Il débute par un succès brillant, nécessaire pour lui donner la

confiance que sa conduite avec les Prussiens était loin de lui avoir

assurée; et quiconque rapprochera de ce qui se passe aujourd'hui la

brusque témérité qui acheta la victoire de Jemmapes, par le sacrifice

de tant de Français républicains, concevra facilement que ce succès

même était plus favorable au despotisme qu'à la liberté, Dumouriez

était maître de la Belgique; si, dès ce moment, il avait aussitôt

envahi la Hollande, la conquête de ce pays était certaine; nous étions

maîtres de la flotte hollandaise; les richesses de ce pays se

confondaient avec les nôtres, et sa puissance était ajoutée à celle de

la France: le gouvernement anglais était perdu, et la révolution de

l'Europe était assurée. On a dit, et je l'ai cru moi-même un instant

sur ces ouï-dire, que tel était le projet de Dumouriez, qu'il avait été

arrêté par le conseil exécutif; mais il est démontré que ce bruit

n'était qu'une nouvelle imposture répandue par la faction. En effet,

si, comme on l'a dit, Dumouriez avait conçu ce grand dessein, s'il y

attachait sa gloire et sa fortune, pourquoi n'a-t-il pas réclamé

l'appui de l'opinion publique contre les oppositions perfides du

conseil exécutif? pourquoi n'a-t-il pas invoqué la nation elle-même

contre des intrigues qui compromettaient son salut? Il est bien plus

naturel de penser que ce bruit n'avait été répandu par les ennemis de

Dumouriez que pour lui concilier la confiance. On sait assez que les

chefs de cette faction ont l'art de paraître quelquefois divisés pour

cacher leur criminelle intelligence. Au surplus, que Dumouriez ait eu

part ou non au retard funeste qu'a éprouvé l'expédition de la Hollande,

il doit au moins être imputé à la malveillance de la majorité du

conseil exécutif et des coryphées de la faction, qui dominaient dans

les comités diplomatique et de défense générale. Les députés bataves se

sont plaints eux-mêmes hautement, dans un mémoire qu'ils ont rendu

public, et qui est entre nos mains, de l'opiniâtreté avec laquelle

leurs offres et leurs instances ont été repoussées depuis trois mois

par le ministre des affaires étrangères. On ne peut nier au moins que

Dumouriez et les chefs de la faction ne fussent parfaitement d'accord

sur le projet de ravir la Belgique à la France. On connaît les efforts

de Dumouriez pour empêcher l'exécution des décrets des 15 et des 25 de

décembre. On connaît toutes ses perfidies. D'un autre côté, on sait

comment le comité diplomatique a repoussé tous les peuples qui

voulaient s'incorporer à nous. Roland disait des députés de la Savoie:

"On doit m'envoyer des Savoisiens pour solliciter la réunion de ce

pays; je les recevrai à cheval."--"Comment est-il possible que vous

vouliez vous réunir à notre anarchie, disait Brissot aux Belges et aux

Liégeois?" Tel était le langage des Guadet, des Gensonné. Ils sont

venus à bout de retarder toutes ces réunions jusqu'au moment où le

parti ennemi de la révolution eut tout disposé pour les troubler, et

que les despotes eurent rassemblé des forces suffisantes contre nous.

Dumouriez et ses partisans portèrent un coup mortel à la fortune

publique en empêchant la circulation des assignats dans la Belgique.

Après avoir fatigué cette contrée par ses intrigues, après avoir levé,

de son autorité privée, des sommes énormes qu'il chargeait la nation de

rembourser, il part enfin pour la Hollande, et s'empare de quelques

places dans la Gueldre. Mais, tandis qu'on ne nous parlait que de

succès et de prodiges, tout était disposé pour nous enlever en un

moment la Belgique. Stengel et Miranda, le premier, aristocrate

allemand, l'autre, aventurier espagnol, chassé du Pérou, ensuite

employé par Pitt et donné par l'Angleterre à la France, enfin adoptés

particulièrement par Dumouriez, Brissot, Pétion, nous trahissaient en

même temps à Aix-la-Chapelle et à Maëstricht. Une partie de l'armée,

exposée dans un poste désavantageux, appelée improprement l'avant-garde

puisqu'elle n'avait rien derrière elle, disséminée sur un si grand

espace de terrain qu'en cas d'attaque les corps qui la composaient ne

pouvaient se rallier ni se soutenir, est livrée à une armée ennemie

dont notre général avait l'air de ne pas soupçonner l'existence: il

avait repoussé tous les avis qu'on lui avait donné? de son approche; le

corps les plus distingués par leur patriotisme sont spécialement trahis

et égorgés par les ennemis, le reste est obligé de fuir. En même temps,

le siège de Maëstricht, entrepris sans aucuns moyens, avec des boulets

qui n'étaient pas de calibre, dirigé par une perfidie profonde, pour se

défaire de nos plus braves défenseurs en les exposant sans défense à

l'artillerie supérieure de nos ennemis; le siège de Maëstricht est levé

avec précipitation; nos conquêtes sont abandonnées, les braves

Liégeois, nos fidèles alliés, devenus nos frères, sont remis sous la

hache des tyrans pour expier encore une fois leur généreux attachement

à la cause de la France et de la liberté.

Dumouriez laisse son armée dans la Gueldre et se rend dans la Belgique,

pour se mettre à la tête de celle qui a été trahie. Va-t-il se plaindre

d'avoir été lui-même trahi par les généraux? va-t-il les dénoncer à la

Convention? Non: il jette un voile sur la trahison, parle seulement de

quelque imprudence de la part du général de l'avant-garde, montre la

plus grande confiance en l'armée, et promet de la conduire à la

victoire. Il donne une bataille; elle est perdue. Cependant le centre

et l'aile droite, suivant lui, ont eu l'avantage; l'aile gauche a plié,

or, l'aile gauche était commandée précisément par ce même Miranda, qui

avait trahi à Maëstricht. La suite de ce nouvel échec est la perte de

la Belgique. Alors Dumouriez se découvre tout entier; il se déclare

ouvertement pour les généraux perfides: il se plaint du décret qui

mande à la barre Stengel et Lanoue; il fait le plus pompeux éloge de ce

dernier, convaincu d'avoir conspiré en faveur du tyran avant la

révolution du mois d'août. Il veut que la Convention imite le sénat

romain, et qu'elle remercie les traîtres de n'avoir pas désespéré de la

patrie; il menace de l'abandonner, si on contrarie aucune de ses vues.

Il loue le civisme et le courage de Miranda, et de tous les autres

généraux et officiers, sans distinction. Il impute tous nos maux aux

soldats; il oublie que lui-même les avait attribués à celui qui

commandait à Aix-la-Chapelle; il oublie qu'il avait vanté lui-même le

courage et la conduite de l'armée, et surtout la patience héroïque avec

laquelle elle avait supporté la disette et des fatigues au dessus des

forces humaines, dans tous les temps, et récemment encore au siège de

Maëstricht. Il prétend que l'armée n'est qu'un ramas de lâches et de

pillards: ce sont ses propres expressions. Il fait plus, il déclame

avec la même insolence contre les nouveaux défenseurs qui volent dans

la Belgique de toutes les parties de la république, pour réparer ces

revers: il les appelle des brigands.

Tandis qu'il écrivait tout cela, il abandonnait la Belgique aux

despotes; il leur abandonnait nos immenses provisions qu'il y avait

ramassées: il avait ordonné aux commissaires de compter quatre millions

aux Belges; mais, auparavant, il avait eu soin en partant d'y éteindre,

autant qu'il était en lui, une espèce d'affection pour les principes de

notre révolution, et d'allumer la haine du nom français; il avait été

jusqu'à publier hautement, dans une lettre adressée à la Convention,

que la Providence punissait le peuple français de ses injustices. Il

avait peint Paris comme un théâtre de sang et de carnage; la France

comme le séjour du crime et de l'anarchie; les députés patriotes de la

Convention, comme des fous ou comme des scélérats. Il avait fait des

proclamations qui, sous le prétexte de réprimer certains actes

impolitiques, tendaient à réveiller tous les préjugés du fanatisme et

de l'aristocratie. Il avait rétabli dans leurs fonctions les

administrateurs destitués pour cause d'incivisme par les commissaires

de la Convention nationale; il avait détruit les sociétés populaires

attachées à notre cause. Il a voulu excuser tous ses forfaits, en

disant que l'on avait irrité les Belges par quelques actes de cupidité

et d'irréligion. Sans doute c'était le comble de l'étourderie et

peut-être de la perfidie de faire la guerre à des saints d'argent.

Mais, qui pouvait prévenir ces désordres, si ce n'était un général

tout-puissant? Quant aux commissaires du conseil exécutif, contre

lesquels il a paru sévir, qui les avait nommés, si ce n'est son propre

parti? N'étaient-ils pas l'ouvrage de Roland et des ministres coalisés

avec le généralissime Dumouriez?

Ni les déclamations, ni les ordres sévères de ce général intrigant

contre un Cheppi et contre d'autres créatures de la même faction ne

prouveront jamais qu'il n'était point d'intelligence avec eux. Pour

exécuter le projet d'empêcher la réunion de la Belgique à la France, il

fallait que la faction employât à la fois des agents qui

s'appliquassent à mécontenter les Belges et un général qui profitât de

ce mécontentement pour les éloigner à jamais de notre révolution. On

parle des désorganisateurs commis pour semer le trouble dans l'armée;

mais quoi de plus facile aux généraux que de les réprimer, que de

maintenir une discipline sévère; si tous les généraux perfides

n'avaient besoin de ces moyens pour exécuter et pour pallier leurs

trahisons. Lafayette aussi entretenait, autant qu'il était eu lui, des

désordres dans son armée, pour la calomnier, la dissoudre, et pour

perdre la liberté; il n'avait oublié qu'une chose; c'était de débuter,

comme Dumouriez, par un succès.

Enfin Dumouriez a levé l'étendard de la révolte; il menace de marcher

vers Paris, pour ensevelir la liberté sous ses ruines; il déclare qu'il

veut protéger les ennemis de la liberté que la Convention renferme dans

son sein contre les députés attachés à la cause du peuple, qu'il

appelle aussi des anarchistes et des agitateurs: il ne dissimule pas le

projet de rétablir la royauté. Après avoir fait égorger une partie de

l'armée, il trompe l'autre, et s'efforce de la débaucher, après l'avoir

calomniée à son insu. Fier du succès de ses trahisons, gorgé des

trésors qu'il a puisés dans la Hollande, dans la Belgique et dans les

caisses nationales, dont il s'est emparé; fort de son alliance avec nos

ennemis, à qui il a livré nos magasins; fort de l'appui des Belges,

qu'il a armés contre nous, il cherche à jeter le découragement dans la

nation; il s'efforce de déshonorer le peuple français et nos braves

défenseurs aux yeux des peuples étrangers; il nous annonce hautement

qu'il ne nous reste plus aucune ressource. Dans ses lettres officielles

à Beurnonville, il parle avec une joie insolente des troubles qui

allaient éclater au milieu de nous; il en présage de nouveaux; il nous

montre déjà les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme en

état de contre-révolution; il déclare en propres termes que nous ne

pourrons tenir tête à nos ennemis étrangers, parce que nous serons

obligés d'employer nos forces à réprimer ceux du dedans. Il nous montre

en même temps toutes nos places sans défense; et il ose nous déclarer

que nous n'avons d'autre parti à prendre que de demander la paix, et de

transiger avec les despotes; que dis-je, il ose se montrer lui-même

comme médiateur!

Tel était le coupable secret de la conspiration tramée depuis longtemps

contre notre liberté. Le chef de la faction l'a dévoilé, au moment où

il croyait pouvoir l'exécuter avec succès. En effet, tout semblait

disposé pour la favoriser. Un ministre de la guerre audacieux et

hypocrite avait été nommé tout exprès par la faction, pour les grands

événements qui devaient arriver. En peu de temps, il avait purgé les

bureaux de la guerre, les garnisons et l'armée de tous les agents et de

tous les chefs patriotes; il les avait remplacés par des hommes plus

que suspects; il avait laissé nos places fortes sans garnisons et sans

munitions. On se rappelle avec quelle hardiesse il trompait la

Convention nationale sur l'état de nos affaires dans la Belgique, au

moment où les trahisons des généraux les avaient déjà perdues, et

comment les fausses nouvelles qu'il débitait furent démenties par les

commissaires de l'assemblée. Les autres généraux étaient entrés dans ce

plan de conspiration; et, pour mieux en assurer le succès, le ministre

avait mis le comble à ses attentats, en faisant suspendre la

fabrication des armes dans toutes nos manufactures. Dans le même temps,

on excitait des troubles dans une grande partie de la France, et

surtout dans nos départements maritimes. Les aristocrates révoltés

avaient levé de grandes armées bien approvisionnées; ils avaient

saccagé des villes, égorgé une multitude de patriotes; et personne

n'avait songé à réprimer cette conspiration tramée depuis quatre mois,

et ni le ministre, ni le comité de défense générale, composé en grande

partie de la faction que je dénonce, n'en avait donné avis à

l'assemblée ni à la nation. Enfin le ministre de la guerre nomme un

général pour commander les patriotes, et ce général (Marcé) est un

traître qui livre notre artillerie aux révoltés, et qui mène les

défenseurs de la liberté à la boucherie. Partout il nomme des officiers

également perfides, des Witencok, des d'Hermigies, des Ligonier. Il

montre surtout, dans ses choix, une prédilection singulière pour les

étrangers, pour les sujets des despotes, nos ennemis, et quelquefois

même pour les parents de nos tyrans. Grâces à ces criminelles

machinations, les troubles se prolongent, et la victoire coûte beaucoup

de sang aux républicains; on vient de nous dire que _le calme pourra

être rétabli dans six semaines ou deux mois_. Deux mois de guerre

civile et de massacres des plus zélés patriotes, quand l'infâme

Dumouriez conspirait contre nous dans la Belgique, avec les despotes de

l'Europe et tous les ennemis de l'intérieur! Dumouriez, qui nous

annonçait, avec une insolente satisfaction, que, dès le moment où

l'équinoxe serait passé, nos départements maritimes seraient envahis

par les Anglais. Encouragés par tant d'attentats, les royalistes

relevaient partout une tête audacieuse, et osaient menacer les amis de

la liberté.

Eh! pourquoi non? Ne pouvaient-ils pas compter sur l'ascendant que la

faction exerçait au sein de la Convention nationale? N'était-ce pas

elle qui depuis longtemps dépravait l'esprit public dans les

départements révoltés? Et les massacres de la Bretagne, et le fanatisme

royal et religieux qui égarait les habitants des campagnes,

n'étaient-ils pas les dignes fruits des écrits empoisonnés qu'elle

avait semés sur la surface de cette importante contrée, de la

correspondance perfide des députés qui suivaient sa bannière; enfin,

des persécutions suscitées à tous les vrais républicains? N'était-ce

pas elle qui, chaque jour, cherchait à dégoûter le peuple de la

révolution en aggravant sa misère; qui repoussait toutes les mesures

nécessaires pour réprimer la fureur de l'agiotage, pour assurer la

subsistance publique, pour mettre un freina l'excès des accaparements?

N'était-ce pas elle qui faisait, défaisait les ministres, protégeait

tous leurs crimes, et multipliait les conspirateurs par l'impunité?

N'était-ce pas elle qui, à la place des lois bienfaisantes que

sollicitaient les besoins pressants de la patrie, ne nous donnait que

des déclamations, des libelles et des crimes?

Mais son audace redoublait surtout au moment où la conspiration était

près d'éclater. Avec quelle perfidie ils désorganisaient tout en criant

aux désorganisateurs! avec quelle lâche cruauté ils cherchaient à

exciter dans Paris quelques petits mouvements aristocratiques pour

préparer au traître Dumouriez le prétexte de marcher contre cette cité,

et à les imputer ensuite aux patriotes dont le zèle les avait

constamment écartés! Voyez quel affreux parti ils ont voulu tirer d'un

attroupement excité par eux, qui s'était porté chez quelques épiciers!

Voyez comme l'exécrable Dumouriez, dans sa lettre du 12 mars à la

Convention, travestit la vente illégale et forcée des marchandises de

quelques marchands et de quelques accapareurs, en scènes de sang et de

carnage, et comme il en conclut qu'il doit faire la guerre à Paris et

aux patriotes!

Ils avaient dénoncé les députés patriotes qui avaient pressé la

condamnation du tyran comme des agitateurs, et il déclare qu'il veut

employer la moitié de son armée à les subjuguer. Ils avaient déclamé

contre les tribunes, c'est-à-dire contre la portion du peuple qui

pouvait assister aux séances de l'assemblée représentative; ils avaient

protesté solennellement qu'ils n'étaient pas libres, lorsque le tyran

avait été condamné; et il menace les tribunes, et il promet d'aller

bientôt affranchir de leur influence la faction qui avait voulu sauver

le tyran, qu'il appelle _la saine partie de la Convention nationale_.

Il proclame leurs principes; il consacre leurs calomnies, il déclare la

guerre à leurs adversaires, il rédige en forme de manifeste contre la

république, les journaux des chroniqueurs, des Brissot, des Gorsas, des

Rabaud, des Gensonné, Vergniaud et Guadet, etc. Comme eux, il veut

être, dit-il, le restaurateur de l'ordre publique, le fléau de

l'anarchie, le libérateur de son pays; enfin, il déclare hautement

qu'il veut redonner un roi à la France. Quel était le roi qu'il voulait

nous donner? Peu importe sans doute aux républicains qui les détestent

tous également; mais c'était apparemment quelque rejeton de la famille

de nos tyrans. Or, parmi les généraux de l'armée de Belgique, je vois

Valence l'ami de Dumouriez; Valence, le gendre de Sillery, le confident

intime du ci-devant duc d'Orléans; Sillery, ci-devant comte de Genlis:

ce seul nom dit tout. Je vois le ci-devant duc de Chartres promu au

commandement des armées dans un âge ou les citoyens sont à peine dignes

d'être soldats. Je vois dans le camp de Dumouriez la soeur de ce jeune

général avec la ci- devant comtesse de Genlis, la plus intrigante des

femmes de l'ancienne cour, malgré ses livres sur l'éducation; je vois

le victorieux Dumouriez aux pieds de la soeur, et dans une attitude

respectueuse en présence du frère.

Je vois ensuite le fils de d'Orléans écrire comme Dumouriez; je le vois

fuir précipitamment avec Dumouriez, avec Valence, et je n'ai pas besoin

d'en savoir davantage pour connaître la faction toute entière. Je

devine la perfidie profonde des conspirateurs qui, pour couvrir leurs

complots d'un voile impénétrable, avaient feint de vouloir expulser les

individus de la ci-devant famille royale, dans un temps où la France

entière ne voyait aucun motif à cette proposition imprévue, dans un

temps où des patriotes de bonne foi croyaient défendre, en les

repoussant, les principes et l'intégrité delà représentation nationale.

Je conçois pourquoi ils demandaient l'expulsion des Bourbons en

général, pour éloigner la condamnation de la royauté dans la personne

de Louis XVI, et pourquoi, depuis la punition du tyran, ils ont oublié

et même rejeté cette mesure, dans le moment où l'aristocratie levait

l'étendard de la révolte pour rétablir la royauté.

Les amis et les complices de Dumouriez, membres du comité de défense

générale, connaissaient sans doute ces secrets mieux que personne; mais

ils comptaient sur le succès de sa criminelle entreprise. Aussi, nous

les avons vus d'abord excuser la lettre insolente du 12 mars à la

Convention, sous le prétexte que ce général devait être irrité par les

dénonciations faites contre lui dans les sociétés populaires. Nous les

avons vus cherchant à écarter les accusations qu'ils redoutaient, en se

hâtant de répéter leurs déclamations ordinaires contre les députés

patriotes, contre les jacobins, etc., etc. Là, nous avons entendu

Vergniaud prétendre que les _opinions politiques_ de Dumouriez étaient

indifférentes, et qu'il était intéressé à la cause de la révolution;

là, nous avons vu Gensonné s'indigner de ce que l'on donnait à

Dumouriez les qualifications qu'il méritait, et vanter impudemment son

civisme, ses services et son génie. Il est prouvé que Gensonné

entretenait une correspondance habituelle avec Dumouriez, courrier par

courrier; et Gensonné voulait se charger, vis-à-vis des membres de la

Convention, présents au comité, du rôle de médiateur auprès de son

correspondant et de son ami Dumouriez. Là, nous avons vu Pétion

embrasser avec chaleur la défense de Miranda; et, après que j'eus

dénoncé ce général, et Stengel et Lanoue, se lever en courroux en

s'écriant que l'on dénonçait toujours sans preuves; et le siège de

Maëstricht était levé, et l'armée trahie à Aix-la-Chapelle, et la

Belgique livrée à nos ennemis: et c'était le moment où on délibérait

sur la révolte déclarée de Dumouriez!

Là, nous avons vu, le même jour, Brissot, pour toute mesure de salut

public, déclarer que la Convention nationale avait perdu la confiance

publique; que son unique devoir était de faire bien vite la

constitution et de partir. Je l'ai entendu proposer de s'arranger, dans

le comité de défense générale, sur les divers articles de la

constitution qui pouvaient partager les avis, et de la faire ensuite

adopter d'emblée par la Convention, pour éviter, disait-il, des débats

scandaleux. Là, nous avons vu les chefs de la faction refuser ensuite

de discuter la conduite de Dumouriez, pour proposer un rapprochement

entre ses amis et ses adversaires; et, sous le prétexte de s'expliquer,

renouveler toutes les calomnies dont ils avaient tant de fois souillé

la tribune et les papiers publics. Nous avons entendu les ministres

apporter à ce comité des nouvelles et des projets illusoires, concertés

d'avance avec eux; nous avons vu le ministre de la guerre déclamer

contre l'insubordination des soldats, sans vouloir convenir de la

perfidie des généraux; provoquer des mesures rigoureuses contre ceux

qui médisaient des généraux; citer pour preuve de leur républicanisme

la fameuse blessure de Valence: nous l'avons entendu faire l'éloge du

système défensif, nous garantir la neutralité de la Savoie et du comté

de Nice, comme si ces deux départements français étaient pour nous des

contrées étrangères. Nous l'avons entendu préparer une trahison

ultérieure, et nous annoncer d'avance la retraite de Custines. Nous

l'avons entendu répéter tous les lieux communs de Dumouriez sur

l'éloignement des Belges pour la révolution française, et le comité

approuver beaucoup toutes ces vues. Nous avons entendu surtout Brissot,

à ce propos-là même, déclarer que nous étions trop heureux que l'esprit

public des Belges ne fût pas plus français, par la raison qu'en

renonçant à la Belgique, nous pourrions, avec plus de facilité, obtenir

la paix des puissances ennemies. Brissot fut toujours le plus hardi de

tous les conspirateurs à jeter en avant les idées de transaction

ouvertement proposées par Dumouriez. Dans la discussion de l'affaire de

Louis XVI, il osa demander qu'il fût sursis à l'exécution du décret qui

le condamnait, jusqu'à ce que l'opinion des puissances étrangères sur

ce jugement nous fût manifestée. C'est lui qui nous avait menacés de la

colère des rois de l'Europe, si nous osions prononcer la peine de mort

contre le tyran. Brissot! combien de faits n'aurais-je pas à rappeler

sur lui et sur la faction dont il est le chef!

Enfin, nous avons vu le comité de sûreté générale s'appliquer

constamment à retarder toute mesure nécessaire au salut public, pour

donner le temps à Dumouriez d'exécuter sans obstacle ses détestables

projets. Ensuite on le recomposa de vingt-cinq membres qui lui

appartenaient tous, excepté cinq à six patriotes qu'elle y avait

introduits par une sorte de transaction, pour endormir les amis de la

liberté, et faire servir des noms qui inspiraient la confiance A

couvrir leurs perfidies. Aussi Dumouriez écrivait-il que ce _comité

était bien composé, à l'exception de sept à huit membres_. Indigné de

tant de perfidies, et reconnaissant le motif qui avait engagé les

intrigants à me choisir, je déclarai hautement à la Convention

nationale que ce comité n'était que le conseil de Dumouriez, et que, ne

pouvant lutter contre la majorité, je donnais publiquement ma

démission. Nous avons vu avec douleur, qu'égarée par la même influence,

la Convention avait envoyé à Dumouriez cinq commissaires dont

l'arrestation était concertée d'avance, et surtout ce Beurnonville, qui

fut arrêté par son complice! Que dirons-nous de la comédie grossière de

cet aide-de-camp qui vint deux jours après raconter à la barre de

l'assemblée nationale qu'il avait reçu un coup de sabre d'un satellite

de Dumouriez, et de cette pasquinade plus grossière encore de

Dumouriez, qui se plaignait de ce que son confident Beurnonville était

venu pour l'assassiner au milieu de son armée, et qui ensuite disait

hautement qu'il répondait de lui, parce qu'il était son ami?

Qu'avons-nous vu depuis ce temps jusqu'au moment où je parle? Aucune

mesure décisive pour le salut de la patrie; parce que l'influence de la

faction les a toutes dirigées. Quelques individus ont été mis en état

d'arrestation; le scellé a été apposé sur leurs papiers, mais après

qu'ils ont été bien et dûment avertis, et que plusieurs d'entre eux,

tels que Sillery et d'Orléans, ont eux-mêmes invoqué cette formalité.

Bonne-Carrère, Laclos, Sauvin, et d'autres également suspects, ont été

relâchés aussitôt qu'arrêtés. On a mis en otage tous les Bourbons; mais

il fallait remettre les prévenus entre les mains de la justice. Les

constituer en otage et les envoyer aux extrémités de la république,

qu'était-ce autre chose que les soustraire à l'empire de la loi et à

l'autorité du tribunal révolutionnaire, que les conspirateurs

redoutent? Qu'était-ce autre chose que les réserver, en quelque sorte,

comme des objets d'échange avec nos commissaires arrêtés par la

connivence de Dumouriez avec les chefs de la faction, et comme des

moyens de transaction avec les tyrans?

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 14 / 27 段