comme des conspirateurs et des contre-révolutionnaires, et qui ont pris
cette idée des coquins qui les environnent, et qui cherchent à exciter
des défiances entre nous. Ce sont les étrangers qui entraînent les
patriotes dans des malheurs inconsidérés et qui les poussent dans des
excès contraires. C'est de cette source que viennent ces accusations
précipitées, ces pétitions imprudentes, ces querelles où l'on prend le
ton de là menace. Dans ce système, suivi par les puissances étrangères,
on veut faire croire à l'Europe que la représentation nationale n'est
pas respectée, que pas un patriote n'est en sûreté, et que tous sont
exposés aux mêmes dangers que les contre-révolutionnaires. Qu'est-ce
qu'il nous importe de faire, à nous patriotes et républicains? C'est
d'être au but que nous nous sommes proposé, c'est d'écraser les
factions, les étrangers, les modérés, mais non de perdre des patriotes,
et bien moins de nous égarer dans les routes où les passions les ont
jetés. Pour cela, il faut éloigner l'aigreur et les passions, en
écoutant les réflexions de chacun; il faut que ceux qui les feront en
agissent de même. N'oublions pas les grands principes qui ont toujours
germé dans nos c½urs: l'amour de la patrie, l'enthousiasme des grandes
mesures, le respect de la représentation nationale. S'il est des crises
où le peuple soit obligé de s'armer contre quelqu'un de ses mandataires
infidèles, la représentation nationale n'en est pas moins sacrée
lorsqu'elle marche d'un pas ferme et assuré; elle a droit d'exiger le
respect et l'amour de tous les individus.
Si je voulais entrer dans des détails, je vous prouverais que la
pétition faite pour Ronsin, ou qui parait avoir été faite pour lui, l'a
été au contraire pour le perdre. Le but de nos ennemis est de rendre
Ronsin suspect, en faisant croire que le faubourg Saint-Antoine est
disposé à le défendre et à s'armer pour lui. A-t-on oublié que des
patriotes ont été incarcérés, mais qu'ils n'ont excité aucun trouble
pour se procurer la liberté? Pourquoi ne serait-on pas calme? pourquoi
ne se reposerait-on pas comme eux sur leur innocence? La Convention
veut attendre que la vérité soit connue tout entière; elle le sera,
n'en doutez pas, et alors on distinguera le crime de la vertu; et les
patriotes qui se trouveront purs pourront se réunir contre les ennemis
communs.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur Camille Desmoulins,
accusé de modérantisme, prononcé au Club des Jacobins le 18 nivôse an
II de la république française (7 janvier 1794)
Il est inutile de lire le cinquième numéro du _Vieux Cordelier;_
l'opinion doit être déjà fixée sur Camille. Vous voyez dans ses
ouvrages les principes les plus révolutionnaires à côté des maximes du
plus pernicieux modérantisme. Ici il rehausse le courage du
patriotisme, là il alimente l'espoir de l'aristocratie. Desmoulins
tient tantôt un langage qu'on applaudirait à la tribune des Jacobins;
une phrase commence par une hérésie politique; à l'aide de sa massue
redoutable, il porte le coup le plus terrible à nos ennemis; à l'aide
du sarcasme le plus piquant, il déchire les meilleurs patriotes.
Desmoulins est un composé bizarre de vérités et de mensonges, de
politique et d'absurdités, de vues saines et de projets chimériques et
particuliers.
D'après tout cela, que les Jacobins chassent ou conservent Desmoulins,
peu importe, ce n'est qu'un individu: mais ce qui importe d'avantage,
c'est que la liberté triomphe et que la vérité soit reconnue. Dans
toute cette discussion, il a beaucoup été question d'individus, et pas
assez de la chose publique. Je n'épouse ici la querelle de personne;
Camille et Hébert ont également des torts à mes yeux. Hébert s'occupe
trop de lui-même, il veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne
pense pas assez à l'intérêt national.
Ce n'est donc pas Camille Desmoulins qu'il importe de discuter, mais la
chose publique, la Convention elle-même, qui est en butte aux intrigues
du parti de l'étranger, qui cause tous les maux dont nous sommes
victimes, qui dicte la plus grande partie des erreurs, des exagérations
dont nous sommes environnés.
Ce sont ces petits ambitieux, qui, pour avoir occupé une place dans
l'ancien régime, se croient faits pour régler les destinées d'un
pussant empire; ce sont eux qu'il faut surveiller, puisque leurs
passions nous sont devenues si funestes.
Citoyens, vous seriez bien aveugles si, dans tout ce conflit, et les
opinions qui se heurtent avec tant de violence, vous ne voyiez que la
querelle de quelques particuliers et des haines privés. L'½il
observateur d'un patriote éclairé soulève cette enveloppe légère,
écarte tous les moyens, et considère la chose sous son véritable point
de vue. Il existe une nouvelle faction qui s'est ralliée sous les
bannières déchirées du brissotisme. Quelques meneurs adroits font
mouvoir la machine, et se tiennent cachés dans les coulisses. Au fond,
c'est la même faction que celle de la Gironde, seulement les rôles sont
changés, mais ce sont toujours les mêmes acteurs avec un masque
différent. La même scène, la même action théâtrale subsistent toujours.
Pitt et Cobourg, désolés de voir les trônes s'écrouler, et la cause de
la raison triompher, n'ont plus d'autres moyens que de dissoudre la
Convention nationale. Aussi tous les efforts des factieux sont-ils
dirigés vers ce seul et unique but. Mais deux espèces de factions sont
dirigées par le parti étranger.
Voici comment ils raisonnent. Tous moyens sont bons, pourvu que nous
parvenions à nos fins; ainsi, pour mieux tromper le public et la
surveillance du patriotisme, ils s'entendent comme des brigands dans
une forêt. Ceux qui sont d'un génie ardent et d'un caractère exagéré
proposent des mesures ultra-révolutionnaires; ceux qui sont d'un esprit
plus doux et plus modéré, proposent des moyens citra-révolutionnaires.
Ils se combattent entre eux; mais que l'un ou l'autre parti soit
victorieux, peut leur importe; comme l'un ou l'autre système doit
également perdre la république, ils obtiennent un résultat également
certain, la dissolution de la Convention nationale.
On n'ose pas encore heurter de front le pouvoir des représentants du
peuple réunis; mais on fait de fausses attaques; on tâte, pour ainsi
dire, son ennemi.
On a une certaine phalange de contre-révolutionnaires masqués, qui
viennent, à certains temps, exiger de la Convention au delà de ce que
le salut public commande.
On a des hypocrites et de scélérats à gages; on propose aujourd'hui un
décret impolitique, et le soir même, dans certains cafés, dans certains
groupes, on crie contre la Convention, on veut établir un nouveau parti
girondin: on dit que la Montagne ne vaut pas mieux que le Marais. On ne
dira pas au peuple: Portons-nous contre la Convention; mais,
portons-nous contre la faction qui est dans la Convention, sur les
fripons qui s'y sont introduits.
Les étrangers seront de cet avis; les patriotes seront égorgés, et
l'autorité restera aux fripons. Les deux partis ont un certain nombre
de meneurs, et, sous leurs bannières, se rangent des citoyens de bonne
foi, suivant la diversité de leur caractère.
Un meneur étranger, qui se dit raisonnable, s'entretient avec des
patriotes de la Montagne, et leur dit: Vous voyez que l'on enferme des
patriotes (or c'est lui qui a contribué à les faire arrêter); vous
voyez bien que la Convention va trop loin, et qu'au lieu de déployer
l'énergie nationale contre les tyrans, elle la détourne sur les prêtres
et sur les dévots. Et ce même étranger est un de ceux qui ont tourné
contre les dévots la foudre destinée aux tyrans.
On sait que les représentants du peuple ont trouvé dans les
départements des envoyés du comité de salut public, du conseil
exécutif, et que ces mêmes envoyés ont semblé, par leur imprudence,
manquer de respect au caractère de représentant.
L'étranger ou le factieux dit aux patriotes: Vous voyez bien que la
représentation nationale est méprisée; vous voyez que les envoyés du
pouvoir exécutif (car on n'a pas osé encore mettre le comité de salut
public en scène), vous voyez que les envoyés du conseil exécutif sont
les ennemis de la représentation: donc le conseil exécutif est le foyer
de la contre-révolution, donc tel secrétaire de Bouchotte est le chef
du parti contre-révolutionnaire.
Vous voyez que le foyer de la contre-révolution est dans les bureaux de
la guerre; il est nécessaire de l'assiéger. (On n'ose pas dire: Allez
assiéger le comité de salut public.)
Je sens que ces vérités sont dures. Il est certaines gens qui ne
s'attendaient pas si tôt à les entendre, mais la conjuration est mûre,
et je crois qu'il est temps de prononcer.
Vous apercevez d'un seul coup d'½il tout le système de conspiration qui
se développe; vous distinguez les étrangers cherchant, par le moyen de
certains fripons, à ressusciter le girondinisme.
Peu leur importe que ce soit Brissot ou un autre qui en soit le chef.
Les fautes apparentes des patriotes sont converties en torts réels; les
torts réels sont transformés en un système de contre-révolution. Les
fripons cherchent à faire croire que la liberté n'a plus d'autres
ennemis que ceux que les agents étrangers ont désignés comme tels, afin
de trouver un moyen de s'en défaire. On se permet de proposer à la
Convention des mesures qui tendent à étouffer l'énergie nationale; et,
d'un autre côté, on excite des inquiétudes, on dit que la Convention
n'est pas à sa véritable hauteur. Il en est qui vont jusqu'à dire
confidentiellement qu'il faut la changer. Dans le même moment, on fait
à la Convention des propositions modérées, auxquelles les patriotes ne
peuvent répondre, à cause des occupations qui les obligent de
s'absenter; alors on fait colporter dans les groupes des motions
dangereuses et des calomnies.
Je vous l'ai déjà dit, les moyens ne sont que changés, afin qu'il soit
plus difficile de les reconnaître. C'est une trentaine de scélérats qui
ont corrompu le côté droit, en s'emparant dans les départements de
l'opinion de ceux que le peuple appelait à la Convention: on avait eu
soin de leur représenter Paris comme un fantôme épouvantable; chaque
jour on augmentait leur terreur par des motions exagérées, que des gens
affidés proposaient dans les sections, et par des affiches rédigées par
des libellistes contre- révolutionnaires.
On était enfin parvenu à persuader à une foule d'hommes faibles que
leurs ennemis étaient dans la Commune de Paris, dans le corps
électoral, dans les sections, en un mot, dans tous les républicains de
Paris: voilà le système qui est encore suivi actuellement.
(Fabre-d'Eglantine se lève et descend de sa place. Robespierre invite
la société à prier Fabre de rester à la séance. Fabre monte à la
tribune et veut parler.)
Robespierre. Si Fabre-d'Eglantine a son thème tout prêt, le mien n'est
pas encore fini. Je le prie d'attendre.
Il y a deux complots, dont l'un a pour objet d'effrayer la Convention,
et l'autre d'inquiéter le peuple. Les conspirateurs qui sont attachés à
ces trames odieuses semblent se combattre mutuellement, et cependant
ils concourent à défendre la cause des tyrans. C'est la seule source de
nos malheurs passés: ce serait celle de nos malheurs à venir, si le
peuple entier ne se ralliait autour de la Convention, et n'imposait
silence aux intrigants de toute espèce.
Si les tyrans paraissent si opiniâtres à la dissolution de la
Convention actuelle, c'est parce qu'ils savent parfaitement qu'ils
seraient alors les maîtres de créer une Convention scélérate et
traîtresse, qui leur vendrait le bonheur et la liberté du peuple. A cet
effet, ils croient que le plus sûr moyen de réussir est de détacher peu
à peu beaucoup de patriotes de la Montagne, de tromper et d'égarer le
peuple par la bouche des imposteurs.
Notre devoir, amis de la vérité, est de faire voir au peuple le jeu de
toutes les intrigues, et de lui montrer au doigt les fourbes qui
veulent l'égarer.
Je finis en rappelant aux membres de la Convention ici présents, et au
peuple français, les conjurations que je viens de dénoncer. Je déclare
aux vrais Montagnards que la victoire est dans leurs mains, qu'il n'y a
plus que quelques serpents à écraser.
Ne nous occupons d'aucun individu, mais seulement de la patrie.
J'invite la société à ne s'attacher qu'à la conjuration, sans discuter
plus longtemps les numéros de Camille Desmoulins, et je demande que cet
homme, qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, et qui sait si
bien exposer des intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer ici;
nous verrons comment il sortira de celle-ci. Quand je l'ai vu descendre
de sa place, je ne savais s'il prenait le chemin de la porte ou de la
tribune, et c'est pour s'expliquer que je l'ai prié de rester.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur le gouvernement
anglais, prononcé au Club des Jacobins le 1er pluviôse an II de la
république française (28 janvier 1794)
Tous les orateurs qui ont parlé sur cet objet ont manqué le véritable
but pour lequel ils devaient parler. Ce but consiste à éclairer le
peuple anglais, et à imprimer dans l'âme des Français une indignation
profonde contre le gouvernement anglais.
Il ne fallait pas parler au peuple anglais, il fallait que ce peuple
fût simplement le témoin attentif de nos discussions, de nos vertus
républicaines et de notre gloire. Il fallait que le peuple pût prendre,
lui seul, dans notre constitution ce qui lui convient; on a pris une
mauvaise marche en la lui présentant et en la lui jetant pour ainsi
dire à la figure.
C'est une vengeance éclatante que nous avons à tirer du gouvernement
anglais, et non des leçons à donner. Il ne fallait donc pas s'adresser
au peuple anglais, mais discuter en sa présence et devant toute
l'Europe les crimes de Pitt et les droits imprescriptibles de l'homme.
Il est plusieurs orateurs qui ont fait, par rapport aux Anglais, ce que
ceux-ci ont fait pour une partie de la France; c'est cet effort
liberticide qui tend à faire rétrograder l'opinion publique en la
devançant. Quiconque a des idées de la situation politique de l'Europe,
et surtout de l'Angleterre, doit savoir que les tyrans ont élevé entre
les peuples et nous une barrière morale, qui est la calomnie, et des
nuages épais, qui sont les préjugés et les passions.
D'après cela, vous sentez que pour être goûté des peuples, il faut se
prêter à leurs faiblesses, et s'accommoder de leur langage. Vous vous
trompez, si vous croyez que la moralité et les lumières du peuple
anglais soient égales aux vôtres: non, il est à deux siècles loin de
vous; il vous hait, parce qu'il ne vous connaît pas, parce que la
politique de son gouvernement a toujours intercepté la vérité; il vous
hait, parce que depuis plusieurs siècles la politique du ministre a été
d'armer les Anglais contre les Français, et que la guerre a toujours
été un moyen pour se soutenir contre le parti de l'opposition.
Il ne suit pas de là que le peuple anglais ne fera pas une révolution;
il la fera, parce qu'il est opprimé, parce qu'il est ruiné. Ce sont vos
vaisseaux qui feront cette révolution: elle aura lieu, parce que le
ministre est corrompu; Pitt sera renversé, parce qu'il est un imbécile,
quoi qu'en dise une réputation qui a été beaucoup trop enflée.
Ceci pourrait être un blasphème aux oreilles de quelques Anglais, mais
c'est une vérité aux oreilles des personnes raisonnables.
Pour le prouver, je n'ai besoin que de nos armées, de nos flottes, de
notre situation sublime et grande, et des cris élevés contre Pitt dans
toute l'Angleterre. Le ministre d'un roi fou est un imbécile, parce
qu'à moins d'être un imbécile, on ne peut pas préférer l'emploi de
ministre d'un roi fou à l'honorable titre de citoyen vertueux.
Un homme qui, placé à la tête des affaires d'un peuple chez qui la
liberté poussa autrefois des racines, veut faire rétrograder vers le
despotisme et l'ignorance une nation qui a conquis ses droits, est à
coup sûr un imbécile. Un homme qui, abusant de l'influence qu'il a
acquise dans une île jetée par hasard dans l'Océan, veut lutter contre
le peuple français; celui qui ne devine pas l'explosion que la liberté
doit faire dans son pays; celui qui prétend servir longtemps la ligue
des rois aussi lâches et aussi bêtes que lui; celui qui croit qu'avec
des vaisseaux il va bientôt affamer la France, qu'il va dicter des lois
aux alliés de la France; celui-là, dis-je, ne peut avoir conçu un plan
aussi absurde que dans la retraite des Petites-Maisons, et il est
étonnant qu'il se trouve au dix-huitième siècle un homme assez dépourvu
de bon sens pour penser à de pareilles folies.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours non prononcé sur la
faction Fabre-d'Eglantine (c. février 1794)
Texte en français moderne par Albert Laponneraye, d'après le rapport de
Courtois qui reproduit le manuscrit
Deux coalitions rivales luttent depuis quelque temps avec scandale,
l'une tend au modérantisme, et l'autre aux excès patriotiquement
contre-révolutionnaires. L'une déclare la guerre à tous les patriotes
énergiques, prêche l'indulgence pour les conspirateurs; l'autre
calomnie sourdement les défenseurs de la liberté, veut accabler en
détail tout patriote qui s'est une fois égaré, en même temps qu'elle
ferme les yeux sur les trames criminelles de nos plus dangereux
ennemis. Toutes deux professent le patriotisme le plus brûlant, quand
il s'agit d'attaquer leurs adversaires; toutes deux font preuve d'une
profonde indifférence, lorsqu'il est question de défendre les intérêts
de la patrie et de la vérité: toutes deux cherchent à sacrifier la
république à leur intérêt particulier. Le patriotisme dont elles se
vantent n'est point absolu ni universel; il n'éclate que dans certaines
circonstances, et se renferme dans la sphère des intérêts de la secte.
Il n'a rien de commun avec la vertu publique. Il ressemble à la haine,
à la vengeance, à l'intrigue et à l'ambition. Toutes deux ont raison,
lorsqu'elles se dénoncent réciproquement; elles ont tort, dès qu'elles
prétendent conclure quelque chose en leur faveur des vices de leurs
adversaires. Toutes deux prouvent tout contre leurs adversaires, et
rien en leur faveur.
L'une cherche à abuser de son crédit ou de sa présence dans la
Convention nationale; l'autre, de son influence dans les sociétés
populaires. L'une veut surprendre à la Convention des décrets
dangereux, ou des mesures oppressives contre ses adversaires; l'autre
fait entendre des cris douloureux dans les assemblées publiques. L'une
cherche à alarmer la Convention, l'autre à inquiéter le peuple; et le
résultat de cette lutte indécente, si l'on n'y prend garde, serait de
mettre la Convention nationale en opposition avec le peuple, et de
fournir aux ennemis de la république l'occasion qu'ils attendent
d'exécuter quelque sinistre dessein; car les agents des cours
étrangères sont là qui soufflent le feu de la discorde, qui font
concourir à leur but funeste l'orgueil, l'ignorance, les préjugés des
deux partis, et tiennent tous les fils de cette double intrigue, et en
dirigent tous les résultats vers leur but.
Le triomphe de l'un ou de l'autre parti serait également fatal à la
liberté et à l'autorité nationale. Si le premier écrasait l'autre, le
patriotisme serait proscrit, la Convention nationale perdrait l'énergie
qui seule peut sauver la république, et la chose publique retomberait
entre les mains de l'intrigue, de l'aristocratie et de la trahison: si
le second l'emportait, la confusion et l'anarchie, l'avilissement de la
représentation nationale, la persécution de tous les patriotes
courageux et sages, seraient les fruits de sa victoire.
Dissoudre la Convention nationale, renverser le gouvernement
républicain, proscrire les patriotes énergiques et remettre à la fois
le commandement des armées et les rênes de l'administration
révolutionnaire dans les mains des fripons et des traîtres: tel est,
tel sera l'intérêt, le but de tous les tyrans coalisés contre la
république, jusqu'à ce que le dernier d'entre eux ait expiré sous les
coups du peuple français. Tel est aussi le véritable but de l'intrigue
que je vais développer.
Un système d'attaque se développa contre le comité de salut public, dès
le moment où il commença à montrer un caractère vraiment inquiétant
pour les ennemis de la république.
Peu de temps après l'époque où il fut renouvelé, et que Lacroix et
quelques autres en sortirent, on se flattait hautement qu'il ne
pourrait jamais porter le poids des fonctions qui lui étaient imposées.
Pour le paralyser tout à coup, ou proposa à la Convention de détruire
le conseil exécutif, et de le charger seul de tout le fardeau de
l'administration, sous le nom de comité du gouvernement. Le comité de
salut public, à qui cette question fut renvoyée, prouva facilement que
cette proposition, soutenue avec beaucoup d'opiniâtreté, tendait à
détruire le gouvernement, sous le prétexte de le perfectionner, et à
annuler le comité de salut public, sous le prétexte d'augmenter sa
puissance; et la Convention eut la sagesse de laisser les choses dans
l'état où elles étalent. Cependant le gouvernement, quel qu'il fût,
comprimait vigoureusement les ennemis du dedans, et combattait avec
avantage les ennemis du dehors. On continua de le harceler d'une autre
manière. Non content de contrarier indirectement par des motions
insidieuses ses mesures les plus sages, on employa contre lui l'arme la
plus puissante et la plus familière des ennemis de la liberté, la
calomnie (on peut se rappeler l'époque). Un représentant du peuple qui
était sorti vivant de Valenciennes, tombée sous le joug autrichien
(Briez, séance du 25 septembre 1793) osa, dans un libelle qu'il
qualifiait rapport, rejeter sur le comité de salut publie l'ignominie
d'une trahison, que la patrie indignée reprochait en grande partie à sa
lâcheté, et cette calomnie impudente fut accueillie avec transport par
les ennemis secrets de la république, que la punition récente des
conspirateurs avait condamnés an silence. Elle fut même récompensée par
un décret qui adjoignait son auteur au comité de salut public, mais
cette erreur fut à l'instant même reconnue et réparée.
On n'en continua pas moins de calomnier et d'intriguer dans J'ombre.
Les meneurs cherchaient un champion assez déhonté pour le lancer le
premier dans l'arène. Il se présenta un homme (Philippeaux), qui avait
joué dans la Vendée un rôle aussi honteux que le premier délateur dans
Valenciennes. Un représentant du peuple, naguère avocat du tyran, et
lâche flagorneur de Roland et de la faction brissotine dans un journal
ignoré, un homme dont l'existence équivoque était à peine aperçue des
amis et des ennemis de la liberté, un homme dont le rappel de la Vendée
avait été l'un des remèdes nécessaires pour mettre fin à nos désastres,
et l'époque de nos succès, cet homme répandit tout à coup un libelle,
où l'effronterie supplée en même temps à la vérité et à la
vraisemblance, où il se constitue le panégyriste des généraux perfides
et diffamés avec lesquels il a vécu; un dénonciateur des représentants
fidèles qui l'avaient dénoncé, des patriotes qu'il a constamment
persécutés, enfin, du comité de salut public, qui n'avait à se
reprocher qu'un excès d'indulgence à son égard.
Le comité de salut public, qu'on voulait distraire des travaux immenses
sous lesquels on le croyait près de succomber, pour le forcer à
répondre aux pamphlets, se reposa sur le mépris que devaient inspirer
et l'ouvrage et l'auteur. Il se trompa.
L'atrocité de la calomnie fut précisément ce qui en fit la fortune:
tous les ridicules mêmes de l'auteur ne purent nuire à ses succès. Tous
les hommes faciles à tromper, tous les intrigants à qui un gouvernement
patriote était redoutable se rallièrent sous les bannières d'un homme
qu'ils méprisaient. Il n'était question que de trouver quelqu'un pour
ouvrir la tranchée. La sottise et la perversité lui prodiguèrent les
encouragements les plus flatteurs, et il enfanta de nouveaux libelles,
tous imprimés et distribués avec une profusion scandaleuse. Chaque
jour, la tribune retentit de ses insolentes déclamations. Il fut
secondé par tous ceux qui avaient partagé ses torts dans la Vendée.
Bientôt parurent les numéros de Camille Desmoulins, égaré par une
impulsion étrangère, mais qui développa, par des motifs personnels, la
doctrine liberticide de la nouvelle coalition.