Quel mépris de la pudeur et des lois les plus saintes! Voyez comme ils
se jouent de la majesté des représentants de la nation française! Comme
ils leur présentent aujourd'hui brusquement à sanctionner leur honteux
projet; comme ils lui en interdisent ensuite la discussion au moment où
ils s'aperçoivent que l'opinion publique en éclaire toute la turpitude,
ou que le seul instinct de la probité le rejette. Comptez, si vous le
pouvez, tous les petits moyens qu'ils ont en vain tentés pour
l'extorquer à la convention nationale. Mais ils savent bien se passer
de son aveu, et, tandis qu'ils soumettaient cette question à ses
lumières, ils la méprisaient assez pour appeler autour d'elle, à son
insu, et contre toutes les lois, des corps d'armée considérables. Ne
les craignons pas, ils sont composés de citoyens; mais hâtons-nous de
les détromper. Jugez par certaines démarches, jugez, par les discours
de certains individus, de l'astuce avec laquelle quelques intrigants
cherchent à les égarer. A chaque instant, ils versent dans leurs coeurs
tous les poisons de la haine et de la défiance; que ne font-ils pas
déjà pour engager des rixes funestes, et souffler le feu de la guerre
civile? Ah! Français, qui que vous soyez, embrassez-vous comme des
frères, et que cette sainte union soit le supplice de ceux qui
cherchent à vous diviser.
Ils veulent qu'on les garde. Quel crime veulent-ils donc commettre?
Ils veulent quitter Paris; ils ne dissimulent plus ce projet; ils ont
raison. C'est à eux de réaliser le voeu secret que formaient sans doute
ces premiers ennemis de la révolution, que je crois quelquefois avoir
outragés en les comparant à eux. Dans le fait, ce n'est point au milieu
d'un peuple immense, éclairé, accoutumé à démêler le fil des intrigues,
et dont ils sont déjà connus; ce n'est point dans une cité, qui est,
pour ainsi dire, le rendez-vous de tous les Français; ce n'est point
sous les regards les plus perçants et les plus vastes de l'opinion
publique qu'il faut rester, lorsqu'on a quelque trame ténébreuse à
ourdir. Paris fut tour à tour l'accueil de l'aristocratie ancienne, du
despotisme royal et de la tyrannie constitutionnelle; il serait encore
celui de toutes les tyrannies nouvelles. Qu'ils partent donc. Qu'ils
cessent de fatiguer la nation par de vaines terreurs, par les
misérables artifices qu'ils emploient chaque jour pour parvenir à ce
but. Qu'ils partent. Où vont-ils? Dans quelle contrée bien froide, bien
inaccessible aux ardeurs du patriotisme ou à la lumière de la
philosophie; dans quelle ville bien ignorante ou bien travaillée par
leurs manoeuvres, vont-ils exercer leur heureux talent pour la
calomnie, pour la fraude et pour l'intrigue? Où vont-ils se cacher pour
démembrer l'Etat et pour conspirer contre la liberté du monde?
Plus criminels dans leurs moyens que toutes les factions qui les ont
précédés, auraient-ils des vues funestes? Mais quelle différence y
a-t-il entre les factions? Les autres se disputaient le fantôme du
monarque pour exercer l'autorité sous son nom, ceux-ci veulent régner
sous un autre titre; et si, pour conserver la puissance, il leur
fallait rétablir un roi, pourraient-ils hésiter? A quoi sert en effet
l'empire de la justice et de l'égalité! Il n'est bon que pour le
peuple, et quand le peuple est ce qu'il doit être, les ambitieux, les
hommes cupides et corrompus ne sont rien.
Aussi les voyez-vous former un parti mitoyen entre l'aristocratie
rebelle et le peuple, ou les francs républicains. Observez s'ils ne
caressent pas toujours les personnages les plus puissants de la
république, si ce ne sont pas ceux-là qu'ils fréquentent, qu'ils
favorisent eu toute occasion. Observez si ce n'est pas à eux que se
rallient les riches, les corps administratifs, les fonctionnaires
publics et les citoyens qui inclinent aux idées aristocratiques, tous
ceux même qui jadis suivaient le parti des intrigants auxquels ils ont
succédé. Enfin, ils sont les honnêtes gens, les gens comme il faut de
la république; nous sommes les sang-culottes et la canaille.
Sont-ils moins puissants que leurs prédécesseurs? Ils le sont beaucoup
plus. Ils nous accusent de marcher à la dictature, nous, qui n'avons ni
armée, ni trésor, ni places, ni parti; nous, qui sommes intraitables
comme la vérité, inflexibles, uniformes, j'ai presque dit
insupportables, comme les principes. Mais voyez en quelles mains sont
passés tout le pouvoir et toutes les richesses. Le trésor public, toute
l'autorité du gouvernement, la disposition de toutes les places qu'il
dispense leur a été dévolue; voilà leur liste civile. Ils exercent la
puissance royale sous un autre nom. Ils dominent au conseil exécutif;
ils dominent au sein de la convention: le bureau, le fauteuil, les
comités, la tribune même semblent être devenus leur patrimoine. Parler
dans l'Assemblée nationale est moins un droit des représentais du
peuple qu'un privilège réservé à leurs amis. Etre soupçonné de vouloir
contredire leurs vues, équivaut à la privation du droit de suffrage. La
loi, si on n'y prend garde, ne sera plus que leur volonté; et pour lui
donner le caractère d'un décret, et l'autorité de la volonté générale,
il leur suffira d'entretenir, dans l'assemblée des législateurs du
peuple français, un tumulte scandaleux qui favorise toutes les
intrigues; de prolonger ou de précipiter avec art la fin des
délibérations, et de déployer toutes les ressources que présentent au
génie la science sublime de poser la question, et surtout l'art de
faire mourir subitement la discussion.
Malheur aux patriotes sans appui, qui oseront encore défendre la
liberté! ils seront encore écrasés comme de vils insectes. Malheur au
peuple, s'il ose montrer quelque énergie ou quelque signe d'existence!
Ile savent le diviser pour l'égorger par ses propres mains, et ils ont
soif de son sang. Lorsqu'ils luttaient contre une autre faction, et
qu'ils cherchaient à transiger avec la cour, ils étaient forcés à
caresser le peuple et à ménager jusqu'à un certain point les patriotes
pour intimider leurs adversaires ou pour les combattre; et cette lutte
même des ennemis de l'égalité laissait respirer les bons citoyens. Mais
aujourd'hui qu'ils sont les maîtres, leur unique affaire est de se
défaire des plus intrépides amis de la patrie, et de les accabler du
poids de leur toute-puissance. Il est vrai que leur empire, comme celui
de leurs devanciers, est fondé sur l'erreur et doit être passager comme
elle. J'ajouterai même qu'ils sont déjà connus à Paris, Mais ne vous
rassurez pas trop vite. Voyez quelle barrière ils ont élevé entre Paris
et les autres parties de la république, et ne perdez pas de vue que
leur système est précisément de fuir, d'annuler Paris pour éteindre ce
grand fanal qui devait éclairer toute la France, de manière qu'ils
semblent s'être ménagés le moyen d'échapper à l'opinion, en se
réfugiant dans la confusion qu'ils amènent et dans le chaos de la
république bouleversée. Est-il temps d'éclairer encore les citoyens des
82 départements, et d'étouffer les dissensions funestes qu'ils
cherchent à exciter? En avez-vous les moyens? Car, ne vous y trompez
pas, ce qui semble leur garantir la durée de leur puissance, ce sont
les facilités immenses qu'ils se sont ménagées dès longtemps pour
propager l'erreur et pour intercepter la vérité. Toutes les trompettes
de la Renommée, tous les canaux de l'esprit public sont entre leurs
mains; et cette confédération de tant d'écrivains perfides, soutenue
par toutes les ressources de la puissance publique, est peut- être la
plus redoutable à la liberté que toutes les conspirations de la cour.
Quels moyens nous reste-t-il donc aujourd'hui pour déconcerter leurs
funestes projets? Je n'en connais point d'autre, en ce moment, que
l'union des amis de la liberté, la sagesse et la patience. Citoyens,
ils veulent vous agiter pour vous affaiblir, pour vous déchirer par vos
propres mains, et vous rendre ensuite responsables de l'ouvrage même de
leur perversité: restez calmes et immobiles. Observez, en silence,
leurs coupables manoeuvres; laissez-les se démasquer et se perdre
eux-mêmes par leurs propres excès. Un peuple magnanime et éclairé est
toujours à temps de réclamer ses droits et de venger ses injures.
Eclairez-vous, éclairez vos citoyens autant qu'il est en votre pouvoir;
dissipez l'illusion sur laquelle se fonde l'empire de l'intrigue, et il
ne sera plus.
Passer la vérité, en contrebande, à travers tous les obstacles que ses
ennemis lui opposent; multiplier, répandre, par tous les moyens
possibles, les instructions qui peuvent la faire triompher: balancer,
par le zèle et par l'activité du civisme, l'influence des trésors et
des machinations prodiguées pour propager l'imposture, voilà, à mon
avis, la plus utile occupation et le devoir le plus sacré du
patriotisme épuré; des aimes contre les tyrans, des livres contre les
intrigants; la force pour repousser les brigands étrangers, la lumière
pour reconnaître les filous domestiques, voilà le secret de triompher à
la fois de tous vos ennemis
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour s'opposer à la
permanence des débats de la Convention sur la mise en jugement de Louis
XVI, prononcé à la Convention nationale le 4 décembre 1792 (4 décembre
1792)
(Petion ayant demandé que la Convention nationale restai en permanence
tous les jours, depuis dix heures du matin jusqu'à six heures du soir,
pour terminer et le jugement de Louis XVI, el la loi sur les émigrés,
et celles sur les subsistances, Robespierre paraît à la tribune. Une
partie de l'assemblée se lève, et réclame la clôture de la discussion.)
Je demande enfin la parole en vertu de mon droit de représentant du
peuple. Vous ne pouvez me la ravir....
(Plusieurs voix: Nous pouvons fermer la discussion.)
Il faut que vous m'entendiez, puisque je vous annonce que j'ai une
proposition nouvelle à énoncer: car s'il était décidé qu'il faut venir
d'un certain côté, et parler le langage convenu, pour avoir la parole...
(Les murmures continuent dans une partie de l'assemblée; l'autre
réclame la parole pour Robespierre.)
Je demande, président, que la dignité de l'assemblée soit maintenue par
vous. Je dénonce à la nation ces atteintes continuelles portées à k
liberté des suffrages.
(Une voix: Je dénonce le despotisme.de Robespierre.)
Robespierre. Je réclame contre cette intrigue abominable.
(Le tumulte redouble. Des cris s'élèvent: A bas de la tribune! à
l'Abbaye!)
Duquesnoy, s'avançant an milieu de la salle. Je demande, président, que
vous réprimiez les clameurs de ce côté droit, car il est ressuscité
parmi nous.
Plusieurs voix: Et les vôtres.
Thuriot. Je demande que tous les membres qui se permettront des
personnalités soient rappelés à l'ordre. Il est temps que toutes les
personnalités disparaissent devant l'intérêt général.
(Le président se dispose à consulter l'assemblée sur le point de savoir
si Robespierre sera entendu. Robespierre quitte la tribune.
Réclamations bruyantes d'une partie de l'assemblée. Murmures des
tribunes. Quelques membres demandent la parole contre le président;
d'autres: Il faut qu'on entende Robespierre, ou nous n'entendrons
personne. L'agitation se fait sentir dans l'assemblée et dans les
tribunes.)
Le Président. Si l'on veut faire silence, je maintiendrai la liberté
des opinions. Robespierre, vous avez la parole.
(Robespierre traverse la salle au milieu des applaudissements
tumultueux des spectateurs et d'une partie de l'assemblée. Il remonte à
la tribune. Les applaudissements continuent.)
Robespierre. Citoyens, je vous prie de vouloir me permettre d'exprimer
librement ma pensée.
Une voix. Non.
(II s'élève un murmure général.)
Birotteau, Lindon, Rebecqui, plusieurs autres membres, tons ensemble.
Consultez donc l'assemblée pour savoir si nous serons obligés
d'entendre Robespierre.
Le Président. Je maintiendrai la liberté des opinions.
Robespierre. Je demande à exprimer ma pensée aussi librement...
(Plusieurs voix: Au fait, à la question.)
Robespierre. On me rappelle aux bornes de la question; je dis que ces
bornes ne peuvent être que celles que me tracent l'intérêt du salut
public et le danger de prolonger le désordre où nous nous trouvons. Je
vous dénonce un projet formé de perdre la Convention nationale, en
mettant le trouble dans son sein.
(Des applaudissements s'élèvent de tous les côtés.)
Robespierre. Pour que vous jugiez le ci-devant roi, il faut que vous
soyez dans un état de délibération calme et digne de vous. Avant de
juger le dernier des hommes, il faut être justement pénétré des
principes de la justice et de l'intérêt publie. Rien n'est plus
contraire à cet intérêt suprême que l'habitude où l'on est d'empêcher
sans cesse certains membres d'exprimer librement leurs pensées,
desquelles cependant peut dépendre quelquefois la sagesse de vos
délibérations. C'est pour vous rappeler ces principes que je suis monté
à cette tribune, et ai l'on m'eu conteste le droit, on porte par là
même une atteinte à la souveraineté du peuple, en privant du droit de
suffrage un seul de ses représentants. Croyez-vous qu'il ne soit pas
plus satisfaisant pour vous, et d'un meilleur augure pour le salut
public, qu'on vous voie délibérer avec calme, que si l'on voit des
orateurs, contre lesquels des préventions perfides ont été suscitées
par l'ignorance et la calomnie, être arrêtés à chaque instant par des
chicanes plus dignes du palais que des fonctions augustes que vous êtes
appelés à remplir?
(Applaudissements d'une partie des membres et des spectateurs.)
Robespierre. Mon devoir est donc de me plaindre de la violation
plusieurs fois répétée, qui a été faite en ma personne, du droit de
représentant, par des manoeuvres multipliées, et je dénonce l'intention
où l'on paraît être de mettre le trouble dans l'assemblée, en faisant
opprimer une partie par l'autre.
(Mêmes applaudissements des tribunes. Le président leur ordonne le
silence.)
Robespierre. Aujourd'hui plusieurs mesures fatales au bien public sont
sorties de ce tumulte. Si on avait écouté des explications nécessaires,
qui auraient en même temps contribué à diminuer les préventions et les
méfiances, on aurait peut-être adopté une mesure grande, qui aurait
honoré la Convention: c'était de réparer l'outrage fait à la
souveraineté nationale par une proposition qui supposait qu'une nation
avait le droit de s'asservira la royauté. Non. C'est un crime pour une
nation de se donner un roi.
(On applaudit. Quelques voix: Ce n'est plus la question.)
Robespierre. Ce qu'il m'a été impossible de proposer dans le tumulte,
je le propose dans le calme de l'assemblée nationale, réfléchie et
pensant aux intérêts de la patrie. Je demande que d'abord il soit
décrété en principe que nulle nation ne peut se donner un roi.
(II s'élève quelques murmures. Une voix: Le renvoi au congrès général
des nations!)
Robespierre. Je dis que l'assemblée a perdu la plus belle occasion de
poser, sinon par un décret au moins par une déclaration solennelle, la
seule borne qui convienne au principe trop illimité, et souvent mal
entendu, de la souveraineté des peuples. Vous voyez que la sagesse des
délibérations tient plus que vous ne pensez au calme des discussions.
C'est ainsi que tout-à-l'heure vous alliez, dans le tumulte et sans
m'entendre, porter un décret qui aurait l'influence la plus funeste sur
le jugement du ci-devant roi. En effet, la question ne peut plus être
pour des Français libres, pour des hommes sincèrement, profondément
pénétrés de l'horreur de la tyrannie; elle ne peut plus être de savoir
si nous nous tiendrons en séance permanente pour juger Louis Capet; car
cette permanence pourrait produire de funestes longueurs; la lassitude
amènerait une décision fatale. Quelle est donc la mesure que vous devez
prendre? C'est de juger sur-le-champ, sans désemparer. Remarquez bien
que cette question, qui ne vous paraît qu'une question minutieuse de
forme, aura cependant une influence nécessaire sur le sort de Louis
XVI; car votre décision sur ce point entraînera la question de savoir
si Louis XVI doit être jugé en vertu de l'insurrection, ou s'il faut
lui faire un procès d'après les règles ordinaires.
(On observe qu'il a été décidé que Louis XVI serait jugé.)
Robespierre. Il ne faut pas s'envelopper d'une équivoque. L'assemblée
n'a pas décrété qu'il y aurait un procès en forme; seulement elle a
décidé qu'elle prononcerait elle-même le jugement ou la sentence du
ci-devant roi. Je soutiens que, d'après les principes, il faut le
condamner sur-le-champ à mort, en vertu d'une insurrection.
(Un mouvement d'approbation se manifeste dans les tribunes. Des
murmures se font entendre dans une grande partie de l'assemblée.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour appuyer la projet de
décret du bannissement des tous les Bourbons de la république, prononcé
au Club des Jacobins le 16 décembre 1792 (16 décembre 1792)
(La proposition de bannir tous les Bourbons, faite à la Convention par
Buzot et appuyée par Louvet, fut vivement combattue aux Jacobins par
Camille Desmoulins. Robespierre monta à la tribune ensuite.)
Camille Desmoulins vous a entretenus de l'astuce des ennemis de la
liberté; mais je crois qu'il ne les a pas pénétrés dans toute leur
profondeur. Il m'a été impossible de me trouver à la Convention
aujourd'hui; mais je déclare que si je m'y étais trouvé, j'aurais voté
pour la motion de Louvet. Elle est conforme aux principes, et la
conduite de Brutus est applicable à notre position actuelle. J'avoue
que la maison d'Orléans a montré beaucoup de patriotisme. Je ne
m'oppose aucunement à la reconnaissance que l'on doit à cette famille;
mais quels que soient les membres de la ci-devant famille royale, ils
doivent être immolés à la vérité des principes. La nation peut-elle
s'assurer que tous les membres de cette famille seront invariablement
attachés aux principes? Je suis loin d'accuser ceux de ses membres qui
semblent avoir été accusés ce matin par le parti aristocratique; je ne
les crois d'aucune faction: mais nous devons tenir aux principes. Or,
tels sont les nuages répandus sur les caractères, que nous ne pouvons
pas connaître le but direct de la maison d'Orléans. Les patriotes ont
paru défendre le citoyen Egalité, parce qu'ils ont cru la cause des
principes attachée à la cause d'Egalité. Et une chose bien certaine,
c'est que les patriotes n'ont jamais eu de liaisons avec la maison
d'Orléans, et que ceux qui ont provoqué ce décret ont les plus grandes
liaisons avec cette maison. Comment se fait-il que Pétion, qui est de
la faction Brissotine, qui est évidemment l'ami d'Egalité, se soit
déclaré contre lui? Voilà matière à réflexions. Comment se fait-il que
Sillery, confident de la maison d'Orléans n'abandonne pas la société de
Brissot et de Pétion? Comment se fait-il que les patriotes qui ont
défendu d'Orléans n'ont jamais eu aucune liaison avec la maison
d'Orléans? Comment se fait-il que d'Orléans ait été nommé député à la
Convention par ceux qui ont des liaisons avec Brissot? Comment se
fait-il que Louvet ait cherché à accréditer le bruit que nous voulions
élever d'Orléans à la royauté? Comment se fait-il que Louvet, qui sait
fort bien que, dans l'assemblée électorale, j'ai voté contre Egalité,
ait répandu dans ses libelles que je veux donner la couronne à
d'Orléans?
Voici les conséquences que je tire de tout cela: c'est que la motion
faite ce matin n'a été qu'une comédie, comme beaucoup d'autres: c'est
que cette motion cache un piège où l'on voulait entraîner les
patriotes. Le but de cette faction est de se donner un air républicain;
et, pour arriver à ce but, elle veut nous imputer tous les projets
qu'elle médite elle-même. Le but de cette faction, c'est de jeter dans
les esprits un peu crédules les alarmes que répandent quelques mots
dont elle se sert. On a parlé de dictature; on a vu que cette calomnie
ne faisait pas fortune; en conséquence, on veut faire mouvoir un autre
ressort: on veut nous appeler la faction orléaniste. Le but des
Brissotins est d'anéantir le peuple en faisant alliance avec un tyran,
quel qu'il soit. Cette observation peut répandre quelques lumières.
Quant à moi, j'avais depuis longtemps le projet de demander l'exil
d'Egalité et de tous les Bourbons; et cette demande n'est point
inhumaine comme on vous l'a dit, car ils peuvent se réfugier à Londres,
et la nation peut pourvoir d'une manière honorable à la subsistance de
la famille exilée. Ils n'ont point démérité de la patrie; leur
exclusion n'est point une peine, mais une mesure de sûreté, et si les
membres de cette famille aiment, non pas les Brissotins, mais les
véritables principes, ils s'honoreront de cet exil, car il est toujours
honorable de servir la cause de la liberté; car son exil ne durerait
sûrement que pendant les dangers de la patrie, et elle serait rappelée
lorsque la liberté aurait été raffermie.
Actuellement voici les dangers de la motion de Louvet. Le but de cette
motion est de chasser de la .Convention les meilleurs patriotes; car
après avoir chassé Egalité, on voudra encore en chasser d'autres; et
lorsqu'ils auront empoisonné l'opinion publique, ils leur sera facile
de faire renvoyer les vrais patriotes et les vrais amis du peuple,
jusqu'à ce qu'ils restent seuls maîtres du champ de bataille. Déjà ils
ont posé en principe que dès qu'une fois le nom d'un homme pouvait
alarmer ses concitoyens, on pouvait le chasser par la voie de
l'ostracisme. Bois-Guyon a soutenu ces principes dans la _Chronique de
Paris_, Louvet les a développés dans ses libelles contre moi; mais, je
le déclare, toutes ces raisons ne doivent point nous empêcher de voter
pour les principes de Buzot; je déclare que si les conséquences de ces
principes pouvaient s'appliquer un jour contre les amis de la liberté,
contre moi-même, je m'y soumettrais avec joie, et je consentirais
volontiers à un exil pour le bien de ma patrie; je vivrais heureux dans
cet honorable exil, pourvu que je pusse y trouver un asile obscur
contre les: persécutions des Brissotins.
J'invite donc mes collègues à voter pour le projet de décret présenté
par Buzot; je les invite en même temps à s'opposer aux conséquences que
les Brissotins veulent en tirer contre les meilleurs amis du peuple.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la nécessité
d'instituer un pouvoir plus unitaire et plus actif que celui du conseil
exécutif, prononcé à la Convention nationale le 30 mars 1793 (30 mars
1793)