point autour duquel tous les esprits se rallieront. Dans son discours,
Robespierre nous a dit qu'il manquait de jurés. Eh bien! comme aucun de
nous ne veut ralentir la marche de la justice nationale, ni exposer la
liberté publique, divisons la proposition, adoptons lé liste que nous
présente le comité pour compléter le nombre des juges et des jurés, et
ajournons le reste.)
Robespierre. Je demande que le projet soit discuté article par article
et séance tenante. Je motive ma demande par un seul mot: d'abord cette
loi n'est ni plus obscure ni plus compliquée que celles que le comité
vous a déjà soumises pour le salut de la patrie. J'observe d'ailleurs
que depuis longtemps la Convention nationale discute et décrète
sur-le-champ, parce que depuis longtemps il y a dans sa très grande
majorité un assentiment prononcé pour le bien public. Je dirai donc que
des demandes d'attermoiement de la fortune de la république sont
affectées dans ce moment; que quand on est bien pénétré des dangers de
la patrie et de ceux que courent ses défenseurs, dans quelque lieu
qu'ils se trouvent, quelque poste qu'ils occupent, on est plus enclin à
porter des coups rapides contre ses ennemis qu'à provoquer des lenteurs
qui ne sont que des délais pour l'aristocratie, qui Ies emploie à
corrompre l'opinion et à former de nouvelles conspirations.
On se trompe, si l'on croit que la bonne foi des patriotes a trop de
force contre les efforts des tyrans de l'Europe. et de leurs vils
agents, dont la rage se manifeste par les calomnies et les crimes
qu'ils ne cessent de vomir sur cette enceinte, qui ne vous laisseront
aucun repos, et qui ne vous épargneront ni artifices ni conspirations
impies que quand ils n'existeront plus. Quiconque est embrasé de
l'amour de la patrie accueillera avec transport les moyens d'atteindre
et de frapper ses ennemis.
Je demande que, sans s'arrêter à la proposition de l'ajournement, la
Convention discute, jusqu'à neuf heures du soir, s'il le faut, le
projet de loi qui lui est soumis.
(La proposition de Robespierre est décrétée.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours en réponse à diverses
motions qui avaient pour objet d'atténuer la loi du 22 Prairial,
prononcé à la Convention nationale dans la séance du 25 prairial an II
de la république française (11 juin 1794).
Le discours que vous venez d'entendre prouve la nécessité de donner à
ce qu'a dit Couthon des explications plus étendues et plus claires. Si
nous avons acquis le droit de ne pas nous dévouer inutilement pour la
patrie, le moment est arrivé de l'exercer.
Ce n'est pas par des rétractations éternelles et peut-être concertées;
ce n'est pas par des discours qui, sous les apparences de l'accord et
du patriotisme concourent toujours au système, si souvent interrompu et
si souvent repris, de diviser la représentation nationale, que l'on
peut justifier ces démarches. Ce qu'a dit Couthon est resté dans toute
sa force, et il est bien démontré qu'il n'y avait pas lieu aux plaintes
qui ont été faites.
Citoyens, était-ce bien le moment de demander ce qu'on entendait par
dépraver les moeurs publiques, quand les plaies faites à la morale
publique par les Chabot, les Hébert, les Danton, les Lacroix saignent
encore? Et qui donc a sitôt oublié leurs crimes? Qui ne voit pas que
leur système est resté organisé? Qui ne sait pas que la Convention a
besoin de toute sa sagesse, de toute son énergie pour extirper les trop
profondes racines que la corruption a jetées, pour réparer les maux
qu'elle a causés, et pour discerner et frapper ceux qui les répandent,
qui trop longtemps ont été impunis.
Quant à l'autre proposition, celle qui fut faite hier; sans doute en
l'isolant, elle ne peut paraître qu'absurde; mais il faut la rapprocher
de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait chaque jour; son but
était de faire croire que le projet présenté par le comité attentait
aux droits de la représentation nationale, ce qui est évidemment faux.
Le préopinant a cherché dans la discussion à séparer le comité de la
Montagne. La Convention, la Montagne, le comité, c'est la même chose.
Tout représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté, tout
représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, est
de la Montagne.
Citoyens, lorsque les chefs d'une faction sacrilège, lorsque les
Brissot, les Vergniaud, les Gensonné, les Guadet, et les autres
scélérats dont le peuple français ne prononcera jamais le nom qu'avec
horreur, s'étaient mis à la tète d'une portion de cette auguste
assemblée; quand ils parvinrent, à force d'intrigues, à la tromper sur
les hommes, et, par une conséquence naturelle, sur les choses, c'était
sans doute le moment où la partie de la Convention qui était éclairée
sur ces manoeuvres liberticides devait faire des efforts pour les
combattre et les déjouer. Alors le nom de la Montagne, qui leur servait
comme d'asile au milieu de cette tempête, devint sacré, parce qu'il
désignait la portion des représentants du peuple qui luttaient contre
l'erreur. Mais du moment que les intrigues furent dévoilées, du moment
que les scélérats qui les tramaient sont tombés sous le glaive de la
loi; du moment que la probité, la justice, les moeurs sont mises à
l'ordre du jour; du moment que chaque membre de cette assemblée veut se
dévouer pour la patrie, il ne peut y avoir que deux partis dans la
Convention, les bons et les méchants, les patriotes et les
contre-révolutionnaires hypocrites.
Il me convient d'autant plus de proclamer cette vérité, que personne ne
me soupçonnera ici de partialité; car qui fut le premier objet de
l'erreur dont je parle? et qui eût été la première victime des
calomnies et des proscriptions, sans une chance heureuse de la
révolution? J'ose dire que c'était moi. Non, je me trompe, ce n'était
pas moi; c'était le fantôme imposteur que l'on présentait, à ma place,
à une partie de nos collègues égarés, à la France, à l'univers.
Si j'ai le droit de tenir ce langage à la Convention en général, je
crois avoir aussi celui de l'adresser à cette Montagne célèbre, à qui
je ne suis pas sans doute étranger. Je crois que cet hommage, parti de
mon coeur, vaut celui qui sort de la bouche d'un autre.
Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la liberté
publique; mais vous n'avez rien de commun avec les intrigants et les
pervers, quels qu'ils soient. S'ils s'efforcent de vous tromper, s'ils
prétendent s'identifier avec vous, ils n'en sont pas moins étrangers à
vos principes. La Montagne n'est autre chose que les hauteurs du
patriotisme; un Montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,
raisonnable et sublime: ce serait outrager la patrie, ce serait
assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus
méprisables que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites,
s'efforçassent d'entraîner une portion de cette Montagne et de s'y
faire les chefs d'un parti.
(Bourdon de l'Oise. Jamais il n'est entré dans mon intention de vouloir
me faire chef d'un parti.)
Robespierre. Ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos
collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de
nos travaux...
(Bourdon de l'Oise. Je demande qu'on prouve ce qu'on avance; on vient
de dire assez clairement que j'étais un scélérat....)
Robespierre. Je demande, au nom de la patrie, que la parole me soit
conservée. Je n'ai pas nommé Bourdon: malheur à qui se nomme lui-même!
(Bourdon de l'Oise. Je défie Robespierre de prouver...)
Robespierre. Mais s'il veut se reconnaître au portrait général que le
devoir m'a forcé de tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en
empêcher. Oui, la Montagne est pure, elle est sublime, et les
intrigants ne sont pas de la. Montagne.
(Une voix: Nommez-les.)
Robespierre. Je les nommerai quand il le faudra. A chaque instant du
jour, à chaque instant de la nuit même, il est des intrigants qui
s'appliquent à insinuer dans l'esprit des hommes de bonne foi qui
siègent sur la Montagne les idées les plus fausses, les calomnies les
plus atroces; il est des membres purs et respectables auprès desquels
des intrigants épuisent à chaque instant les mêmes artifices par
lesquels les Brissot, les Chabot, les Danton et tous les autres chefs
adroits de la faction de l'étranger voulaient enlacer la Convention
nationale tout entière.
Par exemple, lorsqu'il arrive des départements des représentants du
peuple qui étaient en mission, et dont le rappel a été déterminé par
des vues générales d'ordre public, qui n'avaient rien d'injurieux pour
eux, on s'en empare, on verse à longs traits dans leur coeur le poison
de la calomnie, on excite leur amour-propre; et s'il s'en trouve de
faibles, d'accessibles à quelqu'un des moyens qui sont mis en usage, on
les transforme en ennemis du gouvernement créé par la Convention
nationale. S'il en était quelques-uns qui se ressouvinssent encore des
anciennes mesures prises contre la liberté, qui tinssent à quelque
parti abattu, ce serait ceux-là qu'on chercherait surtout à accaparer.
Le parti une fois formé, vous verriez s'y réunir infailliblement tous
les intrigants de la république, tout ce qu'il y a de fripons et
d'hommes perdus; car, il faut vous le dire encore, il suffirait qu'un
seul homme manifestât des principes opposés à ceux de la Convention,
pour que tous les ennemis de la liberté se ralliassent à lui.
Au reste, ces intrigants cherchent à dissimuler leurs projets; ils se
rétractent quand leurs tentatives n'ont pas réussi, et cherchent à
dissimuler leurs démarches par des protestations hypocrites d'estime et
de dévoûment pour la Convention nationale et pour le comité de salut
public; aussitôt après, ils suivent constamment leur plan, et n'en
cherchent pas moins à grossir la boule de neige qu'ils forment, et qui,
si elle descendait du sommet de la Montagne, ne grossirait que plus
rapidement encore.
Il faut rapporter ici un trait qui prouve que tout ce que nous avons
dit n'est point chimérique et imaginaire: avant-hier, après que vous
eûtes porté la loi que l'on avait eu soin de rendre suspecte à quelques
membres, et contre laquelle voulaient conspirer ceux qui s'opposent à
tout ce qui affermit la liberté, il en est qui ne purent dissimuler
leur mécontentement: on voulait faire une esclandre, exciter un
mouvement pour briser les ressorts du gouvernement en lui ôtant la
confiance publique. Au sortir de cette enceinte, on rencontra des
patriotes, parmi lesquels étaient deux courriers du gouvernement; on
crut que l'occasion était favorable, on les insulta: Que faites-vous
là, coquins? leur dit-on.--Représentant, je ne vous insulte pas, je
suis patriote.--Tu es un coquin, un espion des comités de salut
publique et de sûreté générale; ils en ont vingt mille à leurs ordres
autour de nous.--Représentant, je ne puis employer la défense contre
vous, mais je suis patriote autant que vous.--On répondit par des
coups. Trois cents témoins en peuvent rendre témoignage.
Il est donc prouvé que l'on cherche encore à avilir la Convention
nationale; qu'on veut, à quelque prix que ce soit, la troubler. Si les
patriotes attaqués s'étaient défendus, vous sentez bien qu'on n'aurait
pas manqué d'envenimer cette affaire; on serait venu dire le lendemain
que des représentants du peuple avaient été insultés par des hommes
attachés au comité de salut public, et peut-être ces inculpations,
appuyées par des clameurs, n'auraient-elles pas laissé les moyens de se
faire entendre. Voilà ce qui s'est passé. Et vous n'en serez pas
étonnés, si vous ous rappelez ces étranges discours tenus par quelques
membres qui, au sortir de cette enceinte, annonçaient publiquement, à
l'exemple de Lacroix, la peur que leur inspirait la seule idée de la
justice nationale.
Qui donc a dit à ceux que je désigne que le comité de saint public
avait intention de les attaquer? Qui leur a dit qu'il existait des
preuves contre eux? Le comité les a-t-il seulement menacés?
A-t-il manqué d'égards dans aucune circonstance envers les membres de
la Convention nationale? Si vous connaissiez tout, citoyens, vous
sauriez que l'on aurait plutôt le droit de nous accuser de faiblesse.
Quand les moeurs seront plus pures, l'amour de la patrie plus ardent,
des accusateurs généreux s'élèveront contre nous, et nous reprocheront
de n'avoir pas montré assez de fermeté contre les ennemis de la patrie.
C'est à vous de soutenir notre courage et d'animer notre zèle par votre
énergie. Ceux qui cherchent à nous distraire de nos pénibles travaux
par des trames continuelles, dirigées contre le gouvernement même, font
une diversion utile aux tyrans ligués contre nous.
Quant au système de calomnie que l'on a dirigé contre tout ce qui est
patriote de bonne foi, il tombera bientôt; car c'est une propriété
inséparable du temps que de découvrir toujours la vérité; et si
quelques membres purs, dupes du patriotisme hypocrite des quelques gens
que je vous ai désignés, avaient pu se livrer aux idées sinistres qu'on
leur a suggérées, ils seront bientôt éclairés; et il en sera d'eux
comme des hommes purs qui avaient été égarés par les scélérats que la
justice nationale a frappés.
La patrie ne court qu'un seul danger, et c'est à vous de l'en garantir.
Seulement, ne souffrez pas que des intrigues ténébreuses troublent la
tranquillité publique et la vôtre, par quelque explosion subite. S'il
n'y a pas eu de mouvement en effet, ce n'est pas qu'on ne l'ait tenté;
mais le peuple, invariablement attaché à la cause de la liberté, a été
sourd aux instigations de ses ennemis; il a su les juger. Aussi leur
désespoir est-il porté à son comble Ils paraissent déterminés à tout
hasarder.
A l'égard de dangers qui ne regardent que nous, reposez-vous sur nous
du soin de les braver; mais veillez sur la patrie, et ne souffrez pas
qu'on porte atteinte à vos principes. Quand la confiance que vous avez
mise en nous sera altérée, évitez à la patrie des déchirements. Il
vaudrait mieux peut-être encore que les ennemis de la patrie, que les
amis de d'Orléans siégeassent momentanément au timon des affaires
publiques, que de voir la Convention avilie et divisée.
Si les vérités que je viens de proférer ont été entendues, nous
continuerons nos travaux avec courage. Observez toutefois que nous
avons besoin d'encouragements, qu'on a tout fait pour rendre notre
carrière pénible. C'est assez d'avoir à lutter contre les rois conjurés
et contre tous les monstres de la terre, sans trouver à nos côtés des
ennemis. Venez donc à notre secours; ne permettez pas que l'on nous
sépare de vous, puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes, et
que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le
fardeau immense, et presque au dessus des efforts humains, que vous
nous avez imposé. Soyons toujours justes et unis, en dépit de nos
ennemis communs.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Notes écrites de la main de
Robespierre sur différents députés à la convention (c. juin 1794)
Tous les chefs de la coalition sont déjà notés par des traits
d'immoralité et d'incivisme.
1° _Dubois de Crancé_. Il est dans le cas de la loi du 27 germinal, qui
bannit de Paris ceux qui ont fait valoir de faux titres pour usurper la
noblesse. La preuve doit en être dans |es archives du ci-devant
Parlement; elle est écrite dans Denisard.
Cette circonstance n'a pas empêché qu'il ne restât en misssion dans
l'armée de Cherbourg, où il| s'est fait envoyer par une intrigue, et
s'est conduit en contre-révolutionnaire. Il a dit dernièrement, pour
révolter toute la Bretagne, qu'il y aurait des chouans tant qu'il
existerait un Breton. Cette menace a causé beaucoup de fermentation à
Rennes. Elle a été dénoncée par |es officiers municipaux de cette
ville, et par Sévestre et Duval, députés à la Convention nationale.
Dubois, qui n'avait été envoyé là que pour l'embrigadement, après avoir
fait adopter ce mode d'organisation, lié à une profonde machination,
par le comité militaire, n'en a pas moins usurpé toute la plénitude des
pouvoirs nationaux. Il a fait, entre autres, des arrêtés pour exclure,
des sociétés populaires tous les fonctionnaires publics; il les a
envoyés à Dufourny, son ami, l'ami de Danton et de l'étranger, duquel
Dufourny il ignorait la détention, pour l'engager à communiquer ces
arrêtés aux Jacobins, et les faire approuver dans un moment opportun.
I| n'y a plus de doute aujourd'hui sur la trahison de Lyon, que _Dubois
de Crancé_ ne voulait pas prendre, et d'où il a laissé échapper Précy
et ses complices. _Dubois_ ne figura jamais dans les deux assemblées
que comme partisan de d'Orléans, avec qui il était étroitement lié.
2° _Delmas_. C'est un ci-devant noble, intrigant taré. Il a joué un
rôle plus qu'équivoque à l'armée du Nord, au temps des trahisons. Il
était coalisé avec la Gironde et intimement lié avec Lacroix. Ce ne
peut être que par un revirement d'intrigue qu'il a paru se déclarer
pour la Montagne, ainsi que Lacroix dans l'affaire de Marat, dont il
avait été le persécuteur. Il annonçait qu'il avait des secrets
importants à révéler concernant la faction brissotine; il n'en fit
jamais rien. Il n'en laissa échapper tout au plus, ainsi que Lacroix,
que des demi-confidences dont le but était de donner le change sur les
crimes des conjurés. On l'a connu dans le premier comité de salut
public. Il s'est depuis intimement coalisé avec Danton, pour renverser
celui qui existe aujourd'hui. C'est lui qui, au temps de l'accusation
portée contre Danton et ses complices, ouvrit la scène scandaleuse
donnée par la coalition, en demandant avec appareil l'appel de tous les
membres des différents comités de la Convention, pour les opposer aux
comités de salut public et de sûreté générale. Depuis cette époque, il
se signala par quelques petites motions perfides dans le sens de la
faction. Comme membre du comité militaire, il communique souvent avec
Carnot.
3° _Thuriot_ ne fut jamais qu'un partisan de d'Orléans. Son silence,
depuis la chute de Danton et depuis son expulsion les Jacobins,
contraste avec son bavardage éternel avant cette époque. Il se borne à
intriguer sourdement et à s'agiter beaucoup à la Montagne, lorsque le
comité de salut public propose une mesure fatale aux factions. Il était
des dîners de Lacroix, de Danton, chez Guzman et dans d'autres lieux de
la même espèce. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour
arrêter le mouvement révolutionnaire, en prêchant l'indulgence sous le
nom de morale, lorsqu'on porta les premiers coups à l'aristocratie. Il
cabala d'une manière visible pour armer la Convention nationale contre
le comité de salut public, lorsque ce comité fit le rapport contre
Chabot, Danton et autres.
4° _Bourdon_ (de l'Oise) s'est couvert de crimes dans la Vendée, où il
s'est donné le plaisir, dans ses orgies avec le traître Tunk, de tuer
des volontaires de sa main. Il joint la perfidie à la fureur. Depuis
quelque temps il s'est introduit au comité de salut public sous
différents prétextes. Il lui a présenté un commis que Carnot a placé
dans ses bureaux, et qui en a été renvoyé sur la proposition réitérée
de Robespierre. Il a fait la motion de ne plus payer d'impôts directs,
celle de dessécher les étangs dans le moment où l'on manquait de
viande, pour nous enlever la ressource du poisson. Il a déclamé
dernièrement contre le décret sur le tribunal révolutionnaire. Il a été
le plus fougueux défenseur du système d'athéisme. Il n'a cessé de faire
du décret qui proclame l'existence de l'Etre-Suprême un moyen de
susciter dans la Montagne des ennemis au gouvernement, et il y a
réussi. Le jour de la fête à l'Etre-Suprême, en présence du peuple, il
s'est permis sur ce sujet les plus grossiers sarcasmes et les
déclamations tes plus indécentes. Il faisait remarquer avec méchanceté
aux membres de la convention les marques d'intérêt que le public
donnait au président, pour tirer contre lui des inductions atroces dans
le sens des ennemis de la république.
Il y a à peu près dix jours, il se transporta chez Boulanger, et trouva
chez ce dernier une jeune fille, qui est la nièce de ce citoyen. Il
s'informa des liaisons de son oncle, de ses moyens d'existence. La
fille lui répondit vaguement. Il prit deux pistolets sur la cheminée.
La fille lui observa qu'ils étaient chargés. "Eh bien! répondit-il, si
je me tue, on dira que c'est toi, et tu seras guillotinée." Il continua
de manier les pistolets, et les tira sur la jeune fille; ils ne
partirent pas, parce que l'amorce était ôtée.
Il y avait de Bourdon une lettre qui avait été déposée à la police,
écrite à un contre-révolutionnaire, où il lui dit que les détenus
seront bientôt mis en liberté, et qu'on mettra à leur place ceux qui
les auront fait incarcérer.
Cet homme se promène sans cesse avec l'air d'un assassin qui médite un
crime; il semble poursuivi par l'image de l'échafaud et par les Furies.
_ Léonard Boudon_. Intrigant méprisé de tous les temps, l'un des
principaux complices d'Hébert, ami inséparable de Clootz; il était
initié dans la conjuration tramée chez Gobel. Il avait composé une
pièce contre-révolutionnaire, dans le sens hébertiste, qui devait être
jouée à l'Opéra, et que le comité de salut public arrêta. Rien n'égale
la bassesse des intrigues qu'il met en oeuvre pour grossir le nombre de
ses pensionnaires, et ensuite pour s'emparer de l'éducation des élèves
de la patrie, institution qu'il dénature et qu'il déshonore. Il était
aux Jacobins l'un des orateurs les plus intarissables pour propager la
doctrine d'Hébert. A la Convention, il fut l'un des premiers qui
introduisirent l'usage de l'avilir par des formes indécentes, comme d'y
parler le chapeau sur la tête et d'y siéger avec un costume ridicule.
Il vint un jour avec Clootz solliciter la liberté des banquiers
hollandais Vandenyver. Je les ai vus et entendus tous deux plusieurs
fois, et Bourdon a eu le courage de me le nier impudemment aux Jacobins.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la fausse marche
imprimée au gouvernement révolutionnaire prononcé au Club des Jacobins
le 13 messidor an II de la république française (1er juillet 1794)
(Ce fut dans cette séance que Robespierre signala pour la première fois
la fausse marche imprimée au gouvernement révolutionnaire. Il réclama
pour les patriotes opprimés, répondit aux calomnies auxquelles il était
lui-même en butte, et qui pèsent encore sur sa mémoire. Il termina par
des insinuations contre ses collègues des comités qui n'échappèrent à
personne, et qui furent pour ceux-ci un avis de se tenir prêts. Son
discours fit une grande sensation. En voici le texte)
Il est temps peut-être que la vérité fasse entendre dans cette enceinte
des accents aussi mâles et aussi libres, que ceux dont cette salle a
retenti dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la
patrie.
Quand le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il,
pour des hommes libres, des moyens plus forts que la vérité et la
publicité? Irons-nous, comme les conspirateurs, concerter dans des
repaires obscurs les moyens de nous défendre contre leurs efforts
perfides?
Irons-nous répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous
servirons-nous contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour
nous combattre? Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont
aussi différentes que la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre
les scélératesses des tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre
ressource que la vérité et le tribunal de l'opinion publique, et
d'autre appui que les gens de bien.
On juge de la prospérité d'un état, moins par les succès de l'extérieur
que par l'heureuse situation de l'intérieur. Quand les factions sont
audacieuses, quand l'innocence tremble pour elle-même, la république
n'est pas fondée sur des bases durables.
Je dénonce ici aux gens de bien un système odieux qui tend à soustraire
l'aristocratie à la justice nationale, et à perdre la patrie en perdant
les patriotes; car la cause de la patrie et celle des patriotes, c'est
la même chose.