Ce sont les mêmes hommes qui accueillaient avec un intérêt si tendre

les femmes insolentes des conspirateurs de Lyon, qui venaient à la

barre outrager, menacer les patriotes de la Montagne, les vainqueurs du

fédéralisme et de la royauté; ce sont les mêmes hommes qui, non

contents de proscrire l'armée révolutionnaire et ses chefs envoyés à

Lyon pour comprimer cette ville rebelle, calomniaient les intrépides

représentants du peuple qui exécutaient contre elle les salutaires

décrets de la Convention nationale. Ce sont ces mêmes hommes qui

encourageaient sourdement l'aristocratie bourgeoise à reprendre cette

audace contre-révolutionnaire que la faction girondine lui avait

inspirée; ce sont les mêmes qui, pour faire rétrograder la révolution

et flétrir toutes les mesures vigoureuses qui ont arraché la république

des mains de la trahison, excitèrent la pitié de la Convention sur les

parents des conjurés, constituaient les veuves et les enfants des

traîtres créanciers de la république, et les rangeaient, par cet

insolent privilège, dans la même classe que les veuves et les enfants

des généreux défenseurs de la patrie. Que dis-je! ils les traitaient

avec beaucoup plus de faveur et de générosité.

Ce signal de persécution, élevé par des traîtres jusque sur le sommet

de la Montagne, fut bientôt entendu dans toute la république: dans le

même temps, les patriotes étaient partout persécutés.

Déjà les conspirateurs croyaient avoir atteint le but. Il semblait

prouvé que nul homme de bien ne pouvait servir impunément la liberté,

et il ne restait plus aux patriotes énergiques, qui avaient triomphé un

instant, que de céder pour toujours le champ de bataille aux

aristocrates et aux fripons.

Mais le grand objet était la désorganisation du gouvernement.

Bourdon se surpassa lui-même dans un discours révolutionnaire à toute

outrance, où il prouva que le gouvernement ne devait plus faire aucune

dépense sans un décret formel de la Convention.

Rien n'était plus patriotique que ce discours. On commençait par des

sorties contre la royauté et contre la défunte cour, et on y

développait les grands principes de la liberté: rien de plus adroit. On

y faisait l'éloge du peuple, de la Convention, de la révolution du 10

août et de celle du 31 mai, et on y déployait tous les moyens qui

pouvaient chatouiller l'amour-propre des auditeurs.

Mais on concluait à une nouvelle organisation du gouvernement, et

provisoirement à ce qu'il ne pût tirer aucun fonds du trésor public

sans un décret préalable. Ces dispositions furent adoptées avec

enthousiasme, car les esprits étaient préparés: aussi, dès ce moment,

le service se trouva arrêté d'une manière si évidente, que les

réclamations se firent entendre aussitôt de toutes parts, et que le

service des armées allait manquer absolument, si le comité de salut

public n'avait pris le parti de violer le décret pour conserver la

république. Cette manoeuvre était assez savante: aussi était-elle

l'ouvrage de Fabre-d'Eglantine. Ce grand maître s'était même donné la

peine de composer lui-même le beau discours que Bourdon avait lu à la

tribune, tant le sujet lui semblait important; car tel est le genre de

sa politique, qu'il aime beaucoup mieux mettre les autres en action que

d'agir lui-même. Fabre est peut-être l'homme de la république qui

connaît le mieux le ressort qu'il faut toucher pour imprimer tel

mouvement aux différentes machines politiques dont l'intrigue peut

disposer. Le mécanicien ne dispose pas plus habilement les rouages de

la machine qu'il veut organiser, que cet artisan d'intrigues ne dispose

les passions et les caractères, pour concourir à l'exécution de ses

intrigues.

Personne ne connaît mieux l'art de faire concourir à l'exécution de son

plan d'intrigue la force et la faiblesse, l'activité et la paresse,

l'apathie et l'inquiétude, le courage et la peur, le vice et la vertu.

Personne ne connut mieux l'art de donner aux autres ses propres idées

et ses propres sentiments, à leur insu; de jeter d'avance, dans les

esprits, et comme sans dessein, des idées dont il réservait

l'application à un autre temps, et qui semblaient se lier d'elles-mêmes

à d'autres circonstances qu'il avait préparées, de manière que

c'étaient les faits, la raison, et non lui, qui semblaient persuader

ceux qu'il voulait tromper, le patriote faible et fier de ses talent?.

Par lui le patriote indolent et fier, amoureux à la fois du repos et de

la célébrité, était enchaîné dans une lâche inaction, ou égaré dans les

dédales d'une politique fausse et pusillanime; par lui, le patriote

ardent et inquiet était poussé à des démarches inconsidérées; par lui,

le patriote inconséquent et timide devenait téméraire par peur, et

contre-révolutionnaire par faiblesse. Le sot orgueilleux courait à la

vengeance ou à la célébrité par le chemin de la trahison ou de la

folie. Le fripon, agité de remords, cherchait un asile contre son crime

dans les ruines de la république. Il avait pour principe que la peur

est l'un des plus grands mobiles des actions des hommes; il savait

qu'elle avait souvent dicté les décrets coupables des assemblées

précédentes; il savait avec quel succès les chefs de la faction

girondine l'avaient souvent invoquée: il voulut lui élever un temple

jusque sur la Montagne. Il entreprit de persuader aux représentants du

peuple français, aux vainqueurs de la royauté et du fédéralisme, qu'ils

avaient à redouter la puissance d'un commis; il voulut faire peur à la

Montagne de Bouchotte, de Henrion, de Ronsin, comme Brissot avait fait

peur de la Montagne au reste de la Convention. L'existence de quelques

intrigants était pour lui un prétexte de donner ce titre à tous les

martyrs de la liberté. Par lui des propos indiscrets, des opinions

dictées par l'ignorance ou par la vanité se changeaient en conspiration

profonde; il rapportait à ce système les circonstances les plus

indifférentes et les faits les plus isolés. Il avait sans cesse l'air

d'un homme effrayé devant le fantôme qu'il avait formé pour en

épouvanter la Convention entière, et pour la rendre faible par orgueil

et injuste par faiblesse.

Quel était le résultat de ces sourdes manoeuvres? La division des

défenseurs de la république, la dégradation de la représentation

nationale, la dissolution morale de la Convention, l'avilissement du

gouvernement républicain, le découragement de tous les patriotes qui en

portent le poids, le triomphe de la friponnerie, de l'intrigue et de la

tyrannie.

Ainsi, tel qu'un fruit de superbe apparence qu'un insecte invisible

dévore en secret, la république, minée sourdement parle ver rongeur de

l'intrigue, dépérissait, malgré ses succès brillants, et mourait, pour

ainsi dire, dans le sein de la victoire.

Il est sans doute des intrigues, il est des factions; ce sont celles de

l'étranger et des fripons: en se combattant, elles sont d'accord sur

les points essentiels, qui sont la ruine de la république et la

proscription des vrais patriotes; elles marchent quelquefois sous des

bannières de diverses couleurs, et par des routes différentes; mais

elles marchent au même but.

Des hommes que l'on a vus se battre dans les tribunes comme des

champions en champ clos se sont accordés sur les deux points

essentiels, la fin de la Convention et la dissolution du gouvernement

actuel.

Hébert et Desmoulins, Fabre et Proli, Clootz et Bourdon, Lacroix et

Montaut, Philippeaux et ont tour à tour calomnié et caressé le comité

de salut public.

Des intrigants subalternes, souvent même des patriotes trompés, se

rangent sous l'étendard de différents chefs de conspiration, qui sont

unis par un intérêt commun, et qui sacrifient tous les partis à leur

ambition ou aux tyrans. Des fripons, lors même qu'ils se font la

guerre, se haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien,

ils sont toujours à se rallier contre l'ennemi commun, qui est pour eux

la vertu et la vérité. Des brigands se disputent pour le partage d'un

butin sanglant, mais ils étaient unis pour égorger leur proie. Qu'une

nouvelle victime se présente à leurs yeux, ils courront ensemble

l'égorger. La proie de tous les tyrans et de tous les fripons, c'est la

patrie.

Vous semblez placés aujourd'hui entre deux factions: l'une prêche la

fureur, et l'autre la clémence; l'une conseille la faiblesse, et

l'autre la folie; l'une veut miner le temple de la liberté, l'autre

veut le renverser d'un seul coup; l'une veut faire de la liberté une

bacchante, et l'autre une prostituée; l'une veut nous transporter dans

la zone torride, et l'autre dans la zone glaciale, mais remarquez bien

qu'aucune d'elles ne veut avoir rien à démêler avec le courage, avec la

grandeur d'âme, avec la raison, avec la justice. Il est assez difficile

de démêler les individus qui appartiennent à l'une et à l'autre; ils ne

valent pas même la peine d'être distingués. Ce qui importe, c'est de

les apprécier par leur but et par leur résultat: or, sous ce rapport,

vous trouverez que les deux factions se rapprochent et se confondent.

Les modérés et les faux révolutionnaires sont des complices qui

feignent de se brouiller pour exécuter plus facilement leur crime. Il y

a plus d'esprit que de justesse dans la qualification

d'ultra-révolutionnaire donnée à ces vils scélérats, que la tyrannie

soudoie pour parodier notre sublime révolution, et pour la surcharger

d'excès, ou funestes ou ridicules. Il importe de la réformer pour

rectifier les fausses idées qu'elle peut répandre. Le faux

révolutionnaire est encore plus souvent en deçà qu'au delà de la

révolution; modéré ou frénétique, selon l'intérêt de la contre-

révolution, et selon les ordres de la tyrannie: outrant les mesures

révolutionnaires, quand il n'a pas pu les empêcher; terrible à

l'innocence, mais.... [le reste du discours n'a pas été retrouvé.]

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours au sujet du rapport d'Amar

sur l'affaire Chabot, prononcé à la Convention nationale le 28 ventôse

an II de la république française (16 mars 1794)

Comme Billaud-Varennes, je dois manifester ma surprise de ce que le

rapporteur n'a pas mieux saisi l'esprit dans lequel il devait faire son

rapport; de ce qu'il a oublié l'objet le plus important, celui de

dénoncer à l'univers le système de diffamation adopté par la tyrannie

contre la liberté, par le crime contre la vertu.

Oui, il le faut dire hautement ici: les crimes de quelques-uns de nos

collègues sont l'ouvrage de l'étranger; et le principal fruit qu'il se

proposait d'en recueillir n'était pas la perte de ces individus, mais

celle de la république française, qui devait s'opérer en ôtant au

peuple la confiance dont il investit ses représentants.

Il y a, sur tout ce qui vient de se passer, une observation péremptoire

à faire, et je vais vous la soumettre.

J'appelle les tyrans de la terre à se mesurer avec les représentants du

peuple français; j'appelle à ce rapprochement un homme dont le nom a

trop souvent souillé cette enceinte, et que je m'abstiendrai de nommer;

j'y appelle ce parlement d'Angleterre, associé aux crimes liberticides

du ministre que je viens de vous indiquer, et qui a, dans ce moment,

avec tous nos ennemis, les yeux ouverts sur la France, pour voir quels

seront les résultats du système affreux que l'on dirige contre nous.

Savez-vous quelle différence il y a entre eux et les représentants du

peuple français? C'est que cet illustre parlement est entièrement

corrompu, et que nous comptons dans la Convention nationale quelques

individus atteints de corruption; c'est qu'à la face de la nation

britannique, les membres du parlement se vantent du trafic de leur

opinion et la donnent au plus offrant; et que, parmi nous, quand nous

découvrons un traître ou un homme corrompu, nous l'envoyons à

l'échafaud.

Je soutiens, moi, et tout homme raisonnable et juste le soutiendra de

même, quelque pays qu'il habite, eût-il le malheur de vivre sous le

joug des tyrans coalisés contre nous, que cette affaire même est un

nouveau titre de gloire pour la Convention nationale. Oui, elle prouve

qu'à notre existence est attachée la destinée des peuples, puisque les

tyrans réunissent tous leurs efforts pour nous accabler; puisque nous

les soutenons avec la dignité qui convient aux mandataires d'un grand

peuple; puisqu'enfin notre existence est le prix du courage héroïque

avec lequel nous les repoussons. La corruption de quelques individus

fait ressortir, par un contraste glorieux, la vertu publique de cette

auguste assemblée.

Peuple, dans quel pays a-t-on vu encore celui qui était investi de la

souveraine puissance tourner contre lui-même le glaive de la loi? Dans

quel pays a-t-on vu encore un sénat puissant chercher dans son sein

ceux qui auraient trahi la cause commune, et les envoyer sous le glaive

de la loi? Qui donc encore a donné ce spectacle au monde? Vous,

citoyens!

Voilà citoyens, la réponse que je fais en votre nom à tous les tyrans

de la terre: voilà celle que vous ferez au manifeste de vos ennemis, à

ces hommes couverts de crimes, qui oseraient chercher la destruction de

la Convention nationale dans l'avilissement de quelques hommes pervers.

Je suis obligé de le dire avec douleur, le rapport que l'on vous a fait

aurait dû renfermer les observations que je viens de vous présenter; et

peut-être sa rédaction, dans ce système, eût-elle été mieux conçue.

Comme nous devons faire, dans toutes les circonstances, le sacrifice de

ce qui est personnel à la chose publique, je demande, en appuyant

l'amendement de Billaud-Varennes, que le rapport d'Amar ne soit pas

livré à l'impression avant d'avoir été revu.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours en réponse aux attaques

calomnieuses dont les agents du comité de salut public étaient l'objet,

prononcé à la Convention nationale le 30 ventôse an II de la république

française (20 mars 1794)

Je ne vous parlerai pas de Héron personnellement. Vous venez de voir

que ce qui avait été allégué contre lui a été démenti par des

témoignages imposants et des faits certains. Je me contenterai

d'ajouter à ce qui en a été dit, que les comités de salut public et de

sûreté générale s'étant informés auprès de l'accusateur public pour

savoir s'il y avait quelque renseignement contre Héron, il a répondu

qu'il ne lui était rien parvenu contre lui.

Vous voyez donc dans ce qui vient de se passer un exemple déplorable

des efforts que la malveillance ne cesse de faire pour induire la

Convention en erreur, el c'est sur cela principalement que je me

propose de fixer votre attention.

Quand les comités découvrirent, dénoncèrent et confondirent, avec

l'appui de votre puissance, la faction qui menaçait la liberté, ils ne

se dissimulèrent point que les formes dont la faction s'était couverte

exposaient la liberté à de grands dangers. Ils avaient bien prévu que

l'aristocratie et les autres factions, car il serait absurde de croire

qu'il n'y en eût qu'une dans une république en temps de révolution, ils

avaient prévu, dis-je, qu'elles se prévaudraient des coups que nous

portions sur une d'elles pour exterminer les patriotes qui refusaient

de se ranger sous leur bannière, pour suivre l'étendard de la

république et de la Convention. Ils ont promis, en votre nom, au

peuple, de frapper tous.les conspirateurs; ils ne souffriront pas que

le glaive de la tyrannie effleure un seul patriote. Ils ont promis de

conserver le" amis de la liberté, ils ont promis que nul ne serait

alarmé, excepté ceux dont les desseins criminels auraient servi les

factions, quelque nom qu'ils portent, de quelque forme qu'ils

s'enveloppent. On a apporté mille obstacles au zèle des comités; on a

voulu donner au cours de la justice une impulsion fausse et précipitée;

on a osé former le coupable projet d'envelopper dans la procédure tous

les patriotes, dont une faction, maintenant bien connue du peuple et de

nous tous, redoute la pureté et l'énergie.

Pour consommer ce crime, il fallait dépouiller peu à peu les comités et

le tribunal révolutionnaire de la connaissance de la conspiration. Pour

cela, il fallait répandre dans la Convention nationale des insinuations

perfides et de fausses idées, pour lui donner le change sur la nature

et les auteurs de la conspiration. On a voulu établir deux espèces de

puissances, pour suivre un plan dont les succès tiennent à l'unité de

conduite. Pour cela, on s'est flatté qu'on calomnierait les hommes les

plus purs, qu'on les rendrait suspects à la confiance publique, qu'on

surprendrait à la Convention des décrets, parce que, ne pouvant pas

elle-même connaître les faits, elle les adopterait sur-le-champ, sur la

motion d'un membre qui l'alarmerait sur des dangers chimériques. Par

là, la procédure ne devait pas avoir le cours certain et uniforme qui

lui appartient. Comme les conspirateurs s'étaient cachés sous le masque

du patriotisme, on croyait facile de perdre ainsi les sincères amis de

la liberté, en les rangeant dans la classe de ces faux patriotes. Hier

encore, un membre fit une irruption au Comité de salut public, et, avec

une fureur qu'il est impossible de rendre, demanda trois têtes.

Ce système de calomnie est suivi d'une manière effrayante et porté

jusqu'à l'atrocité; il est vrai que nous sommes, comme on l'a dit,

pressés entre deux crimes; il est vrai qu'une faction qui voulait

déchirer la patrie est près d'expirer; mais l'autre n'est point

abattue, elle veut trouver dans la chute de la première une espèce de

triomphe, et dans tout cela, on compte pour rien la république. Il

semblerait que le sang du peuple ne coule que pour quelques

conspirateurs; que les prodiges de sa vertu n'éclatent que pour le

triomphe de quelques fripons. Non, ce n'est ni pour assurer l'impunité

aux coupables, ni pour servir les projets de quelques ambitieux

soudoyés par l'étranger, ni pour laisser au crime le patrimoine de la

vertu, que nous nous sommes dévoués à la fureur des factions les plus

dangereuses, que nous avons bravé les périls qui nous étaient offerts.

En combattant la folie armée du glaive du patriotisme, nous avons

consenti à mourir, s'il le fallait, pour la patrie, pourvu que nous

eussions soulevé un coin du voile qui couvrait l'abîme où l'on voulait

l'entraîner. Eh bien! ce courage, nous l'avons montré contre toutes les

factions de la république, et nous ne prendrons point de repos qu'elle

ne soit affermie.

Si l'influence de l'amour de la patrie, si les droits du peuple

français ne triomphaient pas en ce moment de toutes les factions, vous

manqueriez la plus belle occasion que la Providence vous ait présentée

pour consolider la liberté. La faction qui survivrait rallierait tous

ceux de l'autre qui auraient échappé au glaive de la loi. Pressés comme

vous entre deux crimes, je ne sais si nous serons étouffés; mais si

cela arrive, si la vertu de la Convention n'est pas assez forte pour

triompher de ses ennemis, ce qui sera le plus heureux pour nous, c'est

de mourir, c'est d'être enfin délivrés du spectacle trop long et trop

douloureux de la bassesse et du crime qui ont passé depuis trois ans

sur la scène de la révolution, et qui se sont efforcés de ternir

l'éclat des vertus républicaines; mais si la Convention est demain et

après-demain ce qu'elle est depuis quelques mois; si elle est décidée à

faire triompher le peuple, la justice et la raison....; si telle est la

disposition constante de la Convention; si elle veut atteindre la palme

de la gloire qui lui est offerte; si nous voulons tous, au sortir de

notre mission, goûter le bonheur des âmes sensibles, qui consiste dans

la jouissance du bien qu'on a fait, à voir un peuple grand s'élever à

ses hautes destinées et jouir du bonheur que nous lui aurons préparé,

je dis que si la Convention, exempte de prévention et de faiblesse,

veut terrasser d'un bras vigoureux une faction après avoir écrasé

l'autre, la patrie est sauvée!

Le résultat de ce que je viens de dire est le rapport du décret

illégalement surpris à la Convention.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la situation des

partis, prononcé au Club des Jacobins le 1er germinal an II de la

république française (21 mars 1794)

La république est placée entre les muscadins, les aristocrates, et la

faction dont Hébert et complices peuvent vous donner une idée. Les

muscadins ne veulent pas la punition des traîtres; ceux qui sont

patriotes à la manière de Proly attaquent bien les aristocrates; mais

ils veulent perdre avec eux les patriotes pour régner sur leur ruine

totale; et les patriotes sont à la veille d'en être les victimes, si

nous ne déployons une énergie capable d'effrayer et de terrasser nos

ennemis.

A Commune-Affranchie, les amis de Chalier et de Gaillard, de ce

patriote malheureux qui s'est poignardé par un mouvement de désespoir,

parce qu'au moment où tout semblait être tranquille il prévoyait les

maux qui devaient fondre sur la patrie; les amis dis-je de ces deux

amis de la liberté sont proscrits dans le moment actuel. J'ai vu des

lettres de quelques-uns d'entre eux, de ceux qui, échappés des prisons,

étaient venus implorer le secours de la Convention. Ils expriment le

même désespoir que Gaillard, et si l'on n'apporte le remède le plus

prompt à leurs maux, ils ne trouveront de soulagement que dans la

recette de Caton et de Gaillard.

L'étranger soudoie parmi nous la faction des modérés et celle des

hommes perfides qui, sous le masque d'un patriotisme extravagant,

voulaient égorger les patriotes. Il est indifférent pour l'étranger que

l'une ou l'autre de ces deux factions triomphe. Si c'est Hébert, la

Convention est renversée, les patriotes sont massacrés, la France

retombe dans le chaos, et la tyrannie est satisfaite. Si se sont les

modérés, la Convention perd son énergie, les crimes de l'aristocratie

sont impunis, et les tyrans triomphent. L'étranger doit protéger toutes

ces factions, sans s'attacher à aucune. Que lui importe qu'Hébert expie

ses trahisons sur l'échafaud, s'il se trouve après lui d'autres

scélérats qui veulent perdre la république et égorger tous ceux qui ont

combattu constamment contre les traîtres et les tyrans!

Tous ces scélérats, ligués avec l'étranger, comptent pour rien la

république; ce n'est pour eux qu'un objet de rapine. Le peuple n'est à

leur yeux qu'un vil troupeau qu'ils croient fait pour s'attacher à leur

char et les traîner à l'opulence et à la fortune. A chaque révolution

le peuple triomphe, parce qu'il est debout, et qu'alors ils se cachent.

Mais à peine est-il rentré dans ses foyers, que les factieux

reparaissent, et aussitôt le peuple est replongé dans le même état de

détresse d'où il était sorti. Vous avez vu Lafayette, Pétion, Dumouriez

concevoir te projet affreux de l'affamer et de l'asservir. Ces monstres

sont tombés. Après eux, on a vu s'élever une faction nouvelle qui

voulait exécuter le même complot. Après elle, il en paraîtra une autre

qui aura le même but, si la Convention diffère de foudroyer toutes les

factions. Il faut enfin tout rapporter au peuple et à l'intérêt

général. Que ceux qui se groupent pour arrêter la marche de la

révolution tombent sous le glaive de la loi. Si tous ceux qui ont formé

des projets contre la liberté; si les successeurs de Brissot ne

subissent pas le même sort que lui, attendez-vous aux plus grands

malheurs. Vous verrez les fripons s'introduire dans les armées,

certains fonctionnaires publics se liguer avec eux, comme autrefois ils

se sont ligués avec les autres: la paix d'aujourd'hui ne sera que

passagère, les armées seront battues, les femmes et les enfants

égorgés... Je défie qui que ce soit de démentir ces vérités terribles.

Si la dernière faction ne périt pas demain, ne périt pas aujourd'hui,

les armées seront battues, vos femmes et vos enfants égorgés, la

république sera déchirée par lambeaux, Paris sera affamé, vous tomberez

vous-mêmes sous les coups de vos ennemis, et vous laisserez une

postérité sous le joug de la tyrannie. Mais je déclare que la

Convention est déterminée à sauver le peuple, en écrasant à la fois

toutes les factions qui menacent la liberté.

* * * * * * * * *

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 21 / 27 段