Le second personnage est Julien. Julien était déjà jugé par l'opinion

publique, par des faits antérieurs devenus trop publics; Julien,

flottant sans cesse entre tous les partis, avait paru se fixer sur la

Montagne, pour cacher ses vues cupides et ambitieuses sous le masque du

patriotisme; mais il s'était trahi dès le moment où il était entré au

comité de sûreté générale; il ne s'était emparé du soin de faire les

rapports des administrations coupables que pour trahir la cause de la

liberté, du peuple et de la vérité. Là, les crimes des conspirateurs

furent palliés, les vertus des républicains furent calomniées, la

mémoire même des martyrs de la liberté fut outragée: la municipalité de

Lyon, assassinée par ce royaliste, et son digne chef, le magnanime

Chalier, furent lâchement outragés. Cet ouvrage excita les réclamations

de tous les amis de la patrie. Son auteur, redoutant la censure de la

Convention nationale, s'efforça de la prévenir, en le mettant sous la

sauvegarde des Jacobins, qui le rejetèrent, et en le présentant à la

municipalité de Paris, qui rétracta, sur la pétition des Jacobins,

l'acceptation qu'on lui avait surprise. Enfin Julien, qui s'était

obstiné à faire ce rapport après le renouvellement du comité de sûreté

générale, déconcerté par la force de l'opinion publique, avoua lui-même

l'infidélité de son rapport, demanda que le nouveau comité de sûreté en

présentât un nouveau à la Convention nationale.

La résolution vigoureuse et sage que prirent les membres du nouveau

comité de sûreté générale, en commençant leur carrière, de mettre les

scellés sur ses papiers lui procura de nouvelles preuves de ses

prévarications.

Julien entretenait la correspondance la plus intime et même la plus

tendre avec l'abbé d'Espagnac.

Cette horde impure était payée pour blasphémer contre la Convention

nationale du peuple français. Les tyrans étrangers regardaient comme

une victoire de faire tomber du haut de la Montagne un des

représentants du peuple, célèbres par leur zèle pour la cause

populaire. S'ils pouvaient en égarer un seul, ils auraient conclu que

tous étaient capables de la même faiblesse, et qu'il ne restait plus au

peuple que de briser le gouvernement républicain, comme il avait

renversé le trône, et de se reposer ensuite sous le joug des monarques

incorruptibles de l'Autriche, de la Prusse et de Berlin.

Plusieurs représentants du peuple étaient devenus leurs complices et

s'étaient ligués avec eux pour étendre sur tous leurs collègues

l'ignominie dont ils étaient couverts. Ce n'étaient que des lâches,

dont la probité et le civisme avaient toujours été plus qu'équivoques,

il fallait tenter des conquêtes plus difficiles et plus intéressantes.

On chercha d'abord ou à séduire ou à compromettre des patriotes, ceux

qu'un penchant dangereux à la confiance, et peut-être un penchant au

plaisir, plus dangereux encore, rendaient plus accessibles à ces

attaques: on leur lança deux des plus habiles scélérats que l'Autriche

ait vomis parmi nous. Il existe à Paris, depuis les premier" temps de

la révolution, deux monstres dignes de servir la cause des tyrans par

la profonde hypocrisie qui les caractérise. Ils avaient perdu à Paris

les titres et le nom qu'ils portaient à la cour de Vienne; l'un d'eux

avait associé à celui qu'il a adopté le nom du fondateur de la liberté

romaine; il était entouré de titres patriotiques; il avait composé des

ouvrages éloquents pour la défense des droits de l'homme et de la

révolution française; il avait même des brevets de persécution; il

avait été banni de l'Allemagne par l'empereur Joseph II. Aucun des

patriotes qu'il attirait chez lui n'y entrait sans le surprendre, la

plume à la main, rêvant sur les droits de l'humanité, ou courbé sur les

oeuvres de Plutarque ou de Jean-Jacques. L'extérieur austère et le

costume révolutionnaire de Junius répondaient parfaitement à l'idée

d'un si grand caractère; la coupe philosophique de sa chevelure, le

bonnet rouge qui ornait sa tête philosophique garantissaient à toute la

terre la pureté de son patriotisme. Junius Frey avait acquis l'estime

de toute sa section; il s'était lié avec des patriotes qui s'honoraient

de l'amitié de ce vertueux ami de l'humanité.

Junius chercha particulièrement la société, ensuite l'amitié de

François Chabot. Il ne trouvait pas d'expression assez forte pour

peindre l'estime, l'admiration, la tendresse que lui inspiraient le

caractère et les principes de ce représentant du peuple. Cet estimable

étranger, cet ami, ce martyr de la liberté avait une soeur, le modèle

de toutes les vertus de son sexe: modestie, naïveté même, patriotisme,

talents.

Le généreux cosmopolite se garda bien d'offrir à Chabot cette femme

intéressante.

(Lacune.)

Je n'ai pas besoin de peindre la joie que ce triomphe remporté sur la

conduite d'un patriote tel que Chabot dut répandre dans les cavernes

des brigands autrichiens. L'Autriche crut, dès ce moment, tenir entre

ses mains l'honneur de la Convention nationale. Le monstre qui avait

trompé Chabot osa se vanter alors que les représentants les plus purs

n'échapperaient pas aux filets qui étaient tendus autour d'eux: vous ne

serez pas étonnés que, dès ce moment, la calomnie ait tiré parti d'un

prétexte si favorable, vous ne le serez pas même d'apprendre que le

premier artisan de la diffamation de Chabot ait été le prétendu

beau-frère qui en avait préparé le prétexte. Dès ce moment, cette

victime de la perfidie fut l'objet de l'attention de toutes les

sociétés populaires; le patriotisme inquiet et ardent se réunit en

pareil cas pour l'accabler. Je n'ai pas besoin de dire que cet

événement fut présenté sous les couleurs les plus défavorables à

Chabot, et chargé de toutes les circonstances que la malveillance et

l'intrigue pouvaient inventer.

On a raisonné diversement sur la dot de 200,000 livres donnée par Frey

à la femme de Chabot. Les uns ont prétendu que cette dot était fournie

par Chabot lui-même, et que le contrat de mariage n'était qu'un moyen

de déguiser les richesses que Chabot avait déjà amassées précédemment.

Les autres ont trouvé aussi naturelle l'hypothèse contraire; ils ont

prétendu qu'un législateur corrompu n'aurait pas cherché à cacher le

prix de sa corruption sous un manteau autrichien, qui n'aurait pu que

l'afficher.

Ils ont observé qu'un législateur célèbre qui veut se vendre peut se

faire acheter, sans se marier à une étrangère, et déguiser sa bassesse

sous un voile moins transparent; ils ont conclu au contraire du mariage

et de la dot, que les ennemis de la révolution, qui n'auraient pas osé

proposer à Chabot de se vendre, avaient été obligés de le tromper, pour

le couvrir des apparences de la corruption, parce qu'ils n'espéraient

pas le corrompre, et lui ont caché leur présent perfide sous des

apparences légitimes.

Les uns ont adopté les interprétations les plus favorables aux vues de

l'aristocratie; les autres ont préféré celles qui flattaient le plus le

voeu des patriotes.

Mais ce sont les premières qui ont dû naturellement prévaloir dans le

public: dans un tel événement, il faut nécessairement que la malignité

et l'aristocratie prennent chacune sa part. Malheur à l'homme qui a

longtemps défendu la cause du peuple! S'il commet ou une faute, ou une

erreur ou une indiscrétion, il est perdu; car le patriotisme, sévère et

soupçonneux, et la vengeance des ennemis du peuple se réunissent contre

lui: il faut qu'il porte à la fois la peine, et de sa faiblesse

actuelle, et de ses services passés.

Au reste, ce n'était ni la personne de Chabot, ni celle de Bazire, que

poursuivaient les agents des cours étrangères: nous allons nous-mêmes

les laisser à l'écart, pour suivre le système étranger dans son

ensemble et dans ses conséquences.

Il existait, en effet, parmi les représentants du peuple français des

hommes pervers, initiés dans les mystères de la conspiration étrangère,

des hommes qui n'étaient point faibles, mais pervers; qui n'étaient

point corrompus, mais corrupteurs; qui n'étaient ni dupes, ni

complices, mais chefs des conspirations tramées contre la liberté du

peuple.

Or, ces gens-là je ne les ai jamais vus dénoncés; mais prônés, mais

défendus par les écrivains plus que patriotes, qui ont sans cesse

dénoncé la Convention nationale, et tous les vrais patriotes, depuis le

triomphe des principes et de la Montagne.

Cependant ces représentants étaient coalisés avec les banquiers des

puissances étrangères et avec leurs principaux agents; ils siégeaient

avec la Montagne, comme d'Orléans, pour obscurcir sa gloire, et pour

cacher leur bassesse et leurs crimes; ils conspiraient avec les tyrans

de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse: les uns, par leur

patriotisme hypocrite; les autres, par leur or, conspiraient contre

l'honneur de la représentation nationale et contre le salut de la

république. Plusieurs patriotes furent tentés par eux; Bazire et Chabot

furent attirés dans leur société. Le caractère de ceux qui la

composaient était plus qu'équivoque. La sollicitude des patriotes

cherchait à deviner quelle était cette puissance invisible, qui

continuait de porter des coups funestes à la liberté, quand tous ses

ennemis étaient dans le silence et dans la terreur. On connaissait leur

but, mais non leurs moyens: on devinait le crime, on cherchait le nom

des coupables: Bazire et Chabot nous les ont dénoncés. Sont-ils

coupables eux-mêmes? A quel point le sont-ils? Les dénonciateurs et

ceux qu'ils ont dénoncés doivent-ils être confondus dans la même

classe? C'est un des objets que nous soumettons à votre justice

impartiale. Pour nous, c'est la conspiration que nous avons voulu

atteindre, sans respect des personnes; c'est au salut public que nous

avons marché. Nous avons été jusqu'ici plus sévères envers les

accusateurs qu'envers les accusés; car les dénonciateurs ont été

arrêtés les premiers, presque tous les dénoncés ont fui, ou sont en

liberté: ils parlent, ils écrivent tout ce qu'ils jugent à propos sur

cette affaire, non seulement contre les dénonciateurs, mais contre la

Convention nationale. Vous pouvez, en cela, nous accuser de partialité,

ou d'une excessive rigueur envers nos collègues. Si nous méritons ce

reproche, nous ne voulons pas y échapper; mais nos intentions sont

pures, et nous allons continuer de vous développer les faits qui

peuvent éclairer votre sa gesse et votre justice.

Le...... Chabot vint trouver un des membres du comité de salut public,

et lui dit: "Je viens te réveiller; mais c'est pour sauver la patrie;

je tiens le fil de la conspiration la plus dangereuse qui ait été

tramée contre la liberté--Eh bien! il faut la dévoiler.--Mais, pour

cela, il faut que je continue de fréquenter les conjurés; car j'ai été

admis dans leur société. Ils m'ont conduit par degrés à des

propositions, ils m'ont tenté par l'appât de partager le fruit de leur

brigandage: le jour est pris où ils doivent se réunir; je dois m'y

trouver aussi. Ils croient que je ne devine pas le reste de leur

projet; mais ils vont à la contre-révolution ouverte. Si l'on veut, je

ferai prendre, en flagrant délit, les conspirateurs.--On ne peut pas

rendre un plus grand service à la patrie; tu ne dois pas balancer. Mais

quelles seront tes preuves? (Chabot tenait un paquet dans sa

main.)--Voilà dit-il, un paquet que l'on m'a remis, pour que je

tâchasse de déterminer un membre de la Montagne à se désister des

oppositions qu'il a apportées au projet financier de la clique; je n'ai

pas voulu rejeter cette commission, pour ne pas me mettre dans

l'impossibilité de découvrir et de dévoiler le fond de la conspiration;

mais mon intention est d'aller de ce pas déposer ce paquet au comité de

sûreté générale, et de dénoncer les traîtres. Au reste, j'offre de

donner au comité le moyen de les prendre tous, rassemblés dans un lieu

où je me trouverai.--Hâte-toi donc de te rendre au comité de sûreté

générale; il accueillera, sans doute, cette offre-là avec

empressement.--Oui; mais je ne veux pas que l'on puisse induire de ma

présence au milieu des conjurés que je le suis moi-même. Je demande une

sûreté. Je veux bien mourir pour ma patrie, mais je ne veux pas mourir

en coupable. Ma mère et ma soeur sont ici; je ne veux pas qu'elles

expirent de douleur. Ma soeur me disait dernièrement: Si tu as trahi la

cause du peuple, je serai la première à te poignarder.--Tu ne dois pas

douter que le comité de sûreté générale ne prenne avec toi les moyens

nécessaires pour découvrir la conspiration. Tes intentions et l'avis

que tu lui auras donné seront ta garantie. Au surplus, tu peux en

parler au comité de salut public; il saisira tous les moyens qui lui

sont offerts de sauver la patrie." Chabot partit, en annonçant qu'il

ferait sa dénonciation au comité de sûreté générale; il la fit le même

jour. Bazire en fit une autre relative au même complot.

Il résulte de l'une et de l'autre qu'il existait une conspiration dont

le but était de corrompre les représentants du peuple, de diffamer tous

les autres, et surtout les patriotes, pour arriver à la

contre-révolution par l'anéantissement de la représentation nationale,

celui de ruiner les finances, en entraînant la Convention dans des

mesures impolitiques, déguisées sous les apparences du bien public.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur le décret qui oblige

les membres de la Convention de mettre au jour leur conduite morale et

politique, prononcé au Club des Jacobins le 16 germinal an II de la

république française (15 avril 1794)

Puisque l'on convient qu'il s'est passé un événement intéressant pour

la liberté, que les opérations sublimes de la Convention viennent

encore de sauver la patrie, si elle persévère dans ces opérations, si

elle continue de distinguer l'innocence de l'aristocratie, si enfin

elle se montre aussi soigneuse de protéger l'une que de frapper

l'autre; puisque l'on convient de tous ces faits, je demande que la

conjuration soit à l'ordre du jour; que si quelque bon citoyen peut

développer les circonstances affreuses qui dérivent du principe de

cette conspiration, s'il peut vous faire part des détails importants

qui n'ont pas été connus jusqu'à présent, il monte à la tribune, et

qu'il fasse connaître toute la scélératesse des conspirateurs qui

voulaient nous entraîner dans le précipice où seuls ils sont tombés.

C'est ce cette manière que nous porterons des coups terribles; c'est

ainsi que nous écraserons les ennemis de la liberté, et non par des

mesures partielles et inconsidérées; c'est en allant droit à eux; c'est

en les attaquant en face et avec acharnement; c'est en plongeant dans

leur coeur le poignard de la justice, que nous pourrons délivrer la

liberté de tous les scélérats qui veulent la détruire.

Cet ordre du jour doit sans contredit l'emporter sur celui que vous a

proposé Chasles. Eh! qu'importe que la Convention oblige chacun de ses

membres à rendre compte de leur fortune! N'est-il pas évident que les

fripons seuls pourront échapper à la rigueur de cette mesure? Les

fripons ont leur fortune en portefeuille ou chez l'étranger: Brissot se

disait pauvre, et l'on sait qu'il avait des maisons à Londres. Chabot

disait qu'il n'avait pas touché la dot de sa femme: tous les coupables

qui ont péri par la main de la justice se disaient pauvres. Les

scélérats diront toujours au peuple: Nous sommes pauvres et

incorruptibles; vous ne pouvez pas prouver que nous sommes riches.

Citoyens, regardons comme un principe invariable de ne jamais présenter

aux mauvais citoyens le moyen de se ranger parmi les patriotes;

exigeons d'eux des preuves qui appartiennent exclusivement aux

patriotes, et rejetons tout ce qui peut être commun aux patriotes et

aux aristocrates; les patriotes sont purs; s'il en est à qui la fortune

ait accordé des dons que la vertu méprise et que la cupidité seule

estime, ils sont bien loin de vouloir les cacher; ils n'ont pas de plus

grand désir que d'en faire un noble usage; il n'y a que les

conspirateurs qui mettent leur intérêt à les soustraire à la vue du

peuple.

Les preuves que nous devons exiger, c'est une vie dont les moments

soient tous marqués par des actions vertueuses, une vie remplie de

sacrifices faits à la patrie. Qu'importe que l'on ait monté ses gardes

et payé régulièrement ses impositions! Qu'importe que l'on me dise: Tu

ne prouveras pas que ma fortune est augmentée depuis la révolution! Il

faut renvoyer au temps de Lafayette ces moyens, qui n'étaient mis en

usage que par ses amis et ses partisans. C'est avec de telles preuves

qu'ils prétendaient être les seuls patriotes: eux seuls possédaient au

suprême degré le patriotisme, parce qu'eux seuls pouvaient remplir les

formalités qu'ils exigeaient eux-mêmes pour être patriotes. Ce n'est

donc pas par le nombre des gardes qu'ils ont montées, ou qu'ils ont

fait monter pour eux qu'il faut juger les hommes, mais par le sacrifice

continuel de leur ambition et de leur orgueil à la cause de la patrie.

Il résulte de là, que la proposition faite à la Convention d'obliger

tous les membres à rendre compte de leur fortune n'est pas aussi

importante qu'elle le paraît au premier coup d'oeil. Je sais qu'elle

part d'une âme honnête et juste, mais elle ne présente pas de résultats

heureux.

En déjouant les conspirations, nous n'avons pas .encore atteint le but

auquel nous tendons; tant qu'il y aura une ligue de tyrans conjurés

contre la France, la liberté sera exposée à de grands dangers. Cette

réflexion doit soutenir votre justice et notre vigilance, et nous

engager à ne pas abandonner les grandes mesures que nous devons

prendre. Frapper l'aristocratie dès qu'elle paraît vouloir devenir

insolente, lui arracher le masque dont elle se couvre: voilà l'ordre du

jour. Epouvantons l'aristocratie, de manière non seulement qu'elle ne

puisse plus nous attaquer, mais qu'elle n'ose pas même essayer de nous

tromper. D'un autre côté, protégeons l'innocence, et ravissons à la

tyrannie l'affreux espoir de détruire les patriotes.

(La proposition de Robespierre fut adoptée.)

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les menées

contre-révolutionnaires de Dufourny, prononcé au Club des Jacobins le

16 germinal an II de la république française (15 avril 1794)

Je suis loin de vouloir faire un crime de l'opinion que l'on peut avoir

sur un individu. Je ne veux pas douter de la probité d'un homme, quand

elle est aussi bien attestée que celle de Dufourny, attestée par

lui-même. Je laisse de côté toutes ces choses, pour ne vous parler que

de l'ensemble de la conduite de Dufourny.

Il fréquentait, il n'y a pas longtemps, le comité de sûreté générale,

jadis c'était le comité de salât public. Il assistait à toutes les

délibérations; il ne pouvait pas manquer à une séance: c'est une preuve

de son zèle excessif pour le bien public! Il avait pour prétexte la

qualité de président au département de Paris. Il y avait une telle

affectation dans ses assiduités, que je lui dis: Vous assistez trop

régulièrement à nos délibérations; il me semble que votre premier

devoir serait de faire mettre en arrestation tous les aristocrates qui

nous entourent.

Il n'y avait pas alors d'autorité qui pût les arrêter autre que le

département de Paris. Toujours ils furent tranquilles; toujours Paris

fut cerné par eux; ils affluaient dans tous les lieux voisins de cette

commune. Le président du département, malgré son patriotisme et sa

probité, a donc alors oublié le premier de ses devoirs, celui de

dissiper les rassemblements.

Fabre-d'Eglantine jouait une comédie auprès des comités; le métier de

cet habile fourbe était de faire de petites dénonciations contre de

petits conspirateurs avec lesquels il s'entendait, mais qu'il dénonçait

pour faire ignorer ses sentiments. Il trouvait ensuite, par ses

fourberies, le moyen d'embrouiller les faits, de manière que la

dénonciation était nulle. Je suis fâché qu'un homme probe comme

Dufourny ait été le second d'un pareil intrigant.

Le jour où je dénonçai ici Fabre-d'Eglantine, où je traçai ici

l'esquisse de son caractère odieux, Dufourny ne put pas s'empêcher de

dire que j'avais été engagé par quelque intrigant à faire cette

dénonciation; cependant, il était reconnu dès lors que

Fabre-d'Eglantine était un fripon.

Le même esprit qui portait Dufourny à repousser les premiers traits de

lumière jetés sur Fabre-d'Eglantine lui dicta la conduite qu'il a tenue

quand cet intrigant a été conduit au tribunal; je ne dirai pas que ce

fut ce même esprit qui engagea Dufourny à mendier la faculté de déposer

dans cette affaire; je ne dirai pas que c'était cet esprit qui le

rendait si assidu aux séances du tribunal, et qui provoquait de sa part

des mouvements en faveur des prévenus; je ne rappellerai pas qu'au club

électoral, il dirigea des calomnies obliques contre les Jacobins et

contre la Convention elle-même. Croit-il nous donner le change en

disant que la Convention ne veut pas que ceux qu'elle envoie au

tribunal ne puissent pas se faire reconnaître innocents? N'est-ce pas

assez d'avoir dit an milieu du peuple, en parlant des prévenus: Il faut

des preuves. C'est-à-dire que c'est sans preuves que la Convention

envoie des hommes au tribunal révolutionnaire!

(Dufourny interrompt par quelques paroles.)

Robespierre. Rappelle-toi que Chabot, que Ronsin furent impudents comme

toi, et que l'impudence est le caractère hideux que l'on voit imprimé

sur le front du crime.

(Dufourny. Le mien, c'est le calme...)

Robespierre. Ah! le calme n'est pas dans ton âme: je prendrai toutes

tes paroles pour te dévoiler aux yeux du peuple; je lui ferai voir que

chacune d'elles est dite à contre sens, et que, par conséquent, elles

ne peuvent pas venir d'une âme pure.

Le calme! les conjurés ne font que l'invoquer: ils voudraient jeter

dans nos coeurs un calme et un assoupissement profonds; mais ils

n'obtiendront pas ce calme qu'ils désirent; ils ne parviendront pas non

plus à troubler la paix de nos âmes.

Quoi! tandis que le peuple demande justice de ses ennemis et de ses

assassins; quand les représentants ont la consolation de le sauver du

péril, un homme ose prendre leur défense! Quand les crimes des

conspirateurs sont écrits avec le sang du peuple; quand la Belgique,

encore fumante de carnage, atteste la trahison; quand les coeurs

indignés sont convaincus de tant de scélératesse, dont les stupides

seuls peuvent douter, un homme ose demander où sont les preuves!

c'est-à-dire que les républicains ne savent pas rendre justice, que la

Convention et le tribunal révolutionnaire égorgent les innocents!

Tu crois nous donner le change par un lieu commun: Perfide! tu oses

nous observer que la Convention n'accuse pas pour interdire à l'accusé

la faculté de se justifier. Tous les ennemis de la liberté ont fait ces

observations; je crois que tout le monde est convaincu de tes

intentions en les faisant.

Tu as été l'ami de Fabre-d'Eglantine; tu t'es agité pour le sauver,

pour égarer les citoyens qui devaient le juger, pour diviser l'opinion

publique sur le compte de cet intrigant.

Tu as fait souvent des motions malignes, tu as brigué toutes les

places, et il était impossible de t'en arracher aucune; et quand celle

de président te fut enlevée, tu te déclaras l'ennemi des comités.

Tu as cru en imposer en te donnant un air d'opiniâtreté; tu as défendu

ton opinion avec indécence, et tu croyais être assez excusé par cette

même opiniâtreté. Tu t'es supposé une maladie, afin d'excuser tes

démarches nocturnes. Fabre-d'Eglantine et Danton faisaient de même:

tous deux ils croyaient nous fermer les yeux en nous parlant de leur

mauvais tempérament. Il n'est pas un homme mal intentionné qui ne se

soit prêté quelque défaut physique et moral pour servir d'excuse contre

ses torts; voilà ton portrait.

Quelle est cette correspondance dont tu as fait part à la société?

Qu'on se rappelle que tu voulais lui faire adopter une opinion

contre-révolutionnaire, une opinion qui tendait à exclure du sein de la

société les fonctionnaires publics et les membres des sociétés

affiliées. Il était évident que les sociétés étant isolées, elles

devenaient impuissantes, et que celle-ci était paralysée. Il n'y avait

plus alors de barrière contre le fédéralisme. Il résultait aussi de

cette opinion que les fonctionnaires publics perdaient le droit le plus

cher aux citoyens, celui de contribuer de leurs lumières au salut de la

patrie, et qu'un patriote délicat n'aurait jamais voulu recevoir une

fonction publique, pour ne pas perdre le droit de citoyen: voilà tes

principes. Autant tu fus indulgent envers les ennemis de la liberté,

autant tu fus actif à calomnier ses amis.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 23 / 27 段