Ce qui distingue les nations sous le rapport de la peinture, de la

musique, de l'architecture, etc., c'est le plus ou moins grand nombre de

sensations pures et spontanées que les individus même vulgaires de ces

nations reçoivent de ces arts[59]. Des gens qui aimeraient

passionnément une mauvaise musique, seraient plus près du bon goût que

des hommes sages qui aiment avec bon sens, raison et _modération_, la

musique la plus parfaite qui fut jamais. C'est ainsi qu'un prêtre aimera

mieux un sectateur fanatique, superstitieux et furieux du dieu _Fo_, du

dieu _Apis_, ou de telle autre divinité ridicule, qu'un philosophe

parfaitement raisonnable, ami avant tout du bonheur des hommes, quel que

soit le moyen qui le procure, et qui par les lumières de son esprit sera

arrivé à la connaissance d'un dieu unique, rémunérateur et vengeur.

Canova racontait une petite anecdote qu'il tenait d'un de ses

admirateurs d'Amérique. Il s'agit d'un sauvage qui, il y a quelques

années, se trouva vis-à-vis d'une tête à perruque, à _Cincinnati_.

Canova montrait un petit écrit de huit lignes; c'était la traduction des

expressions d'étonnement et d'enthousiasme qui échappèrent au sauvage à

la vue de cette tête de bois, la première imitation de la figure humaine

qu'il eût jamais rencontrée. Ce que la modestie de Canova, le plus doux

et le plus simple des hommes, l'empêchait d'ajouter, nous le disions

pour lui. Un homme de goût, en voyant son groupe sublime de Vénus et

Adonis chez M. le marquis Berio à Naples, où le grand sculpteur nous

montre la déesse agitée d'un pressentiment funeste en disant le dernier

adieu à son amant qui part pour la chasse où il doit périr; un homme du

goût le plus délicat, en voyant ce chef-d'oeuvre admirable de la grâce la

plus divine et du sentiment le plus fin[60], exprime son admiration

précisément dans les mêmes termes que le sauvage. C'est que dans le

fait, l'admiration extrême de ces deux hommes, l'effet produit sur leur

âme est absolument le même; il n'y a d'exception que dans le cas trop

commun où l'admirateur de Canova se trouve être un pédant, qui veut

d'abord se faire admirer. Toute la différence est dans l'_objet

extérieur_ qui excite le même degré d'admiration et de ravissement chez

des êtres d'ailleurs si différents. Il est trop évident que les paroles

d'admiration dans les arts ne prouvent jamais que le degré de

ravissement de l'homme qui admire et nullement le degré de mérite de la

chose admirée.

Lorsqu'un homme vous dit qu'il admire une grande cantatrice, madame

Belloc ou mademoiselle Mariani (cette dernière est pour moi le plus beau

contralto existant), la première chose dont il faut s'enquérir, c'est si

cet homme est né dans une religion où l'on chante bien à l'église.

Supposons l'homme le plus susceptible d'être ravi par les _sons_; s'il

est né à Nevers, comment voulez-vous qu'il admire Davide? Il aimera

mieux Dérivis ou Nourrit. C'est tout simple, les trois quarts des

_fioriture_ que fait Davide lui sont invisibles. L'habitant de Nevers,

fort estimable d'ailleurs, qui dans sa ville n'a pas l'occasion

d'entendre bien chanter quatre fois par an, sera pour Davide comme nous

étions à Berlin pour un peintre qui, dans un morceau d'ivoire grand

comme une pièce de vingt francs, avait représenté la bataille de

_Torgau_, l'une des victoires du grand Frédéric. Avec nos yeux non armés

du secours d'une loupe, nous n'y pouvions rien distinguer. La loupe qui

manque à l'habitant de Nevers, c'est le plaisir d'avoir applaudi à

cinquante représentations du _Barbier de Séville_, chanté par la voix

superbe de madame Fodor. Le jeune Allemand de la petite ville de Sagan,

en Silésie, entend chanter deux fois la semaine à l'église et dans les

rues de sa ville, de la musique écrite sans génie, si l'on veut, mais

exécutée avec netteté et précision, qualités qui suffisent pour

l'éducation de l'oreille. Voilà ce qui manque entièrement à l'habitant

de Nevers, ville d'ailleurs bien plus grande et bien plus importante que

Sagan.

CHAPITRE XXVIII

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES: HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT

La musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le

jour où la majorité des spectateurs répondra tout simplement pour

justifier ses applaudissements: _Ce morceau me plaît_[61]. Telle aurait

été sans doute la réponse des Athéniens, si quelque étranger était venu

leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les

tragédies d'Eschyle; les traités d'Aristote n'avaient pas encore ouvert

la bouche aux gens qui n'ont rien à dire. Chez nous, au contraire, tout

le monde aspire à donner le _pourquoi_ de son enthousiasme, et l'on

n'aurait que du mépris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui

répondrait avec simplicité: _Je sens ainsi_. Mais ce n'est pas tout,

nos malheurs vont plus loin: ces spectateurs, jugeant malgré l'absence

du sentiment, ont créé des foules d'artistes: poëtes en vertu de La

Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La société de Paris

est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts dans leur

jeunesse, que les inspirations d'une âme sèche; et plus tard, que les

soupirs d'un coeur irrité et rendu méchant par le souffle brûlant d'une

vanité malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses.

Quelques-uns de ces pauvres artistes, découragés par le bruit constant

des sifflets, et que je tiens réellement pour les plus malheureux des

hommes, se font juges; ils impriment, et nous lisons dans le _Miroir_

cette phrase amusante: _la voix sépulcrale de madame Pasta_: en fait de

musique, c'est nier la lumière.

Ce qui peut détruire les arts chez une nation ou les empêcher de naître,

c'est la quantité de ces juges dont l'âme manque de sensibilité et de

_folie romanesque_, mais qui du reste ont étudié avec l'exactitude

mathématique et la persévérance d'un caractère froid tout ce qui a été

dit ou écrit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous

trouvons ici dans la nature, la réalité d'une image qui est devenue un

lieu commun dans nos théories poétiques; l'excès de la civilisation

arrêtant les progrès des beaux-arts[62]. Je me refuse les applications

odieuses de ces considérations générales, et j'arrive brusquement à

l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la

carrière (1810), de tous les beaux-arts, le chant était peut-être celui

qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une époque de guerres

sublimes et de réactions cruelles. Dans la haute Italie, à Milan, à

Brescia, à Bergame, à Venise, depuis 1797[63], on songeait à toute autre

chose qu'à la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait

encore produit, en 1810, aucun sujet distingué.

A Naples, il n'existait plus un seul de ces _Conservatoires_ célèbres

qui depuis si longtemps fournissaient à l'Europe les _maestri_ et les

chanteurs en possession de faire naître ses transports et de lui révéler

le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans

quelques églises obscures; et les deux derniers hommes de génie que

Naples eût produits, les compositeurs Orgitano et Manfrocci, avaient été

enlevés au commencement de leur carrière. Rien ne se présentait pour

leur succéder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le

silence de la nullité ou les essais décolorés de la plus incurable

médiocrité.

Babini, ce grand chanteur qui est resté sans rival, avait vu Rossini;

mais sa voix affaiblie par l'âge, n'avait pu que lui raconter les

miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait à

Saint-Cloud, où il faisait commettre à Napoléon[64] la seule étourderie

que ce grand homme ait à se reprocher dans son gouvernement civil; mais,

quoique chevalier de la couronne de fer, il était perdu pour l'Italie.

Marchesi n'était plus au théâtre.

Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la décadence d'un art qui

avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mépris ne devait

pas être inondée l'âme de ce véritable artiste, lui qui jamais ne

s'était permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins

_actuels_ de l'âme du spectateur, le but unique de tous ses efforts,

lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mérite

mécanique de devenir le rival heureux d'un violon[65] dans une

variation à trente-deux biscromes[66] par mesure! L'art le plus touchant

autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple métier.

Après les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini,

l'art du chant est tombé à ce point de misère qu'il n'est plus

aujourd'hui que l'exécution _fidèle_ et inanimée de la note. Voilà en

1823 quel est le point extrême de l'habileté d'un chanteur. Mais

l'_ottavino_[67], le gros tambour, le serpenteau des églises, ont la

même ambition, et y arrivent à peu près avec le même succès. L'on a

banni l'invention du moment, d'un art où les plus beaux effets

s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur; et c'est Rossini

que j'accuse de ce grand changement.

CHAPITRE XXIX

RÉVOLUTION

Je ne réponds pas que les chapitres suivants ne soient au nombre des

plus ennuyeux de tout l'ouvrage. J'ai réuni exprès ici tout ce que

j'étais obligé de dire sur l'art du chant, afin qu'on pût le sauter plus

facilement. Je dois prévenir que les discussions suivantes n'offrent

absolument aucun intérêt aux personnes qui ne vont pas très souvent au

théâtre Louvois.

Nous avons vu que, par l'effet des circonstances politiques de l'Italie,

Rossini, à son entrée dans la carrière, ne trouva qu'un très-petit

nombre de bons chanteurs, et encore étaient-ils sur le point de quitter

le théâtre. Malgré cet état de pauvreté et de décadence si différents de

l'abondance et de la richesse au milieu desquelles avaient écrit les

anciens compositeurs, Rossini suivit tout à fait dans ses premiers

ouvrages le _style_ de ses prédécesseurs; il respectait _les voix_ et ne

cherchait qu'à amener le _triomphe du chant_. Tel est le système dans

lequel sont composés _Demetrio e Polibio_, l'_Inganno felice_, la

_Pietra del Paragone_, _Tancredi_[68], etc. Rossini avait trouvé la

Marcolini, la Malanotte, la Manfredini, la famille Mombelli; pourquoi

n'aurait-il pas cherché à faire triompher le chant, lui qui est si bon

chanteur, lui qui, lorsqu'il se met au piano pour dire un de ses airs,

semble transformer à nos yeux en génie de chanteur tout celui que nous

lui connaissons pour l'invention des cantilènes? Il arriva un petit

événement qui changea tout à coup la manière de voir du jeune

compositeur, et qui donna à son génie des qualités dont l'exagération

fait le tourment de ses admirateurs les plus sincères.

Rossini arrive à Milan en 1814[69], pour écrire l'_Aureliano in

Palmira_; il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opéra;

Velluti, alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des

plus jolis hommes de son siècle, abusait à plaisir de ses moyens

prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il écrit

pour lui la _cavatine_ de son rôle.

A la première répétition avec l'orchestre, Velluti chante, et Rossini

est frappé d'admiration; à la seconde répétition, Velluti commence à

broder (_fiorire_), Rossini trouve des effets justes et admirables, il

approuve; à la troisième répétition, la richesse de la broderie ne

laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilène. Arrive enfin le

grand jour de la première représentation: la _cavatine_ et tout le rôle

de Velluti font fureur; mais à peine si Rossini peut reconnaître ce que

chante Velluti, il n'entend plus la musique qu'il a composée; toutefois,

le chant de Velluti est rempli de beautés et réussit merveilleusement

auprès du public[70], qui, après tout, n'a pas tort d'applaudir ce qui

lui fait tant de plaisir.

L'amour-propre du jeune compositeur fut profondément blessé; son opéra

tombait et le soprano seul avait du succès. L'esprit vif de Rossini

aperçut en un instant toutes les considérations qu'un tel événement

pouvait lui suggérer.

«C'est par un hasard heureux, se dit-il à lui-même, que Velluti se

trouve avoir de l'esprit et du goût; mais qui m'assure que dans le

premier théâtre pour lequel je composerai, je ne rencontrerai pas un

autre chanteur qui, avec un gosier flexible et une égale manie pour les

_fioriture_, ne me gâtera pas ma musique de manière à la rendre

non-seulement méconnaissable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le

public, ou tout au plus remarquable par quelques détails de l'exécution?

Le danger de ma pauvre musique est d'autant plus imminent qu'il n'y a

plus d'écoles de chant en Italie. Les théâtres se remplissent de gens

qui ont appris la musique de quelque mauvais maître de campagne. Cette

manière de chanter des _concerto_ de _violon_, des variations sans fin,

va détruire non-seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le

goût du public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti, chacun suivant

la portée de sa voix. Nous ne verrons plus de cantilènes simples; elles

sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, jusqu'à la nature des

voix; accoutumées une fois à broder et à toujours charger une cantilène

de grands ornements fort travaillés et étouffant l'oeuvre du compositeur,

elles se trouveront bientôt avoir perdu l'habitude d'arrêter la voix et

de filer des sons, et hors d'état par conséquent d'exécuter le chant

_spianato_ et _sostenuto_; il faut donc me hâter de changer le système

que j'ai suivi jusqu'ici.

«Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes _fioriture_

seront de bon goût; d'ailleurs je découvrirai sur-le-champ le fort et le

faible de mes chanteurs, et je n'écrirai pour eux que ce qu'ils pourront

exécuter. Le parti en est pris, je ne veux pas leur laisser de place

pour ajouter la moindre _appoggiatura_[71]. Les _fioriture_, les

agréments feront partie _intégrante_ du chant, et seront _tous_ écrits

dans la partition.

«Et quant à MM. les _impresari_ qui prétendent me payer en me promettant

pour seize à dix-huit morceaux, tous destinés aux premiers rôles, ce

qu'on donnait jadis à mes prédécesseurs pour quatre ou six morceaux tout

au plus, je trouve un moyen parfait de répondre à leur mauvaise

plaisanterie; dans chaque opéra trois ou quatre grands morceaux n'auront

de nouveau que les _variazioni_ que j'écrirai moi-même. Au lieu d'être

inventées par un mauvais chanteur, sans esprit, elles seront écrites

avec goût et science; l'avantage sera encore tout entier pour ces

coquins d'impresari.»

On sent bien qu'en ma qualité d'historien, je viens d'imiter Tite-Live.

J'ai mis dans la bouche de mon héros un discours dont assurément il ne

m'a jamais fait la confidence; mais il est impossible qu'à une époque

quelconque des premières années de sa carrière, Rossini n'ait pas eu ce

monologue avec lui-même; ses partitions le prouvent.

Plus tard, à Naples, mademoiselle Colbrand n'ayant plus qu'une voix

fatiguée à offrir à tous ses chefs-d'oeuvre[72], il fut obligé de fuir

encore davantage le chant _spianato_, et de se jeter avec encore plus de

fureur dans les _gorgheggi_, seule partie du chant dont mademoiselle

Colbrand pût se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions

écrites à Naples par Rossini prouve jusqu'où allait sa passion pour la

prima donna; on n'y trouve plus un seul _cantabile spianato_, ni pour

elle, ni à plus forte raison pour les autres rôles qui avant tout ne

devaient pas éclipser le sien. Rossini ne pensait guère à la gloire; il

est peut-être de tous les artistes celui qui y a jamais le moins songé.

Une conséquence fatale de ses complaisances pour mademoiselle Colbrand,

c'est que ces neuf opéras, composés à Naples, perdent infiniment à être

chantés ailleurs. De tout temps d'ailleurs, Rossini avait eu l'habitude

de résumer ses pensées, et d'en faire des _cabalette_.

Si mademoiselle Colbrand ne s'était trouvé qu'une portée de voix

extraordinaire, on aurait eu la ressource, dans les théâtres où elle

n'était pas, de transposer les rôles (_puntare_), et l'on aurait fait

disparaître, par ce procédé simple, quelques notes appartenant au

diapason singulier pour lequel le maestro aurait écrit. Au moyen de la

transposition, deux bonnes cantatrices, quoique avec des voix

différentes, peuvent souvent produire un grand effet dans le même

rôle[73].

Malheureusement il n'en est pas ainsi de la musique que Rossini a écrite

à Naples. On n'a pas seulement à lutter avec l'_étendue_ de la voix,

mais encore avec la _qualité et la nature des ornements_, et cet

obstacle est terrible et presque toujours insurmontable. J'en appelle à

tout amateur qui aura lu un rôle (_una parte_) de Davide ou de la

Colbrand.

Ainsi Velluti à Milan, dans l'_Aureliano in Palmira_, fit naître chez

Rossini l'idée de la révolution qu'il devait exécuter plus tard, et

mademoiselle Colbrand à Naples le força à donner à cette révolution une

extension que je crois fatale à sa gloire. Tous les opéras écrits à

Naples forment la seconde manière de Rossini.

CHAPITRE XXX

TALENT SURANNÉ EN 1840

J'écris le présent chapitre par un sentiment de tendre pitié pour

plusieurs jeunes demoiselles de douze à quinze ans que je vois avec

peine chercher à atteindre le _beau idéal_ en musique au moyen du piano.

C'est en vain qu'on a conseillé à quelques-unes d'entre elles qui

avaient un peu de voix, d'apprendre à chanter; elles ont repoussé cet

avis. Il suit de là que dans douze ou quinze ans elles auront en musique

un talent aussi suranné que le peut être aujourd'hui celui de leurs

grand'mères qui, il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur

l'épinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd'hui des

pianistes assez distinguées, les jeunes personnes dont je parle ont sans

doute de belles jouissances d'orgueil; mais rien ne diffère plus au

monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes

qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi

rapidement qu'une page de français, ne comprennent rien à toutes les

_nuances_ du chant; la partie _touchante_ de la musique reste pour elles

une terre inconnue; et, à la rapidité de la révolution qui s'opère sous

nos yeux, dans quinze ans cette terre inconnue d'aujourd'hui sera la

seule à la mode. On se récrie déjà sur le nombre ennuyeux des bons

pianistes.

Les jeunes personnes qui savent un peu de musique comprendront

facilement que les _nuances_ en partie improvisées d'après les exigences

actuelles des spectateurs[74], ne peuvent exister que dans le chant, et

que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique,

miracles que l'on prête ensuite aux instruments dans le _discours

ordinaire_, mais qu'ils sont incapables de faire naître. Est-ce que

jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne

touchent guère; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils

produisent le froid plaisir de l'admiration pour la difficulté vaincue,

et par conséquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le coeur le

plus froid, doublé de la tête la plus méthodique et d'une patience

allemande, réussira cent fois mieux au piano que l'âme de Pergolèse. Je

ne crains pas de le dire, on est plus musicien dans le vrai sens du

mot, en chantant bien la romance de Blondel, de _Richard Coeur de Lion_,

qu'en exécutant, à la première vue, une grande fantaisie de Hertz ou de

Moschelès. Si l'on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous

les opéras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix

de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, poussé à quelque degré

d'habileté que l'on veuille le supposer, on sera sensible à l'orchestre

de Rossini et aux concertos de violon.

CHAPITRE XXXI

ROSSINI SE RÉPÈTE-T-IL PLUS QU'UN AUTRE? DÉTAILS DE CHANT

Le système des variations, _variazioni_, a souvent porté Rossini à se

copier soi-même; comme tous les voleurs, il espérait cacher ses larcins.

Après tout, pourquoi ne serait-il pas permis à un pauvre maestro qui

doit composer un opéra en six semaines, malade ou non, bien ou mal

disposé, d'user de cet expédient dans les moments où l'inspiration se

tait? Mayer, par exemple, ou tout autre que je ne veux pas nommer, ne se

copie pas, il est vrai, mais il nous plonge dans un sentiment d'apathie,

suivi bientôt de l'oubli de tous les maux. Rossini, au contraire, ne

nous donne jamais ni paix ni trêve; on peut s'impatienter à ses opéras;

mais certes l'on n'y dort pas: que l'impression soit tout à fait

nouvelle, ou seulement un souvenir agréable, c'est toujours du plaisir

qui succède à du plaisir; jamais de vide comme dans le premier acte de

la _Rosa bianca_, par exemple.

Tout le monde convient de la fécondité d'imagination de Rossini, et

cependant quatre ou cinq journaux obscurs redisent tous les matins aux

demi-savants que Rossini se répète, qu'il se copie, qu'il manque

d'invention, etc., etc.; sur quoi je prends la liberté de faire les

questions suivantes:

1º Combien les grands maîtres d'autrefois plaçaient-ils de morceaux

capitaux dans chacun de leurs ouvrages?

2º A combien de ces morceaux le public faisait-il attention?

3º Parmi ces morceaux, combien réussissaient?

Paisiello vit peut-être applaudir quatre-vingts morceaux principaux dans

ses cent cinquante opéras. Rossini en compterait facilement une centaine

réellement différents dans ses trente-quatre opéras. Un sot qui voit des

esclaves nègres pour la première fois, s'imagine que tous se

ressemblent; les jolis airs de Rossini sont des nègres pour les sots.

Le plus grand défaut du public de Louvois, le dernier voile qui doit

s'abaisser devant ses yeux pour qu'il arrive à la sûreté de goût du

public de _San-Carlo_ ou de la _Scala_, c'est qu'il veut tout entendre;

il veut pour ainsi dire _profiter de son argent_, il ne veut rien

perdre; il faut que tout soit de la même force; il faut qu'une tragédie

soit composée en entier de mots aussi frappants que le _qu'il mourût!_

des _Horaces_ ou le _moi!_ de _Médée_.

Cette prétention est tout simplement _contre la nature du coeur humain_.

Aucun homme _sensible aux arts_ ne pourrait trouver du plaisir à trois

morceaux sublimes qui se suivraient immédiatement.

Il faut être juste; le grand obstacle au bon goût du public de Louvois

vient:

1º De la petitesse de la salle;

2º Du trop grand degré de lumière;

3º De l'absence des loges séparées.

L'enthousiasme, dans une salle _petite_, conduit bientôt à un état

nerveux et pénible[75].

J'en suis fâché, parce que cela choque nos idées de convenances; mais

l'âme humaine à besoin de quatre minutes de conversation à mi-voix pour

se délasser d'un duetto sublime, et être capable de trouver du plaisir à

l'air qui va suivre.

Ce n'est jamais impunément, dans les arts comme en politique, que l'on

choque la nature des choses. La vanité peut faire tenir encore pendant

dix ans aux usages que j'attaque, et persuader aux gens que parler à

l'opéra, c'est se déclarer soi-même un amateur peu passionné.

Qu'arrivera-t-il du silence scrupuleux et de l'attention _continue_?

Que moins de gens s'amuseront à Louvois. Les spectateurs exclus par le

malaise _physique_, seront justement ceux qui sont le plus faits pour

goûter la volupté d'un beau _chant_ et toutes les finesses de la

musique. A Louvois, un opéra qui n'a que six morceaux, tous très beaux,

va aux nues; si ces six morceaux sublimes sont entourés de sept ou huit

morceaux inférieurs, lesquels, si les pédants n'existaient pas, nous

délasseraient et _augmenteraient nos plaisirs_, l'opéra n'a pas de

succès. Le public ne veut pas prendre sur lui de ne s'intéresser qu'à ce

qui est intéressant; car alors il faudrait, à la première

représentation, qu'il jugeât tout seul comme un grand garçon.

La vie de Rossini, tome II · 第 5 / 16 段