soldats, mais au contraire avec les généraux; reproche bien rare. Je
n'ai vu dans sa conduite qu'un patriotisme ardent qui a pu quelquefois
le pousser un peu loin.
Je lui ai dit à lui-même qu'il ne fallait pas dégoûter les généraux
quand ils étaient bons, mais cela ne lui est jamais arrivé.
On lui a reproché d'avoir promu son frère au grade de général. Il s'est
lavé de ce reproche par ce qu'il nous a dit; il aurait pu y ajouter
encore que Duquesnoy lui-même refusa le grade qui lui était offert;
Que le ministre de la guerre écrivit au député: "Vous ne connaissez pas
assez votre frère; il a plus de talent que vous ne lui en supposez."
Si un député avait un frère qui pût sauver la patrie, pourquoi ne
voudrait-on pas qu'il pût le proposer?
Il fallait, au contraire, qu'il le nommât devant le peuple, comme
l'homme dont il pouvait attendre des services éminents, qu'il fît tout
pour lui obtenir le poste où il était nécessaire.
Je n'ai rien vu de plus admirable dans toute la révolution que cet
amour qui unit deux frères à la tête d'une armée; dont l'un la guide
aux combats par le chemin de la victoire, et l'autre combattant dans le
rang, fait passer dans l'âme des soldats son amour, son enthousiasme,
son dévoûment pour la patrie.
La plus grande vérité qu'on puisse vous dire à cette tribune, c'est que
l'on cherche à vous perdre par vous-mêmes.
C'était le but et le moyen des fédéralistes, des aristocrates, des
puissances étrangères..... Divisez les Jacobins, disaient-ils, en
suscitant au milieu d'eux des hommes qui les égarent et répandent le
soupçon sur le plus ferme appui de la révolution.
Je voudrais les voir, ces hommes qui nous calomnient et se prétendent
plus patriotes que nous. Ils veulent nos places... Eh bien! qu'ils les
prennent...
Je voudrais les voir, sondant nuit et jour les plaies de l'Etat, sans
cesse occupés du peuple, consacrant leur existence entière à son salut.
Veut-on seulement détruire la liberté, en calomniant ses défenseurs?
Qu'on ne s'imagine plus y réussir, ce n'est pas seulement le
patriotisme, cet amour inné de la liberté, l'enthousiasme qui nous
soutient; c'est la raison qui doit éterniser la république: c'est par
son empire que le peuple doit régner, son règne est donc impérissable.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours dans lequel il attaque le
philosophisme et répond aux déclamations des athées par une profession
de foi, prononcé au Club des Jacobins le 1er frimaire an II de la
république française (21 novembre 1793)
J'avais cru que le préopinant traiterait l'objet important soumis par
Hébert à l'attention de l'assemblée; il ne l'a pas même abordé, et il
nous reste à chercher les véritables causes des maux qui affligent
encore notre patrie.
Est-il vrai que nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de
la race de nos tyrans, les odieux captifs dont les noms servent encore
de prétexte à la politique criminelle de quelques rebelles, et surtout
des puissances étrangères? Je vote en mon coeur pour que la race des
tyrans disparaisse de la terre; mais puis-je m'aveugler sur la
situation de mon pays, au point de croire que cet événement suffirait
pour éteindre le foyer des conspirations qui nous déchirent? A qui
persuadera-t-on que la punition de la méprisable soeur de Capet en
imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même et de sa
criminelle compagne?
Est-il vrai encore que la principale cause de nos maux soit le
fanatisme? Le fanatisme! il expire; je pourrais même dire qu'il est
mort. En dirigeant depuis quelques jours toute notre attention contre
lui, ne la détourne-t-on pas de nos véritables dangers?
Vous craignez, dites-vous, les prêtres! les prêtres craignent bien
davantage les progrès de la lumière. Vous avez peur des prêtres! et ils
s'empressent d'abdiquer leurs titres, pour les échanger contre ceux de
municipaux, d'administrateurs, et même de présidents de sociétés
populaires. Croyez seulement à leur amour pour la patrie, sur la foi de
leur abjuration subite, et ils seront très contents de vous.... Vous ne
le serez peut-être pas également d'eux. Avez-vous peur de ces évêques
qui naguère étaient très attachés à leur bénéfice constitutionnel, qui
leur rapportait soixante-dix mille livres de rentes, et qui en ont fait
le sacrifice dès qu'il a été réduit à six mille livres; de ces évêques
qui, aujourd'hui, en sollicitent et en ont peut-être obtenu
l'indemnité? Oui, craignez, non pas leur fanatisme, mais leur ambition;
non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle dont ils se
sont revêtus. Au reste, ceci ne s'applique point à tous les prêtres; je
respecte les exceptions, mais je m'obstine à croire qu'elles sont rares.
Non, ce n'est point le fanatisme qui doit être aujourd'hui le principal
objet de nos inquiétudes. Cinq ans d'une révolution qui a frappé sur
les prêtres déposent de son impuissance; la Vendée même, son dernier
asile, ne prouve point du tout son pouvoir. C'est la politique, c'est
l'ambition, ce sont les trahisons de ceux qui gouvernaient jadis qui
ont créé la Vendée; c'étaient des hommes sans honneur, comme sans
religion, qui traînaient des brigands étrangers ou français au pillage,
et non au pied des autels. Encore, la force de la république et le zèle
du gouvernement actuel les ont-ils frappés à mort, malgré tant
d'obstacles et de crimes; car ils ont perdu leur place d'armes, leurs
magasins, la plus grande partie de leur force; il ne leur reste qu'une
horde fugitive, dont l'existence ne pourrait être prolongée que par la
malveillance et par l'ineptie. Je ne vois plus qu'un seul moyen de
réveiller parmi nous le fanatisme, c'est d'affecter de croire à sa
puissance. Le fanatisme est un animal féroce et capricieux; il fuyait
devant la raison: poursuivez-le avec de grands cris, il retournera sur
ses pas.
Et quels autres effets peut produire cette chaleur extraordinaire et
subite, ce zèle exagéré et fastueux avec lequel on semble lui faire la
guerre depuis quelque temps. Je l'ai dit à la Convention, et je le
répète ici, il est une infinité de choses que le bon esprit du peuple a
tournées au profit de la liberté, et que nos ennemis n'avaient
imaginées que pour la perdre.
Que des citoyens animés par un zèle pur viennent déposer sur l'autel de
la patrie les monuments inutiles et pompeux de la superstition, pour
les faire servir à son triomphe, la patrie et la raison sourient à ces
offrandes. Que d'autres renoncent à telles ou telles cérémonies, et
adoptent sur toutes ces choses l'opinion qui leur paraît la plus
conforme à la vérité, la raison et la philosophie peuvent applaudir à
leur conduite; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
viendraient-elles ici mêler leur influence à celle du civisme et de la
vertu? De quel droit des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière de
la révolution viendraient-ils chercher au milieu de tous ces événements
les moyens d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes
même à de fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la
discorde? De quel droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes,
au nom de la liberté, et attaquer le fanatisme par un fanatisme
nouveau? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages solennels
rendus à la vérité pure, en des farces éternelles et ridicules?
Pourquoi leur permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple,
et d'attacher les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie?
On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la Convention
avait proscrit le culte catholique.
Non, la Convention n'a point fait cette démarche téméraire: la
Convention ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté
des cuites, qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux
qui en abuseraient pour troubler l'ordre public; elle ne permettra pas
qu'on persécute les ministres paisibles du culte, et elle les punira
avec sévérité toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs
fonctions pour tromper les citoyens et pour armer les préjugés ou le
royalisme contre la république. On a dénoncé des prêtres pour avoir dit
la messe: ils la diront plus longtemps, si on les empêche de la dire.
Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la
messe.
Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de
détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de
l'athéisme lui-même. Tout philosophe, tout individu peut adopter
là-dessus l'opinion qu'il lui plaira. Quiconque voudrait lui en faire
un crime est un insensé; mais l'homme public, mais le législateur
serait cent fois plus insensé qui adopterait un pareil système. La
Convention nationale l'abhorre. La Convention n'est point un faiseur de
livres, un auteur de systèmes métaphysiques, c'est un corps politique
et populaire, chargé de faire respecter, non seulement les droits, mais
le caractère du peuple français. Ce n'est point en vain qu'elle a
proclamé la déclaration des droits de l'homme en présence de l'Etre
suprême!"
On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés;
que sais-je, un fanatique.
J'ai déjà dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme un
philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple.
L'athéisme est aristocratique; l'idée d'un grand être, qui veille sur
l'innocence opprimée, et .qui punit le crime triomphant, est toute
populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; si je trouvais
des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. J'ai
été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je n'ai jamais été ni
un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en suis que
plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous
exposer: "Si Dieu n'existait pas, il faudrait |'inventer."
Je parle dans une tribune où! impudent Guadet osa me faire un crime
d'avoir prononcé le mot de _providence_. Et dans quel temps! lorsque le
coeur ulcéré de tous les crimes dont nous étions les témoins et les
victimes; lorsque versant des larmes amères et impuissantes sur la
misère du peuple éternellement trahi, éternellement opprimé, je
cherchais à m'élever au dessus de la tourbe impure des conspirateurs
dont j'étais environné, en invoquant contre eux la vengeance céleste,
au défaut de la foudre populaire. Ce sentiment est gravé dans tous les
coeurs sensibles et purs; il anime dans tous les temps les plus
magnanimes défenseurs de la liberté. Aussi longtemps qu'il existera des
tyrans, il sera une consolation douce au coeur des opprimés; et si
jamais la tyrannie pouvait renaître parmi nous, quelle est l'âme
énergique et vertueuse qui n'appellerait point en secret, de son
triomphe sacrilège, à cette éternelle justice, qui semble avoir écrit
dans tous les coeurs l'arrêt de mort de tous les tyrans. Il me semble
du moins que le dernier martyr de la liberté exhalerait son âme avec un
sentiment plus doux, en se reposant sur cette idée consolatrice. Ce
sentiment est celui de l'Europe et de l'univers, c'est celui du peuple
français. Ce peuple n'est attaché ni aux prêtres, ni à la superstition,
ni aux cérémonies religieuses; il ne l'est qu'au culte en lui-même,
c'est-à-dire à l'idée d'une puissance incompréhensible, l'effroi du
crime et le soutien de la vertu, à qui il se plaît à rendre des
hommages qui sont autant d'anathèmes contre l'injustice et contre le
crime triomphant.
Si le philosophe peut attacher sa moralité à d'autres bases,
gardons-nous néanmoins de blesser cet instinct sacré et ce sentiment
universel des peuples. Quel est le génie qui puisse en un instant
remplacer, par ses inventions, cette grande idée protectrice de l'ordre
social et de toutes les vertus privées?
Ne voyez-vous pas le piège que nous tendent les ennemis de la
république et les lâches émissaires des tyrans étrangers? En présentant
comme l'opinion générale les travers de quelques individus, et leur
propre extravagance, ils voudraient nous rendre odieux à tous les
peuples, pour affermir les trônes chancelants des scélérats qui les
oppriment. Quel est le temps qu'ils ont choisi pour ces machinations?
Celui où les armées combinées ont été vaincues ou repoussées par le
génie républicain; celui où ils veulent étouffer les murmures des
peuples fatigués ou indignés de leur tyrannie; celui où ils pressent
les nations neutres et alliées de la France de se déclarer contre nous.
Les lâches ne veulent que réaliser toutes les calomnies grossières dont
l'Europe entière reconnaissait l'impudence, et repousser de vous, par
les préjugés ou par les opinions religieuses, ceux que la morale et
l'intérêt commun attiraient vers la cause sublime et sainte que nous
défendons.
Je le répète: nous n'avons plus d'autre fanatisme à craindre que celui
des hommes immoraux, soudoyés par les cours étrangères pour réveiller
le fanatisme, et pour donner à notre révolution le vernis de
l'immoralité, qui est le caractère de nos lâches et féroces ennemis.
J'ai parlé des cours étrangères. Oui, voilà les véritables auteurs de
nos maux et de nos discordes intestines.
Leur but est d'avilir, s'il était possible, la nation française, de
déshonorer les représentants qu'elfe a choisis, et de persuader aux
peuples que les fondateurs de la république n'ont rien qui les
distingue des valets de la tyrannie.
Ils ont deux espèces d'armées; l'une, sur nos frontières, impuissantes,
plus près de sa ruine, à mesure que le gouvernement républicain prendra
de la vigueur, et que la trahison cesse de rendre inutiles les efforts
héroïques des soldats de la patrie; l'autre, plus dangereuse, est au
milieu de nous: c'est une armée d'espions, de fripons stipendiés, qui
s'introduisent partout, même au sein des sociétés populaires. Depuis
que les chefs d'une faction exécrable, le plus ferme appui des trônes
étrangers, ont péri; depuis que la journée du 31 mai a régénéré la
Convention nationale qu'ils voulaient anéantir, ils redoublent
d'activité, pour séduire, pour calomnier, pour diviser tous les
défenseurs de la république, pour avilir et pour dissoudre la
Convention nationale.
Bientôt cet odieux mystère sera entièrement dévoilé. Je me bornerai
dans ce moment à vous offrir quelques traits de lumière, qui sortent de
1a discussion même qui vous occupait.
Hébert vous a révélé deux ou trois mensonges impudents dictés par la
faction dont je parle.
Un homme, vous a-t-il dit, un homme très connu, a voulu lui persuader
qu'après l'arrestation de la Montansier, je devais dénoncer cette
mesure, dénoncer à cette occasion Pache, Hébert et toute la Commune. Je
devais apparemment prendre un vif intérêt à cette héroïne de la
république, moi qui ai provoqué l'arrestation de tout le Théâtre
Français, sans respect pour les augustes princesses qui en faisaient
l'ornement; moi qui n'ai vu dans tant de solliciteuses enchanteresses,
que les amantes de l'aristocratie, et _les comédiennes ordinaires du
roi_. Je devais dénoncer Pache, moi qui l'ai défendu dans un temps où
une portion du peuple, trompée par les ennemis de notre liberté, vint
lui imputer à la barre de la Convention la disette qui était leur
ouvrage; moi qui, alors, président de la Convention, opposais l'éloge
de sa vertu pure et modeste, qui m'est connue, à un orage passager
excité par la malveillance! Peut-être ai-je montré alors une fermeté
que n'auraient point eue ceux qui, lâches calomniateurs du peuple
opprimé n'auraient jamais osé dire la vérité au peuple triomphant; je
me confiais alors, et je me confie encore dans ce moment au caractère
du peuple, qui, étranger à tous les excès, est toujours du parti de la
morale, de la justice et de la raison.
Enfin j'aurais dénoncé en faveur de la Montansier, la municipalité et
les braves défenseurs de la liberté, moi qui, défenseur de tous les
patriotes, et martyr de la même cause, ai toujours eu pour principe
qu'il fallait autant d'indulgence pour les erreurs mêmes du
patriotisme, que de sévérité pour les crimes de l'aristocratie, et pour
les perfidies des fripons accrédités.
Hébert vous a dit encore que je l'avais accusé d'être payé par Pitt et
par Cobourg. Dans la dernière séance, vous m'avez entendu, vous avez vu
que je n'ai attribué qu'à une erreur patriotique des inculpations qui
pouvaient perdre cinq ou six défenseurs de la liberté, et que j'en ai
trouvé la source dans le plan de calomnie inventé par les ennemis de la
république. Vous pouvez apprécier ce nouveau trait d'impudence qui
tendait à diviser les patriotes; je le dénonce avec Hébert, et comme il
est émané d'un prétendu patriote membre de cette société qu'Hébert nous
nommera, j'en conclus qu'il faut soulever le masque du patriotisme qui
cache certains visages, et purger cette société des traîtres qu'elle
renferme dans son sein.
.le vous ai promis de vous indiquer quelques-uns des agents soudoyés
par les tyrans pour nous diviser, pour déshonorer la cause du peuple
français, en avilissant la représentation nationale. Je citerai d'abord
un homme qu'Hébert a nommé comme l'auteur de la première des deux
calomnies. Quel est cet homme? Est-ce un aristocrate? Il n'a porté ce
titre que jusqu'au trois quarts à peu près du chemin de la révolution.
Depuis cette époque, c'est un patriote, c'est un Jacobin très ardent.
Il est membre de vos comités, il les dirige. Un jour il sortit tout à
coup de son obscurité. Lebrun l'avait envoyé en qualité de commissaire
dans la Belgique au temps des trahisons de Dumouriez. Dumouriez avait
déjà menacé la Convention par ses manifestes séditieux; la Convention
avait déjà fulminé contre ce traître. Dubuisson (c'est son nom) parut
tout à coup à cette tribune, le coeur comme oppressé des grands secrets
qu'il avait à nous révéler, avec l'air d'un homme accablé du poids des
destinées de la France qu'il portait. Il vous découvrit la trahison de
Dumouriez, qui était découverte; à la place des pièces authentiques qui
la constataient, il vous substitua une prétendue conservation de lui et
de ses deux compagnons avec Dumouriez, bien louche, bien bizarre, et où
les intérêts de J.-P. Brissot étaient ménagés. Il vous annonça en même
temps que s'il n'était pas assassiné dans la nuit, il ferait le
lendemain son rapport à la Convention nationale, et que la patrie
serait sauvée. Il ne fut point assassiné; il parla à la Convention, où
il se fit escorter par des députés de la société des Jacobins; il
obtint les honneurs de la mention honorable et de l'impression, votés
par la faction girondine et par le côté droit, avec un empressement qui
dut beaucoup édifier les patriotes.
Mais il est un autre personnage, plus important encore, et le véritable
chef de la clique, le compagnon de Dubuisson dans la fameuse mission
dont je viens de parler.
Que la république est heureuse! Si elle a été trahie par une multitude
d'enfants ingrats, elle est servie avec un désintéressement admirable
par des seigneurs étrangers, et même par les fils des princes
allemands. De ce nombre est le fils du principal ministre de la maison
d'Autriche, du fameux prince de Kaunitz. Il se nomme Proli. Vous savez
que renonçant à son père, à sa patrie, il s'est dévoué tout entier à la
cause de l'humanité. Il prétend diriger les Jacobins, dont il n'a pas
voulu être membre par discrétion. Il tient chez lui des directoires
secrets, où l'on règle les affaires de la société, où on lit la
correspondance, où on prépare les motions, les dénonciations; où l'on
organise un système patriotique de contre-révolution qui n'a pu être
déjoué que par le génie de la liberté, qui éclaire la majorité de vos
membres, et la masse du peuple qui vous entend. Le même seigneur a
fondé une cinquantaine de clubs populaires pour tout bouleverser et
pour perdre les Jacobins. Il s'occupe aussi des sections, et surtout
des femmes révolutionnaires, dont il fait nommer les présidentes. C'est
le sylphe invisible qui les inspire; il a sous ses ordres plusieurs
autres sylphes visibles qui appellent le mépris public et le carnage
sur la Convention nationale, depuis la journée du 3l mai. Proli est
connu, et cependant Proli est libre: il est imprenable comme ses
principaux complices, qui sont des aristocrates déguisés sous le masque
du sans-culotisme, et surtout des banquiers prussiens, anglais,
autrichiens, et même français.
Souffrirons-nous que le» plus vils scélérats de l'Europe détruisent
impunément sous nos yeux les fruits de nos glorieux et pénibles
travaux? Ferons-nous alliance avec les complices, avec les valets de
ces mêmes tyrans, dont les satellites égorgent sans pitié nos femmes,
nos enfants, nos frères, nos représentants? Je demande que cette
société se purge enfin de cette horde criminelle; je demande que
Dubuisson soit chassé de cette société, ainsi que deux autres
intrigants dont un vit avec Proli, sous le même toit, et qui tous sont
connus de vous comme ses affiliés; je parle de Desfieux et de Pereyra.
Je demande qu'il soit fait un scrutin épuratoire à la tribune, pour
reconnaître et chasser tout les agents des puissances étrangères, qui,
sous leurs auspices, se seraient introduits dans cette société.
Je demande qu'on renouvelle de la même manière les comités de la
société qui renferment sans doute d'excellents patriotes, mais où ils
ont, sans doute aussi glissé plusieurs de leurs affidés.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les partis qui agitent
la France, prononcé au Club des Jacobins le 8 frimaire an II de la
république française (28 novembre 1793)
Je demande la parole, non pour faire un discours, mais pour faire
connaître des faits propres à répandre un grand jour sur les
machinations des ennemis de la liberté. Je vais commencer par lire une
lettre saisie sur un émigré, qu'a fait passer au comité du salut public
le général Pichegru, et que le comité m'a autorisé à vous communiquer.
Elle est adressée à madame Larive, à Fribourg. Elle est remplie
d'écritures différentes, dont une composée par des moyens chimiques. La
voici.
Lyon, le 26 mai.
"La faction maratiste est tombée dans le plus grand discrédit, le parti
contraire réussit dans presque toute la France, et ce parti est _le
républicanisme voilé dont se sont couverts tous les honnêtes gens_. Une
chose qui a été nécessaire pour faire tomber le parti de Marat, qui
n'avait pas moins que le projet de faire égorger tous les honnêtes
gens, ç'a été de se dire vraiment républicain; et ce qui me paraît
encore plus fâcheux, c'est qu'il a fallu dire hautement que cette
faction abominable de Jacobins s'entendait avec les puissances
étrangères et les émigrés, chose que je n'ai jamais sue. On assure que
des lettres prouvent évidemment cette connivence. Je crois que ceci
peut être très défavorable aux émigrés; car le peuple est toujours
avide de nouvelles choses. Et aujourd'hui qu'on lui fait ouvrir les
yeux sur ses véritables intérêts, tous ceux qui pensent comme moi
voient avec peine qu'il faut se servir de ce prétexte pour mériter sa
confiance. Nous croyons donc qu'il serait très à propos que tous les
émigrés fissent une adresse aux Français, pour leur annoncer que jamais
leurs sentiments n'ont été ceux d'une faction abominable et
désorganisatrice; que jamais les chevaliers français n'ont pris part à
toutes les horreurs qui, depuis si longtemps, ravagent nos misérables
contrées. Un exposé court de leurs sentiments, et surtout de leur amour
pour le peuple serait, je crois, absolument nécessaire dans la
circonstance où nous nous trouvons."
Vous voyez ici tout le plan des conspirations: l'aristocratie, dirigée
par la faction brissotine, avait donné au parti républicain le nom de
maratiste. Pour le combattre, on avait pris le parti de se dire
républicain, et même de publier que les Jacobins étaient coalisés avec
les puissances étrangères et avec les émigrés; mais l'aristocrate qui
développe ce système à son ami ne lui dissimule pas qu'il est triste
que les _honnêtes gens_ soient obligés de prendre ce parti; car il
craint qu'à force de parler république, on ne finisse par fortifier
l'attachement du peuple à la liberté.