dans l'air _ombra adorata aspetta_ de Roméo, et le mouvement plus

rapide[103] imprimé à la cantilène. C'est aussi une belle création que

l'inflexion donnée aux vers précédents qui appartiennent à la même

scène:

Io ti sento, mi chiami

A seguirti fra l'ombre, etc.

Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soirée où madame Pasta

employa, pour la première fois, ces nouveaux artifices de chant, et le

saisissement, bien plus flatteur[104] que des applaudissements, qu'ils

excitèrent dans le public; et pourtant, à chacune des vingt ou trente

représentations du même opéra qui avaient précédé, les spectateurs

auraient juré que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rôle

le dernier degré de la perfection.

Ce même soir, au moment où madame Pasta employait avec le plus de

bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable

Napolitain, connu par son goût pour la musique et par ses succès, me

dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire

ici: «Ces changements de sons dans cette voix sublime me rappellent une

sensation de bonheur tendre que j'ai trouvée quelquefois durant les

nuits si pures de notre malheureuse patrie, lorsque des étoiles

scintillantes se détachent si bien sur un ciel d'un bleu foncé; c'était

lorsque la lune éclaire ce paysage enchanteur que l'on aperçoit de cette

rive de Mergelina que je ne verrai plus. L'île de Capri se détachait

dans le lointain au milieu des flots d'argent d'une mer mollement agitée

par la brise rafraîchissante de minuit. Insensiblement une nuée légère

vient voiler l'astre des nuits, et sa lumière semble, durant quelques

instants, plus suave et plus tendre; l'aspect de la nature en est plus

touchant, l'âme est attentive. Bientôt l'astre se montre de nouveau plus

pur et plus brillant que jamais, inondant nos rivages de sa lumière vive

et pure; et le paysage reparaît aussi dans tout l'éclat de sa vive

beauté. Eh bien! la voix de madame Pasta, dans ces changements de

_registres_, me donne la sensation de cette lumière plus touchante et

plus tendre qui se voile un instant pour reparaître bientôt mille fois

plus brillante[105].

«Au coucher du soleil, lorsqu'il disparaît derrière le Pausilippe, notre

coeur semble se laisser aller naturellement à une douce mélancolie; je ne

sais quoi de sérieux s'empare de nous; notre âme semble se mettre en

harmonie avec le soir et sa tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens

de l'éprouver, mais avec un mouvement plus rapide, quand madame Pasta a

dit:

Ultimo pianto!

«C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, mais d'une manière plus

durable, aux premières journées froides de septembre, suivies d'une

brume légère sur les arbres qui annonce l'approche de l'hiver et la

mort des beautés de la nature.»

En sortant d'une représentation dans laquelle madame Pasta nous a

transportés, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrême et

profonde émotion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on

chercherait à se rendre un compte plus distinct d'une sensation si

profonde et si extraordinaire. On ne sait où se prendre pour admirer.

Cette voix n'a point un timbre (_metallo_) extraordinaire; elle ne doit

point ses effets à une flexibilité surprenante; ce n'est point non plus

une extension inaccoutumée; c'est uniquement et tout simplement le chant

qui part du coeur,

Il canto che nell'anima si sente,

et qui séduit et entraîne en deux mesures tous les spectateurs qui ont

pleuré en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix.

Je pourrais faire une assez longue énumération de toutes les difficultés

que la nature avait opposées à madame Pasta, et qu'elle a dû surmonter

pour que son âme pût, _au moyen du chant_, électriser celle des

spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux

triomphes et se rapprocher de la perfection; chacun de ses pas est

marqué par une de ces petites créations dont je parlais naguère. Je

m'étais fait dicter par un musicien savant une énumération que je

supprime parce qu'elle exigerait du _savoir technique_ pour être

comprise; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que

je veux parler de la beauté, et, dans mon ignorance, ce ne sont point

les savants que je prétends endoctriner.

On a demandé aux amis de madame Pasta quel avait été son maître comme

actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un coeur propre à sentir

vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionnée

et allant jusqu'au ridicule pour le _beau idéal_. A Trieste, un pauvre

enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumône

pour sa mère aveugle, la fait fondre en larmes sur le port où elle se

promenait avec quelques amis; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les

amis qui étaient avec elle parlent de charité, se mettent à louer la

bonté de son coeur, etc. Quand elle a essuyé ses larmes: «Je n'accepte

point vos louanges, leur dit-elle. Cet enfant m'a demandé l'aumône d'une

manière sublime. J'ai vu en un clin d'oeil, tous les malheurs de sa mère,

la misère de leur maison, le manque de vêtements, le froid qu'ils

souffrent bien des fois. Je serais une grande actrice si, dans

l'occasion, je pouvais trouver un geste exprimant le profond malheur

avec cette vérité.»

Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame

Pasta avait la conscience dès l'âge de six ans, qu'elle se rappelle

distinctement, et dont elle se sert à la scène dans le besoin, qui lui

valurent son talent et lui ont servi de modèle. J'ai entendu dire à

madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations à de'Marini, l'un

des premiers acteurs d'Italie, et à la sublime Pallerini, l'actrice

formée par Viganò pour jouer dans ses ballets les rôles de Myrrha, de

Desdemona et de la Vestale.

Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir à la

scène la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini; elle n'a même

jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano; et

pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent

à dire qu'elle semble leur élève. Elle n'a d'obligation pour le chant

qu'à madame Grassini, avec laquelle elle a chanté pendant une saison à

Brescia[106].

CHAPITRE XXXVI

LA DONNA DEL LAGO

On peut dire qu'à Naples, après l'_Élisabeth_, les pièces de Rossini

n'ont réussi qu'à force de génie. Son principal mérite était d'avoir un

style différent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et

sans idées qui l'avaient précédé. Dans le genre ennuyeux de l'opéra

séria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-être, sans le

mécontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait à son

entreprise, Rossini se serait-il négligé. Je l'ai vu se trouver mal à

cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si

indifférent, et d'ailleurs si sûr de son mérite. C'était à la première

représentation de la _Donna del Lago_, opéra tiré d'un mauvais poëme de

Walter Scott.

Ce jour-là, le premier sentiment fut de plaisir. La première décoration

représentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'Écosse sur lequel

la Dame du Lac, fidèle à son nom, se promène seule dans une barque

qu'elle dirige elle-même. Cette décoration était un chef-d'oeuvre. Toutes

les imaginations furent transportées en Écosse et prêtes à s'occuper

d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer

sa barque avec beaucoup de grâce, chanta son premier air, et fort bien.

Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le

duetto qui suit avec Davide fut chanté avec beaucoup d'art. Enfin

Nozzari parut; il entrait par le fond de la scène, qui, ce soir-là, se

trouvait à une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rôle

commençait par un port de voix. Il donna un éclat de voix magnifique, et

d'une force à être entendu de la rue de Tolède; mais comme lui-même, du

fond de la scène, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva

à un quart de ton peut-être au-dessous de ce qu'il devait être. Je me

rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un

prétexte pour siffler. Une ménagerie de lions rugissants à qui l'on

ouvre les barreaux de leur cage, Éole déchaînant les vents en furie,

rien ne peut donner une idée, même imparfaite, de la fureur d'un public

napolitain offensé par un son faux, et trouvant une juste raison pour

satisfaire une vieille haine.

L'air de Nozzari était suivi de l'apparition d'une quantité de bardes,

qui viennent animer à la guerre l'armée écossaise qui marche au combat.

Rossini avait eu l'idée de lutter avec les trois orchestres du bal de

_Don Juan_; il avait divisé son harmonie en deux parties, savoir, le

choeur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de

trompettes qui, après avoir paru séparément, sont entendues en même

temps[107]. Ce jour (4 octobre 1819) était un jour de gala; le théâtre

était illuminé, la cour n'y était pas; rien ne pouvait retenir l'extrême

gaieté des jeunes officiers qui remplissent _par privilège_ les cinq

premières banquettes du parterre, et qui avaient bu à la santé du roi en

sujets loyaux et fidèles. L'un de ces messieurs, au premier son des

trompettes, se mit à imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au

galop. Le public saisit cette idée, et à l'instant le parterre est plein

de quinze cents écoliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure

le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre maître de musique

ne purent tenir à un tel tapage, il se trouva mal.

La même nuit, pour tenir un engagement contracté quelque temps

auparavant, il dut monter en voiture et courir en toute hâte à Milan.

Quinze jours après, nous sûmes qu'en arrivant à Milan, et sur toute la

route, il avait répandu la nouvelle que la _Donna del Lago_ était allée

aux nues. Il croyait mentir, et il doit, avoir tous les honneurs du

mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si éclairé

de Naples avait senti toute l'étendue de son injustice; il applaudit

l'opéra comme il mérite de l'être, c'est-à-dire avec transport. On avait

diminué de moitié le nombre des trompettes qui accompagnaient les

bardes, et qui, le premier soir, étaient réellement assourdissantes.

Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions le soir du 5

octobre, à la soirée de la princesse de Belmonte: «Au moins si ce pauvre

Rossini pouvait savoir son succès en route, il serait consolé! quel

triste voyage il va faire!» Nous avions oublié le gasconisme du

personnage.

Si je n'étais pas honteux de la grosseur démesurée de la présente

brochure, je hasarderais une analyse suivie de la _Donna del Lago_.

C'est un ouvrage plutôt épique que dramatique. La musique a vraiment une

couleur ossianique et une certaine énergie sauvage extrêmement piquante.

Après la chute du premier jour, on ne se lassa pas d'applaudir la

cavatine et duetto

O matutini albori,

chanté par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y règne une fraîcheur et

une _bonne foi_ de sentiment d'un effet délicieux.

Le choeur de femmes

D'Inibaca donzella,

le petit duetto

Le mie barbare vicende,

de Davide et mademoiselle Colbrand, l'air

O quante lagrime!

de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'oeuvre.

Le _finale_ est extrêmement remarquable et vraiment original.

On admira dans le second acte le terzetto

Alla ragion deh'ceda!

et l'air

Ah si pera,

de mademoiselle Pisaroni, à qui cet opéra valut le rang de cantatrice du

premier ordre.

Les passions sont moins vives dans cet opéra que dans _Otello_, mais les

cantilènes me semblent plus belles. Le chant est en général plus

_spianato_, plus simple; par exemple, l'air délicieux et si tendre:

Ma dov'è colei che accende?

Les dilettanti de Naples jugèrent que, dans la _Donna del Lago_, Rossini

avait fait un pas pour revenir au style de sa première jeunesse, au

système dans lequel sont écrits l'_Inganno felice_, et le _Demetrio_;

sur quoi je ferai observer que _Demetrio e Polibio_ et surtout

_Tancrède_ sont écrits dans le style qui, _à mes yeux_, est le plus

beau, dans le mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie le plus

favorable pour l'effet; ce qui ne veut nullement dire que _Tancrède_

présente les meilleures idées possibles, et que ce soit le meilleur

opéra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'énergie, mais

ses idées sont un peu déparées par les effets d'un faux système.

CHAPITRE XXXVII

DE HUIT OPÉRAS DE ROSSINI

Il y a plusieurs opéras de Rossini desquels je dirai fort peu de chose;

je ne les ai jamais vus, ou bien ils sont inconnus à Paris.

Le chant

O crude stelle!

d'_Adelaïde di Borgogna_ joué à Rome en 1818, est admirable comme

faisant beaucoup de plaisir et comme peignant juste le désespoir dans un

coeur de seize ans (le désespoir de miss Ashton de Walter Scott).--Quel

sens peut avoir une telle phrase pour le lecteur, qui voit peut-être

pour la première fois le nom d'_Adelaïde di Borgogna_?

L'_Armida_ fut donnée à Naples pendant l'automne de 1817. Nozzari

faisait Renaud, et mademoiselle Colbrand Armide. L'opéra eut un brillant

succès; on y trouve un des plus beaux duetti de Rossini, peut-être le

plus célèbre de tous:

Amor, possente nome

L'extrême volupté qui, aux dépens du sentiment, fait souvent le fond des

plus beaux airs de Rossini, est tellement frappante dans le duetto

d'Armide, qu'un dimanche matin qu'il avait été exécuté d'une manière

vraiment sublime au Casin de Bologne, je vis les femmes embarrassées de

le louer. On dirait que ce duetto est d'un commençant; il y a des

longueurs vers la fin de la première partie. Malgré son grand succès à

Naples, il ne paraît pas que cet opéra ait été donné sur d'autres

théâtres. L'auteur du libretto laisse languir l'intérêt, et il a gâté

d'une manière pitoyable le beau récit du Tasse. Il y a de beaux choeurs.

_Ricciardo e Zoraïde_ (automne 1818). Davide, Nozzari et mademoiselle

Colbrand. Le libretto est du feu marquis Berio, l'un des hommes les plus

aimables de Naples; c'est un morceau du poëme de Ricciardetto; les noms

seuls sont changés. J'ai peu vu cet opéra, je me souviens seulement d'un

fort grand succès. On applaudit beaucoup, au premier acte, le duetto de

mesdemoiselles Colbrand et Pisaroni,

In van tu fingi, ingrata!

le terzetto entre les mêmes cantatrices, et Nozzari,

Cruda sorte,

la cavatine de Davide,

Frena, o ciel!

et dans le second acte, le duetto,

Ricciardo che vega?

Le style est magnifique, oriental, passionné; cet opéra n'a point

d'ouverture[108]. Ce genre de travail contrarie Rossini, qui prouve par

de beaux raisonnements qu'il ne faut pas d'ouvertures.

_L'Ermione_, 1819, n'eut qu'un succès partiel; on n'applaudit que

certains morceaux. C'était un essai, Rossini avait voulu tenter le genre

de l'opéra français.

_Maometto secondo_, 1820. Je n'ai pas vu cet opéra. On m'écrivit dans le

temps qu'il avait du succès. Il y a des morceaux d'ensemble fort

remarquables. Le libretto, est ce me semble, de M. le duc de Ventignagno

qui passe à Naples pour le premier faiseur de tragédies du royaume.

Galli fut superbe dans le rôle de _Maometto_.

_Metilde di Shabran._ Rome, 1821. Au théâtre d'Apollo, la jolie Liparini

était prima donna. Libretto exécrable et jolie musique. Tel fut le

jugement du public.

_Zelmira_, jouée à Naples en 1822, a fait fureur à Vienne comme à

Naples. Rossini, dans cet opéra, s'est éloigné le plus possible du style

de _Tancrède_ et de l'_Aureliano in Palmira_; c'est ainsi que Mozart,

dans _la Clémence de Titus_, s'est éloigné du style de _Don Giovanni_.

Ces deux hommes de génie ont marché en sens inverse. Mozart aurait fini

par s'italianiser tout à fait. Rossini finira peut-être par être plus

allemand que Beethoven. J'ai entendu chanter Zelmire au piano; mais ne

l'ayant pas vue au théâtre, je n'ose en juger.

Le degré de germanisme de Zelmire n'est rien en comparaison de la

_Semiramide_ que Rossini a donnée à Venise en 1823. Il me semble que

Rossini a commis une erreur de géographie. Cet opéra, qui, à Venise n'a

évité les sifflets qu'à cause du grand nom de Rossini, eût peut-être

semblé sublime à Koenigsberg ou à Berlin; je me console facilement de ne

l'avoir pas vu au théâtre; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne

m'a fait aucun plaisir[109].

La _Donna del Lago_, _Ricciardo e Zoraïda_, _Zelmira_, _Semiramide_ et

quelques autres opéras de Rossini ne peuvent pas se donner à Paris, à

cause du manque d'une voix de contralto assez habile pour pouvoir

chanter la musique écrite pour mademoiselle Pisaroni[110].

Je ne conseillerais pas d'essayer ces opéras à Louvois. Les plus beaux

morceaux ont été intercalés dans d'autres pièces; par exemple, l'air de

la Donna del Lago,

Oh! quante lagrime,

placé par madame Pasta dans _Otello_; peut-être aussi que la musique de

ces opéras semblerait faible après _Otello_ et _Mosè_.

Je me hâte d'ajouter que je n'entends nullement parler de la _Donna del

Lago_, partition originale et superbe dans laquelle, pour la première

fois de sa vie peut-être, Rossini a été inspiré par son libretto. Cet

opéra triompherait de tous les obstacles, mais il faut des décorations

faites par des peintres arrivant d'Italie. Les _scene_ ridicules que

nous venons de voir à la reprise des Horaces, amèneraient une chute

complète pour la _Donna del Lago_, qui exige un peu l'illusion des yeux.

Il faut d'ailleurs un grand théâtre à cause des évolutions militaires et

des choeurs de bardes. Au génie près, cet opéra est comme _les Bardes_ de

M. Lesueur.

Nous eûmes à Naples, en 1819 je crois, une messe de Rossini, qui employa

trois jours à donner l'apparence de chant d'église à ses plus beaux

motifs. Ce fut un spectacle délicieux; nous vîmes passer successivement

sous nos yeux, et avec une _forme un peu différente_ qui donnait du

piquant aux reconnaissances, tous les airs sublimes de ce grand

compositeur. Un des prêtres s'écria au sérieux: «Rossini, si tu frappes

à la porte du paradis avec cette messe, malgré tous tes péchés saint

Pierre ne pourra pas s'empêcher de t'ouvrir.» Ce mot est délicieux en

napolitain à cause de sa grotesque énergie.

CHAPITRE XXXVIII

BIANCA E FALIERO

Nous avons vu Rossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans la nuit

du 4 octobre 1819. Le 26 décembre de la même année, il fit représenter à

Milan _Bianca e Faliero_. C'est à peu près le sujet du _comte de

Carmagnola_, tragédie de M. Manzoni[111]. La scène est à Venise. Le

conseil des Dix condamne à mort un jeune général dont il se défie parce

qu'il est vainqueur; mais _Faliero_ est aimé de _Bianca_, la fille du

doge. Madame Camporesi chanta supérieurement le rôle de Bianca; celui de

Faliero était rempli par madame Carolina Bassi, la seule cantatrice qui

approche un peu de madame Pasta. La décoration représentant la salle du

conseil des Dix fut d'une vérité parfaite. On se sentait frémir au

milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue en

velours violet, et éclairée seulement par quelques rares bougies dans

des flambeaux d'or. On se voyait en présence du despotisme tout-puissant

et inexorable. Notre insensibilité ou notre pauvreté a beau dire, de

belles décorations sont le meilleur commentaire de la musique

dramatique; elles décident l'imagination à faire les premiers pas dans

le pays des illusions. Rien ne dispose mieux à être touché par la

musique que ce léger frémissement de plaisir que l'on sent à _la Scala_

au lever de la toile, à la première vue d'une décoration magnifique.

Celle de la salle du Conseil des Dix, dans _Bianca e Faliero_, était un

chef-d'oeuvre de M. Sanquirico. Quant à la partition de Rossini, tout

était réminiscence; il ne fut pas applaudi, il fut presque sifflé. Le

public se montra sévère; un air fort difficile et chanté avec une

perfection froide par madame Camporesi, ne le désarma pas. Cet air fut

appelé l'air de _guirlande_, parce que Bianca le chante en tenant une

guirlande à la main. Il n'y eut qu'un morceau neuf dans _Bianca e

Faliero_, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette

surtout, sont au nombre des plus belles inspirations qu'aucun maître

ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n'est avec vérité, du

moins avec une pleine conviction, il n'y a rien dans _Otello_ ou dans la

_Gazza ladra_ de comparable à ce quartetto; c'est un moment de génie qui

dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans être aussi

profondément triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus

belles choses de _Tancrède_ ou de _Sigillara_.

A peine ce morceau avait-il paru, qu'on le plaça dans la musique d'un

ballet joué au même théâtre. Le même public l'entendit ainsi pendant six

mois de suite, tous les soirs, sans en être jamais rassasié; toujours à

ce moment l'on faisait silence.

Lorsque je redoute d'avoir placé quelques exagérations dans le présent

livre sur la musique, je n'ai qu'à me chanter la cantilène de ce

quartetto, et aussitôt je me sens plein de courage; une voix intérieure

me dit: Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi

prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux?

CHAPITRE XXXIX

ODOARDO E CRISTINA

L'année qui précéda _Bianca e Faliero_, Rossini avait joué un bien

mauvais tour à un impresario de Venise; le public de Milan ne l'ignorait

pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup

dans le froid accueil fait à _Bianca_. Au printemps de 1819,

l'impresario du théâtre de _San Benedetto_ à Venise, avait engagé

Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins; prix énorme en Italie.

Le libretto que l'impresario envoya à Naples était intitulé: _Odoardo e

Cristina_.

Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel, ne se détermina à

quitter Naples que quinze jours avant celui où le théâtre de Venise

devait ouvrir. Pour faire prendre patience à l'impresario, il lui avait

expédié de temps à autre quantité de beaux morceaux de musique. A la

vérité les paroles étaient un peu différentes de celles qu'on avait

envoyées de Venise; mais qui fait attention aux paroles d'un opéra

seria? C'est toujours _felicita_, _felice ognora_, _crude stelle_,

etc., et à Venise personne ne lit un libretto serio, pas même, je crois,

l'impresario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement

avant la première représentation. L'opéra commence, il est applaudi avec

transport; mais par malheur il y avait au parterre un négociant

napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs.

Grand étonnement des voisins. On lui demande où il a entendu la musique

nouvelle. «Hé! ce qu'on vous joue, leur dit-il, c'est _Ricciardo e

Zoraïda_ et _Ermione_ que nous avons applaudis à Naples il y a six mois;

je me demande seulement pourquoi vous avez changé le titre. De la plus

belle phrase du duetto de _Ricciardo_,

Ah! nati in ver noi siamo,

Rossini en a fait la cavatine de votre opéra nouveau; il n'a pas même

changé les paroles.»

Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se répand

bien vite au café, où les premiers dilettanti du pays étaient occupés à

motiver leur admiration. A Milan, la vanité nationale eût été furibonde;

à Venise on se mit à rire. Le charmant Ancillo (poëte célèbre) fit

sur-le-champ un sonetto sur le malheur de Venise et le bonheur de

mademoiselle Chomel. Cependant l'impresario, furieux, et que ce bruit

fatal allait ruiner, cherche Rossini; il le trouve: «Que t'ai-je promis?

lui répond celui-ci d'un grand sang-froid, de te faire de la musique qui

fût applaudie. Celle-ci a réussi, _e tanto basta_. Au reste, si tu avais

le sens commun, ne te serais-tu pas aperçu, aux bords des cahiers de

musique tout roussis par le temps, que c'était de vieille musique que je

t'envoyais de Naples? Va, pour un impresario qui doit être fripon et

demi, tu n'es qu'un sot.»

De la part de tout autre, cette réponse eût mérité un coup de stylet;

mais l'impresario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait

d'entendre pour la première fois, il pardonna les faiblesses de l'amour

à un homme de génie[112].

La vie de Rossini, tome II · 第 8 / 16 段