l'abdication de l'auteur. Il sentait, il avait

conscience qu'il avait produit un chef-d'oeuvre; l'indifférence du public

le blessa profondément; il brisa sa plume, et, à peine âgé de

trente-sept ans, renonça à tout jamais à écrire pour le théâtre. En vain

l'immense succès de la reprise du chef-d'oeuvre, à l'époque des débuts de

M. Duprez, vint-il venger l'auteur des injustes froideurs des premiers

juges; en vain les propositions les plus magnifiques allèrent-elles

trouver Rossini dans sa retraite, sa résolution fut irrévocable. Voici,

du reste, suivant un biographe, en quels termes il l'avait lui-même

formulée:

«Un succès de plus n'ajouterait rien à ma renommée; une chute pourrait y

porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer

à l'autre.»

Des gens qui prétendent connaître à fond le caractère de l'illustre

compositeur, assurent que sa paresse fut de moitié avec son amour-propre

pour le rendre inébranlable dans ses projets de silence. Pourtant, ce

silence fut rompu à diverses reprises, mais seulement pour la

composition d'un _Stabat mater_, magnifique essai de musique religieuse,

dans lequel on admire particulièrement le _pro peccatis_ et

l'_inflammatus est_, et pour l'improvisation de quelques choeurs et de

quelques mélodies détachées, dont on trouvera les titres dans le

catalogue général de ses oeuvres, placé à la fin de cette note. Quant à

l'arrangement du _Robert Bruce_, représenté à l'Opéra en 1846, on

assure, et il y a quelque lieu d'ajouter foi à cette affirmation, qu'il

n'en a pas écrit une seule note; il se serait borné, dit-on, à approuver

les emprunts faits à ses divers ouvrages, la _Donna del Lago_, _Bianca e

Faliero_, _Torvaldo e Dorlisca_, _Ermione_, _Armide_, etc., pour la

composition de ce pastiche, ainsi que les récitatifs et les quelques

rentrées d'orchestre ajoutés par un compositeur français. Quoi qu'il en

soit, cet ouvrage, composé de morceaux très remarquables, était de

nature à obtenir un grand succès, et serait encore aujourd'hui vivement

applaudi, s'il était soutenu par une exécution digne de sa valeur. Quand

Rossini se décida à ne plus écrire pour le théâtre, et plus tard à

quitter la France, qui avait accueilli son génie avec tant

d'enthousiasme et sa personne avec tant de sympathie, il est

vraisemblable qu'il n'obéit point seulement à un mouvement

d'amour-propre; un autre motif assez délicat le brouilla, dit-on, avec

cette ville de Paris, où il se plaisait infiniment et dont il avait

fait sa seconde patrie, sa patrie d'adoption. Voici ce que raconte à ce

sujet M. Fétis[169].

«La place de directeur du Théâtre-Italien qu'on avait donnée à Rossini,

lorsqu'il arriva à Paris, ne convenait point à sa paresse. Jamais

administration dramatique ne se montra moins active, moins habile que la

sienne. La situation de ce théâtre était prospère lorsqu'il y entra:

deux mois lui suffirent pour la conduire à deux doigts de sa perte; car

la plupart des bons acteurs s'étaient éloignés, et le répertoire était

usé, sans que le directeur se fût occupé de remplacer les uns et de

renouveler l'autre. Malgré ses préventions aveugles pour Rossini, M. de

La Rochefoucault finit par comprendre qu'un homme de ce caractère était

le moins capable de conduire une administration, et, de concert avec

lui, il le nomma intendant général de la musique du roi et _inspecteur

général du chant en France_, sinécures grotesques qui ne lui imposaient

d'autre obligation que celle de recevoir un traitement annuel de vingt

mille francs, et d'être pensionné si, par des circonstances imprévues,

ses _fonctions_ venaient à cesser. Ces arrangements, si favorables au

compositeur, avaient pour but de l'obliger à écrire pour l'Opéra[170],

mais ils lui laissaient la propriété de ses ouvrages et ne diminuaient

nullement le produit qu'il devait en tirer. Si les choses fussent

demeurées en cet état, Rossini aurait fait succéder à _Guillaume Tell_

cinq ou six opéras; mais la révolution, qui précipita du trône Charles X

et sa dynastie, au mois de juillet 1830, rompit les liens qui

attachaient l'artiste au monarque, et le rendit à sa paresse, en le

privant de son traitement. Dès lors, une discussion s'éleva pour la

pension de six mille francs réclamée par Rossini. La révolution de

juillet, disait-il, était certainement le moins prévu des événements qui

devaient faire cesser ses fonctions; il demandait donc le dédommagement

stipulé pour ce cas. De leur côté, les commissaires de la liquidation de

la liste civile prétendaient assimiler son sort à celui des autres

serviteurs de l'ancien roi, qui, privés de leurs emplois, avaient aussi

perdu tous leurs droits; mais le malin artiste avait obtenu, comme un

titre d'honneur, que l'acte de ses engagements avec la cour fût signé

par le roi lui-même, et par là avait rendu personnelles les obligations

de Charles X envers lui; cette habile manoeuvre lui valut le gain de son

procès.

«Pendant les cinq ou six années que durèrent les contestations à ce

sujet, Rossini avait continué à résider à Paris. Par son influence, deux

de ses amis avaient obtenu le privilège de l'Opéra italien; ils

l'avaient admis au partage des bénéfices considérables de cette

entreprise, sous la seule condition de donner quelques soins au choix

des opéras et des chanteurs, et d'assister aux dernières répétitions des

ouvrages nouveaux. Depuis cette association, où tout était profit pour

lui, Rossini s'était retiré dans un misérable logement situé dans les

combles du Théâtre-Italien[171]. C'était là qu'allaient le trouver les

premiers personnages du pays, et qu'il les faisait souvent attendre

longtemps dans une antichambre; c'était pour aller le visiter dans ce

chenil que l'ex-empereur du Brésil don Pedro, montait les degrés d'une

sorte d'échelle placée dans une profonde obscurité. Rossini s'excusait

d'une situation si peu faite pour un artiste tel que lui, sous le

prétexte de la perte de ses revenus, et de la nécessité de vivre avec

économie. Personne n'était dupe de cette comédie, car tout le monde

savait que la riche dot de sa femme, les sommes considérables qu'il

avait rapportées d'Angleterre, le produit des représentations de ses

ouvrages à l'Opéra, la vente de ses partitions et les affaires

excellentes où ses amis MM. Rothschild et Aguado l'avaient admis, lui

avaient constitué une fortune opulente. Il vivait dans un grenier à

Paris, mais à Bologne il avait un palais où étaient rassemblés des

objets d'art, de belles porcelaines et la somptueuse argenterie de

l'ancien ambassadeur Mareschalchi. En 1836, il retourna en Italie, dans

le dessein d'y faire un voyage seulement, et de visiter ses propriétés;

mais son séjour s'y prolongea, et l'incendie du Théâtre-Italien, où

périt un de ses associés[172], le décida à s'y fixer.»

Depuis lors, Rossini vit dans les délices de ce _dolce farniente_, qu'il

adore, voyageant de temps à autre dans l'intérieur de la péninsule,

allant de Bologne à Milan, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples; il

n'a fait qu'un seul voyage en France, il y a une douzaine d'années, et

les témoignages d'admiration et de respect dont il a été entouré n'ont

réussi ni à lui faire rompre le silence en faveur d'un de nos théâtres,

ni à le ramener dans le pays où il serait le mieux à même de jouir de sa

gloire. Car, chose remarquable, l'Italie, avide de musique nouvelle,

quelle qu'elle soit, néglige fort les oeuvres du puissant génie qui

domine de si haut l'art lyrique contemporain; l'Allemagne le goûte fort,

il est vrai, aujourd'hui, mais le représente rarement. Paris est de

toutes les capitales du monde celle où le nom et la musique de Rossini

excitent toujours le plus d'enthousiasme, celle aussi où ses opéras sont

relativement exécutés avec le plus d'éclat et de pompe, sinon avec la

plus complète perfection.

La vie de Rossini, tome II · 第 13 / 16 段