De tout temps les ennemis de la patrie ont voulu assassiner les

patriotes au physique et au moral. Aujourd'hui, comme dans tous les

temps, on s'efforce de jeter sur les défenseurs de la république un

vernis d'injustice et de cruauté: on dénonce comme des attentats contre

l'humanité la sévérité employée contre les conspirateurs. Celui qui

protège et favorise ainsi les aristocrates combat par là même les

patriotes: il faut que la révolution se décide par la ruine des uns ou

des autres.

L'homme humain est celui qui se dévoue pour la causé de l'humanité, et

qui poursuit avec rigueur et avec justice celui qui s'en montre

l'ennemi; on le verra toujours tendre une main secourable à la vertu

outragée et à l'innocence opprimée.

Le barbare est celui qui, sensible pour les conspirateurs, est sans

entrailles pour les patriotes vertueux; les mêmes hommes qui se

laissent attendrir pour l'aristocratie sont implacables pour les

patriotes. _La faction des indulgents_, sont des termes par lesquels on

a cherché à caractériser les anthropophages, dont l'humanité consiste à

parer les coups portés aux ennemis de l'humanité, pour leur donner la

facilité d'en porter de nouveaux aux patriotes. Ce système ne doit

avoir d'autre nom que celui de _contre-révolutionnaire_, parce qu'il

tend à égorger les défenseurs de la patrie, et à jeter sur eux une

teinte affreuse de cruauté. La faction des indulgents est confondue

avec les autres; elle en est l'appui et le soutien. Le premier devoir

d'un bon citoyen est donc de la dénoncer en public. Je ne prendrais pas

aujourd'hui la parole contre elle, si elle n'était pas devenue assez

puissante pour essayer de mettre des entraves à la marche du

gouvernement.

Tandis qu'un petit nombre d'hommes s'occupe avec un zèle infatigable

aux travaux qui leur sont imposés par le peuple, une multitude de

fripons et d'agents de l'étranger ourdit dans le silence une

combinaison de calomnies et de persécutions contre les gens de bien.

Déjà sans doute on s'est aperçu que tel patriote qui veut venger la

liberté et l'affermir est sans cesse arrêté dans ses opérations par la

calomnie, qui le présente aux yeux du .peuple comme un homme redoutable

et dangereux. Elle fait donner à la vertu l'apparence du crime, et à la

bassesse du crime la gloire due à la vertu.

Chaque jour elle invente de nouveaux forfaits pour réussir dans ses

affreux complots; ce sont les _indulgents_ qui ne cessent de s'en

servir comme d'une arme terrible. Cette faction, grossie des débris de

toutes les autres, réunit par le même lien tout ce qui a conspiré

depuis la révolution; elle a profité de l'expérience pour renouer ses

trames avec plus de perfidie: aujourd'hui, elle met en oeuvre les mêmes

moyens employés jadis par les Brissot, les Danton, les Hébert, les

Chabot, et tant d'autres scélérats.

Plusieurs fois on a vu les comités de salut public et de sûreté

générale attaqués eu masse; aujourd'hui, on aime mieux attaquer les

membres en particulier, pour parvenir à briser le faisceau. Autrefois,

on n'osait pas diriger ses coups contre la justice nationale;

aujourd'hui, on se croit assez fort pour calomnier le tribunal

révolutionnaire et le décret de la Convention concernant son

organisation; l'on va même jusqu'à révoquer en doute sa légitimité.

Vous sentez toute l'importance de cette machination; car détruisez la

confiance accordée aux patriotes, et alors le gouvernement

révolutionnaire est nul, ou il est la victime des ennemis du bien

public, et alors l'aristocratie triomphe. Détruisez le tribunal

révolutionnaire, ou composez-le de membres agréables aux factieux;

comment pourrez-vous espérer de rompre les fils des conspirations, si

la justice est exercée par les conjurés eux-mêmes?

Les despotes et leurs satellites savent bien que lors, qu'un patriote

succombe, d'autres patriotes succombent aussi, et la cause du

patriotisme éprouve le même sort. Ils croient pouvoir nous amener à

nous détruire les uns les autres, par la défiance qu'ils veulent

exciter parmi nous. Ils affectent de présenter aux citoyens les travaux

de la Convention nationale comme ceux de quelque individu. On a osé

répandre dans la Convention que le tribunal révolutionnaire n'avait été

organisé que pour égorger la Convention elle-même; malheureusement,

cette idée a obtenu trop de consistance. En un mot, je le répète,

aujourd'hui les premières tentatives faites pour détruire la liberté

sont renouvelées avec des formes plus respectables. Le plus haut degré

du courage républicain est de s'élever au dessus des considérations

personnelles, et de faire connaître, au péril de sa vie et même de sa

réputation, les perfidies de nos ennemis. Quant à moi, quelque effort

que l'on fasse pour me fermer la bouche, je crois avoir autant de droit

de parler que du temps des Hébert, des Danton, etc. Si la Providence a

bien voulu m'arracher des mains des assassins, c'est pour m'engager à

employer utilement les moments qui me restent encore.

Les défenseurs de la patrie ont à combattre ordinairement les assassins

et les calomniateurs; mais il est affreux d'avoir en même temps à

répondre aux uns et aux autres. Qu'un homme arrange dans un cercle des

actes d'accusation contre les patriotes, c'est un phénomène qui se

réalise aujourd'hui. Les assassins et les calomniateurs sont les mêmes

hommes envoyés ici par le tyran de Londres. On lit dans les papiers

payés par l'Angleterre les mêmes choses que disent chaque jour des

Français que je dénonce comme agents de l'Angleterre et de la tyrannie.

Qu'il me soit permis de parler de moi, dans une affaire qui n'est pas

bien importante pour moi, du côté de l'intérêt personnel. A Londres, on

me dénonce à l'armée française comme un dictateur; les mêmes calomnies

ont été répétées à Paris: vous frémiriez si je vous disais dans quel

lieu. A Londres, on a dit qu'en France la calomnie avait réussi, et que

les patriotes étaient divisés; à Londres on fait des caricatures, on me

dépeint comme l'assassin des honnêtes gens, des libelles imprimés dans

les presses fournies par la nation elle-même me dépeignent sous les

même traits. A Paris, on dit que c'est moi qui ai organisé le tribunal

révolutionnaire, que ce tribunal a été organisé pour égorger les

patriotes et les membres de la Convention nationale; je suis dépeint

comme un tyran et un oppresseur de la représentation nationale. A

Londres, on dit qu'en France on imagine de prétendus assassinats pour

me faire entourer d'une garde militaire. Ici l'on me dit, en parlant de

la _Renault_, que c'est sûrement une affaire d'amourette, et qu'il faut

bien croire que j'ai fait guillotiner son amant. C'est ainsi que l'on

absout les tyrans, en attaquant un patriote isolé, qui n'a pour lui que

son courage et sa vertu.

La vérité est mon seul asile contre le crime; je ne veux ni de

partisans ni d'éloges: ma défense est dans ma conscience. Je prie les

citoyens qui m'entendant de se rappeler que les démarches les plus

innocentes et les plus pures sont exposées à la calomnie, et qu'ils ne

peuvent rien faire que les tyrans ne cherchent à le tourner contre eux.

Quelle doit être la conduite des amis de la liberté, lorsqu'ils se

trouvent dans la misérable alternative ou de trahir la patrie, ou

d'être traités de tyrans, d'oppresseurs, d'hommes injustes et avides de

sang, s'ils ont le courage de remplir leurs devoirs et la tâche que

leur impose la Convention, et de préférer l'innocence opprimée à la

horde exécrable des scélérats qui conspirent contre la liberté?

Trahissez ta patrie d'une manière adroite, bientôt les ennemis du

peuple sont à votre secours. Défendez la cause de la justice, vous ne

pourrez pas dire une parole sans être appelé tyran et despote; vous ne

pourrez pas invoquer l'opinion publique, sans être désigné comme un

dictateur. Ceux qui défendent courageusement la patrie sont exposés

comme ils l'étaient du temps de Brissot; mais je préférerais encore au

moment actuel celui où je fus dénoncé par Louvet, sous le rapport de ma

satisfaction personnelle: les ennemis d«s patriotes étaient alors moins

perfides et moins atroces qu'aujourd'hui.

L'accusation de Louvet est renouvelée dans un acte trouvé parmi les

papiers du secrétaire de Camille Desmoulins, ami du conspirateur

Danton; cet acte était près de paraître, lorsque le comité de sûreté

générale l'a découvert et l'a renvoyé au comité de salut public. Les

conjurés y citent tout ce qui s'est passé dans la révolution, à l'appui

de leur dénonciation contre un prétendu système de dictature. A

examiner l'absurdité de la dénonciation, il serait inutile d'en parler,

des calomnies aussi grossières ne sont pas faites pour séduite les

citoyens, mais on verra qu'elles n'étaient préparées que comme un

manifeste qui devait précéder un coup de main contre les patriotes. Que

direz-vous, si je vous apprends que ces atrocités n'ont pas semblé

révoltantes à des hommes revêtus d'un caractère sacré, si parmi nos

collègues eux-mêmes, il s'en est trouvé qui les ont colportées!

(Robespierre, après avoir fait observer que toutes les calomnies des

tyrans et de leurs stipendies peuvent jeter une sorte de découragement

dans l'âme des patriotes, invoque pour appui la vertu de la Convention

nationale, vertu qui donne la force de résistance et l'obligation de

mettre sous ses pieds les intérêts de l'amour-propre, et de ne pas se

laisser ébranler par les efforts redoublés des calomniateurs; il

invoque aussi le patriotisme et la fermeté des membres des comités de

salut public et de sûreté générale, ainsi que la vertu des citoyens

zélés pour les intérêts de la république; il représente que ce ne sont

pas des applaudissements et des éloges qui sauveront la liberté, mais

une vigilance infatigable; il invite donc les bons citoyens à dénoncer

les actes d'oppression, à observer et à dévoiler les intrigues

étrangères.)

Quand les circonstances se développeront (continue-t-il), je

m'expliquerai plus au long; aujourd'hui, j'en ai dit assez pour ceux

qui sentent. Il ne sera jamais au pouvoir de personne de m'empêcher de

déposer la vérité dans le sein de la représentation nationale et des

républicains. Il n'est pas au pouvoir des tyrans et de leurs valets de

faire échouer mon courage.

Qu'on répande des libelles contre moi, je n'en serai pas moins toujours

le même, et je défendrai la liberté et l'égalité avec la même ardeur.

Si l'on me forçait de renoncer à une partie des fonctions dont je suis

chargé, il me resterait encore ma qualité de représentant du peuple, et

je ferais une guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours de Robespierre sur les

persécutions dont les patriotes étaient victimes de la part des

aristocrates, Club des Jacobins, Séance du 24 messidor an II de la

république française (5 juillet 1794)

Toutes les injustices particulières qui vous sont dénoncées méritent de

votre part une sérieuse attention. Le premier devoir d'un patriote est

de secourir les opprimés; quiconque manque à ce devoir n'a pas même le

sentiment du patriotisme: de toutes les vertus qui ont servi de base à

la révolution, la plus belle et la plus véritable est la plus négligée.

Rien de si commun que les beaux discours insignifiants; rien de plus

rare que la défense généreuse des opprimés, quand on n'en attend aucun

profit; rien de si commun que le ménagement pour les aristocrates; rien

de si rare qu'une humanité envers les bons citoyens dans le malheur.

De tous les décrets qui ont sauvé la république, le plus sublime, le

seul qui l'ait arrachée à la corruption et qui ait affranchi les

peuples de la tyrannie, c'est celui qui met la probité et la vertu à

l'ordre du jour. Si ce décret était exécuté, la liberté serait

parfaitement établie, et nous n'aurions plus besoin de faire retentir

les tribunes populaires de notre voix; mais des hommes qui n'ont que le

masque de la vertu mettent les plus grandes entraves à l'exécution des

lois de la vertu même; ils veulent se faire de ce masque un moyen de

parvenir au pouvoir.

Il est peu d'hommes généreux qui aiment la vertu pour elle-même, et qui

désirent avec ardeur le bonheur du peuple. Tous les scélérats ont abusé

de la loi qui a sauvé la liberté et le peuple français. Ils ont feint

d'ignorer que c'était la justice suprême que la Convention avait mise à

l'ordre du jour, c'est-à-dire le devoir de confondre les hypocrites, de

soulager les malheureux et les opprimés, et de combattre les tyrans;

ils ont laissé à l'écart ces grands devoirs, et s'en sont fait un

instrument pour tourmenter le peuple et perdre les patriotes.

Il existe un comité révolutionnaire dans la république; vous allez

croire peut-être qu'il s'est imaginé qu'il fallait anéantir

l'aristocratie. Point du tout, il a cru qu'il fallait arrêter tous les

citoyens qui, dans un jour de fête, se seraient trouvés ivres. Grâce à

cette _heureuse_ application de la loi, tous les

contre-révolutionnaires sont restés tranquilles et en pleine sécurité,

tandis que les artisans et les bons citoyens, qui s'étaient par hasard

livrés à un mouvement de gaîté, ont été impitoyablement incarcérés.

Sans doute nous sommes plus ennemis de toute espèce de vices que ces

inquisiteurs méchants et hypocrites; nous savons que l'ivresse est une

maladie dont il faut guérir les hommes, mais nous savons aussi

distinguer les faux patriotes qui persécutent le peuple, tandis qu'ils

sont indulgents pour les aristocrates.

La ligue de toutes les factions a partout le même système. S'il est

parmi elles quelque apparence de vertu, ce n'est qu'un masque

imposteur; les scélérats qui se l'adaptent n'exigent jamais une

soumission réelle aux lois de la république; ils ne voient dans les

nobles que des cultivateurs paisibles, de bons maris, et ils ne

s'informent pas s'ils sont amis de la justice ou du peuple.

Le décret qui met la vertu à l'ordre du jour est fécond en grandes

conséquences. Nous avions prévu qu'on en abuserait; mais en même temps

nous avions pensé que ce décret, porté contre les oppresseurs,

imposerait aux fonctionnaires publics le devoir d'exercer la vertu, et

de ne jamais s'écarter des obligations qui les lient à la patrie; mais

ces obligations ne les forcent point à s'appesantir, avec une

inquisition sévère, sur les actions des bons citoyens, pour détourner

les yeux de dessus les crimes des fripons: ces fripons, qui ont cessé

d'attirer leur attention, sont ceux-là même qui oppriment l'humanité,

et sont de vrais tyrans. Si les fonctionnaires publics avaient fait ces

réflexions, ils auraient trouvé peu de coupables à punir, car le peuple

est bon, et la classe des méchants est la plus petite.

C'est en vain que Roland me vante ses vertus et me présente le tableau

de sa vie privée; sans examiner ni cette apologie fastidieuse, ni

l'histoire scandaleuse de la vie privée d'un Barbaroux, je demande à un

homme: Qu'as-tu fait pour la prospérité de ton pays? Quels travaux

as-tu entrepris pour arracher le peuple français au joug odieux de la

servitude? S'il me répond à cette question d'une manière satisfaisante,

alors je le crois vertueux.

Necker fut dans le sein de sa famille un véritable tyran: n'en soyez

pas étonnés; un homme qui manque des vertus publiques ne peut avoir les

vertus privées. Cette vertu de Necker et de Roland, q«e des intrigants

ont voulu faire résulter du décret dont je vous parlais il n'y a qu'un

instant, est diamétralement opposée à l'héroïsme et à l'humanité. Si je

voulais suivre le système perfide de ces hommes qui ne connaissent

point la vertu, vous verriez les hommes de bien opprimés, et les

intrigants relevant leur tête altière. Nos ennemis disent dans leurs

assemblées secrètes:

"Faisons en sorte qu'il n'y ait que des fripons; persécutons les

patriotes, et ne cessons d'appuyer ceux qui, comme Hébert, veulent

détruire sourdement la liberté de la France, ainsi que ceux qui, par

leur modérantisme, veulent la ramener à l'esclavage; poursuivons tous

ceux qui aspirent à la liberté du genre humain."

Ces monstres dévouent, en conséquence, à l'opprobre et aux tourments

tout homme dont ils redoutent l'austérité de m½urs et la sévère probité.

Le devoir du gouvernement est de remédier à cet abus. Pour remplir cet

objet, il faut qu'il ait beaucoup d'unité, de sagesse et d'action.

Quiconque veut cabaler contre le gouvernement est un traître, et je

dénonce ici tous ceux qui se sont rendus coupables de ce crime. On veut

calomnier le gouvernement révolutionnaire pour le dissoudre; on veut

flétrir le tribunal révolutionnaire, pour que les conspirateurs

respirent en paix; les artifices les plus infâmes sont inventés pour

persécuter les patriotes énergiques et sauver leurs mortels ennemis.

Il n'est qu'an seul remède à tant de maux, et il consiste dans

l'exécution des lois de la nature, qui veulent que tout homme soit

juste, et dans la vertu, qui est la base fondamentale de toute société.

Autant vaudrait retourner dans les bois que de nous disputer les

honneurs, la réputation, les richesses; il ne résulterait de cette

lutte que des tyrans et des esclaves. Après cinquante ans d'agitations,

de troubles et de carnage, le résultat serait l'établissement d'un

nouveau despote.

Il est naturel de s'endormir après la victoire; nos ennemis, qui le

savent bien, ne manquent pas de faire des efforts pour détourner notre

attention de dessus leurs crimes. La véritable victoire est celle que

les amis de la liberté remportent sur les factions: c'est cette

victoire qui appelle chez les peuples la paix, la justice et le

bonheur. Une nation n'est pas illustrée pour avoir abattu des tyrans ou

enchaîné des peuples; ce fut le sort des Romains et de quelques autres

nations: notre destinée, beaucoup plus sublime, est de fonder sur la

terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.

Nous ne pourrons atteindre ce but que par des institutions sages, qui

ne peuvent être fondées que sur la ruine des ennemis incorrigibles de

la liberté. Voyez ce qui arrive à chaque effort du crime contre la

vertu; les factions redoublent d'artifices, à mesure que nous déployons

notre énergie; et si cette même énergie vient à se ralentir, elles en

profiteront pour prendre de nouvelles forces; elles disputeront le

terrain, et donneront aux conspirateurs le temps de se rallier; à tout

moment elles cherchent à diviser et à se faire des partisans; si l'on

n'y prenait garde, il se formerait bientôt des factions en assez grand

nombre pour lutter contre la liberté et égorger ses amis.

En vous présentant ces réflexions, je dénonce les efforts de nos

ennemis sans prédire leurs succès; je sais que tout ce qui est criminel

sur la terre doit disparaître; mais il n'est pas moins vrai que le

crime fit de tout temps, jusqu'à nous, le malheur du monde.

Il faut une excessive légèreté pour s'endormir sur les conjurations, et

pour perdre un instant ce courage ardent qui nous porte à dénoncer les

conspirateurs: ce n'est pas pour provoquer aucune mesure sévère contre

les coupables, que j'ai pris ici la parole, que m'importe leur vie ou

leur mort, pourvu que le peuple et la Convention soient éclairés!

Mon but est de prémunir tous les citoyens contre les pièges qui leur

sont tendus, et d'éteindre la nouvelle torche de discorde qu'on cherche

à allumer dans la Convention. Ce qu'on voit tous les jours, ce qu'on ne

peut se cacher, c'est qu'on veut avilir et anéantir la Convention par

un système de terreur; il existe des rassemblements qui ont pour but de

répandre ces funestes idées; on cherche à persuader à chaque membre que

le comité de salut public l'a proscrit.

Ce complot existe; mais, puisqu'on le connaît, tous les bons citoyens

doivent se rallier pour l'étouffer. C'est ici que dans tous les temps

les députés patriotes se sont réunis pour faire triompher la vertu: si

la tribune des Jacobins devient muette depuis quelque temps, ce n'est

pas qu'il ne leur reste rien à dire; mais le profond silence qui y

règne est l'effet d'un sommeil léthargique, qui ne permet pas d'ouvrir

les yeux sur les dangers de la patrie. On veut donc forcer la

Convention à trembler; on veut la prévenir contre le tribunal

révolutionnaire, et rétablir le système des Danton, des Camille

Desmoulins; on a semé partout des germes de division; on a substitué la

défiance à la franchise, le calcul des âmes faibles au sentiment

généreux des fondateurs de la république: il faut toujours en revenir à

ces principes, la vertu publique et la justice suprême sont les deux

lois souveraines sous lesquelles doivent ployer tous ceux qui sont

chargés des intérêts de la patrie.

Il n'y a qu'un moyen pour un peuple qui ne peut pénétrer par lui-même à

chaque instant dans les replis de l'intrigue; c'est de conserver ses

droits et de faire en sorte que son courage ne puisse échouer contre la

perfidie; c'est de comparer avec la justice tout ce qui n'en a que

l'apparence; tout ce qui tend à un résultat dangereux est dicté par la

perfidie.

Il est un sentiment gravé dans le c½ur de tous les patriotes, et qui

est la pierre de touche pour reconnaître leurs amis; quand un homme se

tait au moment où il faut parler, il est suspect; quand il s'enveloppe

de ténèbres, ou qu'il montre pendant quelques instants une énergie qui

disparaît aussitôt; quand il se borne à de vaines tirades contre les

tyrans, sans s'occuper des m½urs publiques et du bonheur de tous ses

concitoyens, il est suspect.

Quand ont voit des hommes ne sacrifier des aristocrates que pour la

forme, il faut porter un examen sévère sur leurs personnes.

Quand on entend citer des lieux communs contre Pitt et les ennemis du

genre humain, et que l'on voit les mêmes hommes attaquer sourdement le

gouvernement révolutionnaire; quand on voit des hommes, tantôt modérés,

tantôt hors de toute mesure, déclamant toujours, et toujours s'opposant

aux moyens utiles qu'on propose, il est temps de se mettre en garde

contre les complots.

La révolution se terminerait d'une manière bien simple, et sans être

inquiétée par les factieux, si tous les hommes étaient également amis

de la patrie et des lois.

Mais nous sommes bien éloignés d'en être arrivés à ce point; j'en

atteste les hommes probes, qu'ils déclarent si, lorsqu'ils veulent

défendre un patriote tout criblé des blessures de l'aristocratie, et

qu'un aristocrate doucereux se présente, il ne se groupe pas aussitôt

autour de ce dernier beaucoup d'hommes qui cherchent à le soutenir.

Mais les gémissements d'un patriote opprimé ont-ils donc plus de peine

à se faire entendre dans de certaines âmes, que les plaintes hypocrites

de l'aristocratie?

Concluons de là que le gouvernement républicain n'est pas encore bien

assis, et qu'il y a des factions qui contrarient ses effets. Le

gouvernement révolutionnaire a deux objets, la protection du

patriotisme, et l'anéantissement de l'aristocratie. Jamais il ne pourra

parvenir à ce but, tant qu'il sera combattu par les factions. Assurer

la liberté sur des bases inébranlables sera pour lui une chose

impossible, tant que chaque individu pourra se dire: Si aujourd'hui

l'aristocratie triomphe,, je suis perdu. Il y aura toujours dans le

sein du peuple une grande réaction contre les intrigues, et il en

résultera peut-être beaucoup de déchirements.

Mais les scélérats ne triompheront pas, car il est impossible que les

hommes qui ont épousé le système profond de la justice et de la liberté

consentent jamais à laisser à de si vils ennemis un triomphe qui serait

à la fois la honte et la perte de l'humanité entière. Il faut que ces

lâches conspirateurs, ou renoncent à leurs complots infâmes, ou qu'ils

nous arrachent la vie. Je sais qu'ils le tenteront, ils le tentent même

tous les jours, niais le génie de la patrie veille sur les patriotes.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 26 / 27 段