donner un roi avec une espèce de constitution aristocratique; elle
espère nous amener à cette transaction honteuse par la force des armes
étrangères et par les troubles du dedans. Ce système convient au
gouvernement anglais, il convient à Pitt, l'âme de toute cette ligne;
il convient à tous les ambitieux; il plaît à tous les aristocrates
bourgeois, qui ont horreur de l'égalité, à qui l'on a fait peur, même
pour leurs propriétés; il plaît même aux nobles, trop heureux de
trouver, dans la représentation aristocratique et dans la cour d'un
nouveau roi, les distinctions orgueilleuses qui leur échappaient. La
république ne convient qu'au peuple; aux hommes de toutes les
conditions qui ont une âme pure et élevée, aux philosophes amis de
l'humanité, aux sans-culottes, qui se sont on France parés avec fierté
de ce titre, dont Lafayette et l'ancienne cour voulaient les flétrir,
comme les républicains de Hollande s'emparèrent de celui de _gueux_,
que le duc d'Albe leur avait donné.
Le système aristocratique dont je parle était celui de Lafayette et de
tous ses pareils, connus sous les noms de _feuillants_ et de _modérés;_
il a été continué par ceux qui ont succédé à sa puissance. Quelques
personnages ont changé, mais le but est semblable, les moyens sont les
mêmes, avec cette différence que les continuateurs ont augmenté leurs
ressources et accru le nombre de leurs partisans.
Tous les ambitieux qui ont paru jusqu'ici sur le théâtre de la
révolution ont eu cela de commun, qu'ils ont défendu les droits du
peuple aussi longtemps qu'ils ont cru en avoir besoin. Tous l'ont
regardé comme un stupide troupeau, destiné à être conduit par le plus
habile ou par le plus fort. Tous ont regardé les assemblées
représentatives comme des corps composés d'hommes ou cupides ou
crédules, qu'il fallait corrompre ou tromper, pour les faire servir à
leurs projets criminels. Tous se sont servis des sociétés populaires
contre la cour, et, dès le moment où ils eurent fait leur pacte avec
elle ou qu'ils l'eurent remplacée, ils ont travaillé à les détruire.
Tous ont successivement combattu pour ou contre les jacobins, selon les
temps et les circonstances.
Comme leurs devanciers, les dominateurs actuels ont caché leur ambition
sous le masque de la modération et de l'amour de l'ordre; comme leurs
devanciers, ils ont cherché à décréditer les principes de la liberté.
Pour mieux y réussir, ils ont même cherché à en faire quelquefois de
ridicules applications. Ils ont appelé tous les amis de la patrie des
agitateurs, des anarchistes, quelquefois même ils en ont suscité de
véritables, pour réaliser cette calomnie. Ils se sont montrés habiles
dans l'art de couvrir leurs forfaits, en les imputant au peuple. Ils
ont, de bonne heure, épouvanté les citoyens du fantôme d'une loi
agraire; ils ont séparé les intérêts des riches de ceux des pauvres;
ils se sont présentés aux premiers comme leurs protecteurs contre les
sans-culottes; ils ont attiré à leur parti tous les ennemis de
l'égalité. Maîtres du gouvernement et de toutes les places, dominant
dans les tribunaux et dans les corps administratifs, dépositaires du
trésor public, ils ont employé toute leur puissance à arrêter les
progrès de l'esprit public, à réveiller le royalisme, et à ressusciter
l'aristocratie; ils ont opprimé les patriotes énergiques, protégé les
modérés hypocrites; ils ont corrompu successivement les défenseurs du
peuple, attaché à leur cause ceux qui montraient quelque talent, et
persécuté ceux qu'ils ne pouvaient séduire. Comment la république
pouvait-elle subsister, quand toute la puissance publique s'épuisait
pour décourager la vertu et pour récompenser l'incivisme et la perfidie?
La faction dominante aujourd'hui était formée longtemps avant la
Convention nationale. A la fin de juillet dernier, ils négociaient avec
la cour, pour obtenir le rappel des ministres qu'ils avaient fait
nommer au mois de janvier précédent. L'une des conditions du traité
était la nomination d'un gouverneur au prince royal (il n'est pas
nécessaire de dire que le choix devait tomber sur l'un d'entre eux). A
la même époque, ils s'opposaient de tout leur pouvoir à la déchéance de
Louis, demandée par le peuple et par les fédérés; ils firent décréter
un message et des représentations au roi. Ils n'ont rien négligé pour
empêcher la révolution du 10 août; dès le lendemain, ils travaillèrent
efficacement à en arrêter le cours. Le jour même du 10, ils firent tout
ce qui était en eux pour que le ci-devant roi ne fût pas renfermé au
Temple; ils tâchèrent de nous rattacher à la royauté, en faisant
décréter par l'assemblée Législative qu'il serait nommé un gouverneur
au prince royal. A ces faits, consignés dans les actes publics et dans
l'histoire de notre révolution, vous reconnaissez déjà les Brissot, les
Guadet, les Vergniaud, les Gensonné, et d'autres agents hypocrites de
la même coalition.
En même temps, ils n'oublièrent rien pour déshonorer la révolution qui
venait d'enfanter la république. Dès le lendemain du 10 août, ils
calomniaient le conseil de la commune, qui, dans la nuit précédente,
venait de se dévouer pour la liberté, en même temps qu'ils entravaient
toutes ses opérations par leurs intrigues et par les décrets qu'ils
dictaient à l'assemblée Législative.
Eux seuls recueillirent les fruits de la victoire du peuple; ils s'en
attribuèrent même tout l'honneur. Leur premier soin, après l'acte
conservatoire du prince royal et de la royauté, fut de rappeler au
ministère leurs créatures, Servan, Clavière et Roland. Ils
s'appliquèrent surtout à s'emparer de l'opinion publique, ils avaient
eu soin de faire remettre entre les mains de Roland des sommes énormes
pour la façonner à leur gré. Auteurs ou payeurs des journaux les plus
répandus, ils ne cessèrent de tromper la France et l'Europe sur la
révolution qui venait de renverser le trône. Ils dénoncèrent chaque
jour le peuple de Paris et tous les citoyens généreux qui y avaient le
plus puissamment concouru.
Il fallait détruire ce vaste foyer du républicanisme et des lumières
publiques; ils s'accordèrent tous à peindre cette immortelle cité comme
le séjour du crime et le théâtre du carnage, et à travestir en
assassins ou en brigands les citoyens et les représentants dont ils
redoutaient l'énergie. Ils cherchèrent à armer contre Paris la défiance
et la jalousie des autres parties de la république, et cependant les
Prussiens se préparaient à envahir notre territoire (c'était l'époque
du mois de septembre 1792). Les dominateurs étaient membres du comité
diplomatique, du comité de défense générale; ils dirigeaient le
ministère, ils avaient eu d'étroites relations avec la cour, et ils
laissaient ignorer à la France entière, au corps Législatif même, les
dangers qui nous menaçaient. Les ennemis s'étaient rendus maîtres de
Longwi, de Verdun; ils s'avançaient vers Paris, et les dominateurs
avaient gardé le silence; ils ne s'occupaient que d'afficher, que
d'écrire contre Paris. Notre armée était faible, divisée, mal
approvisionnée, et si Paris ne s'était levé tout à coup, si, à son
exemple, la France ne s'était pas ébranlée, Brunswick pénétrait sans
résistance jusqu'au coeur de l'Etat. Mais ce n'est pas tout, la faction
voulait livrer Paris et la France; elle voulait fuir avec l'assemblée
Législative, avec le trésor public, avec le conseil exécutif, avec le
roi prisonnier et sa famille. Les ministres qu'ils avaient nommés,
Roland, Servan, Clavière, Lebrun, parlaient de ce projet aux députés;
il fut proposé dans le conseil, et il était adopté, si le ministre de
la justice n'en eût empêché l'exécution, en menaçant ses collègues de
les dénoncer au peuple, et si Paris ne l'eût fait avorter, en se levant
pour écraser les ennemis de la France. Ce projet de fuite est connu des
membres de l'assemblée Législative et de plusieurs citoyens; il a été
dénoncé à la Convention nationale, et Roland lui-même a été forcé de
l'avouer dans sa lettre à la Convention nationale, du [30 septembre
1792].
La Convention nationale était convoquée.
La majorité était pure; mais un grand nombre de représentants, trompés
d'avance par les papiers imposteurs dont la faction disposait,
apportèrent à Paris des préventions sinistres, qui devaient causer bien
des maux, et d'ailleurs ce fut toujours le sort des hommes qui ont des
lumières sans probité, ou de la probité sans lumières, d'être les
complices ou les jouets de l'intrigue.
Le décret qui déclare la royauté abolie, proposé à la fin de la
première séance par un des députés de Paris calomniés, fut rendu avec
enthousiasme. Si le lendemain on eût agité l'affaire du tyran, il eût
été condamné; et si la Convention, libre de leur dangereuse influence,
s'était ensuite occupée du bonheur public, la liberté et la paix
seraient maintenant affermies; mais les intrigants, qui n'avaient pu
s'opposer à la proclamation de la république, s'appliquèrent à
l'étouffer dans sa naissance. En possession des comités les plus
importants de l'assemblée Législative, qu'ils firent conserver
provisoirement, ils composèrent bientôt les nouveaux à leur gré; ils
s'emparèrent du bureau, du fauteuil et même de la tribune. Ils tenaient
toujours dans leurs mains le ministère et le sort de la nation. Ils
occupèrent sans cesse la Convention nationale de dénonciations contre
la municipalité de Paris, contre le peuple de Paris, contre la majorité
des députés de Paris. Ils inventèrent, ils répétèrent cette ridicule
fable de la dictature, qu'ils imputaient à un citoyen sans pouvoir
comme sans ambition, pour faire oublier, et l'affreuse oligarchie
qu'ils exerçaient eux-mêmes, et le projet de la tyrannie nouvelle
qu'ils voulaient ressusciter. Par là, ils cherchaient encore à dégoûter
le peuple français de la république naissante, à arrêter les progrès de
notre révolution dans les contrées voisines, en leur présentant la
chute du trône comme l'ouvrage d'une ambition criminelle, et le
changement de gouvernement comme un changement de maître.
De là ces éternelles déclamations contre la justice révolutionnaire qui
immola les Montmorin, les Lessart et d'autres conspirateurs, au moment
où le peuple et les fédérés s'ébranlaient pour repousser les Prussiens.
Dès ce moment, ils ne cessèrent de remplir les âmes des députés de
défiance, de jalousie, de haine et de terreurs, et de faire entendre
dans le sanctuaire de la liberté, les clameurs des plus vils préjugés,
et les rugissements des plus furieuses passions. Dès lors ils ne
cessèrent de souffler le feu de la guerre civile, et dans la Convention
même, et dans les départements, soit par leurs journaux, soit par leurs
harangues à la tribune, soit par leur correspondance.
Ils étaient venus à bout de reculer par là, pendant quatre mois, le
procès du tyran. Quelles chicanes! quelles entraves! quelles manoeuvres
employées durant la discussion de cette affaire! Qui peut calculer sans
frémir les moyens employés par Roland, les sommes prodiguées par le
ministère pour dépraver l'esprit public, pour apitoyer le peuple sur le
sort du dernier roi? Avec quelle lâche cruauté les avocats du tyran
appelaient des corps armés contre Paris et contre les députés
patriotes, dénoncés par eux des assassins et comme des traîtres! Avec
quel insolent mépris des lois des corps administratifs, dignes de ces
députés, les levaient de leur autorité privée aux dépens du trésor
public! Avec quelle perfide audace cette même faction protégeait de
toutes parts la rentrée des émigrés, et ce rassemblement de tous les
assassins et de tous les scélérats de l'Europe à Paris! Avec quel
odieux machiavélisme on emploie tous les moyens de troubler la
tranquillité de cette ville et de commencer la guerre civile, sans même
dédaigner celui de faire ordonner, par un décret, la représentation
d'une pièce aristocratique (l'_Ami des Lois_), qui avait déjà fait
couler le sang, et que la sagesse des magistrats du peuple avait
interdite!
A quoi a tenu le salut de la patrie et la punition du tyran? Au courage
invincible des patriotes, à l'énergie calme du peuple, éclairé sur ses
véritables intérêts, et surtout à la réunion imprévue des fédérés.
S'ils avaient conservé les fatales préventions que leur avaient
inspirées ceux qui les avaient Appelés, si le bandeau était resté deux
jours de plus sur leurs yeux, c'en était fait de la liberté: le tyran
était absous, les patriotes égorgés, le fer même des défenseurs de la
patrie, égarés, se serait combiné avec celui des assassins royaux;
Paris était en proie à toutes lès horreurs, et la Convention nationale,
escortée des satellites qu'ils avaient rassemblés, fuyait an milieu de
la confusion et de la consternation universelle.
Mais, ô force toute-puissante de la vérité et de la vertu! ces généreux
citoyens ont abjuré leurs erreurs; ils ont reconnu avec une sainte
indignation les trames perfides de ceux qui les avaient trompés; ils
les ont voués au mépris public, ils ont serré dans leurs bras les
Parisiens calomniés; réunis tous aux jacobins, ils ont juré avec le
peuple une haine éternelle aux tyrans et un dévouaient sans bornes à la
liberté. Ils ont cimenté cette sainte alliance, sur la place du
Carrousel, par des fêtes civiques où assistèrent tous les magistrats de
cette grande cité, avec un peuple généreux que l'enthousiasme du
patriotisme élevait au dessus de lui- même. Quel spectacle! comme il
console des noirceurs, de la perfidie et des crimes de l'ambition! Ce
grand événement fit pencher la balance dans la Convention nationale en
faveur des défenseurs de la liberté; il déconcerta les intrigants et
enchaîna les factieux. Lepelletier seul fut la victime de son courage à
défendre la cause de là liberté, quoique plusieurs patriotes aient été
poursuivis par des assassins. Heureux martyr de la liberté, tu ne
verras pas les maux que nos ennemis communs ont préparés à là patrie!
Au reste, quelques efforts qu'ils aient faits pour sauver Louis XVI, je
ne crois pas que ce soit lui qu'ils voulussent placer sur le trône;
mais il fallait lui conserver la vie, pour sauver l'honneur de la
royauté qu'on voulait rétablir, pour remplir un des articles du traité
fait avec Londres et là promesse donnée à Pitt, comme le prouvent les
discours de ce ministre au parlement d'Angleterre. Il fallait surtout
allumer la guerre civile par l'appel au peuple, afin que les ennemis
qui devaient bientôt nous attaquer nous trouvassent occupés à nous
battre pour la querelle du roi détrôné.
La punition éclatante de ce tyran, la seule victoire que les
républicains aient remportée à la Convention nationale, n'a fait que
reculer le moment où la conspiration devait éclater; les députés
patriotes, désunis, isolés, sans politique et sans plan, se sont
rendormis dans une fausse sécurité, et les ennemis de la patrie ont
continué de veiller pour la perdre.
Déjà ils recueillent les fruits des semences de guerre civile qu'ils
ont jetées depuis si longtemps, et la ligue des traîtres de l'intérieur
avec les tyrans du dehors se déclare.
On se rappellera ici que ce sont les chefs de cette faction qui, en
1791, prêtèrent à la cour le secours de leur fausse popularité, pour
engager la nation dans cette guerre provoquée par la perfidie, déclarée
par l'intrigue et conduite par la trahison. Je leur disais alors, aux
Jacobins, où ils venaient prêcher leur funeste croisade, où Dumouriez
lui-même, coiffé d'un bonnet rouge, venait étaler tout le charlatanisme
dont il est doué: "Avant de déclarer la guerre aux étrangers, détruisez
les ennemis du dedans; punissez les attentats d'une cour parjure, qui
cherche elle-même à armer l'Europe contre vous; changez les
états-majors qu'elle a composés de ses complices et de ses satellites;
destituez les généraux perfides qu'elle a nommés, et surtout Lafayette,
déjà souillé tant de fois du sang du peuple. Forcez le gouvernement à
armer les défenseurs de la patrie, qui demandent en vain des armes
depuis deux ans; fortifiez et approvisionnez nos places frontières, qui
sont dans un dénûment absolu. Faites triompher la liberté au dedans, et
nul ennemi étranger n'osera vous attaquer; c'est par les progrès de la
philosophie et par le spectacle du bonheur de la France! que vous
étendrez l'empire de notre révolution, et non par la force des armes et
par les calamités de la guerre. En vous portant agresseurs, vous
irritez les peuples étrangers contre vous, vous favorisez les vues des
despotes et celles de la cour, qui a besoin de faire déclarer la guerre
par les représentants de la nation, pour échapper à la défiance et à la
colère du peuple."
Les chefs de la faction répondaient par des lieux communs, pour allumer
l'enthousiasme des ignorants; ils nous montraient l'Europe entière
volant au devant de la constitution française, les armées des despotes
se débandant partout pour accourir sous nos drapeaux, et l'étendard
tricolore flottant sur les palais des électeurs, des rois, des papes et
des empereurs. Ils excusaient la cour, ils louaient les ministres, et
surtout Narbonne; ils prétendaient que quiconque cherchait à inspirer
la défiance contre les ministres, contre Lafayette et contre les
généraux, était un désorganisateur, un factieux qui compromettait la
sûreté de l'Etat.
En dépit de toutes leurs intrigues, les jacobins résistèrent
constamment à la proposition qu'ils leur firent de prononcer leur
opinion en faveur de la guerre; mais tel était le prix qu'ils
attachaient à consacrer les projets de la cour par la sanction des
sociétés populaires, que le comité de correspondance de cette société,
composé de leurs émissaires, osa envoyer, à son insu, une lettre
circulaire à toutes les sociétés affiliées, pour leur annoncer que le
voeu des jacobins était pour la guerre; ils portèrent même l'imprudence
jusqu'à dire que ceux qui avaient combattu ou embrassé l'opinion
contraire l'avaient solennellement abjurée. Ce fut par ces manoeuvres
que l'on détermina les patriotes même de l'assemblée Législative à
voter comme le côté droit et comme la cour
Le prix de cette intrigue fut l'élévation de la faction au ministère,
dans la personne de Clavière, Roland, Servan et Dumouriez.
Nos prédictions ne tardèrent pas à s'accomplir. La première campagne
fut marquée par des trahisons et par des revers, qui ne furent, pour la
cour et pour Lafayette, que de nouveaux prétextes pour demander des
lois de sang contre les plus zélés défenseurs de la patrie, et un
pouvoir absolu, qui leur fût accordé sur la motion des chefs de la
faction, et particulièrement des Guadet, des Gensonné. Dès ce temps-là,
tous ceux qui osaient soupçonner les généraux et la cour furent
dénoncés comme des agitateurs et des factieux. On se rappellera avec
quel zèle les mêmes hommes défendaient, divinisaient le ministre
Narbonne, avec quelle insolence ils outrageaient l'armée et les
patriotes.
Bientôt tous nos généraux nous trahirent à l'envi. Une invasion dans la
Belgique ne produisit d'autre effet que de livrer ensuite nos alliés à
la vengeance de leur tyran, et d'irriter les étrangers contre nous, par
l'infâme attentat du traître Jarri, qui n'a pas même été puni. Nos
places fortes étaient dégarnies; notre armée divisée par les intrigues
des états-majors, et presque nulle; tous les chefs s'efforçaient à
l'envi de la royaliser, la ligue des tyrans étrangers se fortifiait;
l'époque du mois d'août ou de septembre était destinée pour leur
invasion, combinée avec la conspiration de la cour des Tuileries contre
Paris et contre la liberté. C'en était fait de l'une et de l'autre,
sans la victoire remportée par le peuple et les fédérés, le 10 août
1792; et lorsqu'au commencement du mois de septembre suivant,
Brunswick, encouragé sans doute par la faction, osa envahir le
territoire français, vous avez vu qu'ils ne songeaient qu'à abandonner
et qu'à perdre Paris.
Mais, en dépit de tous les factieux hypocrites qui s'opposaient à cette
insurrection nécessaire, Paris se sauva lui-même. Dumouriez était à la
tête de l'armée. Auparavant Brissot avait écrit de lui, qu'après
Bonne-Carrère, Dumouriez était le plus vil des hommes. Dumouriez avait
répondu, par écrit, que Brissot était le plus grand des fripons, sans
aucune espèce de réserve. Il avait affiché que la cause du courroux que
la faction affectait contre lui était le refus qu'il avait fait de
partager avec elle les six millions qu'elfe lui avait fait accorder
pour dépenses secrètes, dans le temps de son ministère et de leur
amitié. Ils annoncèrent des dénonciations réciproques, qui n'eurent
point lieu. C'est encore un problème à quel point cette brouillerie
était sérieuse; mais ce qui est certain, c'est qu'au moment où il prit
le commandement de l'armée de Châlons, il était très bien avec la
faction et avec Brissot, qui le pria d'employer Miranda dans une
commission importante, s'if en faut croire ce que Brissot a dit
lui-même au comité de défense générale. J'ignore ce qu'aurait fait
Dumouriez, si Paris et les autres départements ne s'étaient levés au
mois de septembre pour écraser les ennemis intérieurs et extérieurs;
mais ce qui est certain, c'est que ce mouvement général de la nation
n'était pas favorable au roi de Prusse pour pénétrer au coeur de la
France. Dumouriez l'éconduisit avec beaucoup de politesse pendant une
longue retraite assez paisible, en dépit de nos soldats, dont on
enchaînait constamment l'impétuosité, et qui mordaient leurs sabres en
frémissant de voir que leur proie leur échappait. L'armée prussienne,
ravagée par la maladie et par la disette, a été sauvée; elle a été
ravitaillée, traitée avec une générosité qui contraste avec les
cruautés dont nos braves défenseurs ont été les victimes. Dumouriez a
parlementé, a traité avec le roi de Prusse, dans le moment où la France
et l'armée s'attendaient à voir la puissance et l'armée de ce despote
ensevelies à la fois dans les plaines de la Champagne ou de la
Lorraine, où Dumouriez lui-même avait annoncé, dans ses lettres à
l'assemblée nationale, que les ennemis ne pouvaient lui échapper. Il se
montra aussi complaisant et aussi respectueux pour le roi de Prusse,
qu'il fut depuis insolent avec la Convention nationale. Il est au moins
douteux s'il a rendu plus de services à la république qu'aux Prussiens
et aux émigrés. Au lieu de terminer la guerre et d'affermir la
révolution en exterminant cette armée, dont nos ennemis n'auraient
jamais pu réparer la perte; au lieu de se joindre aux autres généraux
pour pousser nos conquêtes jusqu'au Rhin, il revient à Paris; et, après
avoir vécu quelque temps dans une étroite intimité avec les coryphées
de la faction, il part pour la Belgique.