que Danton voulut se venger d'Henriot, qui avait écarté les dangers qui
environnaient la Convention; c'est pour cela que Danton, Hérault,
Lacroix voulurent le faire arrêter, afin de faire tourner
l'insurrection contre le peuple: toi, tu as fait la même chose. A la
réunion du 10 août, époque critique à laquelle nous étions environnés
d'ennemis, il était question de rallier tous les départements autour de
la Convention. Le commandant de Paris donnait alors des repas
fraternels à nos frères qui étaient venus de toutes les parties de la
république, pour resserrer les liens d'amitié qui unissent les bons
Français; dans la maison qui avait été donnée à Henriot pour faire ces
repas, il se trouva quelques bouteilles de vin appartenant à des
émigrés, et les fédérés en burent. Dufourny voulut flétrir cette époque
de la révolution et faire de cette action un chef d'accusation contre
le commandant, afin de faire dire aux aristocrates qu'Henriot était un
voleur.
Au 31 mai, Dufourny s'était introduit dans le comité d'insurrection:
quand il vit que son mouvement populaire réussissait, il se retira du
comité et chercha les moyens de le rendre impuissant. Dufourny a été le
colporteur et l'avocat des calomnies de nos ennemis; on l'a vu assiéger
le tribunal révolutionnaire et demander à être entendu, afin de donner
à la conjuration une tournure favorable.
Je demande que la société prenne une mesure à l'égard de cet individu.
(Un membre fait la motion de chasser Dufourny et. de le traduire au
comité de sûreté générale. Cette proposition est adoptée.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les deux tentatives
d'assassinat dont il avait été l'objet de la part de L'Admiral et de
Cécile Renault, prononcé à la Convention nationale le 7 prairial an II
de la république française (26 mai 1794)
Ce sera un beau sujet d'entretien pour la postérité, c'est déjà un
spectacle digne de la terre et du ciel, de voir l'assemblée des
représentants du peuple français, placée sur un volcan inépuisable de
conjurations, d'une main apporter aux pieds de l'éternel auteur des
choses les hommages d'un grand peuple, de l'autre, lancer la foudre sur
les tyrans conjurés contre lui, fonder la première république du monde,
et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et les vertus
exilées!
Ils périront, tous les tyrans armés contre le peuple français! elles
périront, toutes les factions qui s'appuient sur leur puissance pour
détruire notre liberté! Vous ne ferez pas la paix, mais vous la
donnerez au monde, et vous l'ôterez au crime. Cette perspective
prochaine s'offrait aux regards des tyrans épouvantés, et ils ont
délibéré avec leurs complices que le temps était arrivé de nous
assassiner, nous, c'est-à-dire la Convention nationale: car, s'ils nous
attaquent, tantôt en masse, et tantôt en détail, vous reconnaîtrez
toujours le même plan et les mêmes ennemis. Sans doute ils ne sont pas
assez insensés pour croire que la mort de quelques représentants
pourrait assurer leur triomphe; s'ils ont cru, en effet, que pour
anéantir votre énergie ou pour changer vos principes, il suffit
d'assassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le soin de
veiller pour le salut de la république; s'ils ont cru qu'en nous
faisant descendre au tombeau le génie des Brissot, des Hébert et des
Danton en sortirait triomphant pour nous livrer une seconde fois à la
discorde, à l'empire des factions et à la merci des traîtres: ils se
sont trompés! Quand nous serons tombés sous leurs coups, vous voudrez
achever notre sublime entreprise, ou partager notre sort; ou plutôt il
n'y a pas un Français qui ne voulût alors venir sur nos corps sanglants
jurer d'exterminer le dernier des ennemis du peuple!
Cependant, leur délire impie atteste à la fois leurs espérances et leur
désespoir.
Ils espéraient jadis réussir à affamer le peuple français; le peuple
français vit encore, et il survivra à tous ses ennemis, sa subsistance
a été assurée, et la nature, fidèle à la liberté, lui présente déjà
l'abondance. Quelle ressource leur reste-t-il donc? l'assassinat!
Ils espéraient exterminer la représentation nationale par la révolte
soudoyée, et ils comptaient tellement sur le succès de cet attentat,
qu'ils ne rougirent point de l'annoncer d'avance à la face de l'Europe,
et de l'avouer dans le parlement d'Angleterre; ce projet a échoué. Que
leur reste-t-il? l'assassinat!
Ils ont cru nous accabler sous les efforts de leur ligue sacrilège, et
surtout par la trahison: les traîtres tremblent ou périssent, leur
artillerie tombe en notre pouvoir, leurs satellites fuient devant nous;
mais il leur reste l'assassinat!
Ils ont cherché à dissoudre la Convention nationale par l'avilissement
et par la corruption; la Convention a puni leurs complices, et s'est
relevée triomphante sur la ruine des factions, et sous l'égide du
peuple français: mais il leur reste l'assassinat!
Ils ont essayé de dépraver la morale publique, et d'éteindre les
sentiments généreux dont se compose l'amour de la liberté et de la
patrie, en bannissant de la république le bon sens, la vertu et
l'humanité. Nous avons proclamé la divinité de l'immortalité de l'âme:
nous avons commandé la vertu au nom de la république. Il leur reste
l'assassinat!
Enfin, calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, athéisme,
corruption, famine, assassinats: ils ont prodigué tous les crimes! Il
leur reste encore l'assassinat, ensuite l'assassinat, et puis encore
l'assassinat!
Réjouissons-nous donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous avons
assez bien servi notre patrie, pour avoir été jugés dignes des
poignards de la tyrannie!
Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir! Le séjour de la
cité en offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n'avons
rien à enviera nos braves frères d'armes: nous payons de plus d'une
manière notre dette à la patrie.
O rois et valets des rois, ce n'est point nous qui nous plaindrons du
genre de guerre que vous nous faites, et nous reconnaissons d'ailleurs
qu'il est digne de votre prudence auguste! Il est plus facile, en
effet, de nous ôter la vie que de triompher de nos principes et de nos
armées: l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, la France elle-même nous
fourniront des soldats pour exécuter ces nobles exploits. Quand les
puissances de la terre se lignent pour tuer un faible individu, sans
doute il ne doit point s'obstiner à vivre; aussi n'avons-nous pas fait
entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longuement. Ce n'est point
pour vivre que l'on déclare la guerre à tous les tyrans, et, ce qui est
beaucoup plus dangereux encore, à tous les crimes. Quel homme sur la
terre a jamais défendu impunément les droits de l'humanité? Il y a
quelques mois, je disais à mes collègues du comité de salut public: "Si
les armées de la république sont victorieuses, si nous démasquons les
traîtres, si nous étouffons les factions, ils nous assassineront, et je
n'ai point du tout été étonné de voir réaliser m» prophétie; je trouve
même pour mon compte que la situation où les ennemis de la république
m'ont placé n'est pas sans avantage, car plus la vie des défendeurs de
la patrie est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la
méchanceté des hommes. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà
placé moi-même dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m'envoyer;
je ne tiens plus à une vie passagère que par l'amour de la patrie et la
soif de la justice; et, dégagé plus que jamais de toute considération
personnelle, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie tous les
scélérats qui conspirent contre mon pays et contre le genre humain!
Plus ils se dépêchent de terminer ma vie ici-bas, plus je veux me hâter
de le remplir d'actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur
laisserai du moins un testament, dont la lecture fera frémir les tyrans
et tous leurs complices; je révélerai peut-être des secrets redoutables
qu'une sorte de prudence pusillanime aurait pu me déterminer à voiler;
je dirai à quoi tiennent encore le salut de la patrie et le triomphe de
la liberté; si les mains perfides qui dirigent la rage des assassins ne
sont pas encore visibles pour tous les yeux, je laisserai au temps le
soin de lever le voile qui les couvre, et je me bornerai à rappeler les
vérités qui peuvent seules sauver cette république!
Oui, quoi que puisse penser l'imprévoyante légèreté, quoi que puisse
dire la perfidie contre-révolutionnaire, |es destinées de la république
ne sont pas encore entièrement affermies, et la vigilance des
représentants du peuple français est plus que jamais nécessaire!
Ce qui constitue la république, ce n'est ni la pompe des
démonstrations, ni la victoire, ni la richesse, ni l'enthousiasme
passager; c'est là sagesse des lois, et surtout la bonté des moeurs;
c'est la pureté et la stabilité des maximes du gouvernement. Les lois
sont à faire, les maximes du gouvernement à assurer, les moeurs à
régénérer. Si l'une de ces choses manque, il n'y a dans un état
qu'erreurs, orgueil, passions, factions, ambition, cupidité: la
république alors, loin de réprimer les vices, ne fait que leur donner
un plus libre essor, et les vices ramènent naturellement à la tyrannie.
Quiconque n'est pas maître de soi est fait pour être l'esclave des
autres; voulez-vous savoir quels sont les ambitieux? examinez quels
sont ceux qui protègent les fripons, qui encouragent les
contre-révolutionnaires, qui excusent tous les attentats, qui méprisent
la vertu, qui corrompent la morale publique: c'était la marche des
conspirateurs qui sont tombés sous le glaive de la loi. Faire la guerre
au crime, c'est le chemin du tombeau et de l'immortalité; favoriser le
crime, c'est le chemin du trône et de l'échafaud!
Les êtres pervers étaient parvenus à jeter la république et la raison
humaine dans le chaos; il s'agit de les en retirer, et de créer
l'harmonie du monde moral et politique. Le peuple français a deux
garants de la possibilité d'exécuter cette héroïque entreprise: les
principes de sa représentation actuelle et ses propres vertus. Le
moment où nous sommes est favorable, mais il est peut-être unique. Dans
l'état d'équilibre où sont les choses, il est facile de consolider la
liberté; il est facile de la perdre. Si la France était gouvernée
pendant quelques mois par une législature corrompue, la liberté serait
perdue: la victoire resterait aux factions et à l'immoralité. Votre
concert et votre énergie ont étonné l'Europe et l'ont vaincue. Si vous
savez cela aussi bien que vos ennemis, vous en triompherez facilement?
J'ai parlé de la vertu du peuple, et cette vertu, attestée par toute la
révolution, ne suffirait pas seule pour nous rassurer contre les
factions, qui tendent sans cesse à corrompre et à déchirer la
république. Pourquoi cela? C'est qu'il y a deux peuples en France: l'un
est la masse des citoyens, pure, simple, altérée de la justice et amie
de la liberté; c'est ce peuple vertueux qui verse son sang pour fonder
la république, qui impose aux ennemis du dedans et ébranle les trônes
des tyrans;--l'autre est ce ramas d'ambitieux et d'intrigants; c'est ce
peuple babillard et charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui
persécute le patriotisme, qui s'empare des tribunes et souvent des
fonctions publiques, qui abuse de l'instruction que les avantages de
l'ancien régime lui ont donnée, pour tromper l'opinion publique; c'est
ce peuple de fripons, d'étrangers, de contre-révolutionnaires,
d'hypocrites, qui se place entre le peuple français et ses
représentants, pour tromper l'un et pour calomnier les autres, pour
entraver leurs opérations, pour tourner contre le bien public les lois
les plus utiles et les vérités les plus salutaires. Tant que cette race
impure existera, la république sera malheureuse et précaire. C'est à
vous de l'en délivrer par une énergie imposante et par un concert
inaltérable. Ceux qui cherchent à nous diviser, ceux qui arrêtent la
marche du gouvernement, ceux qui le calomnient tous les jours près de
vous par des insinuations perfides, ceux qui cherchent à former contre
lui une coalition dangereuse de toutes les passions funestes, de tous
les amours-propres irascibles, de tous les intérêts opposés à l'intérêt
public, sont vos ennemis et ceux de la patrie, ce sont les agents de
l'étranger, ce sont les successeurs des Brissot, des Hébert, des
Danton: qu'ils règnent un seul jour, et la patrie est perdue! En disant
ces choses, j'aiguise contre moi des poignards, et c'est pour cela même
que je les dis. Vous persévérerez dans vos principes et dans votre
marche triomphante; vous étoufferez les crimes et vous sauverez la
patrie... J'ai assez vécu..., j'ai vu le peuple français s'élancer du
sein de l'avilissement de la servitude au faîte de la gloire et de la
liberté; j'ai vu ses fers brisés, et les trônes coupables qui pèsent
sur la terre près d'être renversés sous ses mains triomphantes; j'ai vu
un prodige plus étonnant encore, un prodige que |a corruption
monarchique et l'expérience des premiers temps de notre révolution
permettent à peine de regarder comme possible, une assemblée investie
de la puissance de la nation française, marchant d'un pas rapide et
ferme vers le bonheur public, dévouée à la cause du peuple et au
triomphe de l'égalité, digue de donner au monde le signal de la liberté
et l'exemple de toutes les vertus!
Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées! vous nous avez
placés à l'avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de
l'humanité; nous méritons cet honneur, et nous vous tracerons de notre
sang la route de l'immortalité. Puissiez-vous déployer constamment
cette énergie inaltérable dont vous avez besoin pour étouffer tous les
monstres de l'univers conjurés contre vous, et jouir ensuite en paix
des bénédictions du peuple et du fruit de vos vertus!
(Décret voté par acclamation. "La Convention nationale décrète que le
discours du citoyen Robespierre sera inséré dans le Bulletin; il sera
imprimé aussi sous la forme ordinaire et traduit dans toutes les
langues. Il en sera donné six exemplaires à chaque membre de la
Convention.")
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Premier discours de Robespierre,
président de la convention nationale, au peuple réuni pour la fête à
l'Etre-Suprême, le 20 prairial an II de la république française (8 juin
1794)
Français républicains, il est enfin arrivé ce jour à jamais fortuné que
le peuple français consacre à l'Etre-Suprême! Jamais le monde qu'il a
créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu
régner sur la terre la tyrannie, le crime et l'imposture: il voit dans
ce moment une nation entière aux prises avec tous les oppresseurs du
genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques pour élever
sa pensée et ses voeux vers le grand Etre qui lui donna la mission de
les entreprendre et la force de les exécuter!
N'est-ce pas lui dont la main immortelle, en gravant dans le coeur de
l'homme le code de la justice et de l'égalité, y traça la sentence de
mort des tyrans? N'est-ce pas lui qui, dès le commencement des temps,
décréta la république, et mit à l'ordre du jour, pour tous les siècles
et pour tous les peuples, la liberté, la bonne foi et la justice?
Il n'a point créé les rois pour dévorer l'espèce humaine; il n'a point
créé les prêtres pour nous atteler comme de vils animaux au char des
rois, et pour donner au monde l'exemple de la bassesse, de l'orgueil,
de la perfidie, de l'avarice, de la débauche et du mensonge; mais il a
créé l'univers pour publier sa puissance; il a créé les hommes pour
s'aider, pour s'aimer mutuellement, et pour arriver au bonheur par la
route de la vertu.
C'est lui qui plaça dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords
et l'épouvante, et dans le coeur de l'innocent opprimé le calme et la
fierté; c'est lui qui force l'homme juste à haïr le méchant, et le
méchant à respecter l'homme juste, c'est lui qui orna de pudeur le
front de la beauté pour l'embellir encore; c'est lui qui fait palpiter
les entrailles maternelles de tendresse et de joie; c'est lai qui
baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de
sa mère; c'est lui qui fait taire les passions les plus impérieuses et
les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie; c'est lui qui a
couvert la nature de charmes, de richesses et de majesté. Tout ce qui
est bon est son ouvrage, ou c'est lui-même: le mal appartient à l'homme
dépravé qui opprime ou qui laisse opprimer ses semblables.
L'auteur de la nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense
d'amour et de félicité: périssent les tyrans qui ont osé la briser!
Français républicains, c'est à vous de purifier la terre qu'ils ont
souillée, et d'y rappeler la justice qu'ils en ont bannie! La liberté
et la vertu sont sorties ensemble du sein de la Divinité: l'une ne peut
séjourner sans l'autre parmi les hommes. Peuple généreux, veux-tu
triompher de tous tes ennemis? Pratique la justice, et rends à la
Divinité le seul culte digne d'elle. Peuple, livrons-nous aujourd'hui
sous ses auspices aux transports d'une pure allégresse! Demain, nous
combattrons encore les vices et les tyrans; nous donnerons au monde
l'exemple des vertus républicaines, et ce sera l'honorer encore!
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Second discours du président de la
convention, au moment où l'Athéisme, consumé par les flammes, a
disparu, et que la Sagesse apparaît à sa place aux regards du peuple,
le 20 prairial an II de la république française (8 juin 1794)
Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avait
vomi sur la France! Qu'avec lui disparaissent tous les crimes et tous
les malheurs du monde! Armés tour à tour des poignards du fanatisme et
des poisons de l'athéisme, les rois conspirent toujours pour assassiner
l'humanité: s'ils ne peuvent plus défigurer la Divinité par la
superstition, pour l'associer à leurs forfaits, ifs s'efforcent de la
bannir de la terre pour y régner seuls avec le crime.
Peuple, ne crains plus leurs complots sacrilèges; ils ne peuvent pas
plus arracher le monde du sein de son auteur que le remords de leurs
propres c½urs! Infortunés, redressez vos fronts abattus; vous pouvez
encore impunément lever tes yeux vers le Ciel! Héros de la patrie,
votre généreux dévoûment n'est point une brillante folie; si les
satellites de la tyrannie peuvent vous assassiner, il n'est pas en leur
pouvoir de vous anéantir tout entiers! Homme, qui que tu sois, tu peux
concevoir encore de hautes pensées de toi-même; tu peux lier fa vie
passagère à Dieu même et à l'immortalité! Que la nature reprenne donc
tout son éclat, et la sagesse tout son empire! L'Etre-Suprême n'est
point anéanti.
C'est surtout la sagesse que nos coupables ennemis voulaient chasser de
la république: c'est à la sagesse seule qu'il appartient d'affermir la
prospérité des empires; c'est à elle de nous garantir les fruits de
notre courage. Associons-la donc à toutes nos entreprises! Soyons
graves et discrets dans nos délibérations, comme des hommes qui
stipulent les intérêts du monde; soyons ardents et opiniâtres dans
notre colère contre les tyrans conjurés, imperturbables dans les
dangers, patients dans les travaux, terribles dans les revers, modestes
et vigilants dans les succès; soyons généreux envers les bons,
compatissants envers les malheureux, inexorables envers les méchants,
justes envers tout le monde; ne comptons point sur une prospérité sans
mélange et sur des triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dépend
de la fortune ou de la perversité d'autrui; ne nous reposons que sur
notre constance et sur notre vertu, seuls, mais infaillibles garants de
notre indépendance; écrasons la ligue impie des rois par la grandeur de
notre caractère, plus encore que par la force de nos armes.
Français, vous combattez les rois; vous êtes donc dignes d'honorer la
Divinité! Etre des êtres, auteur de la nature, l'esclave abruti, le vil
suppôt du despotisme, l'aristocrate perfide et cruel t'outragent en
t'invoquant; mais les défenseurs de la liberté peuvent s'abandonner
avec confiance dans ton sein paternel!
Etre des êtres, nous n'avons point à t'adresser d'injustes prières: tu
connais les créatures sorties de tes mains; leurs besoins n'échappent
pas plus à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de la
mauvaise foi et de là tyrannie brûle dans nos c½urs avec l'amour de la
justice et de la patrie; notre sang coule pour la cause de l'humanité:
voilà notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que nous
t'offrons!
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour combattre
l'ajournement demandé au sujet de la loi du 22 Prairial proposée par
Couthon au nom du comité de salut public, prononcé à la Convention
nationale dans la séance du 22 prairial an II de la république
française (10 juin 1794).
Il n'est pas de circonstance si délicate, il n'est pas de situation si
embarrassante où l'on veuille mettre les défenseurs de la liberté, qui
puissent les condamner à dissimuler la vérité. Je dirai donc que
quoique la liberté de demander un ajournement soit incontestable,
quoiqu'on le couvre de motifs spécieux peut-être, cependant il n'en
compromettrait pas moins évidemment le salut de la patrie.
Deux opinions fortement prononcées se manifestent dans la république,
citoyens; l'une est celle qui tend à punir d'une manière sévère et
inévitable les crimes commis contre la liberté; c'est l'opinion de ceux
qui sont effrayés de l'obstination coupable avec laquelle on cherche à
ranimer les anciens complots, et à en inventer de nouveaux en raison
des efforts que font les représentants du peuple pour les étouffer.
L'autre, est cette opinion lâche et criminelle de l'aristocratie, qui,
depuis le commencement de la révolution, n'a cessé de demander, soit
directement, soit indirectement, une amnistie pour les conspirateurs et
les ennemis de la patrie.
Depuis deux mois, vous avez demandé au comité de salut public une loi
plus étendue que celle qu'il vous présente aujourd'hui. Depuis deux
mois, la Convention nationale est sous le glaive des assassins, et le
moment où la liberté paraît obtenir un triomphe éclatant est celui où
les ennemis de la patrie conspirent avec plus d'audace. Depuis plus de
deux mois, le tribunal révolutionnaire vous dénonce les entraves qui
arrêtent la marche de la justice nationale. La république entière vous
dénonce de nouvelles conspirations et cette multitude innombrable
d'agents étrangers qui abondent sur la surface: c'est dans cette
circonstance que le comité de salut public vous présente le projet de
loi dont vous venez d'entendre la lecture. Qu'on l'examine cette loi,
et au premier aspect on verra qu'elle ne renferme aucune disposition
qui ne soit adoptée d'avance par tous les amis de la liberté; qu'il n'y
en a pas un article qui ne soit fondé sur la justice et sur la raison;
qu'il n'est aucune de ses parties qui ne soit rédigée pour le salut des
patriotes et pour la terreur de l'aristocratie conjurée contre la
liberté.
De plus, il n'est personne qui ne sache qu'à chaque séance le tribunal
révolutionnaire passe quelques heures sans pouvoir remplir ses
fonctions, parce que le nombre des jurés n'est pas complet. Nous venons
vous proposer de compléter ce nombre: nous venons vous proposer de
réformer deux ou trois abus reconnus dans l'institution de ce tribunal,
et dénoncés de toutes parts; et on nous arrête par un ajournement! Je
soutiens qu'il n'est personne ici qui ne soit en état de prononcer sur
cette loi aussi facilement que sur tant d'autres de la plus grande
importance, qui ont été adoptées avec enthousiasme par la Convention
nationale. Pourquoi fais-je ces réflexions?
Est-ce pour empêcher l'ajournement? Non. J'ai uniquement voulu rendre
hommage à la vérité, avertir la Convention des dangers qu'elle court.
Car, soyez-en sûrs, citoyens, partout où il s'établit une ligne de
démarcation, partout où il se prononce une division, là, il y a quelque
chose qui tient au salut de la patrie. Il n'est pas naturel qu'il y ait
une séparation entre des hommes également épris de l'amour du bien
public. Il n'est pas naturel qu'il s'élève une sorte de coalition
contre le gouvernement qui se dévoue pour le salut de la patrie.
Citoyens, on veut vous diviser. Citoyens, on veut vous épouvanter. Eh
bien! qu'on se rappelle que c'est nous qui avons défendu une partie de
cette assemblée contre les poignards que la scélératesse et un faux
zèle voulaient aiguiser contre vous. Nous nous exposons aux assassins
particuliers, pour poursuivre les assassins publics. Nous voulons bien
mourir, mais que la Convention et la patrie soient sauvées. Nous
braverons les insinuions perfides par lesquelles on voudrait taxer de
sévérité outrée les mesures que prescrit l'intérêt public. Cette
sévérité n'est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les
ennemis de la liberté et de l'humanité.