Dès le mois de..... elle était déjà si forte, que le comité de salut

public était fortement ébranlé dans l'opinion d'une partie de la

Convention nationale. On avait déjà fait passer en principe qu'il était

responsable de tous les événements fâcheux qui pouvaient arriver,

c'est-à-dire des torts de la fortune, et même des crimes de ses

ennemis; et le triomphe de la calomnie était d'autant plus certain, que

l'on ne doutait pas qu'il ne succombât nécessairement sous le poids de

la tâche qui lui était imposée.

Au moment de la plus grande tourmente du gouvernement naissant, on en

provoqua brusquement le renouvellement, motivé par des diatribes

violentes contre ses membres; mais cette hostilité subite heurtait,

choquait trop violemment l'opinion publique; et, le lendemain, le

décret qui changeait l'existence du comité fut rapporté, au moment où

les listes des meneurs étaient suspendues au scrutin. Parmi les noms

inscrits sur ces listes, on distinguait celui de Dubois-Crancé et ceux

de quelques autres membres intéressés particulièrement à la ruine du

comité.

Les intrigants poursuivirent l'exécution de leur plan avec une activité

nouvelle. Calomnié au dehors par tous les tyrans et par tous les

traîtres, le comité de salut public l'était d'une manière beaucoup plus

dangereuse, au sein de la Convention même, par tous ses ennemis. Déjà

ceux-ci avaient fait passer en principe qu'il était responsable de tous

les événements malheureux qui pouvaient arriver, c'est-à-dire des torts

de la fortune et des crimes mêmes de ses ennemis. C'en était fait, si

le génie de la liberté n'avait opéré tout à coup les prodiges étonnants

qui ont sauvé la république. Déjà on avait répandu dans tout le Midi

que le comité de salut public avait pris la résolution de livrer

Toulon, et d'abandonner tous les pays méridionaux au delà de la

Durance, tandis qu'au sein de la Convention on l'accusait sourdement de

ne pas prendre les mesures nécessaires pour réduire Toulon. La victoire

prodigieuse qui remit cette cité au pouvoir de la république fit taire

pour un moment la calomnie; mais si cet heureux événement avait été

seulement reculé, le gouvernement républicain était accablé sous le

poids de la calomnie. Alors les ennemis de la révolution auraient

proscrit à leur gré les défenseurs de la liberté, qu'ils avaient

renfermés dans le comité de salut public, comme dans un défilé, pour

les immoler. Le sort de la liberté retombait entre les mains des

fripons et des traîtres; la Convention nationale perdait la confiance

publique, et la cause de la tyrannie triomphait. Aussi, quand le comité

de salut public apporta à la Convention cette heureuse. nouvelle, tous

les amis purs de la liberté qui siègent à la Montagne, dans les

transports de leur joie civique, nous témoignèrent à l'envi leur

satisfaction, sous le rapport même de la persécution suscitée aux plus

zélés défenseurs de la patrie.--Vous avez bien fait de réussir, nous

disaient-ils, car si Toulon n'avait pas été pris si tôt, vous étiez

perd.us; je crois qu'ils nous auraient fait décréter d'accusation. D'un

autre côté, il était facile de lire sur les visages des calomniateurs

que cet heureux événement n'était pour eux qu'un revers personnel, et

que le triomphe de la république déconcertait leurs projets.

Mais ni Toulon enlevé, ni la Vendée détruite, ni Landau délivré, rien

ne put arrêter le cours des libelles: il semblait qu'on voulût se

venger de tant de succès en outrageant ceux qui y avaient coopéré.

Cependant, comme on n'osait plus attaquer directement le comité de

salut public, on revint au premier système, de le paralyser, en

désorganisant le gouvernement et en minant tous ses appuis. On déguisa,

selon l'usage, ce projet sous des prétextes très patriotiques. On

commença par répéter, contre les agents nécessaires du gouvernement

républicain, choisis par les patriotes et nommés par la Convention,

tous les reproches qui s'appliquaient aux ministres de la cour. On

enchérit sur les injures prodiguées naguère par la faction brissotine

aux patriotes qui secondaient les vues du comité de salut public, et

qui étaient investis de sa confiance. On renouvela la motion insensée

de changer le gouvernement actuel, et d'en organiser un nouveau. Des

commis du département de la guerre, accusés d'impertinence ou

d'intrigue, des rixes survenues entre eux et certains membres de la

Convention, les torts plus ou moins graves de plusieurs agents du

conseil exécutif, et surtout les discours ou les procédés peu

respectueux de quelques-uns d'entre eux à l'égard de quelques

représentants du peuple: tels étaient les prétextes dont on se servait

pour tout entraver, pour tout bouleverser, pour arrêter le cours de nos

succès, pour rassurer les ennemis de la république, pour encourager

tous les anciens complices des Dumouriez et des Custine, en avilissant

le ministère actuel, et en portant le découragement dans le coeur de

tous les patriotes appelés à concourir au salut de la patrie.

Quel était leur but? De porter le découragement dans le coeur de tous

les patriotes appelés à concourir au salut de la patrie, de les

remplacer par de nouveaux Dumouriez et par de nouveaux Beurnonville,

afin d'arrêter le cours de nos succès, et de rassurer les ennemis de la

France par le spectacle de nos divisions et de notre folie.

En effet, quel temps choisissait-on pour déclamer contre le

gouvernement, et particulièrement contre l'administration de la guerre?

Celui où nos armées victorieuses faisaient oublier les époques de

l'histoire les plus fécondes en exploits militaires. Pouvait-on avouer

plus clairement avec quel chagrin on avait vu le succès de nos armes,

victorieuses de l'Europe? La Convention, trompée par ces tristes

déclamateurs, semblait regarder comme un triomphe d'écraser un commis

de la guerre ou un officier de l'armée révolutionnaire. Non contente de

venger l'humanité outragée, elle vengeait encore les querelles de

Philippeaux. Avec quelle perfidie ils la faisaient descendre à ces

débats scandaleux et à de honteuses divisions, dans le moment où elle

devait se montrer si imposante à toute l'Europe!

Et quels sont les auteurs de ce système de désorganisation? Ce sont des

hommes qui tous ont un intérêt particulier et coupable à renverser le

gouvernement républicain, de manière qu'on ne trouve guère, parmi les

ennemis du comité de salut public et de ses coopérateurs, que des

fripons démasqués, dont la sévérité contraste ridiculement avec les

rapines que la voix publique leur reproche:

C'est un Dubois-Crancé, accusé d'avoir trahi les intérêts de la

république devant Lyon;

C'est Merlin, fameux par la capitulation de Mayence, plus que soupçonné

d'en avoir reçu le prix:

C'est Bourdon, dit de l'Oise; c'est Philippeaux; ce sont les deux

Goupilleau, tous deux citoyens de la Vendée; tous ayant besoin de

rejeter sur les patriotes qui tiennent les rênes du gouvernement, les

prévarications multipliées dont ils se sont rendus coupables durant

leur mission de la Vendée;

C'est Maribon, dit Montaut, naguère créature et partisan déclaré du

ci-devant duc d'Orléans; le seul de la famille qui ne soit point

émigré, jadis aussi enorgueilli de son titre de marquis et de sa

noblesse financière qu'il est maintenant hardi à les nier; servant de

son mieux ses amis de Coblentz dans les sociétés populaires, où il

vouait dernièrement à la guillotine cinq cents membres de la Convention

nationale; cherchant à venger sa caste humiliée par ses dénonciations

éternelles contre le comité de salut public et contre tous les

patriotes.

(lacune dans le manuscrit)

[C'est Fabre-d'Eglantine].....Des principes, et point de vertus; des

talents, et point d'âme; habile dans l'art de peindre les hommes,

beaucoup plus habile dans l'art de les tromper, il ne les avait

peut-être observés que pour les exposer avec succès sur la scène

dramatique; il voulait les mettre en jeu, pour son profit particulier,

sur le théâtre de la révolution: connaissant assez bien les personnages

qui marquaient dans tous les partis, parce qu'il les avait tous servis

ou trompés, mais affectant de se tenir à côté des plus zélés défenseurs

de la liberté; se tenant à l'écart avec un soin extrême, tandis qu'il

faisait agir les autres à leur insu, moins encore pour cacher ses

intrigues que pour les soustraire à la défaveur de sa mauvaise

réputation, seul préservatif contre son caractère artificieux; mais

compromettant le succès de ses intrigues politiques par le scandale de

ses intrigues privées, et nuisant à son ambition par sa sordide

avarice. Placé au centre des opinions diverses et des factions

opposées, il travaillait avec assez d'habileté à en diriger les

résultats vers son but particulier: des intérêts de plus d'un genre

l'attachaient au projet de renverser le gouvernement actuel. Fabre a un

frère digne de lui, dont il voulait absolument faire un général; c'est

pour cela qu'à diverses époques il avait courtisé Beurnonville, ensuite

intrigué pour faire nommer Alexandre et perdre Bouchotte. Un motif plus

puissant encore le portait à cabaler contre le comité de salut public

et contre le ministre de la guerre: sans compter le désir ambitieux de

placer à la tête des affaires ses amis et lui-même, il était tourmenté

par la crainte de voir la main sévère des patriotes déchirer le voile

qui couvrait ses criminelles intrigues et sa complicité dans la

conspiration dénoncée par Chabot et Bazire.

De là, le plan conçu par cette tête féconde en artifices d'éteindre

l'énergie révolutionnaire, trop redoutable aux conspirateurs et aux

fripons; de remettre le sort de la liberté entre les mains du

modérantisme: de proscrire les vrais amis de la liberté, pour provoquer

une amnistie, en forçant les patriotes même à la désirer, et, par

conséquent, de changer le gouvernement, dont les principes connus

étaient de réprimer les excès du faux patriotisme, sans détendre le

ressort des lois vigoureuses, nécessaires pour comprimer les ennemis de

la liberté.

Telle fut la source principale des dissensions et des troubles qui,

dans les derniers temps, agitèrent tout à coup la Convention nationale.

Fabre et ses pareils avaient jeté un oeil observateur sur cette auguste

assemblée, et ils avaient cru y trouver les éléments nécessaires pour

composer une majorité conforme à leurs vues perfides.

Fabre ne doutait pas d'abord que les anciens partisans de la faction

girondine ne fussent prêts à saisir l'occasion de se rallier à toute

secte anti-civique, et d'accabler les patriotes que leurs chefs avaient

proscrits. Il comptait sur tous les hommes faibles; il comptait sur

ceux des représentants du peuple qui étaient assez petits pour regarder

la fin de leur mission comme une injure, ou qui ne pouvaient pardonner

au comité de salut public les fautes dont ils s'étaient rendus

coupables. Il comptait sur l'ambition des uns, sur la vanité des

autres, sur les ressentiments personnels de ceux-ci, sur la jalousie de

ceux-là. Il comptait particulièrement sur les terreurs de ceux qui

avaient partagé ses crimes; il se flattait même d'intéresser au succès

de son plan la vertu des bons citoyens, offensés de certains abus, et

alarmés de certaines intrigues dont ils n'avaient point approfondi les

véritables causes.

Le moment sans doute était favorable pour prêcher une doctrine lâche et

pusillanime, même à des hommes bien intentionnés, lorsque tous les

ennemis de fa liberté poussaient de toutes leurs forces à un excès

contraire; lorsqu'une philosophie vénale et prostituée à la tyrannie

oubliait les trônes pour renverser les autels, opposait la religion au

patriotisme, mettait la morale en contradiction avec elle-même,

confondait la cause du culte avec celle du despotisme, les catholiques

avec les conspirateurs, et voulait forcer le peuple à voir dans la

révolution, non le triomphe de la vertu, mais celui de l'athéisme; non

la source de son bonheur, mais la destruction de toutes ses idées

morales et religieuses; dans ces jours où l'aristocratie, affectant de

délirer de sang-froid, croyait forcer le peuple à partager sa haine

pour l'égalité, en attaquant les objets de sa vénération et de ses

habitudes; où le crime de conspirer contre l'Etat se réduisait au crime

d'aller à la messe, et où dire la messe était la même chose que

conspirer contre la république.

La république était alors déchirée entre deux factions, dont une

paraissait incliner à un excès d'énergie, l'autre à la faiblesse;

factions opposées en apparence, mais unies en effet par un pacte

tacite, et dont les chefs avaient le secret de les diriger par

l'influence des tyrans étrangers; factions qui, par leurs crimes

mutuels, se servaient réciproquement d'excuse et de point d'appui, et

qui, par des routes opposées, tendaient au même but, le déchirement de

la république et la ruine de la liberté.

Fabre prétendait faire la guerre à celle qui fut appelée, assez

légèrement, ultra-révolutionnaire. Voulait-il la détruire? Non; il ne

voulait qu'en faire le prétexte de ses propres machinations et le point

d'appui de son système perfide. Le vit-on jamais dénoncer les grands

conspirateurs qui ont tour à tour déchiré la république? quelle

résistance a-t-il opposée à ce dernier complot où il était initié, dont

le but était de mettre la liberté aux prises avec la religion? ne

l'eût-il pas favorisé, même pour son compte? Il a dénoncé

clandestinement le nommé Proli, et il dînait avec lui.

Comment un coupable tremblant devant son crime peut-il poursuivre

d'autres coupables? Les fripons de tous les partis se connaissent, se

craignent et se ménagent mutuellement; ils laissent combattre les

hommes purs, et cherchent ensuite à usurper les fruits de la victoire.

Que voulait-il? Gagner la confiance des patriotes, en leur dénonçant

des abus véritables et quelques intrigues subalternes; confondre

ensuite, avec ces intrigants, les vrais patriotes, dont il voulait se

défaire; répandre des nuages épais sur les trames

contre-révolutionnaires, dont il était un des principaux artisans;

donner le change à l'opinion publique, et surtout à la Convention

nationale, sur le but des conspirations et sur leurs chefs; frapper les

imaginations d'un grand danger, et détourner ensuite les soupçons et la

sévérité de la Convention contre des personnages insignifiants, et

contre les patriotes qu'il voulait perdre.

Quel est le résultat de tontes ces confidences mystérieuses, de toutes

.ces dénonciations sourdes? quels sont ces ennemis redoutables qui

conspirent depuis si longtemps contre la république? C'est un adjoint

de Bouchotte; c'est le commandant d'un escadron de l'armée

révolutionnaire; c'est le commandant de l'armée révolutionnaire, nommé

par le comité de salut public, sur la proposition de Bouchotte, revêtu

de la confiance des représentants du peuple à Ville-Affranchie. Voilà

la première et la dernière dénonciation de Fabre-d'Eglantine, voilà le

fruit de toutes les recherches précieuses de ce défenseur inquiet de la

liberté, et de cet espionnage civique qu'il a exercé si longtemps parmi

les contre-révolutionnaires, et chez les amis de la république.

Mais est-ce Ronsin, est-ce Mazuel, est-ce Vincent qui sont le véritable

but des attaques de Fabre et de ses adhérents? Non, ce n'est là qu'une

fausse attaque; c'est contre le gouvernement qu'il dirige toutes ses

forces; c'est le comité de salut public, c'est le ministre de la guerre

et tous les agents fidèles du gouvernement qu'il veut atteindre.

Au moment où ce personnage si discret hasardait, pour la première fois,

une dénonciation publique, il croyait avoir rempli les esprits d'assez

de terreur; il croyait avoir assez artistement rassemblé les

circonstances dont il voulait composer son système de calomnie.

Aussi, parcourons les débats de la Convention, à commencer par ceux où

ce discret personnage se détermina à cette explosion, si contraire à

son tempérament politique; voyez si tout ne se rapporte pas à ce but.

S'il dénonce Vincent, c'est pour affirmer que le foyer des

conspirations est dans les bureaux de la guerre. Avec quel art il avait

saisi le moment d'apprendre à la Convention qu'il existait, au comité

de salut public, une lettre du représentant Isabeau à Bouchotte, où

celui-ci était accusé de lui avoir écrit en termes despectueux! Un

politique si réservé ne se serait pas permis une dénonciation publique,

la première qu'il ait hasardée de sa vie, s'il n'avait compté sur les

alliés qu'il s'était déjà assurés d'avance, et s'il n'avait pas regardé

cette démarche comme un coup décisif.

Mais il avait endoctriné Philippeaux, il avait inspiré Desmoulins, il

s'était associé Bourdon (de l'Oise). Aussi, quels étaient les

conspirateurs auxquels Philippeaux imputait les maux de la république,

et même la guerre de la Vendée? Etait-ce Biron, Brissot, Dumouriez,

Beurnonville, et tous les conjurés accusés par le peuple français? Non;

mais Bouchotte, Rossignol, Ronsin et le comité de salut public. Quels

sont ceux que Desmoulins accuse de l'ordre de chose actuel, qui lui

paraît si déplorable? Bouchotte, Vincent, Ronsin, les ministres et le

comité de salut public. Que faut-il à Fabre et à ses pareils?

Indulgence, amnistie. Que demande Desmoulins? Indulgence, amnistie,

cessation des lois révolutionnaires, l'impunité de l'aristocratie et le

sommeil du patriotisme.

Que dit Bourdon (de l'Oise) à la Convention? Il faut détruire

Bouchotte, et le conseil exécutif, et le comité de salut public.

Il faut voir, dans la fameuse séance de frimaire (27 frimaire--17

décembre 1793), le concert de quelques fripons pour tromper la

Convention. C'est Laurent Lecointre qui ouvre la tranchée, en lui

annonçant, avec horreur, un grand attentat commis par un agent du

conseil exécutif, qui a arrêté un courrier venant de Givet.

Boursaut, l'honnête Boursaut, ajoute que le même agent a exigé, à

Saint-Germain, la représentation de son passeport, et n'a pas voulu le

laisser passer outre, sans l'avoir visé.

"Avais-je raison, s'écrie Bourdon, de vous dire que le conseil exécutif

est une puissance monstrueuse et abominable, qui vêtit rivaliser avec

la Convention nationale?" II est vrai que c'était la quatrième fois,

depuis quatre jours, que Bourdon répétait cet anathème, et qu'il

demandait formellement la suppression des ministres.

Charlier demande qu'on les frappe d'une manière terrible. Philippeaux

dénonce un autre agent, qui, dit-il, a arrêté un paquet. Il invoque

Fabre-d'Eglantine, qui, à la suite d'une terrible diatribe contre les

bureaux de la guerre, fait décréter que Ronsin, Vincent et Maillard

sont des contre-révolutionnaires, et mis, comme tels, en arrestation.

Pressavin veut immoler Héron, patriote connu, qui est défendu par

Vadier. On décrète aussi que les membres du conseil exécutif seront

mandés à la barre, pour recevoir les témoignages de l'indignation de

l'assemblée. Ils paraissent, ils se justifient d'une manière aussi

simple que péremptoire: Bourdon, ne pouvant les accuser, les insulte

avec grossièreté.

Chaque jour cette lâche intrigue se reproduit sous des formes aussi

ridicules. Tantôt on fait paraître à la barre un soldat qui se plaint

de n'avoir pas été secouru, tantôt un général qui se plaint d'avoir été

suspendu.

Bourdon (de l'Oise) avait dénoncé, du même coup, la commune, l'armée

révolutionnaire, Bouchotte et tous les bureaux de la guerre, qu'il

déclare être le véritable foyer de la contre-révolution.

Tantôt on lui fait un crime des obstacles insurmontables qui ont été

apportés par d'autres à l'arrivée des secours destinés aux prisonniers

de Mayence; et Bourdon lui fait un nouveau crime de s'être trop bien

justifié sur ce point. Bourdon lui fait un crime, tantôt de ce que l'un

de ses commis l'a dénoncé aux Cordeliers; tantôt de ce que lui,

Bourdon, s'est pris de querelle avec ce commis, dans une taverne;

tantôt de ce qu'il a mal dîné.

Le....., paraît une brochure où d'Aubigny révèle quelques-uns des

délits reprochés à Bourdon; et le lendemain, sur la motion de Bourdon,

d'Aubigny est traduit au tribunal révolutionnaire par un décret, sur un

prétexte si frivole, qu'un instant après, la Convention, éclairée,

s'empresse de le rapporter.

Philippeaux prétend que Vincent lui a manqué de respect dans un repas,

et veut que la nation entière soit insultée dans sa personne, et

demande qu'on fasse le siège des bureaux de la guerre, comme Junon,

pour une pareille offense, provoqua jadis le siège de Troie.

Au milieu de tous ces incidents, le comité de salut public, qui, malgré

tous les efforts de la malveillance, avait proposé, établi, organisé la

plus belle manufacture d'armes de l'Europe, est dénoncé par Bourdon,

par Montant, par Philippeaux, sous le prétexte qu'elle n'était point

encore en pleine activité; et on confie la surveillance de cette

manufacture à un nouveau comité.

C'était toujours le comité de salut public qu'on attaquait, quoiqu'on

se crût obligé de protester du contraire, soit en attaquant les agents

qu'il employait, en divinisant ceux qu'il destituait par

l'intermédiaire du ministre, en critiquant toutes ses opérations, et

surtout en les contrariant sans cesse.

Fabre, Bourdon et leurs pareils, dénonçaient à la fois, comme le foyer

de la contre-révolution, la commune de Paris, l'armée révolutionnaire,

le conseil exécutif, le ministre de la guerre, l'assemblée électorale

et le comité de salut public. On aurait cru que Brissot et ses

complices étaient ressuscités; du moins, on retrouvait dans la bouche

de leurs héritiers, leur langage, leur esprit, leur système: il n'y

avait de changé que quelques dénominations et quelques formes.

Dans ce temps-là, en effet, les patriotes étaient partout persécutés,

incarcérés; les fédéralistes, les brissotins, les aristocrates avaient

arboré l'étendard de la Montagne et de la république, pour égorger

impunément les Montagnards et les amis de la république. Les

Philippeaux, les Bourdon étaient leurs patrons; les libelles de

Desmoulins, leur évangile; Fabre-d'Eglantine et ses complices étaient

leurs oracles.

Qui pouvait méconnaître leurs intentions contre-révolutionnaires, en

voyant les mêmes hommes qui poursuivaient avec tant d'acharnement les

anciens défenseurs de la liberté montrer tant d'indulgence pour les

conspirateurs, tant de prédilection et de faiblesse pour les traîtres?

Quels étaient leurs héros? un Tunck, misérable escroc, dont le nom même

ne peut pas être prononcé sans pudeur; un homme décrié parmi les

escrocs eux-mêmes; couvert des blessures que lui a faites, non le fer

des ennemis, mais le glaive de la justice; digne compagnon d'armes et

de table du procureur Bourdon; Westerman, digne messager de Dumouriez,

qui, destitué, a été, au mépris des lois, reprendre le commandement

d'une brigade en Vendée; qui dernièrement, contre les ordres du comité

de salut public a osé distribuer aux habitants de la Vendée trente

mille fusils, pour ressusciter la rébellion. Venu ensuite à Paris, sans

congé, pour cabaler contre le gouvernement, avec les Bourdon, les

Fabre-d'Eglantine et les Philippeaux; Westerman, absous de tous les

crimes aux yeux de ces derniers par quelques succès partiels dans la

Vendée, exagérés par lui-même avec une impudence rare; mais destitué

par le comité de salut public, comme un intrigant dangereux et

coupable; voilà l'homme que ces sévères républicains ont fait venir à

la barre, comme un nouveau Dumouriez, pour le couronner des mains de la

Convention nationale. Ce que la Convention n'a pas fait, depuis le

règne des principes, pour les généraux qui ont vaincu à Toulon, sur les

bords du Rhin et de la Moselle; pour ceux qui ont commandé les armées

victorieuses des brigands de la Vendée, ils n'ont pas rougi de le faire

pour ce ridicule fanfaron, pour ce coupable et lâche intrigant.

Quelqu'un a eu l'impudeur de demander que la Convention nationale

rendît un décret pour déclarer que Westerman a bien mérité de la

patrie; on a fait taire la loi en sa faveur; on a fait décréter que,

quoique destitué, il fût défendu au gouvernement de le priver de sa

liberté.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 20 / 27 段