Il y a en Italie deux grands théâtres: _la Scala_ à Milan et _San-Carlo_

à Naples. Ils sont à peu près de même taille, la Scala n'a que quelques

pieds de moins que San-Carlo; l'un et l'autre sont en fer-à-cheval.

Comme la première condition pour avoir du plaisir en entendant de la

musique, est de ne pas songer au rôle que l'on joue et à la figure que

l'on fait, comme la seconde condition est d'être parfaitement à son

aise, c'est un trait de génie que d'avoir divisé les théâtres d'Italie

en loges séparées et absolument indépendantes. Les voyageurs hypocrites,

tels qu'Eustace et consorts, n'ont pas manqué de dire qu'il y avait des

motifs particuliers pour cet usage général d'être caché au spectacle.

Ces âmes sèches n'étaient pas faites pour comprendre qu'il faut du

recueillement pour sentir le charme de la musique. Une femme en Italie

est toujours dans sa loge avec cinq ou six personnes; c'est un salon

dans lequel elle reçoit, et où ses amis se présentent dès qu'ils la

voient arriver avec son amant.

Le théâtre de la Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs

placés fort à leur aise; il a, autant que je puis m'en souvenir, deux

cent vingt loges[135], où l'on peut être trois sur le devant; mais,

excepté les jours de première représentation, l'on n'y voit jamais que

deux personnes, le cavalier _servente_ et la dame qu'il conduit; le

reste de la loge ou petit salon peut contenir neuf à dix personnes, qui

se renouvellent toute la soirée. On fait silence aux premières

représentations; et aux suivantes, seulement quand on arrive aux beaux

morceaux. Les gens qui veulent entendre tout l'opéra vont chercher place

au parterre, qui est immense, garni d'excellentes banquettes à dossier

et où l'on est fort à son aise, et tellement à son aise, que les

voyageurs anglais y comptent avec indignation vingt ou trente dormeurs

penchés sur deux banquettes. L'usage est de s'abonner. Il en coûte

environ 50 centimes par soirée pour entrer dans la salle et se placer au

parterre. Les loges sont des propriétés particulières et se louent à

part. Aujourd'hui une loge commode à la Scala coûte 60 louis par an;

elles coûtaient 200 louis dans les temps prospères du royaume d'Italie.

La propriété d'une loge se vend de 18 à 25,000 francs, suivant le rang

où elle se trouve. Celles du second rang sont les plus commodes et les

plus chères.

Le théâtre de Saint-Charles à Naples, a été renouvelé avec magnificence

en 1817 par M. Barbaja. Les loges ont quatre places sur le devant et

pas de rideaux; elles passent pour moins commodes que celles de la

Scala; l'absence des rideaux oblige les femmes à beaucoup de toilette.

Sous le rapport de la société, San-Carlo, n'ouvrant que trois fois par

semaine, ne peut pas servir de rendez-vous général de tous les soirs

pour tous les gens d'affaires, comme la Scala[136]; mais en revanche, on

y écoute mieux la musique.

Ces deux théâtres passent pour être éminemment _di cartello_ (mot à mot,

_d'affiche_), c'est-à-dire qu'y avoir paru donne rang à un chanteur.

Le public de Rome a une grande opinion de ses lumières et beaucoup de

fatuité, ce qui n'empêche pas les théâtres d'être petits, vilains,

incommodes et la plupart bâtis en bois: un seul est passable; c'est

qu'il a été construit du temps des Français[137]. Depuis la

restauration du pape, les chanteurs à Rome sont presque toujours très

faibles. Le cardinal Consalvi, homme d'esprit, et l'un des premiers

dilettanti d'Italie[138], a eu besoin d'une adresse infinie pour faire

consentir le feu pape à l'ouverture des théâtres. Pie VII disait avec

larmes: C'est le seul objet sur lequel le cardinal soit dans l'erreur.

Les théâtres d'_Argentina_, d'_Alberti_ et de _Tordinona_ ne sont plus

considérés comme de cartello que pendant la saison du carnaval; mais ces

noms d'_Alberti_ et d'_Argentina_ sont célèbres parce que, dans le

siècle de la gaieté (1760), quand les princes n'ayant pas peur de perdre

leurs places ne songeaient qu'aux plaisirs, c'est pour ces théâtres

qu'ont été faits les chefs-d'oeuvre des Pergolèse, des Cimarosa[139] et

des Paisiello.

Avant Rome, les chanteurs placent pour la réputation et pour le

_cartello_ le théâtre _della Fenice_ (du Phénix) à Venise. Ce théâtre,

qui est à peu près de la grandeur de l'Odéon, a une façade tout à fait

originale et qui donne sur un grand canal; on y arrive et l'on en sort

en gondole, et toutes les gondoles étant de la même couleur, c'est un

lieu fatal pour les jaloux. Ce théâtre a été magnifique du temps du

gouvernement Saint-Marc, comme disent les Vénitiens. Napoléon lui donna

encore quelques beaux jours; maintenant il tombe et se dégrade comme le

reste de Venise. Cette ville singulière et la plus gaie de l'Europe, ne

sera plus qu'un village malsain dans trente ans d'ici, à moins que

l'Italie ne se réveille et ne se donne un seul roi, auquel cas je donne

ma voix à Venise, ville imprenable, pour être capitale.

Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, et, à

ce qu'il me semble, les plus philosophes, se vengent de leurs maîtres et

de leurs malheurs par d'excellentes épigrammes. J'ai connu des

moralistes qui s'indignent de leur gaieté; je répondrais à ces gens

moroses comme le valet bouffon de la _Camilla: Signor, la vita è corta!_

Depuis que l'Italie a tout perdu par la chute de l'homme qui en aurait

fait un _seul État despotique_, les Vénitiens soutiennent la gloire de

leur théâtre _della Fenice_ à force d'esprit et de gaieté. C'est là, ce

me semble, qu'est née en 1819 la réputation de madame Fodor, qui

chantait dans l'_Elisabetta_ de M. Caraffa. Les Vénitiens lui firent une

médaille. En 1821, ils ont ressuscité la réputation de _Crivelli_ dans

l'_Arminio_ de Pavesi[140]. Il me semble que dans tous ces

enthousiasmes, il y a d'abord le désir de prouver que l'on vit encore. A

Paris, c'est la politique qui fait la nouvelle du jour; à Venise, c'est

la dernière satire de M. Buratti, le seul grand poëte satirique que

l'Italie ait eu depuis bien des années. Je vous conseille de lire

l'_Omo_, la _Streffeide_, l'_Elefanteide_; le triomphe du poëte est la

peinture du physique grotesque de ses héros. Dans un pays où l'on ne

voit que deux ou trois mauvais journaux censurés, où les lire avec trop

d'attention passe pour signe de carbonarisme[141], et où l'on se meurt

de langueur, cela fait nouveauté. Vous sentez qu'une bien plus grande

nouveauté encore c'est l'arrivée de la première chanteuse qui doit

paraître _alla Fenice_, et du maestro qui vient pour _écrire_ l'opéra.

Voilà pourquoi le suffrage de Venise vaut mieux en musique que celui de

Paris. A Paris, nous avons tous les plaisirs; il n'y en a qu'un en

Italie, l'amour d'abord et les Beaux-Arts qui sont une autre manière de

parler d'amour. Après la _Fenice_ de Venise, vient le théâtre de la cour

à Turin. Il tient au palais du roi et donne sur la superbe place

_Castello_, l'une des plus singulières de l'Europe. On arrive au théâtre

par des portiques; mais comme il est dans le palais du roi, il est

contre le respect d'y paraître l'hiver en manteau, il est contre le

respect d'y rire, il est contre le respect d'y applaudir avant que la

reine ait applaudi. La présence de madame Pasta obligea, en 1821, le

chambellan de service à faire afficher trois ou quatre fois ce beau

règlement. Ce théâtre assez grand, mais où les soldats vous vexent

continuellement par leurs avertissements pour le _manque de respect_,

passe pour le quatrième d'Italie et est toujours de _cartello_. On y

joue le carnaval et quelquefois pendant le carême[142].

Florence, Bologne, Gênes, Sienne, ont aussi d'assez vilains petits

théâtres, qui sont de _cartello_ dans certaines saisons. Tantôt c'est la

saison du carnaval qui est la bonne, tantôt c'est celle de l'automne.

Le magnifique théâtre de Bergame est de _cartello_ durant la foire. Il

en est de même du théâtre de Reggio pendant la foire du pays, et du beau

théâtre neuf de Livourne pendant l'été. Tout cela était très vrai il y a

dix ans, mais change peu à peu. La plupart de ces théâtres étaient

protégés et soutenus par les souverains, quand ceux-ci avaient le loisir

de s'amuser. Aujourd'hui qu'à la tête des prêtres et de quelques nobles

ils entreprennent de faire marcher la majorité de leurs sujets dans un

sens qui n'est pas à la mode, au lieu d'être aimés ils ont peur[143], et

il n'y a plus d'argent pour la musique; au lieu de beaux opéras, l'on

donne des pendaisons. A Milan, à Turin, une grande partie de la

noblesse, prévoyant de mauvais jours, économise beaucoup. En 1796, à

Crémone, petite ville de Lombardie connue par un vers de Regnard,

Savez-vous bien, monsieur, que j'étais dans Crémone!

la famille qui se croyait la plus noble envoyait deux cents louis à la

_prima donna_ le soir de son bénéfice.

Les princes donnent bien encore quelque argent aux théâtres, parce que

c'est l'usage, et qu'il faut faire tout ce qu'on faisait autrefois; mais

ils le donnent en rechignant et de mauvaise grâce. L'empereur d'Autriche

accorde deux cent mille francs à _la Scala_; le roi de Naples, trois

cent cinquante mille francs environ à _San-Carlo_; le roi de Sardaigne

fait administrer économiquement son théâtre par l'un de ses chambellans.

Le seul souverain, je crois, qui donne volontiers de l'argent à son

théâtre italien, c'est S. M. le roi de Bavière. Si le respect le

permettait, je dirais que c'est un homme gai et heureux. Aussi,

quoiqu'il puisse faire bien peu de dépenses, a-t-il toujours

d'excellents chanteurs; c'est qu'il est poli et aimable avec eux. On

trouvait l'année dernière à Munich la charmante Schiassetti, Zuchelli

dont la voix de basse va à l'âme, et le délicieux Ronconi, unique et

précieux reste du beau siècle de la musique vocale, et, je ne crains pas

de le dire, homme de génie parmi les chanteurs.

Les _jeux_ publics ont fait la splendeur des théâtres de _la Scala_ et

de _San-Carlo_. Dans des salles immenses attenant au théâtre, il y avait

des tables de pharaon ou de trente et quarante. L'Italien étant

naturellement joueur, les banquiers faisaient fort bien leurs affaires,

et versaient de grandes sommes à la caisse du théâtre[144]. Les jeux

étaient surtout nécessaires à _la Scala_, qui, dans un climat humide

l'hiver, est devenu le rendez-vous général de la société. Un lieu bien

échauffé et bien éclairé, où l'on est sûr de trouver tout le monde tous

les soirs, est un établissement fort commode. Le gouvernement autrichien

a supprimé les _jeux_ à _la Scala_; la révolution éphémère de Naples a

fermé les jeux, et le roi Ferdinand ne les a pas rouverts. Ces deux

théâtres vont tomber, et avec eux l'art musical. Ce fut à cause des jeux

que Viganò put donner à Milan (1805-1821) ses ballets admirables;

c'était un art nouveau qui est mort avec ce grand homme[145].

Tous les théâtres d'Italie font leur ouverture solennelle le 26 décembre

de chaque année. C'est le commencement de la saison du carnaval,

d'ordinaire la plus brillante. Depuis que la religion est rentrée dans

tous ses droits, on ne chante plus durant l'Avent (temps saint avant

Noël, qui commence vers le 1er décembre), de sorte que la privation

du premier besoin de la vie se joignant à l'attente de la nouveauté, le

26 décembre, la nouvelle de la résurrection de Napoléon n'empêcherait

pas, je crois, de s'occuper uniquement de musique. Les femmes vont ce

jour-là au spectacle en grandissime toilette; et si le spectacle

réussit, le lendemain les loges qui n'ont pas encore été louées à

l'année doublent de prix. C'est en vain que j'entreprendrais de donner

une idée de la folie de cette première soirée.

En Italie, l'on joue de suite une trentaine de fois l'opéra qui a

réussi; c'est à peu près le nombre de fois que l'on peut entendre avec

plaisir un bon opéra[146]. On joue tous les jours excepté le vendredi,

jour de la mort du Sauveur, et excepté aussi, dans les pays soumis à

l'Autriche, dix-sept anniversaires de jours de mort et de naissance des

trois derniers empereurs ou impératrices. Il est de règle que le

_maestro_ qui a écrit l'opéra dirige l'exécution de sa musique au piano,

durant les trois premières représentations; jugez de la corvée lorsque

l'opéra tombe! Il faut qu'un opéra soit détestable pour qu'il ne se

donne pas au moins trois fois; c'est le droit du maestro. Je voudrais

que cet usage s'établît en France; il est raisonnable. J'ai vu plusieurs

opéras ressusciter à la troisième représentation. La cabale, sachant que

ses efforts sont inutiles, est beaucoup moins active à la première

représentation.

Pour chaque saison, composée d'environ quatre-vingts à cent

représentations, on donne communément trois opéras, dont deux nouveaux,

et écrits _a posta_ (exprès) pour le théâtre; et quatre ballets, savoir:

deux grands ballets tragiques, et deux ballets bouffes.

Chaque ville en Italie a un théâtre, et la plupart des théâtres des

grandes villes telles que Turin, Gênes, Venise, Bologne, Milan, Naples,

Rome, Florence, Livourne, etc., ont pour constitution qu'à de certaines

époques déterminées on y donne des opéras nouveaux et composés exprès

pour ces théâtres. C'est uniquement à cause de cet usage que la musique

est encore un art _vivant_ en Italie. Si le hasard ne l'avait pas

établi, les pédants, à force de louer les grands maîtres anciens,

auraient empêché les nouveaux de paraître. Sans cet usage, la musique

serait en Italie aussi morte que la peinture. Le peintre à talent y est

obligé de prier à genoux pour qu'on l'emploie, tandis que pour le

musicien les rôles sont changés; c'est le gros financier payant qui prie

l'artiste célèbre de travailler pour le théâtre dont il a l'entreprise.

Avoir de la musique nouvelle est devenu un objet de vanité municipale en

Italie, et des villes comme Saint-Cloud se font faire de la musique

nouvelle deux ou trois fois par an. Si Colbert avait fait établir par

Louis XIV que tous les ans, le 26 décembre, le 20 février et le 25 août

on donnerait une tragédie nouvelle aux _Français_, l'art de la tragédie

vivrait encore en France. Forcés _d'être_, les poètes auraient été

forcés de voir qu'ils ne peuvent _être avec succès_ qu'en suivant les

progrès des lumières dans la nation.

Si l'on veut en France, non pas former des compositeurs, ce n'est pas

commencer par le commencement, comme disait Diderot[147], mais former

d'abord un public, il faut établir que tous les ans, et à _époques fixes

et immuables_, l'on donnera trois opéras nouveaux à Louvois, composés

exprès pour ce théâtre. Le public aura le plaisir de juger. Rossini,

dit-on, va passer à Paris en décembre 1823, pour aller écrire un opéra

nouveau à Londres; il serait beau de l'arrêter au passage[148].

Je donnerai un exemple des spectacles d'Italie. Je le prendrai dans un

voyageur connu. Le 1er février 1818, le spectacle de _la Scala_

commençait à sept heures, en été il commence à neuf heures moins un

quart. Le 1er février 1818, il était composé du premier acte de la

_Gazza ladra_, qui dura de sept heures à huit heures un quart; du ballet

de la _Vestale_, de Viganò, où jouaient Mlle Pallerini et Molinari,

qui dura de huit heures et demie à dix heures; du second acte de la

_Gazza ladra_, de dix heures un quart à onze heures et un quart; et

enfin, de la _Calzolaja_ (la cordonnière), petit ballet bouffe de

Viganò, que le public avait sifflé le premier jour par dignité, mais

qu'il revoyait cependant avec délices, parce qu'il y avait du nouveau.

(Le _neuf_, dans le genre comique, est toujours sifflé le premier jour

par un public qui se respecte.) Ce petit ballet terminait le spectacle,

qui finit entre minuit et une heure. Tous les huit jours on plaçait un

pas nouveau dans le petit ballet.

Pour chaque scène de l'opéra, pour chaque scène du ballet, il y a à _la

Scala_ une décoration nouvelle, et le nombre des scènes est toujours

fort considérable; car l'auteur compte pour le succès sur le plaisir que

les spectateurs auront à voir des décorations nouvelles et brillantes.

Jamais une décoration (_scena_) ne sert pour deux pièces: si l'opéra ou

le ballet tombe, la décoration, qui souvent est admirable et que l'on

n'a vue qu'une seule fois, n'en est pas moins impitoyablement

barbouillée le lendemain; car l'on se sert longtemps des mêmes toiles.

Ces décorations sont peintes à la colle. Elles sont faites dans un

système absolument différent des décorations que l'on exécute à Paris en

1823. A Paris, tout papillote, tout est plein de petits détails

spirituels et soigneusement travaillés. A Milan, au contraire, tout est

sacrifié à la masse et à l'effet. C'est le génie de David appliqué aux

décorations. Il arrive de là que même les aspects les plus gais prennent

quelque chose d'imposant qui frappe et produit la sensation du beau.

Qu'on se figure la magnificence des palais, des intérieurs d'églises,

des scènes de montagnes, etc. Mais rien de semblable n'existant hors

d'Italie, il est impossible de décrire ces décorations (_scène_) par des

paroles. Tout au plus pourrais-je dire que les vues des cathédrales de

Cantorbéry et de Chartres au Diorama, ou, à Londres, les panoramas

sublimes de Berne et de Lausanne, par M. Baker, m'ont rappelé la

perfection des décorations de _la Scala_ par MM. Perego, Sanquirico et

Tranquillo, avec cette différence toutefois que les panoramas et

dioramas ne prétendent qu'au mérite de portraits fidèles, tandis que les

décorations sont des portraits de lieux célèbres, ennoblis par les

traits les plus hardis du _beau idéal_. Les voyageurs qui ont admiré ces

chefs-d'oeuvre de l'art, je pourrais dire qui en ont _senti le pouvoir_,

car ces _scène_ doublent l'efficacité de la musique et des ballets, ces

voyageurs, dis-je, auront peine à croire qu'on ne les paie que quatre

cents francs pièce aux grands peintres Perego, Sanquirico et

Tranquillo[149]. Il est vrai que l'administration de _la Scala_ fait

faire cent vingt ou cent quarante décorations nouvelles chaque année.

Que dire de ces chefs-d'oeuvre à qui les a vus? et, ce qui est bien

autrement difficile, comment en parler à qui ne les a pas vus, sans

s'exposer au reproche d'exagération? Ces décorations sont, comme les

ballets de Viganò, l'éternel écueil de qui raconte des voyages en

Italie. Il y a cette différence que, pour les décorations de _la Scala_,

Perego étant mort, Sanquirick l'a dignement remplacé, et Tranquillo,

élève de Sanquirick[150], égale son maître, tandis que Viganò a emporté

son secret dans la tombe.

CHAPITRE XLV

DE SAN-CARLO ET DE L'ÉTAT MORAL DE NAPLES, PATRIE DE LA MUSIQUE

Les personnes qui ont voyagé en Italie, et dont l'âme, s'élevant

au-dessus de l'_utile_ et du _commode_, peut goûter le _beau_, me

demandent compte de ma préférence continue pour _la Scala_, que je cite

avant _San-Carlo_; rien de plus injuste en apparence; Naples est le lieu

natal des beaux chants. Milan est déjà gâté par le voisinage des idées

prétendues raisonnables du Nord[151]. Les trente premiers compositeurs

du monde sont nés dans le voisinage du Vésuve, tandis que pas un seul

peut-être n'a paru en Lombardie. L'orchestre de San-Carlo est fort

supérieur à celui de la Scala qui suit en musique exactement le même

principe qui donne un si brillant coloris aux tableaux de l'école

française actuelle. A force d'avoir peur du _ridicule_, cet orchestre

finit par ne rien marquer; c'est comme nos médecins qui laissent mourir

leurs malades sans secours, de peur de paraître des _Sangrado_.

De peur de n'être pas _doux_ et _harmonieux_, c'est-à-dire, dans le

fond, par la crainte du _ridicule_ qui, chez les peuples

_ultra-civilisés_, s'attache facilement à toute énergie et à toute

_originalité_, les coloristes français ont fini par peindre tout en

gris, même la plus belle verdure. De même, à la Scala, l'orchestre se

croirait perdu s'il sortait du _piano_. C'est absolument le défaut

contraire à celui de l'orchestre de Louvois, qui met son orgueil à être

toujours _fort_ et à se moquer des chanteurs: l'orchestre de _la Scala_

est leur très humble serviteur.

Jusqu'ici, tout est en faveur de Naples; mais la monarchie absolue de

la maison d'Autriche est une monarchie oligarchique, c'est-à-dire

raisonnable, économique, calculante. Les grands seigneurs autrichiens

aiment la musique et s'y connaissent. Les princes autrichiens ont de la

bonté et de la science dans le caractère; ils se gardent de rien faire

sans consulter longuement un conseil de vieillards, à la vérité sans

génie, mais fort prudents. Le despotisme de Naples à l'égard de

San-Carlo et de M. Barbaja, a été au contraire le favoritisme le plus

plaisant, accompagné de toutes ses absurdités. A Naples, sous M.

Barbaja, il est arrivé que San-Carlo est resté quelquefois une semaine

sans ouvrir. Au lieu d'un grand ballet et d'un opéra en deux actes, le

Barbaja en est venu, pour ne pas fatiguer la voix chanceuse de Mlle

Colbrand, à ne plus donner qu'un acte d'opéra et un ballet. Des

étrangers sont arrivés à Naples, y ont fait un séjour de trois mois et

n'ont jamais pu voir le second acte de la _Medea_ ou de la _Cora_. Je

m'en serais facilement consolé, mais ces étrangers étaient Allemands et

tenaient à la musique de Mayer. D'ailleurs la _Médée_ et la _Cora_

étaient à la mode. Pendant deux mois l'on donnait toujours le premier

acte de la _Medea_; pendant deux autres mois, toujours le second;

suivant le degré de décadence de Mlle Colbrand.

La vie de Rossini, tome II · 第 11 / 16 段