La journée du 31 mai a sans contredit sauvé la patrie, c'est pour cela

que Danton voulut se venger d'Henriot, qui avait écarté les dangers qui

environnaient la Convention; c'est pour cela que Danton, Hérault,

Lacroix voulurent le faire arrêter, afin de faire tourner

l'insurrection contre le peuple: toi, tu as fait la même chose. A la

réunion du 10 août, époque critique à laquelle nous étions environnés

d'ennemis, il était question de rallier tous les départements autour de

la Convention. Le commandant de Paris donnait alors des repas

fraternels à nos frères qui étaient venus de toutes les parties de la

république, pour resserrer les liens d'amitié qui unissent les bons

Français; dans la maison qui avait été donnée à Henriot pour faire ces

repas, il se trouva quelques bouteilles de vin appartenant à des

émigrés, et les fédérés en burent. Dufourny voulut flétrir cette époque

de la révolution et faire de cette action un chef d'accusation contre

le commandant, afin de faire dire aux aristocrates qu'Henriot était un

voleur.

Au 31 mai, Dufourny s'était introduit dans le comité d'insurrection:

quand il vit que son mouvement populaire réussissait, il se retira du

comité et chercha les moyens de le rendre impuissant. Dufourny a été le

colporteur et l'avocat des calomnies de nos ennemis; on l'a vu assiéger

le tribunal révolutionnaire et demander à être entendu, afin de donner

à la conjuration une tournure favorable.

Je demande que la société prenne une mesure à l'égard de cet individu.

(Un membre fait la motion de chasser Dufourny et. de le traduire au

comité de sûreté générale. Cette proposition est adoptée.)

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les deux tentatives

d'assassinat dont il avait été l'objet de la part de L'Admiral et de

Cécile Renault, prononcé à la Convention nationale le 7 prairial an II

de la république française (26 mai 1794)

Ce sera un beau sujet d'entretien pour la postérité, c'est déjà un

spectacle digne de la terre et du ciel, de voir l'assemblée des

représentants du peuple français, placée sur un volcan inépuisable de

conjurations, d'une main apporter aux pieds de l'éternel auteur des

choses les hommages d'un grand peuple, de l'autre, lancer la foudre sur

les tyrans conjurés contre lui, fonder la première république du monde,

et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et les vertus

exilées!

Ils périront, tous les tyrans armés contre le peuple français! elles

périront, toutes les factions qui s'appuient sur leur puissance pour

détruire notre liberté! Vous ne ferez pas la paix, mais vous la

donnerez au monde, et vous l'ôterez au crime. Cette perspective

prochaine s'offrait aux regards des tyrans épouvantés, et ils ont

délibéré avec leurs complices que le temps était arrivé de nous

assassiner, nous, c'est-à-dire la Convention nationale: car, s'ils nous

attaquent, tantôt en masse, et tantôt en détail, vous reconnaîtrez

toujours le même plan et les mêmes ennemis. Sans doute ils ne sont pas

assez insensés pour croire que la mort de quelques représentants

pourrait assurer leur triomphe; s'ils ont cru, en effet, que pour

anéantir votre énergie ou pour changer vos principes, il suffit

d'assassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le soin de

veiller pour le salut de la république; s'ils ont cru qu'en nous

faisant descendre au tombeau le génie des Brissot, des Hébert et des

Danton en sortirait triomphant pour nous livrer une seconde fois à la

discorde, à l'empire des factions et à la merci des traîtres: ils se

sont trompés! Quand nous serons tombés sous leurs coups, vous voudrez

achever notre sublime entreprise, ou partager notre sort; ou plutôt il

n'y a pas un Français qui ne voulût alors venir sur nos corps sanglants

jurer d'exterminer le dernier des ennemis du peuple!

Cependant, leur délire impie atteste à la fois leurs espérances et leur

désespoir.

Ils espéraient jadis réussir à affamer le peuple français; le peuple

français vit encore, et il survivra à tous ses ennemis, sa subsistance

a été assurée, et la nature, fidèle à la liberté, lui présente déjà

l'abondance. Quelle ressource leur reste-t-il donc? l'assassinat!

Ils espéraient exterminer la représentation nationale par la révolte

soudoyée, et ils comptaient tellement sur le succès de cet attentat,

qu'ils ne rougirent point de l'annoncer d'avance à la face de l'Europe,

et de l'avouer dans le parlement d'Angleterre; ce projet a échoué. Que

leur reste-t-il? l'assassinat!

Ils ont cru nous accabler sous les efforts de leur ligue sacrilège, et

surtout par la trahison: les traîtres tremblent ou périssent, leur

artillerie tombe en notre pouvoir, leurs satellites fuient devant nous;

mais il leur reste l'assassinat!

Ils ont cherché à dissoudre la Convention nationale par l'avilissement

et par la corruption; la Convention a puni leurs complices, et s'est

relevée triomphante sur la ruine des factions, et sous l'égide du

peuple français: mais il leur reste l'assassinat!

Ils ont essayé de dépraver la morale publique, et d'éteindre les

sentiments généreux dont se compose l'amour de la liberté et de la

patrie, en bannissant de la république le bon sens, la vertu et

l'humanité. Nous avons proclamé la divinité de l'immortalité de l'âme:

nous avons commandé la vertu au nom de la république. Il leur reste

l'assassinat!

Enfin, calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, athéisme,

corruption, famine, assassinats: ils ont prodigué tous les crimes! Il

leur reste encore l'assassinat, ensuite l'assassinat, et puis encore

l'assassinat!

Réjouissons-nous donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous avons

assez bien servi notre patrie, pour avoir été jugés dignes des

poignards de la tyrannie!

Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir! Le séjour de la

cité en offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n'avons

rien à enviera nos braves frères d'armes: nous payons de plus d'une

manière notre dette à la patrie.

O rois et valets des rois, ce n'est point nous qui nous plaindrons du

genre de guerre que vous nous faites, et nous reconnaissons d'ailleurs

qu'il est digne de votre prudence auguste! Il est plus facile, en

effet, de nous ôter la vie que de triompher de nos principes et de nos

armées: l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, la France elle-même nous

fourniront des soldats pour exécuter ces nobles exploits. Quand les

puissances de la terre se lignent pour tuer un faible individu, sans

doute il ne doit point s'obstiner à vivre; aussi n'avons-nous pas fait

entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longuement. Ce n'est point

pour vivre que l'on déclare la guerre à tous les tyrans, et, ce qui est

beaucoup plus dangereux encore, à tous les crimes. Quel homme sur la

terre a jamais défendu impunément les droits de l'humanité? Il y a

quelques mois, je disais à mes collègues du comité de salut public: "Si

les armées de la république sont victorieuses, si nous démasquons les

traîtres, si nous étouffons les factions, ils nous assassineront, et je

n'ai point du tout été étonné de voir réaliser m» prophétie; je trouve

même pour mon compte que la situation où les ennemis de la république

m'ont placé n'est pas sans avantage, car plus la vie des défendeurs de

la patrie est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la

méchanceté des hommes. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà

placé moi-même dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m'envoyer;

je ne tiens plus à une vie passagère que par l'amour de la patrie et la

soif de la justice; et, dégagé plus que jamais de toute considération

personnelle, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie tous les

scélérats qui conspirent contre mon pays et contre le genre humain!

Plus ils se dépêchent de terminer ma vie ici-bas, plus je veux me hâter

de le remplir d'actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur

laisserai du moins un testament, dont la lecture fera frémir les tyrans

et tous leurs complices; je révélerai peut-être des secrets redoutables

qu'une sorte de prudence pusillanime aurait pu me déterminer à voiler;

je dirai à quoi tiennent encore le salut de la patrie et le triomphe de

la liberté; si les mains perfides qui dirigent la rage des assassins ne

sont pas encore visibles pour tous les yeux, je laisserai au temps le

soin de lever le voile qui les couvre, et je me bornerai à rappeler les

vérités qui peuvent seules sauver cette république!

Oui, quoi que puisse penser l'imprévoyante légèreté, quoi que puisse

dire la perfidie contre-révolutionnaire, |es destinées de la république

ne sont pas encore entièrement affermies, et la vigilance des

représentants du peuple français est plus que jamais nécessaire!

Ce qui constitue la république, ce n'est ni la pompe des

démonstrations, ni la victoire, ni la richesse, ni l'enthousiasme

passager; c'est là sagesse des lois, et surtout la bonté des moeurs;

c'est la pureté et la stabilité des maximes du gouvernement. Les lois

sont à faire, les maximes du gouvernement à assurer, les moeurs à

régénérer. Si l'une de ces choses manque, il n'y a dans un état

qu'erreurs, orgueil, passions, factions, ambition, cupidité: la

république alors, loin de réprimer les vices, ne fait que leur donner

un plus libre essor, et les vices ramènent naturellement à la tyrannie.

Quiconque n'est pas maître de soi est fait pour être l'esclave des

autres; voulez-vous savoir quels sont les ambitieux? examinez quels

sont ceux qui protègent les fripons, qui encouragent les

contre-révolutionnaires, qui excusent tous les attentats, qui méprisent

la vertu, qui corrompent la morale publique: c'était la marche des

conspirateurs qui sont tombés sous le glaive de la loi. Faire la guerre

au crime, c'est le chemin du tombeau et de l'immortalité; favoriser le

crime, c'est le chemin du trône et de l'échafaud!

Les êtres pervers étaient parvenus à jeter la république et la raison

humaine dans le chaos; il s'agit de les en retirer, et de créer

l'harmonie du monde moral et politique. Le peuple français a deux

garants de la possibilité d'exécuter cette héroïque entreprise: les

principes de sa représentation actuelle et ses propres vertus. Le

moment où nous sommes est favorable, mais il est peut-être unique. Dans

l'état d'équilibre où sont les choses, il est facile de consolider la

liberté; il est facile de la perdre. Si la France était gouvernée

pendant quelques mois par une législature corrompue, la liberté serait

perdue: la victoire resterait aux factions et à l'immoralité. Votre

concert et votre énergie ont étonné l'Europe et l'ont vaincue. Si vous

savez cela aussi bien que vos ennemis, vous en triompherez facilement?

J'ai parlé de la vertu du peuple, et cette vertu, attestée par toute la

révolution, ne suffirait pas seule pour nous rassurer contre les

factions, qui tendent sans cesse à corrompre et à déchirer la

république. Pourquoi cela? C'est qu'il y a deux peuples en France: l'un

est la masse des citoyens, pure, simple, altérée de la justice et amie

de la liberté; c'est ce peuple vertueux qui verse son sang pour fonder

la république, qui impose aux ennemis du dedans et ébranle les trônes

des tyrans;--l'autre est ce ramas d'ambitieux et d'intrigants; c'est ce

peuple babillard et charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui

persécute le patriotisme, qui s'empare des tribunes et souvent des

fonctions publiques, qui abuse de l'instruction que les avantages de

l'ancien régime lui ont donnée, pour tromper l'opinion publique; c'est

ce peuple de fripons, d'étrangers, de contre-révolutionnaires,

d'hypocrites, qui se place entre le peuple français et ses

représentants, pour tromper l'un et pour calomnier les autres, pour

entraver leurs opérations, pour tourner contre le bien public les lois

les plus utiles et les vérités les plus salutaires. Tant que cette race

impure existera, la république sera malheureuse et précaire. C'est à

vous de l'en délivrer par une énergie imposante et par un concert

inaltérable. Ceux qui cherchent à nous diviser, ceux qui arrêtent la

marche du gouvernement, ceux qui le calomnient tous les jours près de

vous par des insinuations perfides, ceux qui cherchent à former contre

lui une coalition dangereuse de toutes les passions funestes, de tous

les amours-propres irascibles, de tous les intérêts opposés à l'intérêt

public, sont vos ennemis et ceux de la patrie, ce sont les agents de

l'étranger, ce sont les successeurs des Brissot, des Hébert, des

Danton: qu'ils règnent un seul jour, et la patrie est perdue! En disant

ces choses, j'aiguise contre moi des poignards, et c'est pour cela même

que je les dis. Vous persévérerez dans vos principes et dans votre

marche triomphante; vous étoufferez les crimes et vous sauverez la

patrie... J'ai assez vécu..., j'ai vu le peuple français s'élancer du

sein de l'avilissement de la servitude au faîte de la gloire et de la

liberté; j'ai vu ses fers brisés, et les trônes coupables qui pèsent

sur la terre près d'être renversés sous ses mains triomphantes; j'ai vu

un prodige plus étonnant encore, un prodige que |a corruption

monarchique et l'expérience des premiers temps de notre révolution

permettent à peine de regarder comme possible, une assemblée investie

de la puissance de la nation française, marchant d'un pas rapide et

ferme vers le bonheur public, dévouée à la cause du peuple et au

triomphe de l'égalité, digue de donner au monde le signal de la liberté

et l'exemple de toutes les vertus!

Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées! vous nous avez

placés à l'avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de

l'humanité; nous méritons cet honneur, et nous vous tracerons de notre

sang la route de l'immortalité. Puissiez-vous déployer constamment

cette énergie inaltérable dont vous avez besoin pour étouffer tous les

monstres de l'univers conjurés contre vous, et jouir ensuite en paix

des bénédictions du peuple et du fruit de vos vertus!

(Décret voté par acclamation. "La Convention nationale décrète que le

discours du citoyen Robespierre sera inséré dans le Bulletin; il sera

imprimé aussi sous la forme ordinaire et traduit dans toutes les

langues. Il en sera donné six exemplaires à chaque membre de la

Convention.")

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Premier discours de Robespierre,

président de la convention nationale, au peuple réuni pour la fête à

l'Etre-Suprême, le 20 prairial an II de la république française (8 juin

1794)

Français républicains, il est enfin arrivé ce jour à jamais fortuné que

le peuple français consacre à l'Etre-Suprême! Jamais le monde qu'il a

créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu

régner sur la terre la tyrannie, le crime et l'imposture: il voit dans

ce moment une nation entière aux prises avec tous les oppresseurs du

genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques pour élever

sa pensée et ses voeux vers le grand Etre qui lui donna la mission de

les entreprendre et la force de les exécuter!

N'est-ce pas lui dont la main immortelle, en gravant dans le coeur de

l'homme le code de la justice et de l'égalité, y traça la sentence de

mort des tyrans? N'est-ce pas lui qui, dès le commencement des temps,

décréta la république, et mit à l'ordre du jour, pour tous les siècles

et pour tous les peuples, la liberté, la bonne foi et la justice?

Il n'a point créé les rois pour dévorer l'espèce humaine; il n'a point

créé les prêtres pour nous atteler comme de vils animaux au char des

rois, et pour donner au monde l'exemple de la bassesse, de l'orgueil,

de la perfidie, de l'avarice, de la débauche et du mensonge; mais il a

créé l'univers pour publier sa puissance; il a créé les hommes pour

s'aider, pour s'aimer mutuellement, et pour arriver au bonheur par la

route de la vertu.

C'est lui qui plaça dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords

et l'épouvante, et dans le coeur de l'innocent opprimé le calme et la

fierté; c'est lui qui force l'homme juste à haïr le méchant, et le

méchant à respecter l'homme juste, c'est lui qui orna de pudeur le

front de la beauté pour l'embellir encore; c'est lui qui fait palpiter

les entrailles maternelles de tendresse et de joie; c'est lai qui

baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de

sa mère; c'est lui qui fait taire les passions les plus impérieuses et

les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie; c'est lui qui a

couvert la nature de charmes, de richesses et de majesté. Tout ce qui

est bon est son ouvrage, ou c'est lui-même: le mal appartient à l'homme

dépravé qui opprime ou qui laisse opprimer ses semblables.

L'auteur de la nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense

d'amour et de félicité: périssent les tyrans qui ont osé la briser!

Français républicains, c'est à vous de purifier la terre qu'ils ont

souillée, et d'y rappeler la justice qu'ils en ont bannie! La liberté

et la vertu sont sorties ensemble du sein de la Divinité: l'une ne peut

séjourner sans l'autre parmi les hommes. Peuple généreux, veux-tu

triompher de tous tes ennemis? Pratique la justice, et rends à la

Divinité le seul culte digne d'elle. Peuple, livrons-nous aujourd'hui

sous ses auspices aux transports d'une pure allégresse! Demain, nous

combattrons encore les vices et les tyrans; nous donnerons au monde

l'exemple des vertus républicaines, et ce sera l'honorer encore!

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Second discours du président de la

convention, au moment où l'Athéisme, consumé par les flammes, a

disparu, et que la Sagesse apparaît à sa place aux regards du peuple,

le 20 prairial an II de la république française (8 juin 1794)

Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avait

vomi sur la France! Qu'avec lui disparaissent tous les crimes et tous

les malheurs du monde! Armés tour à tour des poignards du fanatisme et

des poisons de l'athéisme, les rois conspirent toujours pour assassiner

l'humanité: s'ils ne peuvent plus défigurer la Divinité par la

superstition, pour l'associer à leurs forfaits, ifs s'efforcent de la

bannir de la terre pour y régner seuls avec le crime.

Peuple, ne crains plus leurs complots sacrilèges; ils ne peuvent pas

plus arracher le monde du sein de son auteur que le remords de leurs

propres c½urs! Infortunés, redressez vos fronts abattus; vous pouvez

encore impunément lever tes yeux vers le Ciel! Héros de la patrie,

votre généreux dévoûment n'est point une brillante folie; si les

satellites de la tyrannie peuvent vous assassiner, il n'est pas en leur

pouvoir de vous anéantir tout entiers! Homme, qui que tu sois, tu peux

concevoir encore de hautes pensées de toi-même; tu peux lier fa vie

passagère à Dieu même et à l'immortalité! Que la nature reprenne donc

tout son éclat, et la sagesse tout son empire! L'Etre-Suprême n'est

point anéanti.

C'est surtout la sagesse que nos coupables ennemis voulaient chasser de

la république: c'est à la sagesse seule qu'il appartient d'affermir la

prospérité des empires; c'est à elle de nous garantir les fruits de

notre courage. Associons-la donc à toutes nos entreprises! Soyons

graves et discrets dans nos délibérations, comme des hommes qui

stipulent les intérêts du monde; soyons ardents et opiniâtres dans

notre colère contre les tyrans conjurés, imperturbables dans les

dangers, patients dans les travaux, terribles dans les revers, modestes

et vigilants dans les succès; soyons généreux envers les bons,

compatissants envers les malheureux, inexorables envers les méchants,

justes envers tout le monde; ne comptons point sur une prospérité sans

mélange et sur des triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dépend

de la fortune ou de la perversité d'autrui; ne nous reposons que sur

notre constance et sur notre vertu, seuls, mais infaillibles garants de

notre indépendance; écrasons la ligue impie des rois par la grandeur de

notre caractère, plus encore que par la force de nos armes.

Français, vous combattez les rois; vous êtes donc dignes d'honorer la

Divinité! Etre des êtres, auteur de la nature, l'esclave abruti, le vil

suppôt du despotisme, l'aristocrate perfide et cruel t'outragent en

t'invoquant; mais les défenseurs de la liberté peuvent s'abandonner

avec confiance dans ton sein paternel!

Etre des êtres, nous n'avons point à t'adresser d'injustes prières: tu

connais les créatures sorties de tes mains; leurs besoins n'échappent

pas plus à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de la

mauvaise foi et de là tyrannie brûle dans nos c½urs avec l'amour de la

justice et de la patrie; notre sang coule pour la cause de l'humanité:

voilà notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que nous

t'offrons!

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour combattre

l'ajournement demandé au sujet de la loi du 22 Prairial proposée par

Couthon au nom du comité de salut public, prononcé à la Convention

nationale dans la séance du 22 prairial an II de la république

française (10 juin 1794).

Il n'est pas de circonstance si délicate, il n'est pas de situation si

embarrassante où l'on veuille mettre les défenseurs de la liberté, qui

puissent les condamner à dissimuler la vérité. Je dirai donc que

quoique la liberté de demander un ajournement soit incontestable,

quoiqu'on le couvre de motifs spécieux peut-être, cependant il n'en

compromettrait pas moins évidemment le salut de la patrie.

Deux opinions fortement prononcées se manifestent dans la république,

citoyens; l'une est celle qui tend à punir d'une manière sévère et

inévitable les crimes commis contre la liberté; c'est l'opinion de ceux

qui sont effrayés de l'obstination coupable avec laquelle on cherche à

ranimer les anciens complots, et à en inventer de nouveaux en raison

des efforts que font les représentants du peuple pour les étouffer.

L'autre, est cette opinion lâche et criminelle de l'aristocratie, qui,

depuis le commencement de la révolution, n'a cessé de demander, soit

directement, soit indirectement, une amnistie pour les conspirateurs et

les ennemis de la patrie.

Depuis deux mois, vous avez demandé au comité de salut public une loi

plus étendue que celle qu'il vous présente aujourd'hui. Depuis deux

mois, la Convention nationale est sous le glaive des assassins, et le

moment où la liberté paraît obtenir un triomphe éclatant est celui où

les ennemis de la patrie conspirent avec plus d'audace. Depuis plus de

deux mois, le tribunal révolutionnaire vous dénonce les entraves qui

arrêtent la marche de la justice nationale. La république entière vous

dénonce de nouvelles conspirations et cette multitude innombrable

d'agents étrangers qui abondent sur la surface: c'est dans cette

circonstance que le comité de salut public vous présente le projet de

loi dont vous venez d'entendre la lecture. Qu'on l'examine cette loi,

et au premier aspect on verra qu'elle ne renferme aucune disposition

qui ne soit adoptée d'avance par tous les amis de la liberté; qu'il n'y

en a pas un article qui ne soit fondé sur la justice et sur la raison;

qu'il n'est aucune de ses parties qui ne soit rédigée pour le salut des

patriotes et pour la terreur de l'aristocratie conjurée contre la

liberté.

De plus, il n'est personne qui ne sache qu'à chaque séance le tribunal

révolutionnaire passe quelques heures sans pouvoir remplir ses

fonctions, parce que le nombre des jurés n'est pas complet. Nous venons

vous proposer de compléter ce nombre: nous venons vous proposer de

réformer deux ou trois abus reconnus dans l'institution de ce tribunal,

et dénoncés de toutes parts; et on nous arrête par un ajournement! Je

soutiens qu'il n'est personne ici qui ne soit en état de prononcer sur

cette loi aussi facilement que sur tant d'autres de la plus grande

importance, qui ont été adoptées avec enthousiasme par la Convention

nationale. Pourquoi fais-je ces réflexions?

Est-ce pour empêcher l'ajournement? Non. J'ai uniquement voulu rendre

hommage à la vérité, avertir la Convention des dangers qu'elle court.

Car, soyez-en sûrs, citoyens, partout où il s'établit une ligne de

démarcation, partout où il se prononce une division, là, il y a quelque

chose qui tient au salut de la patrie. Il n'est pas naturel qu'il y ait

une séparation entre des hommes également épris de l'amour du bien

public. Il n'est pas naturel qu'il s'élève une sorte de coalition

contre le gouvernement qui se dévoue pour le salut de la patrie.

Citoyens, on veut vous diviser. Citoyens, on veut vous épouvanter. Eh

bien! qu'on se rappelle que c'est nous qui avons défendu une partie de

cette assemblée contre les poignards que la scélératesse et un faux

zèle voulaient aiguiser contre vous. Nous nous exposons aux assassins

particuliers, pour poursuivre les assassins publics. Nous voulons bien

mourir, mais que la Convention et la patrie soient sauvées. Nous

braverons les insinuions perfides par lesquelles on voudrait taxer de

sévérité outrée les mesures que prescrit l'intérêt public. Cette

sévérité n'est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les

ennemis de la liberté et de l'humanité.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 24 / 27 段