actuelles. On vous a dit que le système des agents de nos ennemis était
de calomnier et de perdre les plus zélés défenseurs de la liberté, pour
amener la dissolution de la Convention nationale. Vous allez voir quels
sont les moyens qu'ils emploient pour parvenir à ce but.
Voici une lettre adressée à _M. Brissot, dans sa maison, rue Grétry_;
elle n'a été mise à la poste que pour qu'elle y fût arrêtée.
De Londres, le 9 novembre 1793.
"Cher ami et frère, j'adresse à votre maison, pour que ma lettre ne
soit pas interceptée, parce que j'espère que vous y avez des gens de
confiance qui vous la feront tenir. Je vous apprendrai que je suis
arrivé d'hier dans cette ville: que ma tournée d'Irlande et d'Ecosse a
été des plus heureuses, pour moi personnellement, bien au dessus de mes
espérances. Je n'ai été troublé dans ma course que par la nouvelle de
votre arrestation: je me suis flatté qu'elle était sans fondement; il
m'a semblé qu'il était impossible que vos amis vous abandonnassent, vu
que vous étiez un des meilleurs amis de la patrie; que les bruits qui
couraient étaient pour amuser les aristocrates; mais quelle a été ma
surprise et mon chagrin , quand nos amis m'ont confirmé que cette
malheureuse nouvelle n'était que trop vraie ? Hélas! c'est donc le prix
de votre zèle, non seulement à les servir, mais encore à leur donner
les moyens de saisir l'occasion que les circonstances leur procuraient
de faire leur fortune et celle de la mettre à couvert. Nos amis et moi
sommes confondus et outrés de l'ingratitude des hommes; j'en avais
quelque expérience, mais jamais je n'aurais imaginé qu'elle pourrait
être poussée ace point, mais au moins, cher ami, si c'est une
consolation pour les malheureux d'espérer d'être vengés, vous pouvez en
jouir d'avance; car, s'ils vous abandonnent réellement, leur triomphe
passera comme une fumée, même leur fortune, excepté ce qu'ils ont dans
les banques.
"Je vous préviens que je viens d'expédier à nos correspondants
d'Amsterdam, de Gênes et de Genève, enfin à tous nos associés, de se
tenir prêts d'un commun accord; et que s'il vous arrive la moindre
chose, qu'il ne soit plus question de leurs dix-sept millions. Tous nos
amis ici sont très décidés à cela, ainsi que la convenance pour le bien
des émigrants rompue; prévenez-en, s'il en est encore temps, comme je
l'espère, Danton, Robespierre et Lecointre; j'espère que tout sentiment
n'est pas encore éteint en eus, et surtout leur position étant la plus
considérable, ça sera sur eux que nous tomberons les premiers. Pour
Pétion, il n'est plus à craindre, vous êtes déjà vengé de lui-même pour
sa fortune; les agents de l'égalité s'en sont emparé. Pour Bazire,
Legendre, Buzot et Collot-d'Herbois, qu'ils tremblent de pousser trop
loin leurs criaillements, nous les tenons: ainsi, qu'ils vous ménagent,
s'ils ne veulent point se perdre.
"Pour votre fortune, cher infortuné ami, tel malheur qu'il vous arrive,
elle est à l'abri, soyez tranquille; même proposez-la à vos ennemis,
vous pouvez leur promettre en foi d'honnête homme, et la leur donner eu
sûreté, je m'en rends garant; si cela peut les engager à vous servir,
faites-le-moi savoir au plus vite, alors j'enverrai tout de suite un
exprès à Gènes, et vous pouvez prendre sur M. K. F. tout ce qui vous
sera nécessaire pour leur prouver que vous êtes de bonne foi; prenez
tout de suite cinquante ou soixante mille livres. Ne soyez pas inquiet,
je vous en prie, sur l'avenir; que ça ne vous occupe en rien: pensez à
gagner vos ennemis, persuadez-vous que vous avez de bons amis ici, et
surtout moi; que je me trouve bien malheureux d'avoir douté jusqu'à
présent de la vérité, je crains d'être en partie la cause de votre
malheur. Si ma lettre, qui est mon seul espoir, arrive trop tard, je ne
m'en consolerai jamais. Adieu, trop infortuné ami, de grâce
répondez-moi tout de suite pour dissiper mes craintes qui sont
extrêmes, ou faites-le-moi faire si vous êtes privé de cette liberté.
Adieu; au moins ne doutez pas un moment de l'amitié lit ph« Sincère de
votre ami pour la vie.
A. C. D.
"_P S_. Nos amis me chargent de vous assurer que vos malheurs
resserrent encore, s'il est possible, l'amitié qu'ils vous ont toujours
vouée. M. L. écrira demain à M.K.F. Adieu."
Je ne ferai point de commentaire sur cette lettre; je vais vous en
communiquer une autre qui n'est ni moins curieuse, ni moins
instructive. Celle-ci m'est adressée; je l'ai reçue hier par la poste.
Le cachet porte l'empreinte d'un gros évêque; sur l'enveloppe est écrit
au crayon, Soleure.--Plus bas, à la main: _Très pressée_. De l'autre
côté: _On prie les personnes par les mains desquelles passera cette
lettre de ne pas l'ouvrir_. Cette lettre ne fut pas ouverte,
quoiqu'elle dût l'être comme on voit; elle me fut remise, et voici ce
qu'on y lit:
_Ce 16 novembre_. "Je connais trop bien, citoyen, ta façon de penser
aristocrate, pour que je te puisse laisser dans l'incertitude sur
l'état de nos affaires, et cela est d'autant plus important, que la
place que tu occupes est plus éminente. Je sais que tu veux la
république, mais tu veux aussi les nobles et les prêtres, selon que tu
l'as mainte et mainte fois déclaré à Paris lorsque j'y séjournais. Je
te parle à coeur ouvert, parce que je sais que, persuadé de ton
civisme, on ne te fera pas de mal. Les patriotes, ces f..... sacrés
coquins, pour me servir de tes expressions, sont battus de toutes
parts. J'espère que bientôt le temps viendra de te manifester. Il est
très adroit à toi d'avoir fait mourir le duc d'Orléans, ce vilain, et
en même temps de t'être emparé de l'autorité, afin de pouvoir la
remettre entre les mains des princes, qui, comme je l'espère, ainsi que
toi, ne tarderont pas à venir. Tu me mandes, dans ta dernière lettre,
que tu es dans une situation affreuse; je me le persuade facilement,
étant obligé d'approuver toutes les horreurs qui se commettent sous tes
yeux. J'ai écrit au comte d'Artois pour ce que tu sais bien: il m'a dit
que tu devais te tenir tranquille jusqu'à ce que le prince de Cobourg
soit proche de Paris. Il accepte la proposition de livrer Paris à ce
général autrichien; j'ai fort bien fait tes affaires auprès de lui.
Adieu, cher citoyen; je t'aime et t'embrasse de tout mon coeur, et suis
à la vie ton ami."
Et sur un chiffon inclus dans la lettre est écrit, par _P.S_.: "Comme
ma lettre est déjà cachetée, je veux l'ouvrir pour te dire que, depuis
ma dernière lettre, je n'ai pas changé de demeure; je suis toujours où
tu sais bien, chez le citoyen N. Il n'est pas étonnant que tu aies été
affligé de la mort de la reine, c'est un événement fait pour cela, et
tous les gens de bien en sont là. Fais graver le cachet dont je me suis
servi pour cacheter ma lettre; c'est Pie VI, il est très ressemblant.
Tout le monde que tu m'as chargé de saluer te fait bien des
remercîments et te salue bien."
Ces coups sont dirigés par les agents des cours étrangères, qui ont
juré la perte des vrais patriotes, comme le seul moyen de faire
triompher la cause des tyrans. Je ne craindrai pas de dire que cette
lettre a été faite à Paris, malgré les apparences contraires.
Voyez quels rapports on peut saisir: comme ceci s'adapte aux dernières
réflexions que je fis à cette tribune. Parce que je me suis opposé au
torrent des extravagances contre-révolutionnaires imaginées par nos
ennemis pour réveiller le fanatisme, on a prétendu pouvoir en conclure
que j'étayais les prêtres, que je soutenais le fanatisme, et la lettre
que je viens de vous lire porte principalement sur cette idée. S'il
n'était question que de conjectures. je croirais pouvoir affirmer que
j'ai reconnu la main qui a composé ce tissu d'horreurs. Elles sont
vraisemblablement l'ouvrage de ce vil Proli et de ses complices, de ce
criminel étranger qui prétend diriger les Jacobins pour les
compromettre.
Réfléchissez avec quelle perfidie on attaque chaque jour les membres de
la Convention nationale en détail, surtout ceux qui jouissent d'une
longue réputation de civisme et d'énergie; voyez comme on commence à
répandre sur la Montagne tout entière les plus sombres nuages; voyez
comme on cherche à décréditer le comité de salut public, trop redouté
des ennemis de la France pour n'être pas le principal objet des
attaques de leurs lâches émissaires.
Une longue diatribe écrite par un Gascon, et venue dit-on de Bayonne,
vient d'être lue à cette tribune; croyez-vous que ce soit l'homme qui a
été faible jadis qu'on poursuit aujourd'hui; non, c'est l'homme qui,
détrompé sur le compte de quelques hypocrites dangereux, leur a porté
des coups mortels, et sert très utilement la république; ce n'est point
l'individu qu'on attaque: c'est le représentant du peuple, membre du
comité de salut public, et tout ce qu'on veut en conclure, c'est ce que
dit formellement l'auteur même de la lettre, "Que le peuple doit se
défier des hommes habiles qui composent le comité de salut public."
Au reste, je vous l'ai déjà dit, vous à qui notre vigilance déplaît,
venez prendre nos places.
Venez résister à tous les tyrans venez étouffer les conspirations,
déjouer les intrigues, punir les traîtres, stimuler les lâches; venez
d'une main repousser la calomnie; de l'autre, tous les efforts des
innombrables ennemis de la liberté! Nous, alors, nous serons dans les
tribunes; si vous commettez des erreurs, ne trouvez pas mauvais que
nous ayons pour vous un peu plus d'indulgence que vous ne nous en
témoignez, mais si vous commettez des crimes, si vous ne voulez
gouverner que pour livrer la république aux tyrans que nous combattons,
alors nous vous dénoncerons; nous périrons, s'il le faut, pour
conserver le plus grand ouvrage que la raison humaine ait élevé.
Croient-ils donc que nous laisserons la patrie en proie à leur
extravagance incivique, et que nous souffrirons au sein de la
république le règne des valets de Georges et de l'Autriche? Croient-ils
que, dupes de leurs déclamations philosophiques, nous n'étoufferons pas
dans leurs mains les flambeaux de la guerre civile, qu'ils jettent au
milieu de nous! Oui, dans le mouvement subit et extraordinaire qui
vient d'être excité, nous prendrons tout ce que ce peuple peut avouer,
et nous rejetterons tous les excès par lesquels nos ennemis veulent
déshonorer notre cause; nous tirerons de ces moments les ressources
dont la patrie a besoin pour foudroyer ses ennemis; nous en tirerons un
hommage rendu à la morale et à la liberté; mais nous ne souffrirons pas
qu'on lève l'étendard de la persécution contre aucun culte; que l'on
cherche à substituer des querelles religieuses à la grande cause de la
liberté, que nous défendons. Nous ne souffrirons pas que l'on confonde
l'aristocratie avec le culte, et le patriotisme avec l'opinion qui les
proscrit. A ce compte, les perfides ennemis de la liberté acquerraient
des titres de civisme, et le peuple serait proscrit par le peuple
lui-même. Un Canisi, un évêque fanatique qui .prêchait naguère la
guerre civile au nom du Néant, deviendrait un héros de la république en
se déprêtrisant!
La Convention nationale maintiendra. la liberté des cultes, en
proscrivant le fanatisme et en punissant la rébellion: elle protégera
les patriotes mêmes contre leurs erreurs; elle fera justice des
contre-révolutionnaires, malgré le masque dont ils se couvrent; elle
imposera silence à toutes les disputes religieuses, et elle ralliera
tous les citoyens contre les ennemis de l'humanité. Il est des prêtres
philosophes, que des intentions pures ont déterminés, ils ont droit à
|'estime de leurs concitoyens et à la protection du gouvernement
républicain; quant à ceux qui n'ont pris qu'une nouvelle forme pour
intrigu.er et pour conspirer, on ne leur tiendra pas compte d'une
comédie nouvelle; on doit distinguer les citoyens paisibles et
patriotes, qui apportent sur l'autel de la patrie les monuments
inutiles de la superstition, des aristocrates déguisés qui affectent
d'insulter aux choses que le peuple a révérées, pour irriter les
esprits; qui prêchent l'athéisme, avec un fanatisme outré, dans la
seule vue d'imputer cette conduite à la Convention nationale et aux
amis de la patrie.
On a vu des aristocrates décriés se mettre à la tête de certaines
processions, et aller ensuite en d'autres lieux exciter le peuple par
le récit de certaines farces très ridicules, qu'ils avaient eux-mêmes
jouées; on en a vu d'autres se signaler par leur zèle à honorer la
mémoire de ce même Marat, qu'ils ont fait assassiner, et répandre le
bruit que Paris adorait Marat, et qu'il ne reconnaissait plus d'autre
dieu. On en a vu d'autres employer la violence, ou l'autorité, pour
interdire aux citoyens l'exercice de leur culte accoutumé, et cela dans
les lieux où la superstition régnait, et voisins des armées rebelles.
Plusieurs espèces de causes ont concouru à ces abus: les uns, couverts
d'une tache originelle en révolution, ont voulu l'effacer par les
démonstrations d'un zèle outré, beaucoup de prêtres et de nobles sont
de ce genre; les autres ont été guidés par une sorte de manie
philosophique et par l'ambition du bel esprit; semblables à ce Manuel,
qui, pendant sa magistrature, sua sang et eau pour faire des épigrammes
contre les prêtres. Emportés par la juste indignation que l'hypocrite
perfidie des prêtres a allumée dans les coeurs, les patriotes ont
applaudi à ces mesures excessives.
Une quatrième classe a calculé, avec un sang-froid atroce, le parti que
les ennemis de la liberté pouvaient tirer de ces événements pour
troubler l'Etat et élever une nouvelle barrière entre le peuple
français et les autres nations, et ils ont poussé aux excès; ils ont
mis en oeuvre les différents mobiles que je viens de développer pour
arriver à leur but.
A la tête de ce complot sont les agents détestables des cours
étrangères, que j'ai déjà désignés plusieurs fois, et qui sont les
véritables auteurs de nos maux.
Ce sont ces misérables qui sèment au milieu de nous la division,
l'imposture, la calomnie, la corruption, qui cherchent à immoler les
fondateurs de la république et les représentants du peuple français aux
vils tyrans qui les soudoient.
Les rois de l'Europe ont vu partout leurs armées repoussées ou
arrêtées, leurs sujets fatigués, le peuple français déterminé à
défendre sa liberté, et assez puissant pour exterminer tous ses
ennemis; la république, s'affermissant par l'énergie de la Convention
nationale, ils ont tenté un dernier effort pour nous diviser: ils ont
imaginé de faire déclarer cette guerre étrange et subite au culte en
vigueur, et à tous les cultes; et, tandis que leurs complices exécutent
ce projet en France, ils nous dénoncent à tous les peuples comme une
nation athée et immorale. Tous les peuples sont attachés à un culte
quelconque, et ils abusent de cet empire que la religion ou la
superstition ont acquis sur les hommes pour recruter leurs armées,
raffermir leurs trônes, prévenir les insurrections qu'ils redoutaient,
refroidir nos alliés et multiplier nos ennemis.
Et de quoi s'avisent ceux qui les secondent, soit par imprudence, soit
par malveillance? D'où vient qu'on nous occupe uniquement,
éternellement, de prêtres et de religion? N'avez-vous plus d'ennemis à
vaincre, de traîtres à punir, de conspirations à étouffer, de lois
salutaires à exécuter?
N'est-il plus rien à faire ou à imaginer pour assurer l'abondance et la
paix? Les pleurs de tous les malheureux sont-ils séchés? Les veuves de
nos défenseurs sont-elles assez promptement secourues? Les décrets qui
assurent leur subsistance sont-ils toujours respectés? Que ne vous
occupez-vous à aplanir les obstacles que la froideur, que
l'aristocratie souvent oppose à leurs justes réclamations. Au lieu de
nous harceler sans cesse par de vaines déclamations, que ne
travaillez-vous à faciliter l'exécution des lois populaires? Que ne
surveillez-vous des détails intéressants, auxquels nous ne pouvons
suffire dans des temps orageux? Des républicains doivent-ils avilir le
gouvernement do leur pays, lorsqu'il lutte avec courage contre tous les
ennemis du peuple français, ou bien l'aider, le faire respecter autant
qu'il est en leur pouvoir? Se dispute-t-on les places de la république
avant qu'elle soit sauvée? Est-ce au fort de la tempête que l'équipage
dispute le gouvernail aux pilotes ?
An reste, nous protestons ici, à la face de l'univers, que jamais ni la
calomnie, ni les dangers ne nous forceront à dévier un moment de la
carrière que nous parcourons sous les auspices sacrés de la patrie, et
s'il faut qu'un combat s'élève entre la vérité et l'intrigue, entre les
représentants fidèles du peuple et ses ennemis, nous déclarons que nous
comptons sur la raison publique et sur la victoire.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour déterminer la
Convention à protéger la liberté des cultes, prononcé à la Convention
nationale le 15 frimaire an II de la république française (5 décembre
1793)
Citoyens, les projets des intrigants qui veulent renverser fa liberté
semblent déjà s'exécuter. C'est une chose remarquable que l'émigration
qui se fait du Midi en Suisse, depuis qu'on a imprimé le mouvement
extraordinaire contre le culte. Il existe des communes qui ne sont pas
fanatiques, mais où cependant on trouve mauvais que des autorités, que
la force armée, ordonnent de déserter les églises et mettent en
arrestation des ministres du culte, à cause de leur qualité seule: des
hommes qui les premiers ont apporté les dépouilles du culte ont aussi
réclamé; ils ont cédé dans les premiers moments à l'impulsion, par
amour pour la paix. Je ne dis pas que ces communes soient moins
attachées à la liberté qu'à leur culte, mais enfin elles réclament.
Nos ennemis se sont proposé un double but en imprimant ce mouvement
violent contre le culte catholique: le premier de recruter la Vendée,
d'aliéner les peuples de la nation française, et de se servir de la
philosophie pour détruire la liberté; le second.de troubler la
tranquillité de l'intérieur, et de donner ainsi plus de force à la
coalition de nos ennemis.
Je pourrais démontrer jusqu'à l'évidence la conspiration dont je viens
de vous montrer les principales bases, si je voulais mettre à nu ceux
qui en ont été les premiers agents. Je me contenterai de vous dire qu'à
la tête il y a des émissaires de toutes les puissances qui nous font la
guerre; qu'il y a des ministres protestants. (Rabaut Saint-Etienne
venait d'être arrêté à Paris.) Qu'avez-vous à faire dans de pareilles
circonstances? parler en philosophes? Non, mais en législateurs
politiques, en hommes sages et éclairés. Vous devez protéger les
patriotes contre leurs ennemis, leur indiquer les pièges qu'on leur
tend, et vous garder d'inquiéter ceux qui auraient été trompés par des
insinuations perfides; protéger enfin ceux qui veulent un culte qui ne
trouble pas la société. Vous devez encore empêcher les extravagances,
les folies qui coïncident avec les plans de conspiration: il faut
corriger les écarts du patriotisme, mais faites-le avec le ménagement
qui est dû à des amis de la liberté qui ont été un instant égarés.
Je demande que vous défendiez aux autorités particulières de servir nos
ennemis par des mesures irréfléchies, et qu'aucune force armée ne
puisse s'immiscer dans ce qui appartient aux opinions religieuses, sauf
dans le cas où elle serait requise pour des mesures de police.
Enfin, je vous propose une mesure digne de la Convention; c'est de
rappeler solennellement tous les citoyens à l'intérêt public, de les
éclairer par vos principes, comme vous les animez par votre exemple, et
de les engager à mettre de côté toutes les disputes dangereuses, pour
ne s'occuper que du salut de la patrie.
Le projet du comité de salut public présente les mêmes vues. En y
réfléchissant, vous sentirez la nécessité d'adopter les mesures que
nous vous proposons: si vous ne le faites pas, comptez que les
émissaires des cours étrangères profiteront de votre silence pour
exécuter leurs projets criminels.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les sourdes menées de
l'étranger pour égarer et pour perdre les patriotes, prononcé au Club
des Jacobins le 6 nivôse an II de la république française (26 décembre
1793)
On vous a dit à cette tribune des vérités qui seront toujours un
préservatif contre le poison de l'intrigue, vous venez d'entendre la
voix de patriotes dont l'énergie est connue de toute la France; vous
venez d'entendre une adresse de la part d'une partie intéressante de
cette commune où naquit la liberté, qui fut toujours la terreur de
l'intrigue et de la tyrannie. C'est là, c'est parmi les vertueux
sans-culottes du faubourg Saint-Antoine que les ennemis de la liberté
cherchent à se glisser pour égarer le patriotisme sans défiance.
Je suis plus en état que qui que ce soit de juger et de prononcer sur
les personnes; je crois connaître les véritables causes de cet
imbroglio politique. Je connais toutes le» intrigues, et je vois que si
les citoyens sont suspects les uns aux autres, s'ils craignent d'être
trompés les uns par les autres, c'est parce qu'il se trouve des
politiques adroits qui font naître des inimitiés entre des hommes qui
devraient naturellement agir ensemble d'une manière amicale. Lorsque
nous devrions nous réjouir de nos victoires, toute notre attention est
absorbée dans des querelles particulières. A Londres, à Vienne et à
Berlin, on s'imagine que la société des Jacobins s'occupe de préparer
des triomphes à nos guerriers vainqueurs de la tyrannie sous les murs
de Toulon, et, pendant ce temps, elle s'occupe à des altercations qui
se sont élevées entre quelques-uns de ses membres. Les papiers publics
vont apprendre à l'Europe que les grands succès qui devraient vous
enivrer, ont fait si peu d'impression sur vous, que vous n'avez fait
que continuer les vils débats des séances précédentes. Pitt, dans sa
frayeur, a pensé que c'en était fait de la ligue abominable des rois,
que les Jacobins allaient triompher, et mettre à profit leurs
victoires, en achevant d'exterminer tous les tyrans échappés à la
vengeance du peuple français; il devra se réjouir, quand il apprendra
que s'il est un lieu où les succès de nos armes n'ont produit aucun
effet, c'est dans la société des Jacobins.
Il s'en faut bien que je sois un modéré, un feuillant, comme on le
débite dans les cafés; mais voilà mes sentiments, et puisque mon âme
est tout entière absorbée dans |es grands événements qui se passent, je
ne puis m'empêcher de dire que cette séance fera un grand plaisir à M.
Pitt. S'il était à craindre qu'un patriote fût opprimé, si je ne savais
pas que la Convention défend tous les patriotes, alors .je quitterais
ces grands objets pour vous entretenir des opprimés, parce que je sais
que la cause d'un opprimé intéresse le peuple entier.
Une dénonciation avait été faite contre Ronsin. La Convention avait
décrété que le rapport lui en serait fait: pourquoi le lendemain de ce
décret vient-on présenter une pétition pour demander ce qu'elle avait
décrété? Ne voyez-vous pas que cette conduite a été dictée par les
agents de nos ennemis. Pitt, l'infâme Pitt, dont nous devons faire et
dont nous avons fait justice, a l'insolence de se jouer de notre
patriotisme! Il doit bien s'applaudir des petites trames qui engagent
les patriotes faits pour porter la foudre contre les tyrans, et dont le
c½ur brûlant de patriotisme est le foyer d'où doivent partir les traits
destinés à frapper tous les ennemis de l'humanité; il doit, dis-je,
s'applaudir des trames qui engagent les patriotes à oublier les grands
objets de salut public, pour nous entretenir des principes qui sont
déjà gravés dans nos c½urs.