Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours au sujet de l'arrestation

de Danton et de ses complices, prononcé à la Convention nationale le 11

germinal an II de la république française (31 mars 1794)

A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée;

aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a

parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet,

qu'il s'agit ici d'un grand intérêt; qu'il s'agit de savoir si quelques

hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce

changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de

cette assemblée, de ceux surtout qui siègent d»ns un côté qui s'honore

d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté?

Pourquoi une doctrine qui paraissait naguère criminelle et méprisable

est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand

elle fut proposée par Danton, pour Bazire, Chabot et Fabre-d'Eglantine,

a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de

cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si

l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur

l'intérêt du peuple français.

Et quoi! nous n'avons donc fait tant de sacrifices héroïques, au nombre

desquels il faut compter ces actes d'une sévérité douloureuse,

n'avons-nous fait ces sacrifices que pour retourner sous le joug de

quelques intrigants qui prétendent dominer?

Que m'importent à moi les beaux discours, les éloges qu'on se donne à

soi-même et à ses amis! Une trop longue et trop pénible expérience nous

a appris le cas que nous devions faire de semblables formules

oratoires. On ne demande plus ce qu'un homme et ses amis se vantent

d'avoir fait dans telle époque, dans telle circonstance particulière de

la révolution; on demande ce qu'ils ont fait dans tout le cours de leur

carrière politique.

Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés: toute la

Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus.

Pourquoi feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut

sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit

sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège: non, nous n'en voulons

point de privilège: non, nous n'en voulons point d'idoles!

Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue

idole pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la

Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton ne

pouvait-il pas t'appliquer à Brissot, à Pétion, à Chabot, à Hébert

même, et à tant d'autres qui ont rempli.la France du bruit fastueux de

leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi

Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre-d'Eglantine,

son ami et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi

est-il supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus

trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de

lui pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a

trompé les patriotes qui avaient en confiance en lui, plus il doit

éprouver la sévérité des amis de la liberté.

Citoyens, c'est ici le moment de dire la vérité. Je ne reconnais à tout

ce qu'on a dit que le présage sinistre de la ruine de liberté et de la

décadence des principes. Quels sont en effet ces hommes qui sacrifient

à des liaisons personnelles, à la crainte peut-être, les intérêts de la

patrie? qui, au moment où l'égalité triomphe, osent tenter de

l'anéantir dans cette enceinte? On veut vous faire craindre les abus du

pouvoir, de ce pouvoir national que vous avez exercé, et qui ne réside

pas dans quelques hommes seulement. Qu'avez-vous fait que vous n'ayez

fait librement, qui n'ait sauvé la république, qui n'ait été approuvé

par la France entière? On veut nous faire craindre que le peuple

périsse victime des comités qui ont obtenu la confiance publique, qui

sont émanés de la Convention nationale, et qu'on veut en séparer; car

tout ceux qui défendent sa dignité sont voués à la calomnie. On craint

que les détenus ne soient opprimés; on se défie donc de la justice

nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention

nationale: on se défie de la Convention qui leur a donné cette

confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionnée. Je dis que

quiconque tremble en ce moment est coupable; car jamais l'innocence ne

redoute la surveillance publique.

Je dois ajouter ici qu'un devoir particulier m'est imposé de défendre

toute la pureté des principes contre les efforts de l'intrigue. Et à

moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire

qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à moi; on

me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler comme un

bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart, qui, une fois

renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit,

les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de

leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison,

qu'une foi antique dans de fausses vertus me détermineraient à ralentir

mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de

ces motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère passion. Je déclare

que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir les

miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus

pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une

calamité publique. Que m'importent les dangers. Ma vie est à la patrie;

mon coeur est exempt de crainte; et si je mourrais, ce serait sans

reproche et sans ignominie.

Je n'ai vu dans les flatteries qui m'ont été faites, dans les caresses

de ceux qui environnaient Danton, que des signes certains de la terreur

qu'ils avaient conçue, avant même qu'ils fussent menacés.

Et moi aussi, j'ai été ami de Pétion; dès qu'il s'est démasqué, je l'ai

abandonné: j'ai eu aussi des liaisons avec Roland; il a trahi, et je

l'ai dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il n'est plus à mes

yeux qu'un ennemi de la patrie.

C'est ici sans doute qu'il nous faut quelque courage et quelque

grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent

toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus

devant eux une barrière de coupables, ils restent plus exposés au jour

de la vérité; mais, s'il existe des âmes vulgaires, il en est

d'héroïques dans cette assemblée, puisqu'elle dirige les destinées de

la terre, et qu'elle anéantit toutes les factions.

Le nombre des coupables n'est pas si grand; le patriotisme, la

Convention nationale ont su distinguer l'erreur du crime, et la

faiblesse des conspirations. On voit bien que l'opinion publique, que

la Convention nationale marchent droit aux chefs de partis, et qu'elles

ne frappent pas sans discernement.

Il n'est pas si nombreux le nombre des coupables; j'en atteste

l'unanimité, la presque unanimité avec laquelle vous avez voté depuis

plusieurs mois pour les principes. Ceux qu'on méprise le plus ne sont

pas les plus coupables, ce sont ceux qu'on prône et dont on fait des

idoles pour en faire des dominateurs. Quelques membres de

cette-assemblée, nous le savons, ont reçu des prisonniers des

instructions portant qu'il fallait demander à la Convention quand

finirait la tyrannie des comités de salut public et de sûreté générale;

qu'il fallait demander à ces comités s'ils voulaient anéantir

successivement la représentation nationale. Les comités ne tiennent que

de la patrie leurs pouvoirs, qui sont un immense fardeau, dont

d'autres, peut-être, n'auraient pas voulu se charger. Oui,

demandez-nous compte de notre administration, nous répondrons par des

faits: nous vous montrerons les factions abattues; nous vous prouverons

que nous n'en avons flatté aucune, que nous les avons écrasées toutes,

pour établir sur leurs ruines la représentation nationale.

Quoi! on voudrait faire croire que nous voulons écraser la

représentation, nous qui lui avons fait un rempart de nos corps! nous

qui avons étouffé ses plus dangereux ennemis! on voudrait que nous

laissassions exister une faction aussi dangereuse que celle qui vient

d'être anéantie, et qui a le même but, celui d'avilir la représentation

nationale et de la dissoudre.

Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour la

patrie, déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté; car

c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait

donner plus de faveur à un citoyen qu'à un autre: tenter du rompre ici

cette égalité, c'est censurer indirectement les décrets salutaires que

vous avez portés dans plusieurs circonstances, les jugements que vous

avez rendus contre les conspirateurs; c'est défendre aussi

indirectement ces conspirateurs, qu'on veut soustraire au glaive de la

justice, parce qu'on a avec eux un intérêt commun: c'est rompre

l'égalité. Il est donc de la dignité de la représentation nationale de

maintenir les principes. Je demande la question préalable sur la

proposition de Legendre.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours non prononcé sur l'affaire

Chabot (c. mars 1794)

(Il en fut de ce projet comme de celui sur la faction

Fabre-d'Eglantine; il ne fut point accepté par les collègues de

Robespierre. Nous le reproduisons tel qu'il a été publié par Courtois.)

Citoyens représentants du peuple, vous attendez de nous la révélation

d'une grande conspiration; nous allons vous la donner; nous allons

surtout en fixer le véritable caractère; nous allons remonter à ses

véritables chefs, et saisir la main invisible qui en a ourdi les fils

dans d'affreuses ténèbres. Quel autre guide peut nous diriger, dans de

telles recherches, que les grands principes de la liberté publique?

Quel autre motif peut nous y forcer, sinon la nécessité de sauver la

patrie? Les représentants du peuple sont-ils des inquisiteurs

minutieux, chargés de fouiller dans la vie privée des hommes, et de

porter la terreur dans toutes les âmes faibles? Sont-ils des hommes

avides de sang, comme la plus lâche hypocrisie a osé nous en accuser?

Non; s'ils demandent, au nom des lois, le sang des tyrans, c'est pour

épargner celui du peuple; s'ils foudroient les palais, c'est pour

protéger les chaumières; s'ils frappent les méchants, s'ils punissent

les coupables puissants, c'est pour sauver les bons et soulager les

malheureux: ils sont sévères par sensibilité, et inexorables par

humanité.

Sommes-nous appelés à respecter le crime, parce qu'il est entouré d'un

grand titre et de devoirs plus grands encore? Non.

Sommes-nous appelés aussi à persécuter gratuitement les représentants

du peuple français, à verser le mépris sur ceux qui défendirent

courageusement la cause de la liberté; à exagérer leurs crimes, à nous

réjouir de leurs faiblesses ou de leurs humiliations; à préparer le

triomphe des tyrans par une espèce de suicide national? Non. En

poursuivant les traîtres, nous saurons venger l'honneur du patriotisme,

sauver la majesté du peuple. En dépit des espérances de Londres et de

Vienne, cette grande affaire ne sera point le procès de la

représentation nationale, mais celui des tyrans qui ont conspiré sa

ruine. Loin de nous attacher à une faible ramification du complot, nous

en embrasserons, nous en déracinerons le tronc tout entier.

Nous ne voulons point immoler les victimes à la place des oppresseurs,

et frapper le peuple lui-même du glaive qui doit exterminer ses

ennemis. Nous sommes moins jaloux de briser l'instrument que la main

coupable qui le dirigea, et de trouver des conspirateurs que d'étouffer

la conspiration. A travers les passions et les intérêts individuels de

tous les partis, à travers les préventions, les erreurs et les

intrigues, nous irons au but, la justice: à cette justice nationale, la

seule que nous devions exercer; à cette justice, qui n'est autre chose

que le salut du peuple et la mort des tyrans.

Quelle est la première époque de cette conspiration? L'origine même de

la révolution.--Quels en sont les premiers moteurs? Toutes les cours

liguées contre nous.--Le but? La ruine de la France.--Les victimes? Le

peuple et vous.--Les moyens? Tous les crimes.

Les moyens ont varié suivant les différentes circonstances: l'esprit et

la main qui la dirigeaient furent toujours les mêmes.

Nous ne vous retracerons pas ici les innombrables forfaits d'une cour

impie, et surtout les manoeuvres ourdies par tous les ennemis de notre

liberté, depuis les premiers jours de la révolution, pour corrompre,

avilir et détruire la représentation nationale dès sa naissance

Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est principalement contre vous

qu'elles furent dirigées. Vous avez décrété la république, nulle trêve

n'était possible entre vous et la tyrannie.

La Convention nationale naquit au milieu des conspirations, et c'est

dans son berceau qu'étaient placés les serpents qui devaient

l'étouffer, semblable à ce dieu qui devait purger la terre des monstres

qui l'infestaient.

Vous rappellerai-je les moyens odieux et multipliés qu'elle employait

pour perdre toute la portion de la représentation nationale qui ne

voulait être ni sa dupe ni sa complice? On se plaignait de votre

inaction, et on vous paralysait; on disait que vous n'étiez pas libres,

et on vous tyrannisait; on invoquait votre dignité, et on vous

outrageait avec insolence; on réclamait votre sûreté, et on ne

cherchait qu'à vous anéantir: tantôt on appelait contre vous, sous le

nom de garde, les phalanges exterminatrices; tantôt on voulait vous

traîner à Versailles; tantôt on vous proposait Bourges, tantôt on

voulait convoquer une autre assemblée nationale dans une autre lieu;

tantôt on voulait réunir les assemblées primaires pour vous renouveler;

enfin, on tenta plusieurs fois d'exterminer la Montagne. Deux de vos

collègues ont péri martyrs de la cause que nous défendons: nous étions

tous voués au même couteau; ne pouvant vous égorger par leurs

satellites, les scélérats avaient agité la république entière, comme

pour vous ensevelir sous ses ruines.

Enfin, le temps était arrivé où les tyrans, fatigués de la résistance,

et le peuple, de la tyrannie, provoquaient à l'envi une crise qui

devait perdre ou sauver la patrie. Les jours qui viennent de luire sont

gros des destinées de l'univers; les deux génies qui s'en disputaient

l'empire sont en présence: la servitude ou la liberté du genre humain

sont le prix du combat. La faction criminelle croit toucher au moment

de se baigner dans le sang des fidèles représentants du peuple; tous

les agents et tous les sicaires des rois étrangers veillent et

s'agitent pour les seconder ou pour anéantir du même coup la

représentation nationale tout entière; mais le peuple est présent; il

entoure la Convention de son bras puissant, il protège même ses lâches

ennemis. La Convention, d'une main, remet les traîtres entre les mains

de la loi; de l'autre, elle montre à l'univers le pacte social des

Français; et, pure, libre enfin, elle s'avance majestueusement dans son

immense carrière.

Mais les ennemis de la patrie lui permettront-ils de la parcourir en

paix? Non! les fondateurs de la république ne peuvent trouver le repos

que dans le tombeau: les traîtres meurent, mais la trahison survit à

leur châtiment. Les tyrans coalisés vivent encore, et, tant qu'ils

vivront, ils conspireront contre l'existence du peuple français; ils

verseront sur nous tous les maux dont la corruption des coeurs est la

source inépuisable. Ils ont à leur solde des armées subsidiaires

d'espions et de traîtres qui se succèdent sans cesse; ils ont à leur

solde toutes les passions et tous les vices, et ils poursuivent avec

une activité nouvelle le projet savant de détruire la Convention

nationale. Et quelle autre ressource peut leur rester? Sont-ce leurs

armées? Elles fuient devant les défenseurs de la république, dès qu'ils

cessent un moment d'être guidés par la perfidie. Est-ce la perfidie de

vos généraux! Vous en avez cherché, vous en avez trouvé de fidèles:

vous punissez les traîtres, vous les arrachez de votre propre sein pour

les livrer au glaive des lois; il ne leur reste que de vous détruire

vous-mêmes, pour anéantir le point central auquel se rallient toutes

les portions de cette immense république, et partager entre eux les

lambeaux épars de ce vaste empire. Si vous étiez des traîtres et des

lâches, tous les ennemis de la liberté, tous les hommes corrompus se

seraient ligués avec vous contre le peuple: vous vous êtes montrés

fidèles, ils se sont réunis pour vous déclarer la guerre.

Ce qui prouve que ce n'était point la faction criminelle que certaines

gens voulaient détruire, mais les représentants républicains, c'est que

les premiers jours qui suivirent le triomphe de la Montagne; vous fûtes

insultés dans cette enceinte par un prêtre méprisable* [*Jacques

Roux.], qui vint vous dénoncer à vous-mêmes comme auteurs de la disette

publique. Ce fut à cette époque que l'on provoqua les rassemblements

qui s'étaient formés dans toutes les grandes crises de la révolution;

c'est alors que, sous le nom de Marat, des écrivains mercenaires

cherchaient sans cesse à exciter le peuple et blasphémaient contre

vous; c'est alors que vous fûtes sans cesse assaillis par des pétitions

qui tendaient à vous rendre responsables de la disette factice causée

par les conspirateurs. Ces manoeuvres perfides ne furent déconcertées

que par la vertu de ce même peuple qui vous avait fait triompher le 31

mai.

Dans le même temps, des écrivains mercenaires, osant usurper le nom de

Marat, pour le profaner, cherchaient à exciter le peuple aux mêmes

désordres que la faction girondine lui avait imputés lâchement: elle

cherchait à avilir la Convention nationale. On distinguait parmi ces

libellistes le prêtre sacrilège, auteur de la pétition dont je vous ai

déjà parlé, émigré, qui avait conduit les patriotes de Lyon sous le

couteau de leurs assassins, et ouvert la contre-révolution qui a livré

cette ville au pouvoir des rebelles. Ces misérables, et d'autres agents

des puissances étrangères, agitaient les clubs populaires et les

assemblées sectionnaires, dont les intrigants s'étaient emparés à la

faveur de la permanence qui en bannissait le peuple et les patriotes.

Plus le peuple vous prodiguait de preuves de sa confiance, plus on

s'efforçait de la détruire: tandis que de toutes les parties delà

république, on vous conjurait de ne point abandonner le gouvernail de

l'Etat au milieu de la tempête, de prétendus patriotes vous sommaient

ici de leur céder vos places; des intrigants faisaient adopter cette

motion par un club célèbre, l'affichaient sur les murs de Paris, et le

publiaient.

Les lâches! ils se mêlent avec les défenseurs de la patrie; ils imitent

notre langage; ils flattent notre amour pour la liberté; ils ont l'air

quelquefois de le surpasser: ils se parent de tous les signes

extérieurs de la révolution, ils en imaginent même de nouveaux; ils ne

siègent pas dans les sociétés populaires, ils les président, ils les

dirigent. Une fois munis de ces brevets de patriotisme qui les

associent à notre cause, ils s'efforcent de la rendre ridicule à force

d'exagération et d'extravagances; ils la chargent de toute leur

infamie; ils entraînent le zèle ardent et irréfléchi dans leurs

perfides systèmes. Les Français applaudissent quelquefois à des motions

arrêtées dans les cabinets de Londres ou de Vienne: quelque temps

après, on découvre tous les maux qu'elles ont entraînés, et le sang de

cent mille Français coule pour expier l'erreur d'un moment. Malheur à

quiconque oserait parler alors le langage de la raison! Ils le

proscrivent comme un lâche modéré ou comme un ennemi de la liberté. A

quels dangers la république ne sera-t-elle pas exposée, si le

législateur n'est pas assez éclairé pour les démasquer!

(Ici manque quelque chose. )

A la tête de ce complot était le baron de Batz.

Nous allons vous dire ce que nous pensons sur les chefs de cette

conspiration; nous les jugerons, non pas précisément par ce qu'en ont

dit ou connu les dénonciateurs, mais par tout ce que nous en

connaissons nous-mêmes, et par l'ensemble des preuves qui nous sont

parvenues d'autres parts.

D'abord, l'existence du complot de diffamer et de dissoudre la

Convention; il est impossible d'en douter. Nous l'avons déjà prouvé par

des faits indépendants de la dénonciation; il est attesté par la

conduite et par les écrits de tous les ennemis de la France, il est

aussi certain que l'existence des rebelles et des rois conjurés contre

la république.

Les hommes dénoncés par Bazire et Chabot en sont-ils coupables? Nous

allons le discuter.

Le premier qui se présente est Delaunai. Le caractère et la conduite de

ce citoyen démentent-ils ou confirment-ils le double témoignage porté

contre lui? Delaunai est du nombre de ceux qui semblent avoir joué un

rôle équivoque aux yeux du public; mais tous les membres de l'assemblée

Législative et de la Convention qui l'ont connu, tous les citoyens

initiés dans les événements de la révolution, savent que Delaunai était

un agent hypocrite de la faction girondine, le confident et le valet de

ce lâche Caritat, qui à l'exemple de son ami Brissot, a fui la justice

nationale, et qui ne l'a pas moins méritée. En continuant de conspirer

contre l'honneur de la Convention nationale, aurait-il fait autre chose

que de continuer son ancien métier? Delaunai était un des faiseurs de

cet exécrable libelle nommé _la Chronique_, où la faction girondine

déposait ses poisons les plus subtils. Pendant plus d'un an, il appela

à ce titre l'opprobre et les poignards sur les républicains et sur la

Montagne; lorsqu'à l'approche de la lumière, le lâche Condorcet

commença à redouter la responsabilité de ses impostures liberticides,

Delaunai les signa conjointement avec lui; et ces deux hommes donnèrent

alors la mesure de leur courage et de leur bonne foi. Quand les

patriotes indignés leur demandaient compte de leurs calomnies,

Condorcet rejetait la faute sur Delaunai, et Delaunai renvoyait les

plaignants à Condorcet.

Delaunai était, comme Ducos et Fonfrède, un émissaire de la faction

fédéraliste, siégeant à la Montagne pour la profaner et pour la trahir;

il était au chef de la faction ce qu'est un espion aux généraux ennemis

qui le soudoient. Son silence et ses discours, ses intrigues sourdes et

ses actes publics le décèlent également. Ce député n'était point sans

talent, et ne rompit le silence que lorsqu'il fut question de finances.

Muet sur les crimes des traîtres et des tyrans, il s'échauffa tout à

coup contre les manoeuvres de l'agiotage; il épouvantait les agioteurs

pour partager leur proie, comme les Condorcet, les Brissot, et tous les

fripons girondins, menaçaient quelquefois la cour, pour partager ses

brigandages et son pouvoir.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 22 / 27 段