de Danton et de ses complices, prononcé à la Convention nationale le 11
germinal an II de la république française (31 mars 1794)
A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée;
aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a
parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet,
qu'il s'agit ici d'un grand intérêt; qu'il s'agit de savoir si quelques
hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce
changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de
cette assemblée, de ceux surtout qui siègent d»ns un côté qui s'honore
d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté?
Pourquoi une doctrine qui paraissait naguère criminelle et méprisable
est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand
elle fut proposée par Danton, pour Bazire, Chabot et Fabre-d'Eglantine,
a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de
cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si
l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur
l'intérêt du peuple français.
Et quoi! nous n'avons donc fait tant de sacrifices héroïques, au nombre
desquels il faut compter ces actes d'une sévérité douloureuse,
n'avons-nous fait ces sacrifices que pour retourner sous le joug de
quelques intrigants qui prétendent dominer?
Que m'importent à moi les beaux discours, les éloges qu'on se donne à
soi-même et à ses amis! Une trop longue et trop pénible expérience nous
a appris le cas que nous devions faire de semblables formules
oratoires. On ne demande plus ce qu'un homme et ses amis se vantent
d'avoir fait dans telle époque, dans telle circonstance particulière de
la révolution; on demande ce qu'ils ont fait dans tout le cours de leur
carrière politique.
Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés: toute la
Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus.
Pourquoi feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut
sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit
sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège: non, nous n'en voulons
point de privilège: non, nous n'en voulons point d'idoles!
Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue
idole pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la
Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton ne
pouvait-il pas t'appliquer à Brissot, à Pétion, à Chabot, à Hébert
même, et à tant d'autres qui ont rempli.la France du bruit fastueux de
leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi
Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre-d'Eglantine,
son ami et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi
est-il supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus
trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de
lui pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a
trompé les patriotes qui avaient en confiance en lui, plus il doit
éprouver la sévérité des amis de la liberté.
Citoyens, c'est ici le moment de dire la vérité. Je ne reconnais à tout
ce qu'on a dit que le présage sinistre de la ruine de liberté et de la
décadence des principes. Quels sont en effet ces hommes qui sacrifient
à des liaisons personnelles, à la crainte peut-être, les intérêts de la
patrie? qui, au moment où l'égalité triomphe, osent tenter de
l'anéantir dans cette enceinte? On veut vous faire craindre les abus du
pouvoir, de ce pouvoir national que vous avez exercé, et qui ne réside
pas dans quelques hommes seulement. Qu'avez-vous fait que vous n'ayez
fait librement, qui n'ait sauvé la république, qui n'ait été approuvé
par la France entière? On veut nous faire craindre que le peuple
périsse victime des comités qui ont obtenu la confiance publique, qui
sont émanés de la Convention nationale, et qu'on veut en séparer; car
tout ceux qui défendent sa dignité sont voués à la calomnie. On craint
que les détenus ne soient opprimés; on se défie donc de la justice
nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention
nationale: on se défie de la Convention qui leur a donné cette
confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionnée. Je dis que
quiconque tremble en ce moment est coupable; car jamais l'innocence ne
redoute la surveillance publique.
Je dois ajouter ici qu'un devoir particulier m'est imposé de défendre
toute la pureté des principes contre les efforts de l'intrigue. Et à
moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire
qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à moi; on
me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler comme un
bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart, qui, une fois
renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit,
les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de
leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison,
qu'une foi antique dans de fausses vertus me détermineraient à ralentir
mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de
ces motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère passion. Je déclare
que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir les
miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus
pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une
calamité publique. Que m'importent les dangers. Ma vie est à la patrie;
mon coeur est exempt de crainte; et si je mourrais, ce serait sans
reproche et sans ignominie.
Je n'ai vu dans les flatteries qui m'ont été faites, dans les caresses
de ceux qui environnaient Danton, que des signes certains de la terreur
qu'ils avaient conçue, avant même qu'ils fussent menacés.
Et moi aussi, j'ai été ami de Pétion; dès qu'il s'est démasqué, je l'ai
abandonné: j'ai eu aussi des liaisons avec Roland; il a trahi, et je
l'ai dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il n'est plus à mes
yeux qu'un ennemi de la patrie.
C'est ici sans doute qu'il nous faut quelque courage et quelque
grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent
toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus
devant eux une barrière de coupables, ils restent plus exposés au jour
de la vérité; mais, s'il existe des âmes vulgaires, il en est
d'héroïques dans cette assemblée, puisqu'elle dirige les destinées de
la terre, et qu'elle anéantit toutes les factions.
Le nombre des coupables n'est pas si grand; le patriotisme, la
Convention nationale ont su distinguer l'erreur du crime, et la
faiblesse des conspirations. On voit bien que l'opinion publique, que
la Convention nationale marchent droit aux chefs de partis, et qu'elles
ne frappent pas sans discernement.
Il n'est pas si nombreux le nombre des coupables; j'en atteste
l'unanimité, la presque unanimité avec laquelle vous avez voté depuis
plusieurs mois pour les principes. Ceux qu'on méprise le plus ne sont
pas les plus coupables, ce sont ceux qu'on prône et dont on fait des
idoles pour en faire des dominateurs. Quelques membres de
cette-assemblée, nous le savons, ont reçu des prisonniers des
instructions portant qu'il fallait demander à la Convention quand
finirait la tyrannie des comités de salut public et de sûreté générale;
qu'il fallait demander à ces comités s'ils voulaient anéantir
successivement la représentation nationale. Les comités ne tiennent que
de la patrie leurs pouvoirs, qui sont un immense fardeau, dont
d'autres, peut-être, n'auraient pas voulu se charger. Oui,
demandez-nous compte de notre administration, nous répondrons par des
faits: nous vous montrerons les factions abattues; nous vous prouverons
que nous n'en avons flatté aucune, que nous les avons écrasées toutes,
pour établir sur leurs ruines la représentation nationale.
Quoi! on voudrait faire croire que nous voulons écraser la
représentation, nous qui lui avons fait un rempart de nos corps! nous
qui avons étouffé ses plus dangereux ennemis! on voudrait que nous
laissassions exister une faction aussi dangereuse que celle qui vient
d'être anéantie, et qui a le même but, celui d'avilir la représentation
nationale et de la dissoudre.
Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour la
patrie, déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté; car
c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait
donner plus de faveur à un citoyen qu'à un autre: tenter du rompre ici
cette égalité, c'est censurer indirectement les décrets salutaires que
vous avez portés dans plusieurs circonstances, les jugements que vous
avez rendus contre les conspirateurs; c'est défendre aussi
indirectement ces conspirateurs, qu'on veut soustraire au glaive de la
justice, parce qu'on a avec eux un intérêt commun: c'est rompre
l'égalité. Il est donc de la dignité de la représentation nationale de
maintenir les principes. Je demande la question préalable sur la
proposition de Legendre.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours non prononcé sur l'affaire
Chabot (c. mars 1794)
(Il en fut de ce projet comme de celui sur la faction
Fabre-d'Eglantine; il ne fut point accepté par les collègues de
Robespierre. Nous le reproduisons tel qu'il a été publié par Courtois.)
Citoyens représentants du peuple, vous attendez de nous la révélation
d'une grande conspiration; nous allons vous la donner; nous allons
surtout en fixer le véritable caractère; nous allons remonter à ses
véritables chefs, et saisir la main invisible qui en a ourdi les fils
dans d'affreuses ténèbres. Quel autre guide peut nous diriger, dans de
telles recherches, que les grands principes de la liberté publique?
Quel autre motif peut nous y forcer, sinon la nécessité de sauver la
patrie? Les représentants du peuple sont-ils des inquisiteurs
minutieux, chargés de fouiller dans la vie privée des hommes, et de
porter la terreur dans toutes les âmes faibles? Sont-ils des hommes
avides de sang, comme la plus lâche hypocrisie a osé nous en accuser?
Non; s'ils demandent, au nom des lois, le sang des tyrans, c'est pour
épargner celui du peuple; s'ils foudroient les palais, c'est pour
protéger les chaumières; s'ils frappent les méchants, s'ils punissent
les coupables puissants, c'est pour sauver les bons et soulager les
malheureux: ils sont sévères par sensibilité, et inexorables par
humanité.
Sommes-nous appelés à respecter le crime, parce qu'il est entouré d'un
grand titre et de devoirs plus grands encore? Non.
Sommes-nous appelés aussi à persécuter gratuitement les représentants
du peuple français, à verser le mépris sur ceux qui défendirent
courageusement la cause de la liberté; à exagérer leurs crimes, à nous
réjouir de leurs faiblesses ou de leurs humiliations; à préparer le
triomphe des tyrans par une espèce de suicide national? Non. En
poursuivant les traîtres, nous saurons venger l'honneur du patriotisme,
sauver la majesté du peuple. En dépit des espérances de Londres et de
Vienne, cette grande affaire ne sera point le procès de la
représentation nationale, mais celui des tyrans qui ont conspiré sa
ruine. Loin de nous attacher à une faible ramification du complot, nous
en embrasserons, nous en déracinerons le tronc tout entier.
Nous ne voulons point immoler les victimes à la place des oppresseurs,
et frapper le peuple lui-même du glaive qui doit exterminer ses
ennemis. Nous sommes moins jaloux de briser l'instrument que la main
coupable qui le dirigea, et de trouver des conspirateurs que d'étouffer
la conspiration. A travers les passions et les intérêts individuels de
tous les partis, à travers les préventions, les erreurs et les
intrigues, nous irons au but, la justice: à cette justice nationale, la
seule que nous devions exercer; à cette justice, qui n'est autre chose
que le salut du peuple et la mort des tyrans.
Quelle est la première époque de cette conspiration? L'origine même de
la révolution.--Quels en sont les premiers moteurs? Toutes les cours
liguées contre nous.--Le but? La ruine de la France.--Les victimes? Le
peuple et vous.--Les moyens? Tous les crimes.
Les moyens ont varié suivant les différentes circonstances: l'esprit et
la main qui la dirigeaient furent toujours les mêmes.
Nous ne vous retracerons pas ici les innombrables forfaits d'une cour
impie, et surtout les manoeuvres ourdies par tous les ennemis de notre
liberté, depuis les premiers jours de la révolution, pour corrompre,
avilir et détruire la représentation nationale dès sa naissance
Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est principalement contre vous
qu'elles furent dirigées. Vous avez décrété la république, nulle trêve
n'était possible entre vous et la tyrannie.
La Convention nationale naquit au milieu des conspirations, et c'est
dans son berceau qu'étaient placés les serpents qui devaient
l'étouffer, semblable à ce dieu qui devait purger la terre des monstres
qui l'infestaient.
Vous rappellerai-je les moyens odieux et multipliés qu'elle employait
pour perdre toute la portion de la représentation nationale qui ne
voulait être ni sa dupe ni sa complice? On se plaignait de votre
inaction, et on vous paralysait; on disait que vous n'étiez pas libres,
et on vous tyrannisait; on invoquait votre dignité, et on vous
outrageait avec insolence; on réclamait votre sûreté, et on ne
cherchait qu'à vous anéantir: tantôt on appelait contre vous, sous le
nom de garde, les phalanges exterminatrices; tantôt on voulait vous
traîner à Versailles; tantôt on vous proposait Bourges, tantôt on
voulait convoquer une autre assemblée nationale dans une autre lieu;
tantôt on voulait réunir les assemblées primaires pour vous renouveler;
enfin, on tenta plusieurs fois d'exterminer la Montagne. Deux de vos
collègues ont péri martyrs de la cause que nous défendons: nous étions
tous voués au même couteau; ne pouvant vous égorger par leurs
satellites, les scélérats avaient agité la république entière, comme
pour vous ensevelir sous ses ruines.
Enfin, le temps était arrivé où les tyrans, fatigués de la résistance,
et le peuple, de la tyrannie, provoquaient à l'envi une crise qui
devait perdre ou sauver la patrie. Les jours qui viennent de luire sont
gros des destinées de l'univers; les deux génies qui s'en disputaient
l'empire sont en présence: la servitude ou la liberté du genre humain
sont le prix du combat. La faction criminelle croit toucher au moment
de se baigner dans le sang des fidèles représentants du peuple; tous
les agents et tous les sicaires des rois étrangers veillent et
s'agitent pour les seconder ou pour anéantir du même coup la
représentation nationale tout entière; mais le peuple est présent; il
entoure la Convention de son bras puissant, il protège même ses lâches
ennemis. La Convention, d'une main, remet les traîtres entre les mains
de la loi; de l'autre, elle montre à l'univers le pacte social des
Français; et, pure, libre enfin, elle s'avance majestueusement dans son
immense carrière.
Mais les ennemis de la patrie lui permettront-ils de la parcourir en
paix? Non! les fondateurs de la république ne peuvent trouver le repos
que dans le tombeau: les traîtres meurent, mais la trahison survit à
leur châtiment. Les tyrans coalisés vivent encore, et, tant qu'ils
vivront, ils conspireront contre l'existence du peuple français; ils
verseront sur nous tous les maux dont la corruption des coeurs est la
source inépuisable. Ils ont à leur solde des armées subsidiaires
d'espions et de traîtres qui se succèdent sans cesse; ils ont à leur
solde toutes les passions et tous les vices, et ils poursuivent avec
une activité nouvelle le projet savant de détruire la Convention
nationale. Et quelle autre ressource peut leur rester? Sont-ce leurs
armées? Elles fuient devant les défenseurs de la république, dès qu'ils
cessent un moment d'être guidés par la perfidie. Est-ce la perfidie de
vos généraux! Vous en avez cherché, vous en avez trouvé de fidèles:
vous punissez les traîtres, vous les arrachez de votre propre sein pour
les livrer au glaive des lois; il ne leur reste que de vous détruire
vous-mêmes, pour anéantir le point central auquel se rallient toutes
les portions de cette immense république, et partager entre eux les
lambeaux épars de ce vaste empire. Si vous étiez des traîtres et des
lâches, tous les ennemis de la liberté, tous les hommes corrompus se
seraient ligués avec vous contre le peuple: vous vous êtes montrés
fidèles, ils se sont réunis pour vous déclarer la guerre.
Ce qui prouve que ce n'était point la faction criminelle que certaines
gens voulaient détruire, mais les représentants républicains, c'est que
les premiers jours qui suivirent le triomphe de la Montagne; vous fûtes
insultés dans cette enceinte par un prêtre méprisable* [*Jacques
Roux.], qui vint vous dénoncer à vous-mêmes comme auteurs de la disette
publique. Ce fut à cette époque que l'on provoqua les rassemblements
qui s'étaient formés dans toutes les grandes crises de la révolution;
c'est alors que, sous le nom de Marat, des écrivains mercenaires
cherchaient sans cesse à exciter le peuple et blasphémaient contre
vous; c'est alors que vous fûtes sans cesse assaillis par des pétitions
qui tendaient à vous rendre responsables de la disette factice causée
par les conspirateurs. Ces manoeuvres perfides ne furent déconcertées
que par la vertu de ce même peuple qui vous avait fait triompher le 31
mai.
Dans le même temps, des écrivains mercenaires, osant usurper le nom de
Marat, pour le profaner, cherchaient à exciter le peuple aux mêmes
désordres que la faction girondine lui avait imputés lâchement: elle
cherchait à avilir la Convention nationale. On distinguait parmi ces
libellistes le prêtre sacrilège, auteur de la pétition dont je vous ai
déjà parlé, émigré, qui avait conduit les patriotes de Lyon sous le
couteau de leurs assassins, et ouvert la contre-révolution qui a livré
cette ville au pouvoir des rebelles. Ces misérables, et d'autres agents
des puissances étrangères, agitaient les clubs populaires et les
assemblées sectionnaires, dont les intrigants s'étaient emparés à la
faveur de la permanence qui en bannissait le peuple et les patriotes.
Plus le peuple vous prodiguait de preuves de sa confiance, plus on
s'efforçait de la détruire: tandis que de toutes les parties delà
république, on vous conjurait de ne point abandonner le gouvernail de
l'Etat au milieu de la tempête, de prétendus patriotes vous sommaient
ici de leur céder vos places; des intrigants faisaient adopter cette
motion par un club célèbre, l'affichaient sur les murs de Paris, et le
publiaient.
Les lâches! ils se mêlent avec les défenseurs de la patrie; ils imitent
notre langage; ils flattent notre amour pour la liberté; ils ont l'air
quelquefois de le surpasser: ils se parent de tous les signes
extérieurs de la révolution, ils en imaginent même de nouveaux; ils ne
siègent pas dans les sociétés populaires, ils les président, ils les
dirigent. Une fois munis de ces brevets de patriotisme qui les
associent à notre cause, ils s'efforcent de la rendre ridicule à force
d'exagération et d'extravagances; ils la chargent de toute leur
infamie; ils entraînent le zèle ardent et irréfléchi dans leurs
perfides systèmes. Les Français applaudissent quelquefois à des motions
arrêtées dans les cabinets de Londres ou de Vienne: quelque temps
après, on découvre tous les maux qu'elles ont entraînés, et le sang de
cent mille Français coule pour expier l'erreur d'un moment. Malheur à
quiconque oserait parler alors le langage de la raison! Ils le
proscrivent comme un lâche modéré ou comme un ennemi de la liberté. A
quels dangers la république ne sera-t-elle pas exposée, si le
législateur n'est pas assez éclairé pour les démasquer!
(Ici manque quelque chose. )
A la tête de ce complot était le baron de Batz.
Nous allons vous dire ce que nous pensons sur les chefs de cette
conspiration; nous les jugerons, non pas précisément par ce qu'en ont
dit ou connu les dénonciateurs, mais par tout ce que nous en
connaissons nous-mêmes, et par l'ensemble des preuves qui nous sont
parvenues d'autres parts.
D'abord, l'existence du complot de diffamer et de dissoudre la
Convention; il est impossible d'en douter. Nous l'avons déjà prouvé par
des faits indépendants de la dénonciation; il est attesté par la
conduite et par les écrits de tous les ennemis de la France, il est
aussi certain que l'existence des rebelles et des rois conjurés contre
la république.
Les hommes dénoncés par Bazire et Chabot en sont-ils coupables? Nous
allons le discuter.
Le premier qui se présente est Delaunai. Le caractère et la conduite de
ce citoyen démentent-ils ou confirment-ils le double témoignage porté
contre lui? Delaunai est du nombre de ceux qui semblent avoir joué un
rôle équivoque aux yeux du public; mais tous les membres de l'assemblée
Législative et de la Convention qui l'ont connu, tous les citoyens
initiés dans les événements de la révolution, savent que Delaunai était
un agent hypocrite de la faction girondine, le confident et le valet de
ce lâche Caritat, qui à l'exemple de son ami Brissot, a fui la justice
nationale, et qui ne l'a pas moins méritée. En continuant de conspirer
contre l'honneur de la Convention nationale, aurait-il fait autre chose
que de continuer son ancien métier? Delaunai était un des faiseurs de
cet exécrable libelle nommé _la Chronique_, où la faction girondine
déposait ses poisons les plus subtils. Pendant plus d'un an, il appela
à ce titre l'opprobre et les poignards sur les républicains et sur la
Montagne; lorsqu'à l'approche de la lumière, le lâche Condorcet
commença à redouter la responsabilité de ses impostures liberticides,
Delaunai les signa conjointement avec lui; et ces deux hommes donnèrent
alors la mesure de leur courage et de leur bonne foi. Quand les
patriotes indignés leur demandaient compte de leurs calomnies,
Condorcet rejetait la faute sur Delaunai, et Delaunai renvoyait les
plaignants à Condorcet.
Delaunai était, comme Ducos et Fonfrède, un émissaire de la faction
fédéraliste, siégeant à la Montagne pour la profaner et pour la trahir;
il était au chef de la faction ce qu'est un espion aux généraux ennemis
qui le soudoient. Son silence et ses discours, ses intrigues sourdes et
ses actes publics le décèlent également. Ce député n'était point sans
talent, et ne rompit le silence que lorsqu'il fut question de finances.
Muet sur les crimes des traîtres et des tyrans, il s'échauffa tout à
coup contre les manoeuvres de l'agiotage; il épouvantait les agioteurs
pour partager leur proie, comme les Condorcet, les Brissot, et tous les
fripons girondins, menaçaient quelquefois la cour, pour partager ses
brigandages et son pouvoir.