politiques. Ce petit émule de Monk ou de Cromwell, qui n'était pas plus
le chef que l'instrument de la faction qu'il avait embrassée, voulait
créer un parti mitoyen entre l'aristocratie hideuse de l'ancien régime
et le peuple, et l'appuyer de toute la puissance royale, en faisant
entrer Louis XVI dans ce projet. Or, pour le réaliser, il fallait
encore commencer par présenter le parti du peuple lui-même, comme une
faction. Il fallait travestir la morale de l'égalité et de la justice
sociale, en système de destruction et d'anarchie, peindre les plus
zélés défenseurs de la liberté, soit dans l'Assemblée constituante,
soit dans Paris, soit dans tout l'empire, sous des traits effrayants
pour l'ignorance et pour les préjuges. On les montrait aux grands
propriétaires comme les flatteurs des artisans et des pauvres; aux
marchands, comme les fléaux du commerce; aux hommes pusillanimes, comme
les auteurs de tous les mouvements de la révolution, et comme les
perturbateurs de la paix publique; à tous, comme des extravagants ou
comme des séditieux. Le chef-d'oeuvre de la politique de ce parti fut
de faire servir à ses projets le nom des lois et le prestige de la
constitution même. Tandis qu'il mettait tout en oeuvre pour la
modifier, selon leurs vues ambitieuses et les intérêts de la cour, il
s'attachait à persuader que les amis de la liberté, dont le seul voeu
était alors de la voir exécuter d'une manière loyale et populaire,
n'avaient d'autre but que de la détruire. Cette constitution, dont tous
les vices étaient son ouvrage, devint bientôt, entre ses mains, un
instrument de tyrannie et de proscription. Toujours nulle pour protéger
les patriotes persécutés, elle était toujours active pour justifier
tous les attentats contre la liberté, pour pallier tous les complots de
la cour et de l'aristocratie,
Par ce système de calomnie, on fournit à tous les mauvais citoyens,
trop prudents ou trop lâches pour arborer ouvertement les livrées de
l'aristocratie, le moyen de combattre la liberté sans paraître déserter
ses drapeaux. On détacha de la cause populaire tous les hommes timides,
faibles ou prévenus. Les riches, les fonctionnaires publics, les
égoïstes, les intrigants ambitieux, les hommes constitués en autorité,
se rangèrent en foule sous la bannière de cette faction hypocrite,
connue sous le nom de _modérés_, qui seule a mis la révolution en péril.
Ainsi on voit que la calomnie est encore la mère du feuillantisme, ce
monstre doucereux qui dévore en caressant, et qui a pensé tuer la
liberté naissante, en secouant sur son berceau tous les serpents de la
haine et de la discorde. C'est la calomnie qui fonda ces clubs
anti-populaires, destinés à assurer l'empire de la faction, en
dégradant l'opinion publique; c'est elle qui poursuivit, avec un si
long et si ridicule acharnement, les jacobins et les sociétés
populaires pour anéantir, avec eux, le patriotisme et le peuple.
N'est-ce pas la calomnie qui avait prépare ces forfaits, plus
abominables encore, lorsque La Fayette et ses complices égorgèrent, sur
l'autel de la patrie, cette multitude de patriotes, paisiblement
assemblés, pour provoquer, par une pétition, le jugement de Louis XVI?
Comme en un moment elle couvrit toute la France d'un voile funèbre!
Avec quelle facilité elle rendit tous les défenseurs de la liberté, les
objets de la prévention et de la haine publique, sous les noms _de
factieux, de républicains, etc., etc., etc_.
C'est la calomnie seule qui fit absoudre la tyrannie et la trahison,
dans la personne du dernier de nos rois. Quel est donc son fatal
ascendant, puisqu'alors réclamer, dans la tribune de l'Assemblée
constituante, la juste sévérité des lois et des droits de la nation
outragée, ne paraissait, aux représentants de la nation, qu'un langage
séditieux, qu'un projet coupable de renverser toutes les lois et de
dissoudre l'état? Quel est ce pouvoir magique de changer la vertu en
vice, et le vice en vertu! de donner à la sottise, à la corruption et à
la lâcheté, le droit d'accuser hautement le courage, l'intégrité et la
raison! J'ai vu ce scandale. J'ai vu les délégués d'un grand peuple,
vils jouets de perfides charlatans qui trahissaient la patrie,
redouter, calomnier le peuple, déclarer la guerre à ceux de ses
mandataires qui voulaient rester fidèles à sa cause; leur imputer à
crime, et l'estime de leur concitoyens, et les moments spontanés de
l'indignation publique, provoqués par la tyrannie; croire stupidement à
tous ses fantômes de complots, de brigandage, de dictature, dont on les
épouvantait; je les ai vus applaudir eux-mêmes à leur sagesse, à leur
modération, à leur civisme, lorsqu'ils renversaient, de leurs propres
mains, les bases sacrées de la liberté qu'ils avaient fondée. Je m'en
souviens encore, le lendemain de ce jour cruel, qui éclaira le massacre
des meilleurs citoyens, dont la démarche légitime nous était aussi
étrangère que le crime de leurs bourreaux, j'ai vu Pétion, qui alors
luttait aussi contre les intrigants, accueilli par les sénateurs
français, à peu près comme Catilina le fut un jour par le sénat romain.
Moi-même j'éprouvai le même sort; et de plus, la coalition coupable qui
maîtrisait l'Assemblée constituante, ces mêmes hommes, que la
république a proscrits, comme des traîtres, agitèrent sérieusement,
avec nos collègues, dans leur club anti-révolutionnaire, la question de
faire rendre contre moi un décret d'accusation; et, s'il eût été
proposé, ce n'eût peut-être pas été la justice qui aurait arrêté
l'Assemblée nationale, mais quelque reste de pudeur.
C'est la calomnie qui, alors, éleva le monstrueux ouvrage de la
révision de l'acte constitutionnel.
C'est elle qui, avant cette époque, avait assassiné, à Nancy, les plus
zélés défenseurs de la liberté; c'est elle qui immola ou chassa de nos
armées, avec des cartouches infamantes, par les jugements iniques et
par les ordres .arbitraires de l'aristocratie, les soldats les plus
dévoués pour la cause publique. C'était elle, qui, dans toutes ces
occasions, dictait les lettres des officiers de l'armée, les rapports
des ministres, des corps administratifs, les discours des législateurs
qui prostituaient leur organe à l'intrigue. C'est elle qui remplit nos
cachots des citoyen» dont les tyrans redoutaient l'énergie, c'est elle
qui, depuis le commencement de la révolution, à fait couler cent fois
le sang du peuple, au nom d'une loi barbare dont le nom seul déshonore
les législateurs français.
Dieux! à quelles méprisables causes tiennent les malheurs des nations!
et comme le philosophe doit sourire de pitié, lorsqu'il voit de près
les vils ressorts des grands événements, qui changent quelquefois la
face du globe! La Fayette fut deux ans, au moins, un grand homme et le
héros des deux mondes. Le mérite de bien payer, ou de caresser des
faiseurs de journaux, lui tint lieu de talents et de vertus; et peu
s'en fallut que ce petit homme s'élevât à la dictature, sur des tas de
pamphlets. Les folliculaires tiennent dans leurs mains la destinée des
peuples. Ils font ou défont les héros, comme un certain Warwic faisait
et défaisait les rois. Aussi, comme les princes calculent leurs forces
par la multitude de leurs soldats et par les ressources de leurs
finances, les chefs des factions rivales, parmi nous, calculent les
leurs par le nombre de leurs écrivains et par les moyens pécuniaires
qu'ils ont de les alimenter. La Fayette était pénétré de ces grands
principes; il sut s'environner d'une armée de journalistes; _la Gazette
Universelle_, _l'Ami des Patriotes_, _le Journal de Paris_, _la
Chronique_, _Monsieur Perlet lui-même_, et tant d'autres firent à son
parti plus de conquêtes, dans l'espace de quelques mois, qu'il n'en eût
pu faire lui-même à la révolution, durant un demi-siècle, même à la
tête d'une armée française.
Indépendamment de ces grands moyens, il avait fondé les plus belles
fabriques, et les plus magnifiques arsenaux que l'on eût encore vus, de
libelles, soit laudatifs, soit vitupératifs, soit éphémères, soit
périodiques, qu'il pouvait transporter, à chaque instant, aux
extrémités de l'empire, soit par le ministère de ses aides de camp,
soit par celui du gouvernement, Je n'ai pas besoin d'observer qu'il
n'oubliait pas de tirer parti de son crédit à la cour et de ses
rapports avec la liste civile, pour étendre chaque jour ces utiles
établissements.
Cependant, comme la vérité a aussi sa puissance et ses soldats, la
petite phalange des jacobins et des défenseurs de la liberté le
harcelait dans sa marche avec assez de succès. ll ne put jamais
l'entamer, aussi longtemps qu'il demeura séparé d'une autre faction,
qui combattait quelquefois avec les patriotes pour arriver à la
domination par une autre route.
Je parle de celle qui avait pour chefs les Lameth, Barnave et Duport.
Mais, lorsque quelque temps avant la fuite de Louis XVI, elles se
confédérèrent pour accabler le parti du peuple, les Lameth renforcèrent
le corps d'armée des libellistes de La Fayette, par la jonction de ceux
qui étaient à leur solde, et surtout du _Logographe_, journaliste très
fidèle, car il remplissait scrupuleusement l'engagement qu'il avait
contracté avec le maître de la liste civile, de défigurer les opinions
des députés patriotes et d'embellir celles des orateurs vendus à la
cour* [* On trouve la preuve authentique et littérale de ce fait dans
les papiers dont la nation doit la découverte à la fermeté inébranlable
et à l'infatigable vigilance du comité de surveillance de la commune de
Paris.].
Ce fut alors que les deux factions combinées, retranchées sous le
château des Tuileries, et à l'abri de la partie de la constitution qui
protégeait le despotisme royal, tombèrent sur les patriotes avec toutes
leurs forces, et remportèrent les victoires du Champ-de-Mars, de
l'inviolabilité absolue et de la révision. Ce fut alors que la France
entière fut désolée par l'épidémie du feuillantisme.
Durant cette période, La Fayette et ses alliés régnèrent en effet sur
la France. Il était le héros, le libérateur de la nation Il parut au
milieu du corps législatif; le président lui dit: "la nation montrera,
avec fierté, à ses amis et à ses ennemis la constitution et La
Fayette;" et le corps législatif applaudit avec transport. Il vint une
autre fois traiter les représentants du peuple beaucoup plus durement
que Louis XIV ne harangua le parlement de Paris, le jour où il vint le
visiter, le fouet à la main; et les représentants du peuple se
prosternèrent devant lui un peu plus bas que le parlement de Paris
devant Louis XIV. Pendant toute la durée de son empire, toute parole,
tout écrit qui attaquait La Fayette, était un crime. Tous les
patriotes, dont les cachots regorgeaient, le savent bien. Médire de La
Fayette, c'était _détruire la discipline militaire_, c'était _favoriser
Coblentz et l'Autriche_, c'était _prêcher l'anarchie et bouleverser
l'Etat_. Aujourd'hui encore, il ne resterait à ceux qui avaient le
courage de dénoncer ses crimes passés, et de prédire ceux qu'il
méditait, que le nom de fous ou de factieux, s'il n'avait pris le soin
de se dénoncer lui-même, et s'il n'avait voulu abuser trop brusquement
de la crédulité, j'ai presque dit de la stupidité publique. Le peuple
de Paris, qui le détestait depuis longtemps, quand on l'adorait
ailleurs, et les fédérés des autres départements, aidés par La Fayette
lui- même, renversèrent le monstrueux édifice de sa réputation et de sa
fortune, qui ne tomba qu'avec le trône.
Toutes les factions ont-elles été ensevelies sous ses ruines?
L'égoïsme, l'ambition, l'ignorance, tous les préjugés et toutes les
passions ennemies de l'égalité, ont elles disparu avec La Fayette? Non,
son esprit vit encore au milieu de nous; il a laissé des héritiers de
son ambition et de ses intrigues. Et quels succès ne peuvent-ils pas se
promettre encore, avec un peuple aussi confiant, aussi léger que
généreux, qui a longtemps encensé de si ridicules idoles? Que dis-je?
Otez le mot de république, je ne vois rien de changé. Je vois partout
les mêmes vices, les mêmes cabales, les mêmes moyens, et surtout la
calomnie. Vous qui vous dis posez à me démentir, si vous êtes de bonne
foi, apprenez à vous défier de vous mêmes; songez que votre usage est
d'apercevoir la vérité deux ans trop tard; songez qu'il est bien des
intrigues funestes dont vous favorisiez le succès par voire nonchalante
incrédulité, et que j'ai dévoilées. Si vous êtes de mauvaise foi, je
vous récuse; ce que je vais dire vous intéresse. Qui que vous soyez,
qu'aurez-vous à répondre à des faits? Que direz vous, quand je vous
aurai démontré qu'il existe une coalition _de patriotes vertueux, de
républicains austères_, qui perfectionne la criminelle politique de La
Fayette et de ses alliés, comme ceux-ci avaient perfectionné celle des
aristocrates déclarés. Je n'aurai pas même besoin de vous les nommer,
vous les reconnaîtrez à leurs oeuvres.
Que dis-je? Dans tout ce que je viens de dire jusqu'ici, n'avez-vous
pas cru lire l'histoire des intrigants du jour? N'avez-vous pas reconnu
leur tactique et leur langage?
Après la révolution du 14 juillet, vous avez entendu les aristocrates
crier à l'anarchie, parler de démagogues incendiaires; déplorer
éternellement le brûlement de quelques châteaux et la punition de
quelques scélérats. Vous avez vu La Fayette et ses complices commenter
ensuite ce texte à leur manière et dans le même esprit.
Que fait la faction nouvelle depuis la révolution du 10 août? Elle crie
à l'anarchie, parle sans cesse d'un parti désorganisateur, de
démagogues forcenés, qui égarent et qui flattent le peuple. Brigandage,
assassinats, conspirations, voilà toutes les idées dont elle entretient
sans cesse les quatre-vingt trois départements. Seulement, au mot de
factieux, usé par ses prédécesseurs, elle a substitué celui
d'agitateurs, un peu moins trivial; car, elle sait, comme eux, que
c'est avec des mots qu'on conduit les sots et les ignorants, Et à qui
adresse-t-elle ces reproches? Aux aristocrates, aux émigrés, aux
royalistes? Non. Aux feuillants; aux modérés hypocrites, aux patriotes
dont le zèle républicain remonte jusqu'au dix août? Non. Aux patriotes
qui, depuis le commencement de la révolution, étrangers à toutes les
factions, imperturbablement attachés à la cause publique, ont marché
par la même route au but unique de toute constitution libre, le règne
de la justice et de l'égalité; à ceux qui se sont montrés dans la
révolution du 10 août, et qui veulent qu'elle ait été faite pour le
peuple, et non pour une faction; enfin à ceux-là même qui furent les
objets éternels des persécutions de La Fayette, de la cour et de tous
leurs complices.
Les aristocrates et les feuillants trouvaient toujours quelques motifs
pour méconnaître les droits du peuple, ou pour avilir son caractère.
Les intrigants de la république les copient, en cela, avec une
exactitude servile. Comme leurs devanciers, ils déclament contre le
public qui assiste aux séances de l'assemblée nationale. Ils n'ont pas
dédaigné d'adopter les bons mots dos plus insolents détracteurs du
peuple. Comme eux, ils s'égaient sur _le souverain des tribunes_, sur
_le souverain de la terrasse des feuillants_. D'André et Mauri auraient
le droit de poursuivre, comme plagiaires, tels journalistes, prétendus
patriotes, que leurs lecteurs peuvent reconnaître à ce trait.
Les aristocrates et les feuillants osaient imputer aux amis de la
liberté l'absurde projet de la loi agraire. Mais c'était en rougissant,
et dans les ténèbres, qu'ils faisaient circuler cette calomnie. Les
intrigants de la république l'ont affichée sur les murs de Paris; ils
l'ont fait débiter à l'assemblée législative où ils dominaient, par un
ministre qui est leur créature, et c'est contre l'assemblée électorale
même du département de Paris qu'ils ont osé diriger cette absurde
inculpation, démentie par la notoriété publique et par l'indignation
universelle. Il y a plus, lorsqu'immédiatement avant le décret de
l'abolition de la royauté, provoqué par un député de Paris, un autre
député du même département, connu par les grands services qu'il a
rendus à la révolution, eut fait décréter que toutes les propriétés
étaient sous la sauvegarde de la nation, n'a-t-on pas vu l'un des
journalistes et des coryphées de la coalition dont je parle, membre
aussi de la convention nationale, imprimer le lendemain que cette
motion n'avait point été faite de bonne foi.
Vous avez vu les aristocrates et les feuillants déclamer éternellement
contre Paris. Les intrigants de la république déclament éternellement
contre Paris, avec cette différence que, de la part des premiers, ce
n'était que des déclamations, et que, de la part des autres, c'est une
conspiration contre Paris et contre la république entière.
Voyez avec quel acharnement ils accusent cette cité du projet insensé
de vouloir subjuguer la liberté du peuple français, au moment où elle
vient de l'enfanter. Voyez comme ils lui reprochent son opulence, quand
elle s'est ruinée pour la défense de la cause commune. Voyez comme ils
érigent en privilège odieux le séjour fortuit de l'assemblée
représentative dans son sein, lorsque c'est à cette circonstance que
sont dus, eu partie, et la naissance et les progrès de la révolution.
Voyez comme ils vont jusqu'à lui faire un crime même de rappeler ses
services et ses sacrifices pour répondre à leurs calomnies.
Prennent-ils même le soin de dissimuler que c'est en haine de la
liberté qu'ils lui déclarent la guerre? Et pourquoi donc ne cessent-ils
d'outrager le conseil général de la commune, qui s'est dévoué à toutes
les fureurs de la cour dans la nuit du 9 au 10 août; qui a donné à
cette immortelle révolution le mouvement nécessaire pour foudroyer le
despotisme? Pourquoi ne cessent-ils d'outrager les sections qui l'ont
choisi; les sections qui ont choisi ces mêmes électeurs qu'ils ont
diffamé avec tant d'audace; qui ont ratifié solennellement, par
elles-mêmes, le choix de ces mêmes députés qu'ils ne rougissent pas de
proscrire; ces sections enfin qui ont mérité la reconnaissance, non du
peuple français, mais de l'humanité, par la profonde sagesse avec
laquelle elles ont préparé, pendant plus de quinze jours, la dernière
révolution; par le courage sublime avec lequel elles ont donné
solennellement à toute la France le signal de la sainte insurrection
qui a sauvé la patrie? Tandis que les Parisiens, unis avec les fédérés,
terrassaient le despotisme; tandis qu'ils envoyaient quarante mille
défenseurs intrépides pour combattre les ennemis de l'Etat, de lâches
libellistes soulevaient contre eux les Français des autres
départements, remplissaient de ridicules terreurs et de fatales
préventions les députés qui devaient composer la convention nationale,
et jetaient partout le germe de la discorde et de tous les maux qui la
suivent. Si la convention nationale n'a rien fait encore qui réponde ni
à la hauteur de la nouvelle révolution, ni à l'attente du peuple
français, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs que dans la
confiance avec laquelle un grand nombre de ses membres s'est abandonné
aux guides infidèles qui les avaient trompés d'avance. Comment
s'occuper du bonheur de la nation et de la liberté du monde? lorsqu'on
n'est occupé qu'à faire le procès au patriotisme parisien; lorsqu'au
milieu du calme profond dont on est environné, on attend sans cesse les
orages dont on a tant entendu parler, et ces terribles agitateurs dont
une coalition intrigante nous entretient tous les jours; lorsqu'on
semble regretter de ne les rencontrer nulle part? Arrive t-il dans le
fond de quelque département un de ces mouvemens inséparables de la
révolution qui, dans tout autre moment, ne serait pas même aperçu? un
ministre ne manque pas d'en faire à l'assemblée un récit épouvantable,
et les intrigants de la république de pérorer contre les agitateurs de
Paris? Un bateau de blé est il arrêté par un peuple alarmé pour sa
subsistance? ce sont les agitateurs de Paris? Des soldats sont-ils
accusés d'insubordination justement ou injustement? ce sont les
agitateurs de Paris? Cent mille Français infortunés sont-ils à la
veille de manquer de pain par la faillite des directeurs d'une
banqueroute publique, croyez-vous que les intrigants s'occuperont des
moyens de les secourir? Ils ne songeront qu'à déclamer contre la
commune de Paris, qui n'en est aucunement coupable. Une pétition qui,
dans la bouche de tout autre, eût obtenu des-éloges, est-elle présentée
par des citoyens de Paris? le président la calomnie par une réponse
insidieuse et préparée, et la faction la dénonce à la France entière.
Des citoyens, des magistrats ont-ils mérité l'estime de la république,
par la vigilance courageuse avec laquelle ils ont découvert et étouffé
les conspirations de la cour dont ils apportent les preuves
authentiques? il n'est question que de leur faire le procès; c'est le
comité de surveillance de la commune de Paris. Des ouvriers du camp,
qui manquent notoirement de travail, viennent-ils spontanément et
paisiblement présenter à l'assemblée une pétition légitime? c'est une
émeute excitée par les députés de Paris. Un membre apprend que quatre
mille ouvriers sont en insurrection sur la place Vendôme, l'assemblée
s'alarme. Il n'y a pas un seul ouvrier. Une autre fois, un autre membre
vient annoncer que le peuple s'est révolté au Palais-Royal. Le
Palais-Royal est calme et désert.
Que serait-ce donc, s'il arrivait, en effet, quelque mouvement partiel
qu'il serait impossible de prévoir ou d'empêcher? C'est alors qu'il
serait prouvé, aux yeux de tous les départements, que rien n'est
exagéré dans le portrait hideux qu'ils ont tracé des horreurs dont
Paris est le théâtre, et que les représentants de la république doivent
le fuir, en secouant la poussière de leurs pieds. Voilà l'événement que
les intrigants de la république attendent avec impatience. Heureusement
jusqu'ici les citoyens semblent avoir deviné leur intention. Ce peuple
si féroce a lutté contre la misère; il a imposé silence à l'indignation
que pouvaient exciter toutes ces lâches persécutions; et ce n'est pas
le moindre prodige de la révolution, que ce calme profond qui règne
dans une ville immense, malgré tous les moyens qu'ils emploient chaque
jour pour exciter eux- mêmes quelque mouvement favorable à leurs vues
perfides. C'était là encore un des principaux points de la politique de
La Fayette, de provoquer lui-même quelques troubles pour effrayer
l'Assemblée nationale et tous les gens paisibles, et pour les imputer
ensuite aux patriotes. Or, ils savent encore imiter en cela ce
conspirateur, leur ancien ami, et peut-être plus près de l'être encore
qu'on ne le pense.
Mais la tranquillité publique les irrite; ils n'en sont que plus
ardents à calomnier les Français de Paris; et ce cri séditieux, par
lequel l'un des leurs dans la tribune de l'assemblée nationale osa
formellement inviter tous les départements à se liguer contre Paris,
est tous les jours répété de mille manières différentes dans toute
l'étendue de la république,
Ah! du moins les aristocrates, même les plus décriés de l'assemblée
constituante, convenaient qu'on pouvait vivre paisiblement à Paris,
même en insultant à la révolution. J'ai vu l'abbé Mauri et ses pareils,
après avoir blasphémé contre le peuple, s'étonner de la sécurité avec
laquelle il traversait tous les jours une multitude immense de citoyens
qui savaient les apprécier. Et lorsqu'il s'avisait, par hasard, de
menacer le peuple assemblé, en lui montrant les pistolets dont il était
muni, je l'ai vu rendre hautement justice aux citoyens armés de Paris,
qui l'avaient soustrait facilement à la juste indignation qu'il venait
de provoquer.
Les intrigants de la république n'ont pu parvenir encore à exciter ces
marques du mépris public, dont ils paraissent assez jaloux. Le zèle
inquiet du patriotisme ne forme même plus, dans les lieux voisins de la
salle, ces groupes nombreux tant calomniés par les ennemis de la
révolution; et ils n'ont pas le désagrément insigne de rencontrer des
citoyens assemblés sur leur passage. N'importe, ils ne cessent
d'entretenir la France entière des périls épouvantables auxquels leurs
personnes sacrées sont exposées. Combien l'abbé Mauri doit paraître
aimable aux parisiens, auprès de tels républicains qui occupent chaque
jour la tribune nationale!
La Fayette et ses amis avaient bien imaginé de s'environner quelquefois
d'un plus épais bataillon de gardes nationales parisiennes, sous le
prétexte de garder les représentants de la nation. Mais ils ne
s'avisèrent jamais de créer pour eux une maison militaire, et des
gardes du corps attachés au service des députés. Jamais ils ne
songèrent à appeler à eux les départements, pour les défendre contre
Paris. Tous ces tyrans constitutionnels étaient des princes débonnaires
en comparaison des petits tyrans de la république. Sans doute, les
personnes de ces derniers sont d'une bien autre importance que celles
des législateurs précédents, et ce serait manquer à l'espèce humaine
toute entière de confier ce dépôt sacré à une seule cité: il faut que
tous les départements français partagent l'honneur de leur
conservation; ils se trompent, il faut que ce soit toutes les nations
du monde.