_parti extrême_ de sa manière de faire. L'essentiel pour lui, depuis
quelques années, c'est de donner ses opéras en des lieux différents; il
y ajoute alors un ou deux morceaux réellement nouveaux; tout le reste
n'offre qu'une forme nouvelle donnée à d'anciennes idées. C'est ainsi
que le sentiment de la nouveauté, si essentiel au _beau musical_, manque
souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d'ailleurs si
piquante et si vive.
De là l'extrême difficulté de répondre à cette question: Quel est le
plus bel opéra de Rossini?
Je laisse à part la question de la préférence que l'on peut accorder à
la simplicité du style de _Tancrède_ sur le luxe et les roulades
changées en _motifs_ du style de _Ricciardo e Zoraïde_.
Dans l'ouverture du _Barbier_, il y a un petit passage fort agréable. Hé
bien! ce motif est déjà dans _Tancrède_, et Rossini l'a repris plus tard
dans _Élisabeth_. A cette dernière fois, il en a fait un duetto, et
c'est celle des trois tentatives où il a le mieux réussi. C'est donc
sous la forme de _duetto_ qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer
cette charmante idée pour la première fois; mais il faut implorer le
hasard. Si vous l'avez déjà vue dans le _Barbier_ ou dans _Tancrède_, il
se peut très bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et
quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces
transformations de Rossini.
Il y aurait un travail curieux à faire; ce serait la liste de tous les
morceaux de musique _réellement différents_ des opéras de Rossini, et
ensuite la liste des morceaux _bâtis_ sur la même idée, avec
l'indication du duetto ou de l'air où elle est présentée avec le plus de
bonheur.
J'ai vu à Naples, dans le cercle de mes connaissances, vingt jeunes gens
en état de faire ce travail en deux jours, et avec autant de facilité
qu'on écrirait à Londres un morceau de critique sur le onzième chant de
_Don Juan_; ou à Paris, un grand article profond sur le crédit public,
ou une diatribe plaisante sur les tours de page joués par le ministre à
tel président du conseil. Il y a, à Naples, cent jeunes gens courant la
société qui, au besoin, écriraient un opéra-comique comme _Ser Marc
Antonio_ ou le _Baron de Dolsheim_, et cela en six semaines. La
différence, c'est que ces opéras ne coûteraient que quinze jours aux
maestri qui ont reçu une éducation régulière dans les conservatoires.
Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que
de ressusciter cinquante chefs-d'oeuvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il
faut d'abord attendre qu'ils soient complètement oubliés; ce sera une
affaire faite en 1825. On ne joue plus à Naples, de tous les opéras de
Paisiello, que la _Scuffiara_: alors, quelque manoeuvre élégant et
spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour
cause de santé, M. Pavesi, par exemple, prendra le _Pirro_ de Paisiello,
supprimera les récitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des
_finale_. Le travail le plus important sera de transformer dans chaque
acte, le morceau le plus original en _finale_. Peut-être que, chemin
faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands maîtres
actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait déterrer le beau quartetto
de _Bianca e Faliero_!
Au point où il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques
chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois
guère que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler; partout
ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a passé
l'année 1822 à Vienne; ce sera Londres qui le possédera, dit-on, en
1824. A Londres, Rossini, loin du théâtre ordinaire de sa gloire, n'en
aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour nouvelle;
son défaut naturel va se renforcer.
Pour le piquer d'honneur, l'impresario de Londres devrait lui proposer
de mettre en musique les libretti de _Don Juan_ ou du _Mariage secret_.
CHAPITRE XL
DU STYLE DE ROSSINI
Avant de finir, il faudrait dire un mot des particularités du style de
Rossini; c'est là une des nécessités de mon sujet. Parler peinture dans
un livre et louer des tableaux est déjà d'une difficulté épouvantable;
mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, même aux
sots. Que sera-ce de parler musique! A quelles phrases singulières et
ridicules ne sera-t-on pas conduit?--Le lecteur pense qu'il n'ira pas
chercher les exemples bien loin.
La bonne musique n'est que notre _émotion_. Il semble que la musique
nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la nécessité de
se nourrir momentanément d'illusions d'un certain genre. Ces illusions
ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture, ou tendres
et rêveuses comme celles des tableaux du Corrège.
Le premier caractère de la musique de Rossini est une rapidité qui
éloigne de l'âme toutes les émotions sombres si puissamment évoquées
des profondeurs de notre âme par les notes lentes de Mozart. J'y vois
ensuite une fraîcheur qui, à chaque mesure, fait sourire de plaisir.
Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprès
de celle de Rossini. Si Mozart débutait aujourd'hui, tel serait le
jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu'il pût nous plaire,
il faudrait l'entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait dès
le premier. Si Mozart résiste à Rossini, si nous le préférons souvent,
c'est qu'il est fort de notre antique admiration et du souvenir des
plaisirs qu'il nous a donnés.
Ce sont en général les caractères les plus insensibles à la crainte du
ridicule qui préfèrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en
parlent comme les littérateurs vulgaires de Fénelon. Ils le louent, et
seraient au désespoir d'écrire comme lui.
Si la musique de Rossini n'est jamais pesante, elle lasse bien vite. Les
amateurs les plus distingués d'Italie qui l'entendent depuis douze ans,
commencent depuis quelque temps à demander du nouveau. Que sera-ce dans
vingt années d'ici, quand le _Barbier de Séville_ sera aussi vieux que
le _Matrimonio segreto_ ou le _Don Juan_?
Rossini est rarement triste, et qu'est-ce que la musique sans une
nuance de tristesse pensive?
_I am never merry when I hear sweet music_[113] (Merchant of Venice), a
dit celui des poëtes modernes qui a le mieux connu le secret des
passions humaines, l'auteur de _Cymbeline_ et d'_Othello_.
Dans ce siècle expéditif, Rossini a un avantage; il se passe
d'attention.
Dans un drame où la musique cherche à exprimer la nuance ou le degré de
sentiment indiqué par les paroles, il faut prêter quelque attention pour
être ému, c'est-à-dire pour avoir du plaisir. Il y a même quelque chose
de plus rigoureux, il faut avoir de l'âme pour être ému. Dans une
partition de Rossini, au contraire, où chaque air ou duetto n'est trop
souvent qu'un brillant morceau de concert[114], il ne faut que le plus
léger degré d'attention possible pour avoir du plaisir; et, chose bien
avantageuse, la plupart du temps il n'est pas nécessaire d'avoir ce que
les gens romanesques appellent de l'âme.
Je sens bien que j'ai besoin de justifier une assertion aussi hardie.
Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le _Matrimonio
segreto_[115], Carolina se trouvant heureuse avec son amant à la
première scène du premier acte? Elle fait une réflexion tendre sur le
bonheur dont ils pourraient jouir:
Se amor si gode in pace.
Ces paroles si simples ont produit une des plus belles phrases musicales
qui existent au monde. Rosine, dans le _Barbier de Séville_, trouve son
amant fidèle après l'avoir cru, dans toute la force du terme, un monstre
d'ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte
Almaviva; Rosine, dans ce moment de bonheur, l'un des plus ravissants
qu'il soit donné à l'âme humaine de connaître, l'ingrate Rosine ne
trouve à nous chanter que des _fioriture_, apparemment celles que madame
Giorgi, la première Rosine, exécutait avec grâce. Ces _fioriture_,
dignes d'un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossini a
voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a réussi. Il n'a
pas d'excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n'être que de
la joie. Tel est le principal défaut de sa seconde manière; il compose
ses partitions en écrivant les agréments que les chanteurs étaient dans
l'habitude d'ajouter _ad libitum_ aux chants des autres maîtres. Ce qui
n'était qu'un accessoire plus ou moins agréable, il en fait souvent le
principal. Voyez les battements si fréquents dans les rôles de Galli
(_Italiana in Algeri_, _Sigillara_, _Turco in Italia_, _Gazza ladra_,
_Maometto_, etc.). Il faut convenir que ces agréments ont une rare
élégance, beaucoup de rapidité, souvent une fraîcheur séduisante, et
changent avec succès un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur
de tel sentiment, en un très joli et très brillant morceau de concert.
Est on curieux d'arriver à la même vérité par une autre route? Rossini,
comme tous les autres maîtres, a écrit ses opéras dans la confiance que
les deux actes seraient séparés par une heure et demie de ballet ou
d'entr'acte. En France, où le _naturel_ n'est pas ce qui brille le plus
dans la recherche des plaisirs, on croirait n'avoir pas assez de passion
pour Rossini, si l'on n'écoutait pas de suite et sans désemparer, trois
heures de sa musique. Cet excès musical, présenté avec tant d'esprit au
public de l'Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs,
est insupportable lorsqu'on représente _Don Juan_ ou tel autre ouvrage
_passionné_. Il n'est personne qui n'ait mal à la tête et qui ne soit
mortellement fatigué à la fin des quatre actes des _Nozze di Figaro_; on
croit être lassé de la musique pour huit jours: on est au contraire à
mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d'entendre de
suite les deux actes de _Tancrède_ ou de l'_Élisabeth_. La musique de
Rossini, qui à chaque instant s'abaisse à n'être que de la musique de
concert, s'accommode fort bien du bel arrangement du théâtre de Paris et
sort brillante de cette épreuve. Dans tous les sens possibles, c'est de
la musique faite exprès pour la France, mais elle travaille tous les
jours à nous rendre dignes d'accents plus passionnés.
CHAPITRE XLI
OPINIONS DE ROSSINI SUR QUELQUES GRANDS MAÎTRES SES
CONTEMPORAINS.--CARACTÈRE DE ROSSINI
Rossini adore Cimarosa, il en parle les larmes aux yeux.
L'homme qu'il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M.
Chérubini de Paris. Que n'eût pas fait ce grand maître, si, en devenant
sensible à l'harmonie allemande, son âme n'eût pas perdu tout amour ou
plutôt toute sensibilité pour la mélodie de sa patrie!
Si Mayer écrivait encore, Rossini en aurait peur; Mayer, en revanche de
cette preuve d'estime, aime tendrement son jeune rival et avec toute la
bonne foi d'un coeur bavarois.
Rossini a une très haute opinion de M. Pavesi, qui a écrit des morceaux
de la première force; il déplore le sort de cet artiste qui, jeune
encore, est forcé à l'inaction par une santé languissante. J'ai ouï dire
à l'auteur du _Barbier_ qu'il n'y a rien à faire après Fioraventi, dans
cette sorte de style bouffe qui s'appelle _nota e parola_. Il ajoutait
qu'il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prétention de
vouloir essayer de la musique bouffe, après le point de perfection
absolue où Paisiello, Cimarosa et Guglielmi ont porté ce genre.
Il est évident d'après cet aveu, qu'il ne voit pas l'existence d'une
nouvelle sorte de _beau idéal_. Les hommes ont trop peu changé depuis
Guglielmi, continue Rossini, pour qu'il soit possible de leur présenter
une nouvelle sorte de _beau idéal_; attendons que dans cinquante ans un
nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons
chacun suivant notre génie. J'abrège un peu le raisonnement de Rossini,
mais je n'en altère pas le sens général. Je le vis un jour soutenir à ce
sujet une thèse furibonde contre un pédant de Berlin, qui opposait des
phrases de Kant aux _sentiments_ d'un homme de génie. Je voudrais bien à
ce sujet que le nord rentrât un peu en lui-même et se jugeât, lui, sa
gaieté et sa capacité pour la musique. Il trouve trop bouffonnes
certaines parties de la musique de Rossini (le _Miroir_, décembre 1821,
parlant du _finale_: _cra cra_ de l'_Italiana in Algeri_, dont le style
n'est pourtant que de _mezzo carattere_). Quels signes de détresse
n'auraient pas donnés ces pauvres littérateurs du Nord, s'ils se
fussent rencontrés face à face avec la vraie musique bouffe, avec l'air
_Signor si, lo genio è bello_[116]! du pédant dans la _Scuffiara_ de
Paisiello, ou l'air _Amicone del mio core_ de Cimarosa, etc., etc.!
Quand on est insensible à ce point aux prodiges d'un air, ne serait-il
pas prudent et philosophique de se taire?
Que le Nord s'occupe de sociétés bibliques et d'idées d'utilité, et
d'argent; qu'un pair d'Angleterre, riche de plusieurs millions, passe
une journée à discuter gravement avec son homme d'affaires, une
réduction de vingt-cinq pour cent à faire à ses nombreux fermiers; le
pauvre Italien qui voit ses chaînes rivées et les tyrannies qu'il endure
redoublées par l'influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce
qu'il doit penser de tant de vertu[117]. Il jouit des arts, il sait
goûter le _beau_ sous toutes les formes dont la nature se plaît à
l'environner, et regarde l'homme triste du Nord avec plus de pitié que
de haine. _Que voulez-vous? ces gens tristes et pieux commandent à huit
cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges_, me
disait en baissant la tête le plus aimable des pauvres habitants de
Venise; _notre seule vengeance, c'est qu'ils crèvent d'ennui_.
Que l'homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son
luxe, abaisse un regard de pitié sur le pauvre Rossini qui, en treize
ans de travaux sans relâche, et en ne se permettant jamais aucune
dépense inutile, n'a pu arriver à mettre de côté soixante ou
quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je répondrai: pauvreté
n'est pas malheur pour ce grand homme; un piano ou un sot suffit à son
amusement. Quelque part qu'il se présente en Italie, dans la plus
chétive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini
suffit pour attirer tous les yeux; on lui cède toujours la première
place, ou celle qu'il occupe devient la première; il se voit l'objet de
transports et d'égards venant du coeur, que le plus grand seigneur
n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu'il dépense gaiement
cent mille francs par an. Rossini, jouissant par la gloire de tous les
avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvreté que lorsqu'il pense
au nombre de pièces d'or qu'il possède. C'est à cause du rang unique
qu'il occupe en Italie, qu'il était si gauche de lui conseiller de venir
à Paris, où, après avoir été la chose curieuse pendant six semaines, il
serait bien vite retombé à la suite de cinq cents conseillers d'État,
ambassadeurs, généraux, etc., tous personnages plus importants que lui.
En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la
société, qui n'estime exactement que l'argent qu'elles rapportent.
Avant son mariage avec Mlle Colbrand (1821), qui lui a apporté vingt
mille livres de rentes, Rossini n'achetait que deux habits par an; du
reste, il avait le bonheur de ne jamais songer à la prudence: or, qu'est
la prudence autre chose pour un homme peu riche que _la peur de
manquer_? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur
plaisir le plus doux de ce sentiment agréable: _la peur_. Rossini, sûr
de son génie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. Il
peut être à la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien
intimement à des gens si différents de lui. Ce qui peut arriver, c'est
qu'il se forme une nouvelle génération moins affectée, moins prosternée
devant la _noblesse_ du style et qui ne s'épouvante pas tant du _cra
cra_ du _finale_ de l'_Italiana in Algeri_. Alors on comprendra en
France, 1º le _bonheur_, 2º _le génie_ italiens.
Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous,
mais plutôt comme symphoniste incomparable, qu'en sa qualité de
compositeur d'opéras. Ils n'en parlent jamais que comme d'un des plus
grands hommes qui aient jamais existé; mais même dans _Don Juan_, ils
trouvent les défauts de l'école allemande, c'est-à-dire pas de _chant
pour les voix_; du chant pour la clarinette, du chant pour le basson,
mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne
crie pas: la _voix humaine_.
J'ai entendu Rossini parler avec un accent sérieux, ce qui n'est pas peu
dire pour lui, du seul talent qui eût pu balancer sa réputation et s'en
faire une égale, Orgitano; cet aimable jeune homme annonçait au monde un
successeur de Cimarosa, lorsqu'il fut enlevé dans la fleur de la
jeunesse (1803), nouvel exemple des dangers du génie. Il faut une
organisation toute particulière, toute la folie et le feu des passions
fortes, et cependant que ces passions ne vous dévorent pas dès l'entrée
dans la vie. J'ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute
simple.
Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce
fut le génie du genre simple et de la grâce naïve, et il a rendu sa
manière désormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus
étonnants avec la plus grande simplicité possible de mélodie, d'harmonie
et d'accompagnements. Il n'y a plus de mélodie simple à entreprendre,
dit Rossini; dès qu'on y songe un quart d'heure il se trouve qu'on
retombe dans Paisiello et qu'on le copie avant de le connaître. Rossini
peut parler savamment des ouvrages de tous les maîtres; il lui suffit
d'avoir joué une seule fois sur le piano une partition quelconque pour
la savoir par coeur et ne plus l'oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a
été écrit avant lui; et cependant on ne voit jamais d'autre papier de
musique dans sa chambre que du papier blanc rayé.
Quel que soit le mot que la postérité dise sur Rossini, elle ne pourra
s'empêcher de convenir qu'il est, pour la facilité du travail, ce que
fut Paisiello pour la simplicité des mélodies.
CHAPITRE XLII
ANECDOTES
Si j'étais assuré que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet
ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de
descendre aux détails les plus simples, je raconterais un trait de
paresse de Rossini. Dans une journée très froide de l'hiver de 1813, il
se trouvait campé dans une mauvaise chambre d'auberge à Venise, et
composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto terminé (il
faisait alors la partition de _il Figlio per azzardo_), la feuille de
papier lui échappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher;
Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille était allée tomber sous
le lit. Il étend le bras hors du lit, et se penche pour tâcher de la
saisir; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et
se dit: Je vais récrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en
souviendrai bien. Mais aucune idée ne lui revient; il est plus d'un
quart d'heure à s'impatienter; il ne peut se rappeler une note. Enfin
il s'écrie en riant: «Je suis bien dupe; je vais refaire le duetto. Que
les compositeurs riches aient du feu dans leurs chambres, moi je ne me
donne pas la peine de ramasser les duetti qui tombent; d'ailleurs, c'est
de mauvais augure.»
Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis à qui il dit:
Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit être sous mon lit? L'ami
atteint le duetto avec sa canne, et le donne à Rossini. «Maintenant, dit
Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous
plaît le plus». L'ami du jeune compositeur donna la préférence au
premier; le second était trop rapide et trop vif pour la situation.
Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le même opéra. La
personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le
moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini,
Rossini s'habille à la hâte, en jurant contre le froid, sort avec son
ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de café; et il
envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste
du théâtre de _San Mosè_, pour lequel il travaillait alors.
Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et
rien ne peut lui être comparé; c'est un esprit tout de feu, volant sur
tous les sujets, et y prenant une idée agréable, vraie et grotesque. A
peine avez-vous saisi cette idée, qu'une autre lui succède. Une telle
facilité serait plus étonnante qu'agréable, si le volcan de ces idées
nouvelles n'était entrecoupé de récits charmants qui reposent. Ses
courses éternelles, pendant douze années, composées d'arrivées et de
départs, comme il le dit lui-même en parlant de sa vie, ses relations
avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et
heureuse de la haute société, l'ont abondamment fourni des anecdotes les
plus bizarres sur la pauvre espèce humaine. «Je serais un grand sot
d'inventer et de mentir, dit Rossini[118], quand quelque homme
atrabilaire ou envieux gâte les plaisirs de la société en lui contestant
la vérité de ses récits. Par état, j'ai toujours eu affaire à des
chanteurs et à des cantatrices; on connaît leurs caprices, et plus
j'étais célèbre, plus j'ai eu à subir des caprices étranges. A Padoue,
l'on m'a obligé à venir _faire le chat_ dans la rue, tous les jours à
trois heures du matin, pour être reçu dans une maison où je désirais
fort entrer; et comme j'étais un maître de musique orgueilleux de mes
belles notes, on exigeait que mon miaulement fût _faux_. J'ai vu dans ma
chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre (si j'en avais eu), la
plupart des amateurs riches d'Italie qui finissent toujours par se faire
entrepreneurs de spectacle par amour pour quelque _prima donna_. Enfin,
l'on dit que je n'ai pas été sans quelques succès auprès des femmes, et
je vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes que j'ai choisies.
J'ai eu à souffrir d'étranges rivalités; j'ai changé de ville et d'amis
trois fois par an pendant toute ma vie; et, grâce à mon nom, presque
partout j'ai été présenté et intime avec tout ce qui en valait la peine,
deux fois vingt-quatre heures après mon arrivée quelque part, etc.,
etc.»
Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le génie; il ne
ménage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour
qui est ridicule: mais il n'est point méchant; il rit le premier comme
un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite à chanter à
Rome, chez un cardinal, un _caudataire_ s'approche pour le prier de ne
chanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des
polissonneries en _bolonais_ que personne ne comprend; il rit et pense à
autre chose. Sans cette fertilité et cette rapidité dans l'esprit, il
n'aurait pu suffire à ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup
amusé; qu'étant pauvre, il ne peut se faire aider dans la moindre chose
pour ses partitions, et que cependant, avant l'âge de trente-deux ans,
il a donné quarante-cinq opéras ou cantates.