nouveaux événements dont vous venez de recevoir la nouvelle ne doivent
pas nous étonner. Pour moi, je suis loin de me décourager de la marche
rétrograde de notre armée. Quelque affligeant qu'il soit de voir les
courageux Liégeois abandonnés à la merci des tyrans dont nous les avons
délivrés, il n'est pas pour des hommes de revers réels. Nous irons à
l'ennemi, nous terrasserons encore une fois les tyrans qui veulent
attenter à notre liberté. Mais il faut que l'ardeur guerrière des
défenseurs de la patrie soit secondée par la sagesse et le courage des
représentants de la nation. Pour moi, j'avoue que mes notions en
politique ne ressemblent en rien à celles de beaucoup d'hommes. On
croit avoir tout fait en ordonnant qu'il serait fait un recrutement
dans toutes les parties de la république, et moi je pense qu'il faut
encore un régulateur fidèle et uniforme de tous les mouvements de la
révolution. Je ne doute pas du courage de nos soldats, personne ne doit
en douter; mais comment veut-on que cette ardeur se soutienne, si les
soldats voient à leur tête des chefs coupables et impunis? Je ne vois
pas que l'on se soit encore occupé de tel officier, dont la trahison
n'a été justifiée par personne. Vous avez entendu vos commissaires vous
dire que, lors de la dernière action, la plupart des officiers avaient
abandonné leur poste. Vous avez entendu vous dénoncer celui qui a dit à
Dumouriez: "Je n'aime pas la république, mais je combattrai pour vous."
Vous avez entendu vous dénoncer celui qui disait: "Si la neutralité
venait à être rompue entre la France et l'électeur palatin, il ne
faudrait pas me laisser dans cette armée, car, sujet de l'électeur, je
ne pourrais répondre de moi." Stengel, enfin, est convaincu de
trahison, et le décret d'accusation n'est pas encore porté contre lui!
Quels succès pouvons-nous attendre, si nous pardonnons de pareils
attentats? Quant à Dumouriez, j'ai confiance en lui, par cette raison
qu'il y a trois mois il voulut entrer dans la Hollande, et que, s'il
eût exécuté ce plan, la révolution était faite en Angleterre, la nation
serait sauvée et la liberté établie.
Dumouriez n'a eu jusqu'ici que des succès brillants, et qui ne me sont
pas à moi une caution suffisante pour prononcer sur lui. Mais j'ai
confiance en lui, parce que son intérêt personnel, l'intérêt de sa
gloire même est attaché au succès de nos armes; mais n'est-il pas
prouvé que, dans l'affaire d'Aix-la-Chapelle, la république a été
trahie par des officiers qui n'étaient pas à leur poste, par ceux
surtout qui se font rendus coupables de faits dénoncés par vos
commissaires? Je demande enfin que Stengel soit mis en état
d'accusation; s'il a fui, que ses biens soient confisqués, et que la
conduite des autres officiers soit examinée.
Ce n'est pas assez d'attacher ses regards sur un fait isolé, sur un
individu. En examinant l'ensemble, la marche de la révolution, ou
trouve que la même cause enfante tous nos maux; je veux dire
l'indulgence coupable que l'on a toujours eue pour les ennemis du bien
public. Il est difficile de concevoir comment des hommes à qui
l'honneur de réformer le monde semble être réservé tremblent devant un
ancien aristocrate; je ne sais par quelle fatalité la loi ne peut
atteindre encore un ci-devant noble, un riche même; mais je dis que
tant que les traîtres seront impunis, la nation sera toujours trahie.
Il ne suffit pas de remporter des victoires éclatantes, il faut faire
la guerre avec vigueur, avec audace même; il faut la finir bientôt. La
guerre ne peut pas être longue; il est un terme aux dépenses énormes
d'une nation généreuse, et ce terme ne peut pas être éloigné. Il faut
que cette campagne finisse la guerre, il faut que tous les despotes
soient renversés, et la liberté établie sur les débris de toutes les
aristocraties; pour cela, il faut des représentants du peuple fermes et
plein d'énergie: sans cela, nous ne verrons que troubles dans
l'intérieur, et nous n'aurons au dehors que des succès brillants. Nous
verrons peut-être même s'établir le système de nous donner
alternativement des revers et des succès, jusqu'à ce que l'épuisement
de nos forces et de nos richesses nous entraîne dans l'abîme. Tout vous
commande donc de jeter un oeil vigilant sur l'armée; voyez ce qui se
passe autour de nous: déjà à Lyon l'aristocratie relève une tête
insolente, et à Montpellier les patriotes sont opprimés et désarmés par
l'ordre despotique d'un directoire oppresseur. Les exemples des
persécutions se multiplient contre les plus chauds amis de la liberté.
Tandis que le patriotisme de nos braves frères d'armes porte la terreur
au dehors, au dedans il est abattu per les coups de l'aristocratie. Je
vous conjure, au nom de la patrie, de changer le système actuel de
notre gouvernement; et, pour cela, il faut que l'exécution des lois
soit confiée à une commission fidèle, d'un patriotisme épuré; une
commission si sûre, que l'on ne puisse plus vous cacher ni le nom des
traîtres ni la trame des trahisons. Eh quoi! citoyens, si Lacroix et
Danton n'étaient pas venus vous instruire, vous seriez encore dans
l'ignorance profonde des circonstances qui ont accompagné l'affaire
d'Aix-la-Chapelle! Rappelez-vous le contraste de ce que Lacroix vous a
dit avec les lettres que les généraux ont écrites au ministre de la
guerre.
La veille de l'arrivée des commissaires, nous étions enivrés de la
conquête de la Hollande; nous ne rêvions que succès: un mot de vos
commissaires dissipa ce prestige, et fit connaître l'austère vérité. Ce
mélange de bonnes et de mauvaises nouvelles ressemble parfaitement à ce
qui arrivait dans l'ancien régime, et quand Lafayette commandait nos
armées. Il importe donc de nous défier de tout ce qui ne porte pas un
caractère de patriotisme marqué.
Il nous faut un gouvernement dont toutes les parties soient
rapprochées. Il existe entre la Convention et le conseil exécutif une
barrière qu'il faut rompre, parce qu'elle empêche cette unité d'action
qui fait la force du gouvernement. Voyez ce qui se passe à Londres;
voyez avec quelle promptitude s'exécutent toutes les résolutions du
gouvernement britannique. C'est que toutes les autorités, divisées en
apparence, se réunissent en effet contre la liberté française.
Chez nous, au contraire, le conseil exécutif, presque isolé, ne
communique avec vous non pas seulement par les moyens des comités, mais
par celui de tel ou tel individu plus intimement lié à telle ou telle
partie du ministère. Les comités se saisissent d'une affaire; sur leur
rapport, vous prenez des décisions précipitées. Ainsi, vous avez
déclaré la guerre tantôt à un peuple, tantôt à un autre, sans avoir
consulté quels étaient vos moyens de soutenir vos résolutions: ainsi,
la Convention marche sans se rendre compte de ce qu'elle a fait et de
ce qu'elle a à faire. Et c'est ici, citoyens, que j'appelle toute votre
attention. Ne conviendrez-vous pas que, placés par votre organisation
même au centre de l'Europe politique, au centre de tous les peuples qui
veulent être libres, vous deviez vous assurer les moyens de communiquer
avec eux et d'exciter ces mouvements que le despotisme a su employer si
habilement? Ne conviendrez-vous pas que vous devez employer quelque
chose de cet art dont il se sert pour diviser ses ennemis? Qu'est-il
résulté des opérations politiques de votre cabinet? quels ennemis
a-t-il écartés? quels alliés vous a-t-il faits, même parmi les peuples
qui paraissaient être portés pour vous?...
Ce qu'il en est résulté, c'est que tous les gouvernement» vous ont tour
à tour déclaré la guerre; que tour à tour ils ont fait des démarches
que vous avez réputées hostiles; que, dans aucun pays étranger, il ne
s'est fait un mouvement en votre faveur. Quels sont donc les résultats
visibles des opérations invisibles d'un ministre dont vous n'avez
jamais envisagé la conduite? Une calomnie perpétuelle contre la
révolution, l'envoi avec profusion, dans tous les pays, de libelles où
les principaux événements de notre révolution étaient dénaturés, et
dont l'effet était d'aliéner l'opinion des peuples et de dénigrer les
hommes qui ont le plus combattu pour la liberté. Voyez ce qui se dit,
ce qui se fait chez l'étranger; voyez ce qui se dit, ce qui se fait
parmi nous: le même esprit anime et nos ennemis et nos agents; ils
suivent tous le même système. Ici, j'articule un fait qui ne pourra
être nié: c'est qu'il a existé parmi les agents français auprès des
puissances étrangères une opposition constante à la réunion des peuples
à notre république, et que ceux qui l'ont opérée ont eu à lutter contre
la volonté de ceux qui étaient chargés de la protéger. J'affirme que
Dumouriez proposa, il y a trois mois, l'invasion de la Hollande, et
qu'elle fut toujours repoussée par le comité diplomatique; interrogez
là-dessus les patriotes bataves, ils vous diront que, pendant ce délai,
on a donné le temps à l'intrigue de se développer, et aux despotes de
se rassembler. Et comment auriez-vous pu prendre des mesures justes à
cet égard, lorsque vous ignoriez les faits?
J'ai été amené à développer ces idées par cette conviction intime, que
tout le mal vient de ce que nous n'avons pas un gouvernement assez
actif. Je conclus à ce que beaucoup de réformes soient faites dans
cette partie, parce que c'est la plus grande mesure de salut public que
vous puissiez prendre, et que sans elle vous irez toujours de
révolution en révolution, et vous conduirez enfin la république à sa
perte.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours contre le comité de sûreté
générale, et en particulier contre Brissot, prononcé à la Convention
nationale le 3 avril 1793 (3 avril 1793)
Citoyens, dans ce moment-ci je me dois à moi-même, je dois à la patrie
une profession de foi. Nommé membre du comité de défense générale, mais
convaincu que les principes qui doivent sauver la patrie ne peuvent pas
y être adoptés, je déclare que je ne me regarde plus comme faisant
partie de ce comité. Je ne suis pas bien convaincu qu'un système où la
royauté serait combinée avec une sorte de constitution aristocratique
déplairait à certains membres de ce comité; je ne suis pas bien
convaincu qu'un pareil système ne conviendrait pas à certaines gens
qui, quelquefois, parlent de patriotisme, mais qui nourrissent et
conservent dans leur âme une haine profonde pour l'égalité. Je ne veux
pas délibérer avec ceux qui ont parlé le langage de Dumouriez, avec
ceux qui ont calomnié les hommes à qui maintenant Dumouriez déclare une
guerre implacable, avec ceux qui, à l'exemple de Dumouriez, ont
calomnié Paris et la portion de l'assemblée vraiment amante de la
liberté.
S'il ne m'est pas donné de sauver la liberté, je ne veux pas du moins
être le complice de ceux qui veulent la perdre; je ne veux pas être
membre d'un comité qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu'à
un comité de la Convention nationale.
(Murmures à la droite de la tribune.)
Robespierre. J'invoque à l'appui de ce que je dis le témoignage de
Dumouriez lui-même, car, dans une de ses lettres, il a dit que le
comité dont je parle était excellent, à l'exception de six membres: or,
ces six membres, dont je m'honore de faire partie, ne peuvent obtenir
la majorité; enfin, je ne veux pas être d'un comité dont la plupart des
membres poursuivent avec acharnement les patriotes, tandis qu'ils
gardent le silence sur les crimes de nos généraux.
Je ne puis vous dissimuler ma surprise de voir que ceux qui, depuis le
commencement de la dernière révolution, n'ont cessé de calomnier ce
_côté_ (désignant le côté gauche) qui fut et qui sera toujours la
patrie de la liberté, soient restés muets sur les crimes de Dumouriez,
et qu'il n'y ait que nous, tant calomniés, qui ayons élevé la voix sur
les perfidies de ce traître.
Brissot. Je demande la parole après Robespierre.
Robespierre. Pour étouffer la voix de la vérité dans les moments
critiques pour le salut public, on a coutume d'amollir le courage des
patriotes par certaines idées de réunion qu'on a l'adresse de jeter en
avant; mais moi, je fais profession de croire que l'amour seul de la
liberté doit réunir les hommes, et je me défie de ces protestations
brusques faites dans des moments critiques où l'on croit avoir besoin
de feindre un rapprochement que l'on est bien loin de désirer: je me
défie de ceux qui, dans des moments critiques, m'ont tendu la main, et
qui, le lendemain, m'ont calomnié. Et, puisque Brissot demande la
parole pour me foudroyer, je vais faire sur Brissot l'application de ce
que je viens de dire. Je ne veux point sacrifier la patrie à Brissot,
et, Brissot eût-il la confiance de cette assemblée, je déclare que si
j'avais des faits certains à alléguer contre lui, je ne balancerais pas
un moment à le démasquer.
J'applique à Brissot le principe que j'ai avancé.
J'ai dit que je ne voulais point délibérer avec les amis de Dumouriez:
eh bien! Brissot a été et est encore l'intime ami de Dumouriez; c'est
l'histoire de Dumouriez à la main que je veux le juger. Brissot est lié
à tous les fils de la conspiration de Dumouriez. Je déclare qu'il n'y a
pas un homme de bonne foi, qui ait suivi la vie politique de Brissot,
qui puisse ne pas être convaincu de ce que j'avance.
Je déclare qu'il n'y a pas une seule circonstance où Brissot n'ait pris
la défense de Dumouriez. Le système de Dumouriez a été de nous engager
dans une guerre funeste et périlleuse, afin de la faire tourner contre
la liberté. Dumouriez et Brissot furent les premiers à proposer la
guerre contre l'Autriche. Et remarquez que nous leur disions: Avant de
déclarer la guerre à l'Europe, abattez la cour et remplacez vos
généraux. Que nous répondait-on? On excusait la cour; on nous disait
que dire du mal de Lafayette et des généraux, c'était troubler la
discipline militaire, c'était se déclarer les ennemis de la patrie; on
nous montrait tous les peuples, et principalement la Belgique, disposés
à venir au devant des Français, et on nous faisait voir l'étendard de
la liberté flottant sur le palais des rois.
Cependant cette guerre commença par des revers, et, malgré cela, on
protégeait les généraux, et on les investissait d'un pouvoir
dictatorial sur la motion des chefs de parti, ennemis jurés des
patriotes.
Après l'époque du 10 août, nous étions cernés de despotes qui avaient
juré la perte de la liberté, et qui avaient combiné leurs projets avec
les ennemis de l'intérieur; au mois de septembre, nous apprîmes la
prise de Verdun et que l'ennemi se portait sur Paris: personne
jusqu'alors n'avait donné avis de son approche. Cependant quels étaient
les ministres? C'étaient ceux qu'avait fait nommer Brissot. Quels
étaient les membres qui composaient la commission des Vingt-et-Un?
Brissot et ses partisans. Et ces ministres, nommés par Brissot, vinrent
proposer à l'assemblée d'abandonner Paris avec le roi et sa famille,
qui étaient alors au Temple! Et si un autre ministre, qui n'est pas du
parti Brissot, n'était venu apprendre au peuple ce que lui cachaient
les hommes qui le dirigeaient; si la France ne s'était pas levée en
masse, les ennemis seraient venus à Paris, et la république serait
anéantie!
Dumouriez fut alors nommé pour commander l'armée qu'avait abandonnée
Lafayette, et ce furent Brissot et ses partisans qui le portèrent à
cette place. Je ne sais ce qu'eut fait Dumouriez, si la France ne
s'était levée tout entière; mais ce que je sais, c'est que Dumouriez
conduisit poliment le roi de Prusse aux frontières; ce que je sais,
c'est que l'armée française était furieuse de voir échapper les
ennemis, quand elle eut pu les écraser; ce que je sais, c'est que
Dumouriez se montra aussi respectueux envers le monarque prussien,
qu'il se montre maintenant insolent envers les représentants du peuple
français; enfin, ce que je sais, c'est qu'il ravitailla l'armée ennemie
lorsqu'elle était prête à périr de misère et de faim.
Dumouriez, au lieu d'exterminer les Prussiens, qui s'étaient si
imprudemment engagés dans le coeur même de la France, vient à Paris.
Après avoir passé quelques jours avec les détracteurs des amis de la
liberté, dans des festins scandaleux, il va dans la Belgique, où il
débute par des succès éclatants pour ceux qui ne l'avaient pas apprécié.
Dumouriez, après avoir établi son empire dans cette partie de la
Belgique, part pour la Hollande: s'il fût parti trois mois plus tôt, le
succès de cette expédition était assuré. J'ai cru un moment que la
gloire retiendrait pendant quelque temps Dumouriez dans les bornes de
ses devoirs, et qu'il n'attenterait à la liberté de son pays qu'après
avoir abattu les despotes conjurés contre elle; alors Dumouriez, dont
les projets auraient été à découvert, me paraissait facile à renverser.
Dumouriez, après s'être emparé de quelques places de la Gueldre, se
découvre tout à fait, et, tandis que tout était arrangé pour évacuer la
Belgique, les généraux allemands, en partie donnés par Brissot, qui
commandaient l'armée devant Maëstricht, nous trahissent. Si l'on ose
nier ces faits, j'en donnerai des preuves plus authentiques.
A son retour de la Gueldre, Dumouriez se plaint-il d'avoir été trahi?
Non. Il jette au contraire un voile sur tous les faits: il fait l'éloge
des généraux; il loue Miranda et Lanoue, généraux très connus par leur
incivisme; il impute tous nos malheurs aux soldats; il veut persuader à
la France que ses armées ne sont composées que de lâches et de voleurs.
Nos revers se succèdent. Il donne une bataille, il la perd; il en
accuse l'aile gauche de son armée, qui, dit-il, a plié; mais cette aile
gauche était commandée par Miranda, par son ami, et l'on doit se
rappeler que Dumouriez disait à son armée: "Ne vous découragez pas;
surtout ayez confiance en vos généraux: ils sont mes élèves, ils sont
mes amis."
Dumouriez avait établi l'aristocratie dans la Belgique, eu réintégrant
les officiers municipaux destitués par vos commissaires; Dumouriez
avait fait des emprunts énormes; Dumouriez s'était emparé du trésor
public, après en avoir fait emprisonner les gardiens: Dumouriez avait
assuré sa fortune et sa trahison; ensuite il déclare la guerre à la
Convention nationale; il distingue deux partis qui la composent: l'un
qui est subjugué (et Brissot doit se ranger dans ce parti ) et l'autre
qui domine.
Dumouriez dit qu'il vient protéger ce parti, qu'il dit être opprimé; il
dit que Paris donne la loi à la nation, et qu'il faut anéantir Paris,
et c'est dans ce moment que nous délibérons, et que l'on me fait un
crime de penser que Dumouriez a ici des partisans, et que ces partisans
sont les hommes qu'il veut protéger! On m'en fait un crime, lorsqu'ils
tinrent toujours un langage qui devrait les faire reconnaître! on m'en
fait un crime, lorsqu'ils firent tout pour se partager la puissance! on
m'en fait un crime, lorsque les Anglais, accusés d'avoir des partisans
dans cette enceinte, menacent nos côtes! enfin, l'on m'en fait un
crime, lorsque Dumouriez s'efforce de décourager la nation, en lui
disant que les troubles qui nous agitent nous mettent dans
l'impossibilité de résister aux ennemis extérieurs, en même temps que
nous réduirons les révoltés de l'intérieur; lorsque Dumouriez méprise
la nation au point de dire qu'elle n'a plus d'autre parti à prendre que
de transiger avec les ennemis! Et il se propose pour médiateur,
lorsqu'il propose de diviser son armée et de marcher avec une partie
sur Paris....
Voilà une partie de mes doutes; voilà la source dans laquelle nous
devons puiser les moyens de sauver la liberté. Sauver la liberté!...
Mais la liberté peut-elle se sauver, lorsque les amis du roi, lorsque
ceux qui ont pleuré la perte du tyran, et qui ont cherché à réveiller
le royalisme, paraissent nos protecteurs, paraissent les ennemis de
Dumouriez, lorsqu'il est évident à mes yeux qu'ils "ont ses complices.
Voilà mes faits: ils ne convaincront que les hommes de bonne foi, mais
je déclare que lorsque Dumouriez est d'intelligence avec l'homme que
j'ai nommé, et avec tous ceux.....
(Quelques voix: Nommez-les donc!)
Robespierre. Je ne veux point convaincre les conspirateurs ni les
ennemis de la France; je ne veux que dire la vérité, et, quand les
hommes que j'ai désignés auront assassiné la liberté et ses défenseurs,
on dira qu'au moment où ils allaient exécuter leur complot liberticide,
je disais la vérité, et que je démasquais les traîtres.
Je déclare que la première mesure de salut à prendre, c'est de décréter
d'accusation tous ceux qui sont prévenus de complicité arec Dumouriez,
et notamment Brissot.
(Applaudissements des tribunes.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours contre Dumouriez et
Brissot, prononcé au Club des Jacobins le 3 avril 1793 (3 avril 1793)
Le préopinant vous a annoncé des faits; cela suppose que la société
n'est pas instruite des dangers qui nous menacent: il faut savoir que
Dumouriez est le général de tous les contre-révolutionnaires de France,
de tous le royalistes, de tous les feuillants; il faut savoir qu'il est
d'intelligence avec les puissances étrangères; il faut savoir qu'il
veut nous forcer de transiger sur notre liberté, et qu'il s'offre pour
médiateur; il faut savoir qu'on veut rétablir le despotisme. A qui
persuadera-t-on que Beurnonville ait été sérieusement arrêté par
Dumouriez? Beurnonville est le premier complice de Dumouriez.
Dumouriez n'a pas sérieusement blâmé Brissot, et ce passage du rapport
où il reproche à Brissot de nous avoir suscité la guerre est un piège
qu'il a tendu aux commissaires. Dumouriez feint d'être l'ennemi de
Brissot, pour faire croire qu'il n'est pas d'intelligence avec la
faction Brissot; mais il y a dans ce rapport plusieurs passages qui
sont faits pour détourner l'attention des vrais complices de Dumouriez.
On a proposé d'envoyer des courriers. Qui les enverra? La Convention?
Alors ces courriers seront dévoués à nos ennemis. On nous propose
d'écrire aux sociétés affiliées; croyez-vous que cette mesure puisse
être exécutée? Je vous ai dit que le premier plan de contre-révolution
était dans le directoire de la poste: tant que la poste sera dans la
main de nos ennemis, il est impossible que nous ayons aucune
correspondance.
Tandis que nous délibérons, nos ennemis correspondent sans cesse; il
faut voir si la Convention n'a pas un bandeau sur les yeux, et si les
mesures proposées pour arrêter Dumonriez ne sont pas un piège de la
cabale qui veut endormir le peuplé sur le bord de l'abîme. C'est contre
les députés patriotes, contre les députés énergiques, contre les
Jacobins, contre le peuple de Paris. Quant aux royalistes, aux
feuillants, c'est de concert avec eux que Dumouriez vient pour écraser
la liberté.
Je suis fondé à croire que je suis un de ceux contre lesquels marche
Dumouriez. Que m'importe que Paris ait été calomnié; Paris est le
boulevard de la liberté. Comme député de Paris, mon devoir est de
l'avertir du complot. Toutes les autorités constituées doivent veiller
à la conservation de Paris, ïl faut que les sections, que la
municipalité, que le département, soient dans la plus active
surveillance.
Il faut lever une armée révolutionnaire; il faut que cette armée soit
composée de tous les patriotes, de tous les sans-culottes; il faut que
les faubourgs fassent la force et le noyau de cette armée. Je ne dirai
pas qu'il faut aiguiser nos sabres pour tuer les calotins; ce sont des
ennemis trop méprisables, et les fanatiques ne demanderaient pas mieux
pour avoir un prétexte de crier.
Il faut chasser impitoyablement de nos sections tous ceux qui se sont
signalés par un caractère de modérantisme; il faut désarmer, non pas
les nobles et les calotins, mais tous les citoyens douteux, tous les
intrigants, tous ceux qui ont donné des preuves d'incivisme; on a pris
ces mesures à Marseille. Dumouriez doit arriver à Paris avant les
bataillons de Marseille; voilà pourquoi il précipite ses pas. Paris
menacé doit se défendre. Il n'y a personne qui puisse s'opposer à ces
mesures sans se déclarer mauvais citoyen.
Le moment est venu de transiger avec les despotes ou de mourir pour la
liberté, .l'ai pris mon parti: que tous les citoyens m'imitent. Que
tout Paris s'arme, que les sections et le peuple veillent, que la
Convention se déclare peuple. Je déclare que tant que la poste restera
entre les mains des contre-révolutionnaires, que tant que des journaux
perfides, qui font l'éloge de Dumouriez, corrompront l'opinion
publique, il n'y aura aucun espoir de salut. Mais le génie de la
liberté triomphera; le patriotisme et le peuple doivent dominer et
dominer partout!
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la conspiration tramée
contre la liberté, prononcé à la Convention nationale le 10 avril 1793
(10 avril 1793)
(Les sections de Paris venaient journellement dénoncer les Girondins à
la barre de la Convention. A l'occasion d'une de ces adresses,
Robespierre s'exprima ainsi:)