publique, par des faits antérieurs devenus trop publics; Julien,
flottant sans cesse entre tous les partis, avait paru se fixer sur la
Montagne, pour cacher ses vues cupides et ambitieuses sous le masque du
patriotisme; mais il s'était trahi dès le moment où il était entré au
comité de sûreté générale; il ne s'était emparé du soin de faire les
rapports des administrations coupables que pour trahir la cause de la
liberté, du peuple et de la vérité. Là, les crimes des conspirateurs
furent palliés, les vertus des républicains furent calomniées, la
mémoire même des martyrs de la liberté fut outragée: la municipalité de
Lyon, assassinée par ce royaliste, et son digne chef, le magnanime
Chalier, furent lâchement outragés. Cet ouvrage excita les réclamations
de tous les amis de la patrie. Son auteur, redoutant la censure de la
Convention nationale, s'efforça de la prévenir, en le mettant sous la
sauvegarde des Jacobins, qui le rejetèrent, et en le présentant à la
municipalité de Paris, qui rétracta, sur la pétition des Jacobins,
l'acceptation qu'on lui avait surprise. Enfin Julien, qui s'était
obstiné à faire ce rapport après le renouvellement du comité de sûreté
générale, déconcerté par la force de l'opinion publique, avoua lui-même
l'infidélité de son rapport, demanda que le nouveau comité de sûreté en
présentât un nouveau à la Convention nationale.
La résolution vigoureuse et sage que prirent les membres du nouveau
comité de sûreté générale, en commençant leur carrière, de mettre les
scellés sur ses papiers lui procura de nouvelles preuves de ses
prévarications.
Julien entretenait la correspondance la plus intime et même la plus
tendre avec l'abbé d'Espagnac.
Cette horde impure était payée pour blasphémer contre la Convention
nationale du peuple français. Les tyrans étrangers regardaient comme
une victoire de faire tomber du haut de la Montagne un des
représentants du peuple, célèbres par leur zèle pour la cause
populaire. S'ils pouvaient en égarer un seul, ils auraient conclu que
tous étaient capables de la même faiblesse, et qu'il ne restait plus au
peuple que de briser le gouvernement républicain, comme il avait
renversé le trône, et de se reposer ensuite sous le joug des monarques
incorruptibles de l'Autriche, de la Prusse et de Berlin.
Plusieurs représentants du peuple étaient devenus leurs complices et
s'étaient ligués avec eux pour étendre sur tous leurs collègues
l'ignominie dont ils étaient couverts. Ce n'étaient que des lâches,
dont la probité et le civisme avaient toujours été plus qu'équivoques,
il fallait tenter des conquêtes plus difficiles et plus intéressantes.
On chercha d'abord ou à séduire ou à compromettre des patriotes, ceux
qu'un penchant dangereux à la confiance, et peut-être un penchant au
plaisir, plus dangereux encore, rendaient plus accessibles à ces
attaques: on leur lança deux des plus habiles scélérats que l'Autriche
ait vomis parmi nous. Il existe à Paris, depuis les premier" temps de
la révolution, deux monstres dignes de servir la cause des tyrans par
la profonde hypocrisie qui les caractérise. Ils avaient perdu à Paris
les titres et le nom qu'ils portaient à la cour de Vienne; l'un d'eux
avait associé à celui qu'il a adopté le nom du fondateur de la liberté
romaine; il était entouré de titres patriotiques; il avait composé des
ouvrages éloquents pour la défense des droits de l'homme et de la
révolution française; il avait même des brevets de persécution; il
avait été banni de l'Allemagne par l'empereur Joseph II. Aucun des
patriotes qu'il attirait chez lui n'y entrait sans le surprendre, la
plume à la main, rêvant sur les droits de l'humanité, ou courbé sur les
oeuvres de Plutarque ou de Jean-Jacques. L'extérieur austère et le
costume révolutionnaire de Junius répondaient parfaitement à l'idée
d'un si grand caractère; la coupe philosophique de sa chevelure, le
bonnet rouge qui ornait sa tête philosophique garantissaient à toute la
terre la pureté de son patriotisme. Junius Frey avait acquis l'estime
de toute sa section; il s'était lié avec des patriotes qui s'honoraient
de l'amitié de ce vertueux ami de l'humanité.
Junius chercha particulièrement la société, ensuite l'amitié de
François Chabot. Il ne trouvait pas d'expression assez forte pour
peindre l'estime, l'admiration, la tendresse que lui inspiraient le
caractère et les principes de ce représentant du peuple. Cet estimable
étranger, cet ami, ce martyr de la liberté avait une soeur, le modèle
de toutes les vertus de son sexe: modestie, naïveté même, patriotisme,
talents.
Le généreux cosmopolite se garda bien d'offrir à Chabot cette femme
intéressante.
(Lacune.)
Je n'ai pas besoin de peindre la joie que ce triomphe remporté sur la
conduite d'un patriote tel que Chabot dut répandre dans les cavernes
des brigands autrichiens. L'Autriche crut, dès ce moment, tenir entre
ses mains l'honneur de la Convention nationale. Le monstre qui avait
trompé Chabot osa se vanter alors que les représentants les plus purs
n'échapperaient pas aux filets qui étaient tendus autour d'eux: vous ne
serez pas étonnés que, dès ce moment, la calomnie ait tiré parti d'un
prétexte si favorable, vous ne le serez pas même d'apprendre que le
premier artisan de la diffamation de Chabot ait été le prétendu
beau-frère qui en avait préparé le prétexte. Dès ce moment, cette
victime de la perfidie fut l'objet de l'attention de toutes les
sociétés populaires; le patriotisme inquiet et ardent se réunit en
pareil cas pour l'accabler. Je n'ai pas besoin de dire que cet
événement fut présenté sous les couleurs les plus défavorables à
Chabot, et chargé de toutes les circonstances que la malveillance et
l'intrigue pouvaient inventer.
On a raisonné diversement sur la dot de 200,000 livres donnée par Frey
à la femme de Chabot. Les uns ont prétendu que cette dot était fournie
par Chabot lui-même, et que le contrat de mariage n'était qu'un moyen
de déguiser les richesses que Chabot avait déjà amassées précédemment.
Les autres ont trouvé aussi naturelle l'hypothèse contraire; ils ont
prétendu qu'un législateur corrompu n'aurait pas cherché à cacher le
prix de sa corruption sous un manteau autrichien, qui n'aurait pu que
l'afficher.
Ils ont observé qu'un législateur célèbre qui veut se vendre peut se
faire acheter, sans se marier à une étrangère, et déguiser sa bassesse
sous un voile moins transparent; ils ont conclu au contraire du mariage
et de la dot, que les ennemis de la révolution, qui n'auraient pas osé
proposer à Chabot de se vendre, avaient été obligés de le tromper, pour
le couvrir des apparences de la corruption, parce qu'ils n'espéraient
pas le corrompre, et lui ont caché leur présent perfide sous des
apparences légitimes.
Les uns ont adopté les interprétations les plus favorables aux vues de
l'aristocratie; les autres ont préféré celles qui flattaient le plus le
voeu des patriotes.
Mais ce sont les premières qui ont dû naturellement prévaloir dans le
public: dans un tel événement, il faut nécessairement que la malignité
et l'aristocratie prennent chacune sa part. Malheur à l'homme qui a
longtemps défendu la cause du peuple! S'il commet ou une faute, ou une
erreur ou une indiscrétion, il est perdu; car le patriotisme, sévère et
soupçonneux, et la vengeance des ennemis du peuple se réunissent contre
lui: il faut qu'il porte à la fois la peine, et de sa faiblesse
actuelle, et de ses services passés.
Au reste, ce n'était ni la personne de Chabot, ni celle de Bazire, que
poursuivaient les agents des cours étrangères: nous allons nous-mêmes
les laisser à l'écart, pour suivre le système étranger dans son
ensemble et dans ses conséquences.
Il existait, en effet, parmi les représentants du peuple français des
hommes pervers, initiés dans les mystères de la conspiration étrangère,
des hommes qui n'étaient point faibles, mais pervers; qui n'étaient
point corrompus, mais corrupteurs; qui n'étaient ni dupes, ni
complices, mais chefs des conspirations tramées contre la liberté du
peuple.
Or, ces gens-là je ne les ai jamais vus dénoncés; mais prônés, mais
défendus par les écrivains plus que patriotes, qui ont sans cesse
dénoncé la Convention nationale, et tous les vrais patriotes, depuis le
triomphe des principes et de la Montagne.
Cependant ces représentants étaient coalisés avec les banquiers des
puissances étrangères et avec leurs principaux agents; ils siégeaient
avec la Montagne, comme d'Orléans, pour obscurcir sa gloire, et pour
cacher leur bassesse et leurs crimes; ils conspiraient avec les tyrans
de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse: les uns, par leur
patriotisme hypocrite; les autres, par leur or, conspiraient contre
l'honneur de la représentation nationale et contre le salut de la
république. Plusieurs patriotes furent tentés par eux; Bazire et Chabot
furent attirés dans leur société. Le caractère de ceux qui la
composaient était plus qu'équivoque. La sollicitude des patriotes
cherchait à deviner quelle était cette puissance invisible, qui
continuait de porter des coups funestes à la liberté, quand tous ses
ennemis étaient dans le silence et dans la terreur. On connaissait leur
but, mais non leurs moyens: on devinait le crime, on cherchait le nom
des coupables: Bazire et Chabot nous les ont dénoncés. Sont-ils
coupables eux-mêmes? A quel point le sont-ils? Les dénonciateurs et
ceux qu'ils ont dénoncés doivent-ils être confondus dans la même
classe? C'est un des objets que nous soumettons à votre justice
impartiale. Pour nous, c'est la conspiration que nous avons voulu
atteindre, sans respect des personnes; c'est au salut public que nous
avons marché. Nous avons été jusqu'ici plus sévères envers les
accusateurs qu'envers les accusés; car les dénonciateurs ont été
arrêtés les premiers, presque tous les dénoncés ont fui, ou sont en
liberté: ils parlent, ils écrivent tout ce qu'ils jugent à propos sur
cette affaire, non seulement contre les dénonciateurs, mais contre la
Convention nationale. Vous pouvez, en cela, nous accuser de partialité,
ou d'une excessive rigueur envers nos collègues. Si nous méritons ce
reproche, nous ne voulons pas y échapper; mais nos intentions sont
pures, et nous allons continuer de vous développer les faits qui
peuvent éclairer votre sa gesse et votre justice.
Le...... Chabot vint trouver un des membres du comité de salut public,
et lui dit: "Je viens te réveiller; mais c'est pour sauver la patrie;
je tiens le fil de la conspiration la plus dangereuse qui ait été
tramée contre la liberté--Eh bien! il faut la dévoiler.--Mais, pour
cela, il faut que je continue de fréquenter les conjurés; car j'ai été
admis dans leur société. Ils m'ont conduit par degrés à des
propositions, ils m'ont tenté par l'appât de partager le fruit de leur
brigandage: le jour est pris où ils doivent se réunir; je dois m'y
trouver aussi. Ils croient que je ne devine pas le reste de leur
projet; mais ils vont à la contre-révolution ouverte. Si l'on veut, je
ferai prendre, en flagrant délit, les conspirateurs.--On ne peut pas
rendre un plus grand service à la patrie; tu ne dois pas balancer. Mais
quelles seront tes preuves? (Chabot tenait un paquet dans sa
main.)--Voilà dit-il, un paquet que l'on m'a remis, pour que je
tâchasse de déterminer un membre de la Montagne à se désister des
oppositions qu'il a apportées au projet financier de la clique; je n'ai
pas voulu rejeter cette commission, pour ne pas me mettre dans
l'impossibilité de découvrir et de dévoiler le fond de la conspiration;
mais mon intention est d'aller de ce pas déposer ce paquet au comité de
sûreté générale, et de dénoncer les traîtres. Au reste, j'offre de
donner au comité le moyen de les prendre tous, rassemblés dans un lieu
où je me trouverai.--Hâte-toi donc de te rendre au comité de sûreté
générale; il accueillera, sans doute, cette offre-là avec
empressement.--Oui; mais je ne veux pas que l'on puisse induire de ma
présence au milieu des conjurés que je le suis moi-même. Je demande une
sûreté. Je veux bien mourir pour ma patrie, mais je ne veux pas mourir
en coupable. Ma mère et ma soeur sont ici; je ne veux pas qu'elles
expirent de douleur. Ma soeur me disait dernièrement: Si tu as trahi la
cause du peuple, je serai la première à te poignarder.--Tu ne dois pas
douter que le comité de sûreté générale ne prenne avec toi les moyens
nécessaires pour découvrir la conspiration. Tes intentions et l'avis
que tu lui auras donné seront ta garantie. Au surplus, tu peux en
parler au comité de salut public; il saisira tous les moyens qui lui
sont offerts de sauver la patrie." Chabot partit, en annonçant qu'il
ferait sa dénonciation au comité de sûreté générale; il la fit le même
jour. Bazire en fit une autre relative au même complot.
Il résulte de l'une et de l'autre qu'il existait une conspiration dont
le but était de corrompre les représentants du peuple, de diffamer tous
les autres, et surtout les patriotes, pour arriver à la
contre-révolution par l'anéantissement de la représentation nationale,
celui de ruiner les finances, en entraînant la Convention dans des
mesures impolitiques, déguisées sous les apparences du bien public.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur le décret qui oblige
les membres de la Convention de mettre au jour leur conduite morale et
politique, prononcé au Club des Jacobins le 16 germinal an II de la
république française (15 avril 1794)
Puisque l'on convient qu'il s'est passé un événement intéressant pour
la liberté, que les opérations sublimes de la Convention viennent
encore de sauver la patrie, si elle persévère dans ces opérations, si
elle continue de distinguer l'innocence de l'aristocratie, si enfin
elle se montre aussi soigneuse de protéger l'une que de frapper
l'autre; puisque l'on convient de tous ces faits, je demande que la
conjuration soit à l'ordre du jour; que si quelque bon citoyen peut
développer les circonstances affreuses qui dérivent du principe de
cette conspiration, s'il peut vous faire part des détails importants
qui n'ont pas été connus jusqu'à présent, il monte à la tribune, et
qu'il fasse connaître toute la scélératesse des conspirateurs qui
voulaient nous entraîner dans le précipice où seuls ils sont tombés.
C'est ce cette manière que nous porterons des coups terribles; c'est
ainsi que nous écraserons les ennemis de la liberté, et non par des
mesures partielles et inconsidérées; c'est en allant droit à eux; c'est
en les attaquant en face et avec acharnement; c'est en plongeant dans
leur coeur le poignard de la justice, que nous pourrons délivrer la
liberté de tous les scélérats qui veulent la détruire.
Cet ordre du jour doit sans contredit l'emporter sur celui que vous a
proposé Chasles. Eh! qu'importe que la Convention oblige chacun de ses
membres à rendre compte de leur fortune! N'est-il pas évident que les
fripons seuls pourront échapper à la rigueur de cette mesure? Les
fripons ont leur fortune en portefeuille ou chez l'étranger: Brissot se
disait pauvre, et l'on sait qu'il avait des maisons à Londres. Chabot
disait qu'il n'avait pas touché la dot de sa femme: tous les coupables
qui ont péri par la main de la justice se disaient pauvres. Les
scélérats diront toujours au peuple: Nous sommes pauvres et
incorruptibles; vous ne pouvez pas prouver que nous sommes riches.
Citoyens, regardons comme un principe invariable de ne jamais présenter
aux mauvais citoyens le moyen de se ranger parmi les patriotes;
exigeons d'eux des preuves qui appartiennent exclusivement aux
patriotes, et rejetons tout ce qui peut être commun aux patriotes et
aux aristocrates; les patriotes sont purs; s'il en est à qui la fortune
ait accordé des dons que la vertu méprise et que la cupidité seule
estime, ils sont bien loin de vouloir les cacher; ils n'ont pas de plus
grand désir que d'en faire un noble usage; il n'y a que les
conspirateurs qui mettent leur intérêt à les soustraire à la vue du
peuple.
Les preuves que nous devons exiger, c'est une vie dont les moments
soient tous marqués par des actions vertueuses, une vie remplie de
sacrifices faits à la patrie. Qu'importe que l'on ait monté ses gardes
et payé régulièrement ses impositions! Qu'importe que l'on me dise: Tu
ne prouveras pas que ma fortune est augmentée depuis la révolution! Il
faut renvoyer au temps de Lafayette ces moyens, qui n'étaient mis en
usage que par ses amis et ses partisans. C'est avec de telles preuves
qu'ils prétendaient être les seuls patriotes: eux seuls possédaient au
suprême degré le patriotisme, parce qu'eux seuls pouvaient remplir les
formalités qu'ils exigeaient eux-mêmes pour être patriotes. Ce n'est
donc pas par le nombre des gardes qu'ils ont montées, ou qu'ils ont
fait monter pour eux qu'il faut juger les hommes, mais par le sacrifice
continuel de leur ambition et de leur orgueil à la cause de la patrie.
Il résulte de là, que la proposition faite à la Convention d'obliger
tous les membres à rendre compte de leur fortune n'est pas aussi
importante qu'elle le paraît au premier coup d'oeil. Je sais qu'elle
part d'une âme honnête et juste, mais elle ne présente pas de résultats
heureux.
En déjouant les conspirations, nous n'avons pas .encore atteint le but
auquel nous tendons; tant qu'il y aura une ligue de tyrans conjurés
contre la France, la liberté sera exposée à de grands dangers. Cette
réflexion doit soutenir votre justice et notre vigilance, et nous
engager à ne pas abandonner les grandes mesures que nous devons
prendre. Frapper l'aristocratie dès qu'elle paraît vouloir devenir
insolente, lui arracher le masque dont elle se couvre: voilà l'ordre du
jour. Epouvantons l'aristocratie, de manière non seulement qu'elle ne
puisse plus nous attaquer, mais qu'elle n'ose pas même essayer de nous
tromper. D'un autre côté, protégeons l'innocence, et ravissons à la
tyrannie l'affreux espoir de détruire les patriotes.
(La proposition de Robespierre fut adoptée.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les menées
contre-révolutionnaires de Dufourny, prononcé au Club des Jacobins le
16 germinal an II de la république française (15 avril 1794)
Je suis loin de vouloir faire un crime de l'opinion que l'on peut avoir
sur un individu. Je ne veux pas douter de la probité d'un homme, quand
elle est aussi bien attestée que celle de Dufourny, attestée par
lui-même. Je laisse de côté toutes ces choses, pour ne vous parler que
de l'ensemble de la conduite de Dufourny.
Il fréquentait, il n'y a pas longtemps, le comité de sûreté générale,
jadis c'était le comité de salât public. Il assistait à toutes les
délibérations; il ne pouvait pas manquer à une séance: c'est une preuve
de son zèle excessif pour le bien public! Il avait pour prétexte la
qualité de président au département de Paris. Il y avait une telle
affectation dans ses assiduités, que je lui dis: Vous assistez trop
régulièrement à nos délibérations; il me semble que votre premier
devoir serait de faire mettre en arrestation tous les aristocrates qui
nous entourent.
Il n'y avait pas alors d'autorité qui pût les arrêter autre que le
département de Paris. Toujours ils furent tranquilles; toujours Paris
fut cerné par eux; ils affluaient dans tous les lieux voisins de cette
commune. Le président du département, malgré son patriotisme et sa
probité, a donc alors oublié le premier de ses devoirs, celui de
dissiper les rassemblements.
Fabre-d'Eglantine jouait une comédie auprès des comités; le métier de
cet habile fourbe était de faire de petites dénonciations contre de
petits conspirateurs avec lesquels il s'entendait, mais qu'il dénonçait
pour faire ignorer ses sentiments. Il trouvait ensuite, par ses
fourberies, le moyen d'embrouiller les faits, de manière que la
dénonciation était nulle. Je suis fâché qu'un homme probe comme
Dufourny ait été le second d'un pareil intrigant.
Le jour où je dénonçai ici Fabre-d'Eglantine, où je traçai ici
l'esquisse de son caractère odieux, Dufourny ne put pas s'empêcher de
dire que j'avais été engagé par quelque intrigant à faire cette
dénonciation; cependant, il était reconnu dès lors que
Fabre-d'Eglantine était un fripon.
Le même esprit qui portait Dufourny à repousser les premiers traits de
lumière jetés sur Fabre-d'Eglantine lui dicta la conduite qu'il a tenue
quand cet intrigant a été conduit au tribunal; je ne dirai pas que ce
fut ce même esprit qui engagea Dufourny à mendier la faculté de déposer
dans cette affaire; je ne dirai pas que c'était cet esprit qui le
rendait si assidu aux séances du tribunal, et qui provoquait de sa part
des mouvements en faveur des prévenus; je ne rappellerai pas qu'au club
électoral, il dirigea des calomnies obliques contre les Jacobins et
contre la Convention elle-même. Croit-il nous donner le change en
disant que la Convention ne veut pas que ceux qu'elle envoie au
tribunal ne puissent pas se faire reconnaître innocents? N'est-ce pas
assez d'avoir dit an milieu du peuple, en parlant des prévenus: Il faut
des preuves. C'est-à-dire que c'est sans preuves que la Convention
envoie des hommes au tribunal révolutionnaire!
(Dufourny interrompt par quelques paroles.)
Robespierre. Rappelle-toi que Chabot, que Ronsin furent impudents comme
toi, et que l'impudence est le caractère hideux que l'on voit imprimé
sur le front du crime.
(Dufourny. Le mien, c'est le calme...)
Robespierre. Ah! le calme n'est pas dans ton âme: je prendrai toutes
tes paroles pour te dévoiler aux yeux du peuple; je lui ferai voir que
chacune d'elles est dite à contre sens, et que, par conséquent, elles
ne peuvent pas venir d'une âme pure.
Le calme! les conjurés ne font que l'invoquer: ils voudraient jeter
dans nos coeurs un calme et un assoupissement profonds; mais ils
n'obtiendront pas ce calme qu'ils désirent; ils ne parviendront pas non
plus à troubler la paix de nos âmes.
Quoi! tandis que le peuple demande justice de ses ennemis et de ses
assassins; quand les représentants ont la consolation de le sauver du
péril, un homme ose prendre leur défense! Quand les crimes des
conspirateurs sont écrits avec le sang du peuple; quand la Belgique,
encore fumante de carnage, atteste la trahison; quand les coeurs
indignés sont convaincus de tant de scélératesse, dont les stupides
seuls peuvent douter, un homme ose demander où sont les preuves!
c'est-à-dire que les républicains ne savent pas rendre justice, que la
Convention et le tribunal révolutionnaire égorgent les innocents!
Tu crois nous donner le change par un lieu commun: Perfide! tu oses
nous observer que la Convention n'accuse pas pour interdire à l'accusé
la faculté de se justifier. Tous les ennemis de la liberté ont fait ces
observations; je crois que tout le monde est convaincu de tes
intentions en les faisant.
Tu as été l'ami de Fabre-d'Eglantine; tu t'es agité pour le sauver,
pour égarer les citoyens qui devaient le juger, pour diviser l'opinion
publique sur le compte de cet intrigant.
Tu as fait souvent des motions malignes, tu as brigué toutes les
places, et il était impossible de t'en arracher aucune; et quand celle
de président te fut enlevée, tu te déclaras l'ennemi des comités.
Tu as cru en imposer en te donnant un air d'opiniâtreté; tu as défendu
ton opinion avec indécence, et tu croyais être assez excusé par cette
même opiniâtreté. Tu t'es supposé une maladie, afin d'excuser tes
démarches nocturnes. Fabre-d'Eglantine et Danton faisaient de même:
tous deux ils croyaient nous fermer les yeux en nous parlant de leur
mauvais tempérament. Il n'est pas un homme mal intentionné qui ne se
soit prêté quelque défaut physique et moral pour servir d'excuse contre
ses torts; voilà ton portrait.
Quelle est cette correspondance dont tu as fait part à la société?
Qu'on se rappelle que tu voulais lui faire adopter une opinion
contre-révolutionnaire, une opinion qui tendait à exclure du sein de la
société les fonctionnaires publics et les membres des sociétés
affiliées. Il était évident que les sociétés étant isolées, elles
devenaient impuissantes, et que celle-ci était paralysée. Il n'y avait
plus alors de barrière contre le fédéralisme. Il résultait aussi de
cette opinion que les fonctionnaires publics perdaient le droit le plus
cher aux citoyens, celui de contribuer de leurs lumières au salut de la
patrie, et qu'un patriote délicat n'aurait jamais voulu recevoir une
fonction publique, pour ne pas perdre le droit de citoyen: voilà tes
principes. Autant tu fus indulgent envers les ennemis de la liberté,
autant tu fus actif à calomnier ses amis.