Tout le monde connaît maintenant quel était l'objet de ses vues

politiques. Ce petit émule de Monk ou de Cromwell, qui n'était pas plus

le chef que l'instrument de la faction qu'il avait embrassée, voulait

créer un parti mitoyen entre l'aristocratie hideuse de l'ancien régime

et le peuple, et l'appuyer de toute la puissance royale, en faisant

entrer Louis XVI dans ce projet. Or, pour le réaliser, il fallait

encore commencer par présenter le parti du peuple lui-même, comme une

faction. Il fallait travestir la morale de l'égalité et de la justice

sociale, en système de destruction et d'anarchie, peindre les plus

zélés défenseurs de la liberté, soit dans l'Assemblée constituante,

soit dans Paris, soit dans tout l'empire, sous des traits effrayants

pour l'ignorance et pour les préjuges. On les montrait aux grands

propriétaires comme les flatteurs des artisans et des pauvres; aux

marchands, comme les fléaux du commerce; aux hommes pusillanimes, comme

les auteurs de tous les mouvements de la révolution, et comme les

perturbateurs de la paix publique; à tous, comme des extravagants ou

comme des séditieux. Le chef-d'oeuvre de la politique de ce parti fut

de faire servir à ses projets le nom des lois et le prestige de la

constitution même. Tandis qu'il mettait tout en oeuvre pour la

modifier, selon leurs vues ambitieuses et les intérêts de la cour, il

s'attachait à persuader que les amis de la liberté, dont le seul voeu

était alors de la voir exécuter d'une manière loyale et populaire,

n'avaient d'autre but que de la détruire. Cette constitution, dont tous

les vices étaient son ouvrage, devint bientôt, entre ses mains, un

instrument de tyrannie et de proscription. Toujours nulle pour protéger

les patriotes persécutés, elle était toujours active pour justifier

tous les attentats contre la liberté, pour pallier tous les complots de

la cour et de l'aristocratie,

Par ce système de calomnie, on fournit à tous les mauvais citoyens,

trop prudents ou trop lâches pour arborer ouvertement les livrées de

l'aristocratie, le moyen de combattre la liberté sans paraître déserter

ses drapeaux. On détacha de la cause populaire tous les hommes timides,

faibles ou prévenus. Les riches, les fonctionnaires publics, les

égoïstes, les intrigants ambitieux, les hommes constitués en autorité,

se rangèrent en foule sous la bannière de cette faction hypocrite,

connue sous le nom de _modérés_, qui seule a mis la révolution en péril.

Ainsi on voit que la calomnie est encore la mère du feuillantisme, ce

monstre doucereux qui dévore en caressant, et qui a pensé tuer la

liberté naissante, en secouant sur son berceau tous les serpents de la

haine et de la discorde. C'est la calomnie qui fonda ces clubs

anti-populaires, destinés à assurer l'empire de la faction, en

dégradant l'opinion publique; c'est elle qui poursuivit, avec un si

long et si ridicule acharnement, les jacobins et les sociétés

populaires pour anéantir, avec eux, le patriotisme et le peuple.

N'est-ce pas la calomnie qui avait prépare ces forfaits, plus

abominables encore, lorsque La Fayette et ses complices égorgèrent, sur

l'autel de la patrie, cette multitude de patriotes, paisiblement

assemblés, pour provoquer, par une pétition, le jugement de Louis XVI?

Comme en un moment elle couvrit toute la France d'un voile funèbre!

Avec quelle facilité elle rendit tous les défenseurs de la liberté, les

objets de la prévention et de la haine publique, sous les noms _de

factieux, de républicains, etc., etc., etc_.

C'est la calomnie seule qui fit absoudre la tyrannie et la trahison,

dans la personne du dernier de nos rois. Quel est donc son fatal

ascendant, puisqu'alors réclamer, dans la tribune de l'Assemblée

constituante, la juste sévérité des lois et des droits de la nation

outragée, ne paraissait, aux représentants de la nation, qu'un langage

séditieux, qu'un projet coupable de renverser toutes les lois et de

dissoudre l'état? Quel est ce pouvoir magique de changer la vertu en

vice, et le vice en vertu! de donner à la sottise, à la corruption et à

la lâcheté, le droit d'accuser hautement le courage, l'intégrité et la

raison! J'ai vu ce scandale. J'ai vu les délégués d'un grand peuple,

vils jouets de perfides charlatans qui trahissaient la patrie,

redouter, calomnier le peuple, déclarer la guerre à ceux de ses

mandataires qui voulaient rester fidèles à sa cause; leur imputer à

crime, et l'estime de leur concitoyens, et les moments spontanés de

l'indignation publique, provoqués par la tyrannie; croire stupidement à

tous ses fantômes de complots, de brigandage, de dictature, dont on les

épouvantait; je les ai vus applaudir eux-mêmes à leur sagesse, à leur

modération, à leur civisme, lorsqu'ils renversaient, de leurs propres

mains, les bases sacrées de la liberté qu'ils avaient fondée. Je m'en

souviens encore, le lendemain de ce jour cruel, qui éclaira le massacre

des meilleurs citoyens, dont la démarche légitime nous était aussi

étrangère que le crime de leurs bourreaux, j'ai vu Pétion, qui alors

luttait aussi contre les intrigants, accueilli par les sénateurs

français, à peu près comme Catilina le fut un jour par le sénat romain.

Moi-même j'éprouvai le même sort; et de plus, la coalition coupable qui

maîtrisait l'Assemblée constituante, ces mêmes hommes, que la

république a proscrits, comme des traîtres, agitèrent sérieusement,

avec nos collègues, dans leur club anti-révolutionnaire, la question de

faire rendre contre moi un décret d'accusation; et, s'il eût été

proposé, ce n'eût peut-être pas été la justice qui aurait arrêté

l'Assemblée nationale, mais quelque reste de pudeur.

C'est la calomnie qui, alors, éleva le monstrueux ouvrage de la

révision de l'acte constitutionnel.

C'est elle qui, avant cette époque, avait assassiné, à Nancy, les plus

zélés défenseurs de la liberté; c'est elle qui immola ou chassa de nos

armées, avec des cartouches infamantes, par les jugements iniques et

par les ordres .arbitraires de l'aristocratie, les soldats les plus

dévoués pour la cause publique. C'était elle, qui, dans toutes ces

occasions, dictait les lettres des officiers de l'armée, les rapports

des ministres, des corps administratifs, les discours des législateurs

qui prostituaient leur organe à l'intrigue. C'est elle qui remplit nos

cachots des citoyen» dont les tyrans redoutaient l'énergie, c'est elle

qui, depuis le commencement de la révolution, à fait couler cent fois

le sang du peuple, au nom d'une loi barbare dont le nom seul déshonore

les législateurs français.

Dieux! à quelles méprisables causes tiennent les malheurs des nations!

et comme le philosophe doit sourire de pitié, lorsqu'il voit de près

les vils ressorts des grands événements, qui changent quelquefois la

face du globe! La Fayette fut deux ans, au moins, un grand homme et le

héros des deux mondes. Le mérite de bien payer, ou de caresser des

faiseurs de journaux, lui tint lieu de talents et de vertus; et peu

s'en fallut que ce petit homme s'élevât à la dictature, sur des tas de

pamphlets. Les folliculaires tiennent dans leurs mains la destinée des

peuples. Ils font ou défont les héros, comme un certain Warwic faisait

et défaisait les rois. Aussi, comme les princes calculent leurs forces

par la multitude de leurs soldats et par les ressources de leurs

finances, les chefs des factions rivales, parmi nous, calculent les

leurs par le nombre de leurs écrivains et par les moyens pécuniaires

qu'ils ont de les alimenter. La Fayette était pénétré de ces grands

principes; il sut s'environner d'une armée de journalistes; _la Gazette

Universelle_, _l'Ami des Patriotes_, _le Journal de Paris_, _la

Chronique_, _Monsieur Perlet lui-même_, et tant d'autres firent à son

parti plus de conquêtes, dans l'espace de quelques mois, qu'il n'en eût

pu faire lui-même à la révolution, durant un demi-siècle, même à la

tête d'une armée française.

Indépendamment de ces grands moyens, il avait fondé les plus belles

fabriques, et les plus magnifiques arsenaux que l'on eût encore vus, de

libelles, soit laudatifs, soit vitupératifs, soit éphémères, soit

périodiques, qu'il pouvait transporter, à chaque instant, aux

extrémités de l'empire, soit par le ministère de ses aides de camp,

soit par celui du gouvernement, Je n'ai pas besoin d'observer qu'il

n'oubliait pas de tirer parti de son crédit à la cour et de ses

rapports avec la liste civile, pour étendre chaque jour ces utiles

établissements.

Cependant, comme la vérité a aussi sa puissance et ses soldats, la

petite phalange des jacobins et des défenseurs de la liberté le

harcelait dans sa marche avec assez de succès. ll ne put jamais

l'entamer, aussi longtemps qu'il demeura séparé d'une autre faction,

qui combattait quelquefois avec les patriotes pour arriver à la

domination par une autre route.

Je parle de celle qui avait pour chefs les Lameth, Barnave et Duport.

Mais, lorsque quelque temps avant la fuite de Louis XVI, elles se

confédérèrent pour accabler le parti du peuple, les Lameth renforcèrent

le corps d'armée des libellistes de La Fayette, par la jonction de ceux

qui étaient à leur solde, et surtout du _Logographe_, journaliste très

fidèle, car il remplissait scrupuleusement l'engagement qu'il avait

contracté avec le maître de la liste civile, de défigurer les opinions

des députés patriotes et d'embellir celles des orateurs vendus à la

cour* [* On trouve la preuve authentique et littérale de ce fait dans

les papiers dont la nation doit la découverte à la fermeté inébranlable

et à l'infatigable vigilance du comité de surveillance de la commune de

Paris.].

Ce fut alors que les deux factions combinées, retranchées sous le

château des Tuileries, et à l'abri de la partie de la constitution qui

protégeait le despotisme royal, tombèrent sur les patriotes avec toutes

leurs forces, et remportèrent les victoires du Champ-de-Mars, de

l'inviolabilité absolue et de la révision. Ce fut alors que la France

entière fut désolée par l'épidémie du feuillantisme.

Durant cette période, La Fayette et ses alliés régnèrent en effet sur

la France. Il était le héros, le libérateur de la nation Il parut au

milieu du corps législatif; le président lui dit: "la nation montrera,

avec fierté, à ses amis et à ses ennemis la constitution et La

Fayette;" et le corps législatif applaudit avec transport. Il vint une

autre fois traiter les représentants du peuple beaucoup plus durement

que Louis XIV ne harangua le parlement de Paris, le jour où il vint le

visiter, le fouet à la main; et les représentants du peuple se

prosternèrent devant lui un peu plus bas que le parlement de Paris

devant Louis XIV. Pendant toute la durée de son empire, toute parole,

tout écrit qui attaquait La Fayette, était un crime. Tous les

patriotes, dont les cachots regorgeaient, le savent bien. Médire de La

Fayette, c'était _détruire la discipline militaire_, c'était _favoriser

Coblentz et l'Autriche_, c'était _prêcher l'anarchie et bouleverser

l'Etat_. Aujourd'hui encore, il ne resterait à ceux qui avaient le

courage de dénoncer ses crimes passés, et de prédire ceux qu'il

méditait, que le nom de fous ou de factieux, s'il n'avait pris le soin

de se dénoncer lui-même, et s'il n'avait voulu abuser trop brusquement

de la crédulité, j'ai presque dit de la stupidité publique. Le peuple

de Paris, qui le détestait depuis longtemps, quand on l'adorait

ailleurs, et les fédérés des autres départements, aidés par La Fayette

lui- même, renversèrent le monstrueux édifice de sa réputation et de sa

fortune, qui ne tomba qu'avec le trône.

Toutes les factions ont-elles été ensevelies sous ses ruines?

L'égoïsme, l'ambition, l'ignorance, tous les préjugés et toutes les

passions ennemies de l'égalité, ont elles disparu avec La Fayette? Non,

son esprit vit encore au milieu de nous; il a laissé des héritiers de

son ambition et de ses intrigues. Et quels succès ne peuvent-ils pas se

promettre encore, avec un peuple aussi confiant, aussi léger que

généreux, qui a longtemps encensé de si ridicules idoles? Que dis-je?

Otez le mot de république, je ne vois rien de changé. Je vois partout

les mêmes vices, les mêmes cabales, les mêmes moyens, et surtout la

calomnie. Vous qui vous dis posez à me démentir, si vous êtes de bonne

foi, apprenez à vous défier de vous mêmes; songez que votre usage est

d'apercevoir la vérité deux ans trop tard; songez qu'il est bien des

intrigues funestes dont vous favorisiez le succès par voire nonchalante

incrédulité, et que j'ai dévoilées. Si vous êtes de mauvaise foi, je

vous récuse; ce que je vais dire vous intéresse. Qui que vous soyez,

qu'aurez-vous à répondre à des faits? Que direz vous, quand je vous

aurai démontré qu'il existe une coalition _de patriotes vertueux, de

républicains austères_, qui perfectionne la criminelle politique de La

Fayette et de ses alliés, comme ceux-ci avaient perfectionné celle des

aristocrates déclarés. Je n'aurai pas même besoin de vous les nommer,

vous les reconnaîtrez à leurs oeuvres.

Que dis-je? Dans tout ce que je viens de dire jusqu'ici, n'avez-vous

pas cru lire l'histoire des intrigants du jour? N'avez-vous pas reconnu

leur tactique et leur langage?

Après la révolution du 14 juillet, vous avez entendu les aristocrates

crier à l'anarchie, parler de démagogues incendiaires; déplorer

éternellement le brûlement de quelques châteaux et la punition de

quelques scélérats. Vous avez vu La Fayette et ses complices commenter

ensuite ce texte à leur manière et dans le même esprit.

Que fait la faction nouvelle depuis la révolution du 10 août? Elle crie

à l'anarchie, parle sans cesse d'un parti désorganisateur, de

démagogues forcenés, qui égarent et qui flattent le peuple. Brigandage,

assassinats, conspirations, voilà toutes les idées dont elle entretient

sans cesse les quatre-vingt trois départements. Seulement, au mot de

factieux, usé par ses prédécesseurs, elle a substitué celui

d'agitateurs, un peu moins trivial; car, elle sait, comme eux, que

c'est avec des mots qu'on conduit les sots et les ignorants, Et à qui

adresse-t-elle ces reproches? Aux aristocrates, aux émigrés, aux

royalistes? Non. Aux feuillants; aux modérés hypocrites, aux patriotes

dont le zèle républicain remonte jusqu'au dix août? Non. Aux patriotes

qui, depuis le commencement de la révolution, étrangers à toutes les

factions, imperturbablement attachés à la cause publique, ont marché

par la même route au but unique de toute constitution libre, le règne

de la justice et de l'égalité; à ceux qui se sont montrés dans la

révolution du 10 août, et qui veulent qu'elle ait été faite pour le

peuple, et non pour une faction; enfin à ceux-là même qui furent les

objets éternels des persécutions de La Fayette, de la cour et de tous

leurs complices.

Les aristocrates et les feuillants trouvaient toujours quelques motifs

pour méconnaître les droits du peuple, ou pour avilir son caractère.

Les intrigants de la république les copient, en cela, avec une

exactitude servile. Comme leurs devanciers, ils déclament contre le

public qui assiste aux séances de l'assemblée nationale. Ils n'ont pas

dédaigné d'adopter les bons mots dos plus insolents détracteurs du

peuple. Comme eux, ils s'égaient sur _le souverain des tribunes_, sur

_le souverain de la terrasse des feuillants_. D'André et Mauri auraient

le droit de poursuivre, comme plagiaires, tels journalistes, prétendus

patriotes, que leurs lecteurs peuvent reconnaître à ce trait.

Les aristocrates et les feuillants osaient imputer aux amis de la

liberté l'absurde projet de la loi agraire. Mais c'était en rougissant,

et dans les ténèbres, qu'ils faisaient circuler cette calomnie. Les

intrigants de la république l'ont affichée sur les murs de Paris; ils

l'ont fait débiter à l'assemblée législative où ils dominaient, par un

ministre qui est leur créature, et c'est contre l'assemblée électorale

même du département de Paris qu'ils ont osé diriger cette absurde

inculpation, démentie par la notoriété publique et par l'indignation

universelle. Il y a plus, lorsqu'immédiatement avant le décret de

l'abolition de la royauté, provoqué par un député de Paris, un autre

député du même département, connu par les grands services qu'il a

rendus à la révolution, eut fait décréter que toutes les propriétés

étaient sous la sauvegarde de la nation, n'a-t-on pas vu l'un des

journalistes et des coryphées de la coalition dont je parle, membre

aussi de la convention nationale, imprimer le lendemain que cette

motion n'avait point été faite de bonne foi.

Vous avez vu les aristocrates et les feuillants déclamer éternellement

contre Paris. Les intrigants de la république déclament éternellement

contre Paris, avec cette différence que, de la part des premiers, ce

n'était que des déclamations, et que, de la part des autres, c'est une

conspiration contre Paris et contre la république entière.

Voyez avec quel acharnement ils accusent cette cité du projet insensé

de vouloir subjuguer la liberté du peuple français, au moment où elle

vient de l'enfanter. Voyez comme ils lui reprochent son opulence, quand

elle s'est ruinée pour la défense de la cause commune. Voyez comme ils

érigent en privilège odieux le séjour fortuit de l'assemblée

représentative dans son sein, lorsque c'est à cette circonstance que

sont dus, eu partie, et la naissance et les progrès de la révolution.

Voyez comme ils vont jusqu'à lui faire un crime même de rappeler ses

services et ses sacrifices pour répondre à leurs calomnies.

Prennent-ils même le soin de dissimuler que c'est en haine de la

liberté qu'ils lui déclarent la guerre? Et pourquoi donc ne cessent-ils

d'outrager le conseil général de la commune, qui s'est dévoué à toutes

les fureurs de la cour dans la nuit du 9 au 10 août; qui a donné à

cette immortelle révolution le mouvement nécessaire pour foudroyer le

despotisme? Pourquoi ne cessent-ils d'outrager les sections qui l'ont

choisi; les sections qui ont choisi ces mêmes électeurs qu'ils ont

diffamé avec tant d'audace; qui ont ratifié solennellement, par

elles-mêmes, le choix de ces mêmes députés qu'ils ne rougissent pas de

proscrire; ces sections enfin qui ont mérité la reconnaissance, non du

peuple français, mais de l'humanité, par la profonde sagesse avec

laquelle elles ont préparé, pendant plus de quinze jours, la dernière

révolution; par le courage sublime avec lequel elles ont donné

solennellement à toute la France le signal de la sainte insurrection

qui a sauvé la patrie? Tandis que les Parisiens, unis avec les fédérés,

terrassaient le despotisme; tandis qu'ils envoyaient quarante mille

défenseurs intrépides pour combattre les ennemis de l'Etat, de lâches

libellistes soulevaient contre eux les Français des autres

départements, remplissaient de ridicules terreurs et de fatales

préventions les députés qui devaient composer la convention nationale,

et jetaient partout le germe de la discorde et de tous les maux qui la

suivent. Si la convention nationale n'a rien fait encore qui réponde ni

à la hauteur de la nouvelle révolution, ni à l'attente du peuple

français, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs que dans la

confiance avec laquelle un grand nombre de ses membres s'est abandonné

aux guides infidèles qui les avaient trompés d'avance. Comment

s'occuper du bonheur de la nation et de la liberté du monde? lorsqu'on

n'est occupé qu'à faire le procès au patriotisme parisien; lorsqu'au

milieu du calme profond dont on est environné, on attend sans cesse les

orages dont on a tant entendu parler, et ces terribles agitateurs dont

une coalition intrigante nous entretient tous les jours; lorsqu'on

semble regretter de ne les rencontrer nulle part? Arrive t-il dans le

fond de quelque département un de ces mouvemens inséparables de la

révolution qui, dans tout autre moment, ne serait pas même aperçu? un

ministre ne manque pas d'en faire à l'assemblée un récit épouvantable,

et les intrigants de la république de pérorer contre les agitateurs de

Paris? Un bateau de blé est il arrêté par un peuple alarmé pour sa

subsistance? ce sont les agitateurs de Paris? Des soldats sont-ils

accusés d'insubordination justement ou injustement? ce sont les

agitateurs de Paris? Cent mille Français infortunés sont-ils à la

veille de manquer de pain par la faillite des directeurs d'une

banqueroute publique, croyez-vous que les intrigants s'occuperont des

moyens de les secourir? Ils ne songeront qu'à déclamer contre la

commune de Paris, qui n'en est aucunement coupable. Une pétition qui,

dans la bouche de tout autre, eût obtenu des-éloges, est-elle présentée

par des citoyens de Paris? le président la calomnie par une réponse

insidieuse et préparée, et la faction la dénonce à la France entière.

Des citoyens, des magistrats ont-ils mérité l'estime de la république,

par la vigilance courageuse avec laquelle ils ont découvert et étouffé

les conspirations de la cour dont ils apportent les preuves

authentiques? il n'est question que de leur faire le procès; c'est le

comité de surveillance de la commune de Paris. Des ouvriers du camp,

qui manquent notoirement de travail, viennent-ils spontanément et

paisiblement présenter à l'assemblée une pétition légitime? c'est une

émeute excitée par les députés de Paris. Un membre apprend que quatre

mille ouvriers sont en insurrection sur la place Vendôme, l'assemblée

s'alarme. Il n'y a pas un seul ouvrier. Une autre fois, un autre membre

vient annoncer que le peuple s'est révolté au Palais-Royal. Le

Palais-Royal est calme et désert.

Que serait-ce donc, s'il arrivait, en effet, quelque mouvement partiel

qu'il serait impossible de prévoir ou d'empêcher? C'est alors qu'il

serait prouvé, aux yeux de tous les départements, que rien n'est

exagéré dans le portrait hideux qu'ils ont tracé des horreurs dont

Paris est le théâtre, et que les représentants de la république doivent

le fuir, en secouant la poussière de leurs pieds. Voilà l'événement que

les intrigants de la république attendent avec impatience. Heureusement

jusqu'ici les citoyens semblent avoir deviné leur intention. Ce peuple

si féroce a lutté contre la misère; il a imposé silence à l'indignation

que pouvaient exciter toutes ces lâches persécutions; et ce n'est pas

le moindre prodige de la révolution, que ce calme profond qui règne

dans une ville immense, malgré tous les moyens qu'ils emploient chaque

jour pour exciter eux- mêmes quelque mouvement favorable à leurs vues

perfides. C'était là encore un des principaux points de la politique de

La Fayette, de provoquer lui-même quelques troubles pour effrayer

l'Assemblée nationale et tous les gens paisibles, et pour les imputer

ensuite aux patriotes. Or, ils savent encore imiter en cela ce

conspirateur, leur ancien ami, et peut-être plus près de l'être encore

qu'on ne le pense.

Mais la tranquillité publique les irrite; ils n'en sont que plus

ardents à calomnier les Français de Paris; et ce cri séditieux, par

lequel l'un des leurs dans la tribune de l'assemblée nationale osa

formellement inviter tous les départements à se liguer contre Paris,

est tous les jours répété de mille manières différentes dans toute

l'étendue de la république,

Ah! du moins les aristocrates, même les plus décriés de l'assemblée

constituante, convenaient qu'on pouvait vivre paisiblement à Paris,

même en insultant à la révolution. J'ai vu l'abbé Mauri et ses pareils,

après avoir blasphémé contre le peuple, s'étonner de la sécurité avec

laquelle il traversait tous les jours une multitude immense de citoyens

qui savaient les apprécier. Et lorsqu'il s'avisait, par hasard, de

menacer le peuple assemblé, en lui montrant les pistolets dont il était

muni, je l'ai vu rendre hautement justice aux citoyens armés de Paris,

qui l'avaient soustrait facilement à la juste indignation qu'il venait

de provoquer.

Les intrigants de la république n'ont pu parvenir encore à exciter ces

marques du mépris public, dont ils paraissent assez jaloux. Le zèle

inquiet du patriotisme ne forme même plus, dans les lieux voisins de la

salle, ces groupes nombreux tant calomniés par les ennemis de la

révolution; et ils n'ont pas le désagrément insigne de rencontrer des

citoyens assemblés sur leur passage. N'importe, ils ne cessent

d'entretenir la France entière des périls épouvantables auxquels leurs

personnes sacrées sont exposées. Combien l'abbé Mauri doit paraître

aimable aux parisiens, auprès de tels républicains qui occupent chaque

jour la tribune nationale!

La Fayette et ses amis avaient bien imaginé de s'environner quelquefois

d'un plus épais bataillon de gardes nationales parisiennes, sous le

prétexte de garder les représentants de la nation. Mais ils ne

s'avisèrent jamais de créer pour eux une maison militaire, et des

gardes du corps attachés au service des députés. Jamais ils ne

songèrent à appeler à eux les départements, pour les défendre contre

Paris. Tous ces tyrans constitutionnels étaient des princes débonnaires

en comparaison des petits tyrans de la république. Sans doute, les

personnes de ces derniers sont d'une bien autre importance que celles

des législateurs précédents, et ce serait manquer à l'espèce humaine

toute entière de confier ce dépôt sacré à une seule cité: il faut que

tous les départements français partagent l'honneur de leur

conservation; ils se trompent, il faut que ce soit toutes les nations

du monde.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 10 / 27 段