Naples en est venu (chose horrible à dire!) à avoir des journées sans

spectacle musical. Cela n'eût rien été en 1785, avant la déclaration de

guerre du tiers-état contre l'aristocratie; cinquante salons aimables

vous eussent été ouverts; mais voici le petit changement qui est arrivé:

les haines sont tellement envenimées depuis les massacres de la reine

Caroline et de l'amiral Nelson, que les premières conventions qu'on fait

à Naples _entre amants_, c'est de ne pas parler politique; lorsqu'un des

deux s'avise: d'ouvrir la bouche sur ce qui, entre hommes et lorsqu'il

n'y a pas de figure suspecte, fait la seule conversation intéressante au

monde, c'est un signe évident qu'il veut rompre. Ayant connu en Russie

le jeune R..., j'étais reçu avec bonté dans la charmante famille du

marquis N....., qui se compose de deux fils et d'une fille. Le fils aîné

est carbonaro, l'autre dévoué au gouvernement actuel; le père est de

l'ancien parti du roi Murat et des innovations françaises; la mère est

du parti dévot, et la fille est passionnée pour les carbonari modérés

qui veulent la constitution de France avec les Chambres; je suppose

qu'un homme qu'elle aime est exilé à Londres. Il arrive de là que dans

cette famille très bien élevée, et très unie d'ailleurs, un silence de

mort règne presque toujours à table, ou bien l'on en est réduit à parler

de la pluie et du beau temps, de la dernière éruption du Vésuve ou de la

neuvaine de saint Janvier. Remarquez que le théâtre même et Rossini sont

devenus des affaires de parti, sur lesquelles il faut observer le

silence pour ne pas se mettre en colère; et la violence qu'on se fait à

Naples est mille fois plus pénible que dans nos climats raisonnables.

Bel opéra que le _Mosè!_ dit le fils cadet, partisan du roi.--Oui,

ajoute l'aîné, et joliment chanté! hier soir la Colbrand ne chantait

faux (non calava) que d'un demi-ton seulement. Là-dessus silence

complet. Mal parler de la Colbrand, c'est mal parler du roi, et les deux

frères sont convenus de ne pas se brouiller. «Tout a été supprimé par la

révolution, me disait le fils aîné, carbonaro, jusqu'au plaisir de faire

l'amour. Ces maudits Français nous ont apporté leur vanité et leurs

moeurs réglées; toutes nos jeunes femmes font bon ménage. Après cela

étonnez-vous que nous autres malheureux jeunes gens, nous voulions, pour

nous distraire, avoir au moins une Chambre des communes et des

discussions orageuses, surtout ayant d'aussi bons acteurs que Poerio,

Dragonetti, etc.[152]. Une reste absolument à Naples que les ballets,

les premiers du monde après Paris et la rive de Mergelina.» Je rapporte

avec conscience les paroles de mon ami napolitain. Il n'y a rien de

commun entre les ballets de Naples, dignes de M. Gardel, et les ballets

de Viganò, invention nouvelle et romantique qui a été sifflée à

San-Carlo. Les décorations ou le plaisir des yeux sont vingt fois mieux

à Naples qu'à Paris; mais comme le malheur veut qu'on passe à Milan pour

arriver à Naples, les décorations de San-Carlo semblent communes et

souvent choquantes.

J'espère encore quelque chose pour la musique, des Calabres, des

provinces de l'Est, de Tarente et en général de tout ce qui est au delà

de Naples. Ma raison est assez difficile à dire, car elle choque à la

fois le sens commun et la décence[153]. Essayons toutefois. Les arts

chez un peuple sont le résultat de son état physique et de sa

civilisation tout entière, c'est-à-dire de _plusieurs centaines_

d'habitudes. Or, depuis un siècle, la musique vivait et s'élevait

jusqu'au ciel dans la belle Parthénope, lorsque les Français sont venus

tracasser la ville de Naples, y apporter des moeurs, des livres, des

idées libérales, et surtout opprimer les amours; mais les moeurs, des

contrées fort étendues situées au delà de Naples, n'ont point changé.

Toujours, dans les familles, le frère aîné se fait prêtre, marie l'un

des cadets pour continuer la maison, et vit fort bien avec sa

belle-soeur. Les uniques plaisirs de la famille, qui vit fort unie, sont

de faire de la musique. Mais savez-vous quelle est leur crainte au

milieu de cette douce petite vie? c'est que quelque méchant voisin ne

les regarde de mauvais oeil.

La _jettatura_ (prononcez _i-é-tatoura_) est le croquemitaine du royaume

de Naples. Si vous avez une _jettatura_, tout dépérit chez vous. Pour

prévenir la _jettatura_, chacun des membres de la famille porte une

douzaine de reliques et d'_agnus Dei_, et tous les hommes ont une

_corne_ de corail à leur chaîne de montre; plusieurs portent pendue au

cou, comme le portrait d'une maîtresse, une corne de huit à dix pouces

de longueur, que l'on cache plus ou moins bien dans les plis du gilet.

Lorsque je revins de Palerme à Naples, comme les grandes cornes sont à

fort bon marché à Palerme, l'on me chargea de douze ou quinze cornes de

boeuf, de trois pieds de long, que j'apportai à Naples, où on les fit

curieusement monter en or, et où je les vis bientôt après figurer dans

les chambres à coucher et dans les salons. En revenant de Palerme à

Naples, notre _speronara_ eut un fort gros temps. Pour ne pas penser au

mal de mer, je chantais; les patrons se mirent à jurer, à dire que je

tentais Dieu, et à murmurer entre eux que je pourrais bien être une

_jetattura_[154]. Je leur fis observer le grand nombre de cornes que

j'avais avec moi, et ils se calmèrent; pour cimenter la réconciliation,

je me rapprochai d'une petite sainte Rosalie, devant laquelle brûlait un

cierge, et je priai sainte Rosalie d'envoyer l'enseignement mutuel en

Sicile; elle me répondit qu'elle y songerait dans trois siècles.

C'est dans les Calabres et au milieu de toute cette manière d'être

qu'ont paru les Paisiello, les Pergolèse, les Cimarosa et cent autres.

Certainement, des matelots américains ne m'auraient pas pris pour une

_jettatura_; mais qu'a produit en fait d'arts la raisonnable Amérique?

Un écrivain moderne, l'aimable Vauvenargues, ce me semble, a dit: «Le

sublime est le son d'une grande âme.» On peut dire avec plus de vérité:

Les arts sont le produit de toute la civilisation d'un peuple et de

toutes ses habitudes, même les plus baroques ou les plus ridicules.

Ainsi, la doctrine du purgatoire préoccupant toutes les têtes en Italie,

vers l'an 1300, tout le monde voulut bâtir une chapelle, tout le monde

voulut y placer le tableau de son saint patron, pour en être protégé en

cas d'entrée au purgatoire; et c'est incontestablement à une idée aussi

baroque que nous devons Raphaël et le Corrège.

De même, la tyrannie et l'espionnage de Come le Grand à Florence, des

Farnèse à Parme, etc., empêchant le plaisir de la conversation en

Italie, la solitude a été créée; et la solitude ne peut exister

longtemps sous ce beau climat sans amour. L'amour y est sombre, jaloux,

passionné; en un mot le véritable amour[155]. Cet amour-là trouvant la

musique à l'église vers l'an 1500 (les prêtres s'emparent de tous les

sens en ce pays-là, pour effrayer l'âme des pécheurs et les porter à

faire des largesses à l'église)[156], y vit le moyen, et le moyen

unique, le seul qui existe au monde, d'exprimer toutes les nuances

fugitives de son bonheur ou de son désespoir.

L'antique _miserere_ du Vatican, composé par Allegri vers l'an 1400, a

également produit, je n'en fais aucun doute, le duetto si mondain:

Io ti lascio perchè uniti,

du premier acte du _Matrimonio segreto_, et l'air sublime de _Romeo_:

Ombra adorata, aspetta.

Voici une anecdote vraie, et que l'on peut lire contée fort au long dans

de vieux manuscrits poudreux, conservés à Bologne, et qu'il n'est pas

facile d'approcher[157]. En 1273, Bonifazio Jeremei, qui tenait à une

famille _guelfe_ jusqu'à la fureur, se prit de passion pour Isnelda,

fille du célèbre Orlando Lambertazzi, l'un des chefs du parti gibelin;

les plaisanteries que faisaient les jeunes gens du parti guelfe sur la

beauté célèbre d'Isnelda, avaient sans doute contribué à la faire aimer

de Jeremei. Ils se virent dans un couvent, malgré la haine de parti qui

divisait leurs familles; obligés de ne pas même se regarder, lorsque

dans les fêtes de la religion, ils se rencontraient à l'église, leur

passion n'en devint que plus vive. Enfin, Isnelda consentit à recevoir

son amant dans sa chambre. Un des espions placés tous les soirs par ses

frères autour de leur palais, vint les avertir qu'un homme jeune, et

apparemment bien armé, venait d'y entrer. Les Lambertazzi pénètrent de

force dans la chambre de leur soeur; et, tandis qu'elle se sauve, l'un

d'eux frappe Bonifazio dans la poitrine, avec un de ces poignards

empoisonnés dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Italie.

Précisément à la même époque, le _Vieux de la Montagne_, si redouté des

princes d'Occident, armait avec ces sortes de poignards les jeunes

fanatiques, depuis si célèbres sous le nom d'_assassins_. Bonifazio

tombe sur le coup; les Lambertazzi le transportent dans une cour déserte

de leur palais, et le cachent sous des décombres. Ils se retiraient à

peine, qu'Isnelda, suivant les traces de sang à travers les divers

degrés et les passages secrets du palais de son père, arrive enfin à la

cour déserte et remplie de hautes herbes où l'on avait caché le corps de

son amant; un reste de vie semblait l'animer encore. Une tradition

populaire assurait que s'il se trouvait quelqu'un d'assez dévoué pour

faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suçant une plaie

faite par les poignards empoisonnés de l'Orient, sauver le blessé.

Isnelda connaissait les poignards de ses frères, elle se jette sur la

poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonné; mais elle y

trouve la mort sans parvenir à le rappeler à la vie. Au bout de quelques

heures, lorsque ses femmes inquiètes de son absence arrivèrent auprès

d'elle, elles la trouvèrent étendue sans vie auprès du cadavre de celui

qu'elle avait aimé.

Voilà l'amour qui est digne d'inspirer les beaux-arts.

Naples, comparée à Milan et indépendamment du climat, n'a pour soi que

l'admirable Casaciello[158], et sa manière de jouer un ancien opéra de

Paisiello, le seul avec la _Nina_, je crois, qui vive encore

aujourd'hui. Si vous n'avez jamais ri de votre vie, dirais-je à ce gros

_squire_ anglais qui se perd en raisonnements sur l'utilité des Sociétés

bibliques ou sur l'immoralité des Français, allez à Naples voir Casacia

dans la _Scuffiara o sia la Modista raggiratrice_.

Plusieurs causes contribuent à augmenter la disposition naturelle de

l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays où la police

intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre

rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en

Italie; toute véritable discussion est prohibée; et un livre, à force de

déshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corvée dont la seule

apparition fait frémir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait

l'homme de ses pensées, et essuie, pour ainsi dire, goutte à goutte la

sensibilité à mesure qu'elle est produite par les événements de la vie,

et avant qu'elle forme le torrent des passions. La sensibilité détruite

par les distractions n'a le temps de s'exagérer le prix de rien.

Par l'absence forcée de toute lecture, dans un pays écrasé sous la

double tyrannie des prêtres et des gouvernements, et pavé d'espions, le

pauvre jeune homme n'a pour distraction que sa voix et son mauvais

clavecin; il est forcé de penser beaucoup aux impressions de son âme;

c'est la seule nouveauté qui soit à sa disposition.

Ce jeune Italien, à force de regarder ses sentiments dans tous les sens,

observe et surtout sent des nuances qui lui auraient échappé si, comme

l'Anglais, il eût trouvé sur sa table pour se distraire une page de

_Quentin Durward_, ou un article du _Morning-Chronicle_; car il s'en

faut bien qu'il soit toujours agréable au premier abord de songer aux

sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et

l'on diminue son bonheur. Mais à Naples, je ne vois exactement qu'une

distraction non prohibée aux passions que le climat met dans les coeurs;

c'est la musique, et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre

expression de ces mêmes passions, et tend-elle à augmenter leur

poignante énergie.

CHAPITRE XLVI

DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE

La prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple,

moins il y aura de réflexion et de raison habituelles, plus on y aimera

la musique.

Le Français est léger et vif, mais il est fort occupé; toutes les

carrières sont ouvertes à son ambition; d'ailleurs l'homme le plus riche

joue à la rente. Le Français a la gloire des armes comme celle des

lettres; le nom de Marengo est aussi célèbre en Europe que celui de

Voltaire; dans le monde, c'est-à-dire dès qu'on est trois personnes, il

songe à sa vanité, soit pour lui préparer des triomphes, soit pour lui

éviter des malheurs. Il passe son temps le plus sérieusement du monde à

songer au succès probable d'un calembour, et la réflexion et la prudence

ne l'abandonnent jamais. Même dans sa gaieté la plus folle, jamais il ne

se livre entièrement et tête baissée aux entraînements du moment et au

risque de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la

société, mais la _société_ est devenue pour lui la première des

affaires[159]. C'est le peuple le plus spirituel, le plus agréable et

jusqu'ici le moins musical de l'univers.

L'Italien, plein de passions, l'Allemand toujours entraîné par son

imagination vagabonde et qui se _passionne à force d'imaginer_, sont au

contraire des peuples fabriqués exprès pour les illusions que fait

naître un duetto de Rossini ou un air charmant de Paisiello. Il y a

cette différence dans leur musique, que le froid ayant donné des organes

plus grossiers à l'Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le même

froid qui glace les forêts de la Germanie et l'absence du vin l'ayant

privé de voix, et son gouvernement paternellement féodal lui ayant fait

contracter l'habitude d'une patience sans bornes, c'est aux instruments

qu'il demande des émotions[160]. L'Italien croit en Dieu quand il a

peur, et il songe toujours à tromper parce qu'il se trouve opprimé toute

sa vie par les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables.

L'Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout; et plus il

raisonne, plus il croit. M. de G**n, le premier jurisconsulte de

l'Allemagne, a vu des revenants dans son château. L'Allemand a hérité

des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand,

avant d'épouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite

_d'une manière publique_. En France, il n'y aurait jamais de mariages;

il est rare qu'ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes

boude son amant et le gronde sérieusement si elle le surprend à ne pas

croire aux _Balles magiques_ du _Freyschütz_[161], M. le comte de W***,

jeune diplomate fort distingué et très bel homme, racontait devant moi

que lui et ses frères, à l'âge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous

les ans, de jeûner la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans

une certaine vallée du Hartz pour y fondre des balles magiques, la tête

couronnée de lierre, et avec les cérémonies voulues par la tradition.

Ils étaient ensuite tout étonnés quand, tirant à six cents pas de

distance, sur un sanglier dans la forêt de Nordheim, ils manquaient leur

coup. Et cependant, ajoutait en riant l'aimable comte de W***, je ne

suis pas plus sot qu'un autre.

L'Anglais est attristé par sa bible; ses évêques et ses lords lui

défendent, depuis Locke, de s'occuper de logique. Dès qu'on lui parle de

quelque découverte intéressante, de quelque théorie sublime, il vous

répond: A quoi cela me servira-t-il _aujourd'hui_? Il lui faut une

utilité _pratique_ et _dans la journée_. Comprimés par la nécessité de

travailler incessamment pour ne pas _mourir de faim et manquer

d'habits_, les gens de la classe où l'on a de l'esprit n'ont pas une

minute à donner aux arts; voilà de grands désavantages. Les jeunes gens

d'Italie et d'Allemagne, au contraire, passent toute leur jeunesse à

faire l'amour, et même ceux qui travaillent le plus sont peu gênés, si

l'on compare leurs légères occupations qui ne s'étendent jamais au delà

de l'avant-dîner, au dur et barbare labeur qui, grâce à l'aristocratie

et à M. Pitt, pèse sur les pauvres Anglais pendant douze heures de la

journée[162]. Mais l'Anglais est souverainement timide; c'est de cette

triste qualité, fille de l'aristocratie et du puritanisme, que je vois

naître en grande partie son amour pour la musique. La crainte de

s'exposer au ridicule (_to expose oneself_) fait qu'un jeune Anglais ne

parle jamais de ses émotions. Cette discrétion, commandée par un

amour-propre bien entendu, tourne au profit de la musique; il la prend

pour confidente et souvent pour expression de ses sentiments les plus

intimes.

Il suffit de voir le _Beggars opéra_ ou d'entendre chanter miss Stephens

ou le célèbre Thomas Moore, pour reconnaître que l'Anglais a en soi une

veine très considérable de sensibilité et d'amour pour la musique. Cette

disposition est, ce me semble, plus marquée en Écosse; c'est que

l'Écossais a bien plus d'imagination; c'est qu'il y a dans ce pays la

longue inaction des soirées d'hiver.

Nous voici de retour au loisir forcé de la pauvre Italie; toujours pour

la musique il faut _loisir forcé, occupé par l'imagination_. En arrivant

en Écosse pour la première fois, je débarquai à Inverness; le hasard mit

à l'instant sous mes yeux les cérémonies funèbres du peuple des

Highlands, et les gémissements des vieilles femmes réunies alentour

«De ce peu de terre que le souffle céleste

Vient de cesser d'animer[163].»

Je me dis: ce peuple-ci doit être musicien. Le lendemain, en parcourant

les villages, j'entendis la musique sourdre de toutes parts; ce n'était

pas, certes, de la musique italienne, c'était bien mieux en Écosse;

c'était une musique née dans le pays et originale. Je ne doute pas que

si l'Écosse, au lieu d'être pauvre, se fût trouvée un pays riche; que si

le hasard eût fait d'Édimbourg, comme de Pétersbourg, la résidence d'un

roi puissant et le lieu de réunion d'une noblesse _désoeuvrée_ et

opulente, la source naturelle de musique qui se fait jour entre les

rochers mousseux de la vieille Calédonie, n'eût été recueillie,

purifiée, portée jusqu'à l'idéal, et que l'on n'eût dit un jour _la

musique écossaise_ comme l'on dit aujourd'hui _la musique allemande_. Le

pays qui a produit les sombres et attachantes images d'Ossian, et des

_Tales of my Landlord_, le pays qui s'enorgueillit de Robert Burns, peut

incontestablement donner à l'Europe un Haydn ou un Mozart. Burns était

plus d'à moitié musicien. Mais suivez un instant l'histoire de la

jeunesse de Haydn, et voyez Burns mourir de misère et de l'eau-de-vie

qu'il prenait pour oublier sa misère. Si Haydn n'eût pas rencontré dès

son enfance trois ou quatre protecteurs riches et une institution

puissante (la pension des enfants de choeur de la cathédrale de

Saint-Étienne), le plus grand harmoniste de l'Allemagne eût été un

médiocre charron à Rohran en Hongrie. Le prince Esterhazy entend Haydn

et le prend dans son orchestre; c'est qu'un prince hongrois est un bien

autre homme qu'un gros pair raisonnable des environs de Londres. Suivez

les rapports du prince Esterhazy avec Haydn[164], et rien ne vous

étonnera plus dans la différence des destinées de Haydn et de Burns, pas

même la fastueuse statue que l'on vient d'élever à Burns.

Voici déjà vingt ans qu'un vernis de la plus sale hypocrisie s'étend

comme une sorte de lèpre sur les moeurs des deux peuples les plus

civilisés du monde. Parmi nous, depuis le sous-préfet jusqu'au ministre,

chacun, tout en se croyant obligé à jouer la comédie pour les

subalternes, se moque des jongleries de ses supérieurs[165]. Un homme

qui a une pension de mille écus, n'admire la lithographie du coin

qu'autant que l'auteur pense bien. Ainsi, s'il ne donne pas un _faux

vote_ dans le plus futile des beaux-arts, à la première épuration, l'ami

de la maison, qui fait de petits rapports sans orthographe sur l'esprit

public, lui fera supprimer sa pension. Voilà une _convenance_ de plus,

celle de l'hypocrisie qui vient contribuer à chasser de France le

naturel et la gaieté. Quant à l'Angleterre, je vais transcrire une

phrase de son plus grand poëte:

The cant which is the crying sin of this double-dealing

and false-speaking time of selfish spoilers[166].

L'hypocrisie française a déjà tué la peinture; pourra-t-elle enlacer la

musique dans ses replis tortueux?

Il n'y a rien de volontaire dans l'hypocrisie de l'Italien. Le péril est

si voisin que l'hypocrisie, n'étant plus que de la prudence, n'est

presque pas avilissante.

Je demande au lecteur la permission de lui présenter ici comme excuse et

correctif des _exagérations_ dont je me suis rendu coupable dans cet

ouvrage, une lettre de mademoiselle de Lespinasse qui ne se trouve pas

dans la correspondance de cette femme célèbre, imprimée il y a quelques

années:

APOLOGIE

DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGÉRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES

CONTRADICTIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC., ETC.

Mardi 31 janvier 1775.

«Hé bien! voilà donc encore un piège que vous me tendez! Vous me dites

hier avec bonté: Vous allez demain à la _Fausse-Magie_; j'exige de votre

amitié de me mander ce que vous en aurez pensé. Mais vous savez bien,

répondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N'importe,

dites-vous; j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies,

et puis parce qu'elles sont _outrées_, et que j'ai du plaisir à les

combattre. Cette observation que vous croyez si bien fondée devrait donc

m'arrêter; je devrais après cela _me faire_ un avis bien modéré, bien

raisonnable: il manquerait sans doute de goût et de la connaissance des

choses dont je parlerais; mais au moins, je ne révolterais pas les gens

d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce

qu'ils aiment les _gobe-mouches_. Cela les laisse à leur place, au lieu

que les impressions vives, les mouvements de l'âme, les blessent, les

inquiètent sans les éclairer ni les échauffer jamais. Je vais donc me

laisser aller: je n'aurai égard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne

craindrai pas même votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte où

absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi.

«J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir à cette répétition, et je

défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admiré

le talent de Grétry; j'ai dit vingt fois avec transport: Jamais on n'a

eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de délicatesse, de finesse et

de goût dans la musique; elle a le piquant, la grâce de la conversation

d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui

ne mettrait que le degré de chaleur et de force convenable au sujet

qu'il traite, et qui paraîtrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait

jamais de la mesure que lui prescrirait le goût. Enfin, disais-je, si

l'auteur de cette musique m'était inconnu, je ferais l'impossible pour

faire connaissance avec lui dès aujourd'hui. J'ai été toujours animée,

toujours soutenue par le plaisir; l'orchestre me semblait parler, et je

m'écriais sans cesse: _Oh! que cela est ravissant!_ Oui, je le répète,

il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces,

vraies et toujours variées. Le poëme m'a paru charmant; il me semble que

le poëte n'a été occupé, d'un bout à l'autre, qu'à faire valoir le

musicien. Les airs sont distribués avec beaucoup d'intelligence et de

goût; il a trouvé le moyen de rendre les vieillards aussi comiques,

aussi piquants que ceux de Molière. Grétry a fait de cette scène un duo

qui en rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée

qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai été ravie, charmée, et je

ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de

plaisir.

«Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais mettre

Grétry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, fût-elle

plus faible, doit effacer celle qui est éloignée. Hé bien! il n'en sera

rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagérée, je ne suis

point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme qui

loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis assez

heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent le plus

opposées; si bien donc que j'aime, que je chéris le talent de M. Grétry,

et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les

lumières, ni les connaissances, ni la sottise nécessaires pour assigner

des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer

lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui ne paraît pas devoir se

rapprocher. Je ne sais à quelle distance la nature les a mis l'un de

l'autre; mais je sais qu'à talent égal, ils auront dû en faire un emploi

différent, puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la

tragédie. L'impression que j'ai reçue de la musique d'_Orphée_, ne

ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin. Elle a été si

profonde, si déchirante, qu'il m'était absolument impossible de parler

de ce que je sentais: j'éprouvais le trouble d'une passion, j'avais

besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je

sentais auraient pu croire que j'étais stupide. Cette musique était

tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que vingt fois je suis

venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que

j'avais reçue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du

charme à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants

et sensibles, _j'ai perdu mon Eurydice_. Et comment voudriez-vous après

cela que je pusse y comparer la _Fausse Magie_? Comment pouvoir comparer

ce qui ne fait que plaire et attacher, à ce qui remplit l'âme, à ce qui

la pénètre, à ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit à la

passion? Comment comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie

douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne

compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des

contradictions dans mes goûts, des disparates dans mes opinions. Eh

bien! soit; je ne serai pas conséquente comme la raison; mais j'aurai

tout le plaisir de la sensibilité, et de tous les genres de sensibilité.

Analysons moins et jouissons davantage; ne portons pas l'esprit de

critique aux choses d'agrément et de pur amusement; soyons au moins

indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre goût n'en

sera ni moins bon ni moins juste.

La vie de Rossini, tome II · 第 12 / 16 段