Ceux-ci, auprès des autres, ont l'air d'ignorants, et ils ont parfois

des moments bien ridicules; c'est lorsqu'ils font des efforts étonnants

de pédantisme et de mensonge pour avoir l'air de se connaître un peu en

_notes_ et en classification des sons. En France, ils n'ouvrent guère la

bouche pour parler de l'art divin auquel ils doivent les plaisirs les

plus vifs, sans prêter le flanc à la plaisanterie par quelque balourdise

savante; c'est d'ordinaire quelque idée qu'ils ont prise dans _Reicha_,

et qu'ils n'ont retenue qu'à moitié. A Louvois, je reconnais ces deux

classes d'amateurs d'un côté de la salle à l'autre, il y a toujours, par

exemple, quelque désordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis

que celle de l'amateur pédant est un chef-d'oeuvre d'esprit d'ordre et de

soins, même un jour de première représentation, où c'est une affaire

que d'avoir une place passable. Le pauvre amateur sensible a

ordinairement l'imprudence d'entreprendre de parler dans ses moments

d'émotion, et c'est alors qu'il s'expose aux plaisanteries triomphantes

des gens froids; sa colère redouble leur bonheur; les noms, les dates,

tout lui manque, tandis que le pédant sec brille à ses côtés et à ses

dépens, eh récitant, avec moins de disgrâce que de coutume, l'historique

de la science, tous les détails du chant des actrices qui ont paru

depuis vingt ans au théâtre italien, toutes les dates des débuts ou des

mises en scène, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s'expose au

ridicule, parce qu'il y a encore en lui un peu du caractère français.

Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet éteignoir

de tout enthousiasme et de toute sensibilité? _Les autres._ Voyez

l'amateur de _San-Carlo_ et de _la Scala_; tout entier à l'émotion qu'il

éprouve, ne songeant pas à _juger_ et encore moins à faire une jolie

phrase sur ce qu'il entend, il ne s'inquiète nullement de son voisin, et

ne songe guère à faire effet sur lui; il ne sait pas même s'il a un

voisin. Plongé dans une extase contemplative, il n'a que de la colère et

de l'impatience à donner aux _autres_ qui viendraient l'empêcher de

jouir de son âme. Parfois il laisse échapper une exclamation, et puis

retombe dans son morne et profond silence. S'il marque la mesure, s'il

fait un mouvement, c'est que dans de certains passages le mouvement

augmente le plaisir. Sa bouche est à demi ouverte, tous les traits de sa

figure portent l'empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de

l'absence d'animation; il n'y a d'âme que dans ses yeux, et encore si on

l'a averti de cette vérité, dans sa haine pour _les autres_, il se cache

les yeux, de la main.

Beaucoup de chanteurs célèbres appartiennent à la classe d'amateurs dont

j'ai présenté le prototype dans le commis appréciateur juré des sons

rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le

hasard a mis de l'oreille, une voix superbe et une forte poitrine.

Si, avec le temps, ils acquièrent quelque esprit, ils jouent le

sentiment, l'enthousiasme; ils parlent souvent de _génie_, et placent

sur leur bureau d'acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n'ont pas même

besoin d'esprit pour arriver à cet extérieur; leurs phrases leur sont

données par le journal, et le buste est l'affaire du marchand de

meubles.

Tel amateur, au contraire, ne connaît rien aux notes; et cependant la

plupart de leurs combinaisons, même les plus simples, représentent à

ses yeux, _avec force et clarté_, une nuance de sentiment. Rien n'égale,

_pour lui_, l'évidence de ce langage; et comme il n'est pas gâté par le

rappel à volonté, ce pauvre dilettante est hors d'état de résister à sa

force entraînante. Mozart est le maître souverain de son âme; avec vingt

mesures, il va le plonger dans la rêverie, et lui faire prendre du côté

tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien

écrasé par un fiacre dans la rue de Richelieu.

CHAPITRE XXVI

MOSÉ

A Naples, j'allais quelquefois après l'opéra, vers minuit ou une heure,

dans une société de vieux amateurs qui se réunissait sur une terrasse du

quai de _Chiaja_, au haut d'un palais. On avait hissé d'assez grands

orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les

maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vésuve, qui,

chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placés

sur cette terrasse extrêmement élevée, nous attendions la brise

délicieuse qui ne manque guère de s'élever aussitôt après minuit. Le

bruit des ondes de la mer qui venaient briser à vingt pas de la porte du

palais, ajoutait encore, sous ce climat brûlant, au sentiment de

bien-être. Notre âme était admirablement disposée à parler musique et à

reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du

coeur, qui fait renaître pour ainsi dire les sensations, soit par le

moyen plus direct d'un piano qui était caché dans un des coins de la

terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimarosa avait été l'ami de la

plupart de mes vieux amateurs; ils parlaient souvent des méchancetés que

Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient

l'admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello, ce génie si

gracieux, a été un vilain homme, et Cimarosa n'a jamais connu le bonheur

de Rossini qui règne comme un dieu sur l'Italie et sur le monde musical.

Mes amis admiraient cette vogue étonnante; ils cherchaient à

l'expliquer. J'entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands

maîtres de la fin du dernier siècle: Anfossi, Piccini, Galuppi,

Guglielmi, Portogallo, Zingarelli, Sacchini, etc., etc. On n'accordait

presque à Rossini que du _style_, l'art d'écrire d'une manière

_actuellement amusante_; mais pour les idées, pour le fond des choses,

on mettait l'infini entre lui et la plupart de ces grands maîtres. Je ne

connais point leurs opéras; où trouver aujourd'hui des voix qui pussent

les chanter[48]? Je n'ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus

célèbres. J'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je

suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j'entends

porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumières et l'esprit

desquels j'ai un respect infini; mais je suis entraîné malgré moi, dans

les arts, par une mauvaise habitude que j'ai rapportée de la politique:

c'est de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire

que ce que j'ai vu. Par exemple, avant de passer en Angleterre, je

croyais Talma le premier acteur tragique de notre temps; mais j'ai vu

Kean.

Nous étions, à Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le

mérite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui eurent plus de

mérite et moins de bonheur, lorsqu'on nous annonça à San-Carlo, _Mosè_,

sujet sacré (1818). J'avoue que je m'acheminai vers San-Carlo avec de

grands préjugés contre les plaies d'Égypte. Les sujets pris des

Écritures saintes peuvent être agréables dans un pays biblique tel que

l'Angleterre[49], ou bien en Italie, où ils sont sanctifiés par tout ce

qu'il y a de plus ravissant dans les beaux-arts, par le souvenir des

chefs-d'oeuvre de Raphaël, de Michel-Ange et du Corrège. Pour moi,

littérairement et humainement parlant, j'estime les livres saints comme

une espèce de c*** d* M*** très-curieux à cause de leur assez grande

antiquité, à cause de la naïveté des moeurs, et surtout à cause du

_grandiose du style_. Politiquement, je les considère beaucoup comme les

soutiens de l'aristocratie et des belles livrées de tant de pairs

d'Angleterre; mais c'est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des

plaies d'Égypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-nés des

Égyptiens, _opéré pendant la nuit_ par l'ange du Seigneur, mon âme lie

inévitablement le souvenir des douze ou quinze prêtres au milieu

desquels j'ai passé ma jeunesse dans le temps de la terreur.

J'arrivai donc à San-Carlo, on ne peut pas plus mal disposé, et comme un

homme que l'on prétendrait égayer par le spectacle des bûchers de

l'inquisition, pourvus de victimes par les tours d'adresse de M. Comte.

La pièce commence par ce qu'on appelle la _plaie des ténèbres_, plaie un

peu trop facile à exécuter à la scène, et par là assez ridicule; il

suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de

la toile; les pauvres Égyptiens formés en groupes sur un théâtre

immense, et affligés de la plaie de l'éteignoir, sont en prière. Je

n'eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction, que je

ne vis plus qu'un grand peuple plongé dans la douleur; par exemple,

Marseille en prière à l'annonce de la peste de 1720. Le roi Pharaon,

vaincu par les gémissements de ses peuples, s'écrie:

Venga Mosè!

Benedetti, chargé du rôle de Moïse, parut avec un costume simple et

sublime, qu'il avait imité de la statue de Michel-Ange à _San Pietro in

Vincoli_, à Rome, il n'eut pas adressé vingt paroles à l'Éternel, que

les lumières de mon esprit s'éclipsèrent; je ne vis plus un charlatan

changeant sa canne en serpent, et se jouant d'une dupe, mais un grand

homme ministre du Tout-Puissant, et faisant trembler un vil tyran sur

son trône. Je me souviens encore de l'effet de ces paroles:

Eterno, immenso, incomprensibil Dio

Cette entrée de Moïse rappelle tout ce qu'il y a de plus sublime dans

Haydn, et peut-être le rappelle trop. A cette époque, Rossini n'avait

rien fait d'aussi savant que cette _introduction_, qui s'étend jusqu'à

la moitié du premier acte, et dans laquelle il ose répéter vingt-six de

suite fois la même forme de chant. Ce trait de hardiesse et de patience

dut coûter infiniment à un génie aussi vif. Dans ce morceau, Rossini

déploie toute la science de Winter ou de Weigl réunie à une abondance

d'idées[50] qui effraierait ces bons Allemands; ils se croiraient

devenus fous. Le génie de Rossini semble plutôt avoir deviné la science

que l'avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succès de cet

opéra à Naples fut immense, et de plus _éminemment français_. Tout bon

Parisien, en couvrant d'applaudissements une scène de Racine ou de

Voltaire, jouit intérieurement, et s'applaudit encore plus lui-même de

ses connaissances en littérature et de la sûreté de son goût. A chaque

vers de Racine, il passe en revue toutes les bonnes raisons que lui ont

données les rhéteurs français, MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault,

etc., etc., pour le trouver admirable. On n'est guère savant à Naples,

qu'en musique; c'est pourquoi, ce soir-là, sur l'annonce d'un opéra

fort savant, l'amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance à

applaudir de la science. Je voyais autour de moi, sous vingt formes

différentes, la vanité ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L'un se

récriait sur un accord des violoncelles, un autre sur une note de cor

donnée à propos; quelques-uns, déjà envieux de Rossini, tout en élevant

aux nues son introduction, applaudissaient d'un air malin, et comme pour

donner à entendre qu'il pouvait bien l'avoir dérobée à quelque maître

allemand. La fin du premier acte se passa sans encombre; c'est la plaie

de feu, représentée par un petit feu d'artifice. Le second acte, qui

roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli; on porta aux nues

un duetto magnifique; les _bravo maestro, evviva Rossini!_ partaient de

tous les points de la salle. Le prince royal, fils du pharaon d'Égypte,

aime en secret une jeune juive; Moïse, faisant partir tout son peuple,

la jeune juive vient dire à son amant un éternel adieu. C'est un des

grands sujets de duetto dont la nature ait doté la musique. Si Rossini

ne s'est pas élevé à la hauteur de la situation dans

Principessa avventurata,

son essai du moins la rappelle vivement à l'âme du spectateur.

Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantèrent avec beaucoup de talent et

d'adresse; comme le _maestro_, ils manquèrent un peu d'entraînement et

de pathétique.

Au troisième acte, je ne me rappelle plus comment le poète Totola avait

amené le passage de la mer Rouge, sans réfléchir que ce passage n'était

pas d'aussi facile exécution que la plaie des ténèbres. Par l'effet de

la place qu'occupe le parterre, il ne peut, dans aucun théâtre,

apercevoir la mer que dans le lointain; ici il la fallait de toute

nécessité sur le second plan, puisqu'il s'agit de la passer. Le

machiniste de San-Carlo, voulant résoudre un problème insoluble, avait

fait des choses incroyables de ridicule. Le parterre voyait la mer

élevée de cinq à six pieds au-dessus de ses rivages; les loges,

plongeant sur les vagues, apercevaient à plein les petits lazzaroni qui

les faisaient s'ouvrir à la voix de Moïse. A Paris, rien de plus

simple[51]; mais à Naples, comme les décorations sont souvent

magnifiques, l'âme éveillée à ce genre de beauté, refuse de se soumettre

aux absurdités trop grossières, et se trouve fort sensible au ridicule.

On rit beaucoup; la joie était si franche, qu'on ne put se fâcher et

siffler. On n'entendit guère la fin de la pièce; tout le monde revenait

à parler de l'admirable introduction.

Le lendemain il fut avéré qu'elle était de je ne sais plus quel maître

allemand. Pour moi, je me souviens fort bien que j'y trouvais trop

d'esprit et des tours d'orchestre écrits trop à la _sans-souci_, si l'on

veut me passer ce mot si bien à sa place en parlant de Rossini, pour la

croire _germanique_. Cependant, comme en fait de plagiat l'on peut tout

attendre de la paresse de Rossini la veille d'une première

représentation, je doutais comme les autres, lorsque six semaines après

arriva la réponse du pauvre diable de compositeur allemand dont j'ai

oublié le nom, lequel protestait, avec toute la bonne foi de son pays,

que de sa vie ni de ses jours il n'avait eu le bonheur de faire

l'admirable introduction qu'on lui avait envoyée. Alors le succès de

_Moïse_ prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus

charmés d'applaudir de la science et de l'harmonie.

La saison suivante on reprit _Mosè_, et, m'a-t-on dit, avec le même

enthousiasme pour le premier acte, et les mêmes éclats de rire au

passage de la mer Rouge. J'étais absent. Je me trouvai à Naples

lorsqu'il fut question de la troisième reprise. La veille du jour où

l'on devait donner Moïse, un de mes amis se rencontra, sur les midi,

chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme à l'ordinaire, donnant

audience à une vingtaine d'amis, lorsque, pour la plus grande joie de la

société, parut le poëte Totola, lequel, sans saluer personne, s'écria:

_Maestro! Maestro! ho salvato l'atto terzo.--E che hai fatto?_ etc.

«Maître! maître! j'ai sauvé le troisième acte.--Eh! que diable as-tu pu

faire, mon pauvre ami? répondit Rossini en imitant la manière moitié

burlesque, moitié pédante de l'homme de lettres; on nous rira au nez

comme à l'ordinaire.--Maestro, j'ai fait une prière pour les Hébreux

avant le passage de la mer Rouge.» Là-dessus le pauvre poëte crotté tire

de sa poche un grand pli de papiers arrangés comme des papiers de

procès; il les remet à Rossini qui se met à lire quelques griffonnages

écrits à mi-marge sur le papier principal. Le pauvre poëte saluait en

souriant pendant cette lecture: _maestro, è lavoro d'un ora_,

répétait-il à voix basse à tous moments. Rossini le regarde: _È lavoro

d'un ora, he!_ Le pauvre poëte, tout tremblant et craignant plus que

jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et le regardant

avec un rire forcé: _Si signor, si signor maestro!_ «Hé bien, si tu as

mis une heure pour écrire cette prière, moi je vais en faire la musique

en un quart d'heure.» A ces mots Rossini saute de son lit, s'assied à

une table tout en chemise, et compose la musique de la prière de Moïse

en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation

continuant entre les amis, et à très haute voix, comme c'est l'usage du

pays. «Tiens, voilà ta musique», dit-il au poète, qui disparaît, et il

saute dans son lit en riant avec nous de l'air effaré du Totola. Le

lendemain, je ne manquai pas de me rendre à San-Carlo. Mêmes transports

au premier acte; au troisième, quand arriva le fameux passage de la mer

Rouge, mêmes plaisanteries et même envie de rire. Les rires commençaient

déjà à s'établir au parterre, lorsque l'on vit Moïse commencer un air

nouveau:

Dal tuo stellato soglio.

C'était une prière que tout le peuple répète en choeur après Moïse.

Surpris de cette nouveauté, le parterre écouta et les rires cessèrent

tout à fait. Ce choeur, fort beau, était en mineur; Aaron continue, le

peuple chante après lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mêmes voeux, le

peuple répond; à cet instant tous se jettent à genoux et répètent la

même prière avec enthousiasme: le prodige est opéré, la mer s'ouvre pour

laisser un chemin au peuple protégé du Seigneur. Cette dernière partie

est en majeur[52]. On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui

retentit dans toute la salle; on eût dit qu'elle croulait. Les

spectateurs des loges, debout et le corps penché en dehors pour

applaudir, criaient à tue-tête: _bello! bello! o che bello!_ Jamais je

n'ai vu une telle fureur, ni un tel succès, d'autant plus grand qu'on

s'apprêtait à rire et à se moquer. Le succès de la _Gazza ladra_ à

Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille à cause du climat.

Heureux peuple! ce n'était plus un applaudissement _à la française_ et

_de vanité satisfaite_, comme au premier acte: c'étaient des coeurs

inondés de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le

bonheur à pleines mains. Qu'on nie, après une telle soirée, que la

musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J'ai presque les

larmes aux yeux en pensant à cette prière.

Les Allemands trouvent que _Moïse_ est le chef-d'oeuvre de Rossini; rien

de plus sincère que cette louange; le maître italien a daigné parler

leur langue; il a été savant, il a sacrifié à l'harmonie.

Quant à moi, _Moïse_ me paraît souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je

n'aie eu beaucoup de plaisir aux dix premières représentations, et

qu'une fois par mois, étant bien disposé, cet opéra _chanté

supérieurement_ ne me fît passer une agréable soirée; mais il me semble

peu dramatique. Les passions n'y sont pas représentées avec une certaine

suite, et je ne sais à qui m'intéresser[53]. Les bons ouvrages de

Rossini, même médiocrement chantés, me font un plaisir vif trente fois

de suite.

Il me semble que, malgré l'école allemande, qui a une succursale au

Conservatoire de Paris, et malgré les noms tudesques qui remplissent les

orchestres et les salons, cet opéra n'a dû son demi-succès qu'à madame

Pasta, qui a un peu relevé le rôle de la jeune Juive Elcia. Son turban y

a eu un grand succès; elle a chanté supérieurement le duetto

Ah! se puoi cosi lasciarmi[54]!

L'introduction a réussi, grâce au chant délicieux de Zuchelli et à la

belle voix de Levasseur, chargé du rôle de Moïse. La prière a enlevé

tous les coeurs; les jours où l'on est bien disposé, l'on ne peut

s'empêcher de chanter cette prière à mi-voix toute la soirée.

_Moïse_ fut le premier opéra de Rossini qui lui fut payé d'une manière

convenable, il lui valut 4.200 francs; _Tancrède_ n'avait été payé que

600 francs, et _Otello_ cent louis. L'usage en Italie est qu'une

partition reste pendant deux ans la propriété de l'_imprésario_ qui a

fait travailler le compositeur, après quoi elle tombe dans le domaine

public. C'est en vertu de cette législation ridicule que le marchand de

musique Ricordi, de Milan, s'est enrichi par les opéras de Rossini, qui

ont laissé leur auteur dans une assez grande pauvreté. Loin de retirer

un bénéfice annuel de ses opéras, comme cela aurait lieu en France,

Rossini est obligé d'avoir recours à la complaisance des

_impresari_[55], si, durant les deux premières années, il veut faire

donner ses ouvrages sur un autre théâtre que celui pour lequel ils ont

été faits et d'ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien.

Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne fît un opéra de

Feydeau, et encore fort chargé de musique (8 à 9 morceaux). On lui a

souvent conseillé de venir en France, refaire la musique de tous les

opéras comiques de Sedaine, d'Hèle, Marmontel et autres bons écrivains

qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini se

serait établi une fortune de deux cents louis de rente, somme fort

importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du

reste, le conseil de venir à Paris était détestable. Si Rossini eût vécu

six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire; il aurait

trois croix de plus, beaucoup moins de gaieté et nul génie; son âme

aurait perdu de son ressort. Voyez, non pas nos grands artistes, je ne

veux pas faire de satire, mais par exemple, la _vie de Goëthe_ écrite

par lui-même, et particulièrement l'_Histoire de l'expédition de

Champagne_; voilà ce que gagnent les hommes de génie à se rapprocher

des cours. Canova refusa de vivre à celle de Napoléon: Rossini à Paris

eût eu des relations continuelles avec la cour; il n'a eu des rapports

qu'avec des _impresari_ et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste

italien, a cent fois plus de dignité dans sa manière de penser et de

juste fierté, que Goëthe, philosophe célèbre. Un prince n'est pour lui

qu'un homme revêtu d'une magistrature plus ou moins élevée, et dont il

s'acquitte plus ou moins bien.

Il faudrait en France que Rossini fût un homme à reparties, un homme

aimable avec les femmes, que sais-je? un politique. En Italie, la

société lui a permis de n'être qu'une chose: un musicien. Un gilet noir,

un habit bleu et une cravate tous les matins, voilà, par exemple, un

costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le présenter à la plus

grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empêché d'être

assez bien venu des femmes; en France, on eût dit: C'est un ours. Aussi

avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, excepté

_faiseurs de chefs-d'oeuvre_.

CHAPITRE XXVII

DE LA RÉVOLUTION OPÉRÉE DANS LE CHANT PAR ROSSINI

Les Gabrielli, les Todi, les de'Amicis, les Banti, ont passé[56], et il

ne reste de ces talents enchanteurs que le retentissement, tous les

jours plus faible, des louanges passionnées de leurs contemporains; ces

noms illustres, cités tous les jours, mais tous les jours rappelant un

moins grand nombre d'idées et des idées moins nettes, finiront par faire

place à des célébrités moins anciennes. Tel est le sort qui attend

également les Le Kain, les Garrick, les Viganò, les Babini, les Giani,

les Sestini, les Pacchiarotti. Il en est de même des conquérants; que

reste-t-il d'eux? Un nom, un bruit, quelque ville brûlée, bien peu de

chose de plus que d'un acteur célèbre. Je compte pour peu, comme on

voit, l'enthousiasme des âmes communes, adoratrices nées des broderies

et du pouvoir[57], et qui vénèrent un roi parce qu'il fut roi, même

quand trois mille ans pèsent sur sa tombe. Ces gens-là ôtent leur

chapeau en entrant au _tombeau égyptien_ du roi Psami. Pour en revenir

aux hommes dignes de gloire, en savons-nous beaucoup plus sur Marcellus,

l'_épée_ de Rome, que sur Roscius? et dans cinquante ans, M. le Maréchal

Lovendhal sera-t-il aussi célèbre que Le Kain? Encore dans cette gloire

des grands capitaines, faut-il faire la part de l'occasion et des

facilités, ce qui gâte la gloire. Si Desaix eût été premier magistrat de

la France, n'eût-il pas été plus simple, plus noble, plus sublime que

Napoléon? Ne peut-on pas dire: La moitié de la gloire militaire de

Napoléon, le dévouement de sa garde, par exemple, et les marches

rapides qu'il en exigea en 1809, il le doit à sa qualité de souverain

qui lui permettait de faire en trois mois un général de division d'un

colonel qui lui plaisait.

Après ce petit mot adressé aux gens solides qui, en caressant leurs

croix, se donnent les airs de mépriser les artistes, je reviens à ces

âmes sublimes qui surent mépriser l'antichambre, qui sentirent avec

force les passion les plus nobles du coeur humain, et qui, par elles,

firent le charme de leurs contemporains.

Nous avons vu naître, sous nos yeux, plusieurs sciences et quelques

arts; par exemple, le goût du pittoresque dans les paysages et dans les

jardins d'agrément, était encore inconnu du temps de Voltaire, et nos

tristes châteaux bâtis sous Louis XV, avec leurs cours pavées et leurs

avenues d'arbres ébranchés, en portent un triste témoignage. Il est

assez naturel que les arts les plus délicats, ceux qui cherchent à

plaire aux âmes les plus distinguées, soient les derniers à naître.

Peut-être trouvera-t-on de nos jours l'art de décrire avec exactitude le

talent de mademoiselle Mars ou celui de madame Pasta, et dans cent ans

d'ici ces talents sublimes auront, dans la mémoire des hommes, une

physionomie distincte.

Si l'on parvenait à faire un portrait exact et ressemblant du talent

des grandes cantatrices, ce n'est pas seulement leur gloire particulière

qui y gagnerait, c'est l'art lui-même qui ferait aussitôt des progrès

immenses. De grands philosophes ont pensé que ce qui différencie du

génie de l'homme l'instinct admirable de certains animaux, c'est la

faculté dont jouit tout individu de l'espèce humaine de transmettre à

ses successeurs les progrès, si peu considérables qu'ils soient, qu'il a

fait faire à l'art, à l'industrie, au métier dont il s'est occupé toute

sa vie. Cette transmission existe d'une manière complète pour les

Euclide et les Lagrange; elle ne se retrouve déjà plus qu'à un certain

point pour l'art des Raphaël, des Canova et des Morghen; pourra-t-on

l'établir un jour pour l'art des Davide[58], des Velluti et des Fodor?

Pour faire quelques pas, il faut oser parler nettement et sans emphase

de l'art du chant. C'est ce que je vais essayer dans quelques pages

d'ici.

Avant tout, dans les beaux-arts, pour être susceptible de plaisir il

faut sentir fortement. Je ferai remarquer en passant que les gens

renommés pour leur sagesse, dans une nation comme dans une société

particulière, ne sont jamais choisis parmi les êtres qui ont reçu du

ciel le don de sentir avec force. Un très petit nombre de ces êtres

favorisés, tel qu'Aristote chez les anciens, aura reçu l'étonnante

faculté d'analyser aujourd'hui avec une exactitude parfaite, la

sensation puissante qui, hier, leur donnait les transports du plaisir le

plus vif. Quant au vulgaire des philosophes, doués d'une logique

admirable, et qui sur tous les autres objets du savoir ou des recherches

de l'homme, leur fait éviter l'erreur, s'ils viennent à s'occuper des

_beaux-arts_, où d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils

ne peuvent éviter le ridicule. Tel a été parmi nous le sort de

d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui.

La vie de Rossini, tome II · 第 4 / 16 段