La discussion du projet qui vous est présenté ne peut être ni longue,

ni difficile, si vous voulez remonter au principe de la question.

Dans tout état bien constitué, la force publique est une, comme la

volonté générale qu'elle est destinée à faire respecter. Elle a un

objet unique, celui de maintenir l'exécution des lois, en protégeant

les personnes et les droits de tous les citoyens.

Elle ne peut être dirigée qu'au nom de la loi, et par l'ordre du

magistrat qui en est l'organe. Les personnes, l'autorité de tous les

délégués du peuple reposent, comme les droits et les personnes des

citoyens, sous la sauvegarde de cette force publique unique et toute

puissante; car elle est la force de la société entière.

Toute force particulière armée, affectée à un homme, à une assemblée,

quelque constituée qu'elle soit en puissance, est un monstre dans

l'ordre social. Elle est toujours sans objet, puisqu'on ne peut jamais

supposer que la force publique, dont je viens de parler, soit

insuffisante pour les défendre. Elle est dangereuse, car elle n'est

plus dirigée par la volonté générale, mais par la volonté particulière

du corps ou de l'individu auquel elle appartient. Elle n'est plus un

moyen de protection universelle pour la société; ce n'est qu'un

instrument de violence et de tyrannie pour ceux qui l'ont usurpée;

c'est, tout au moins un absurde et dangereux privilège. C'est pour

cela, sans doute, qu'aux yeux des hommes éclairés, la garde armée, qui

environnait les monarques, parut toujours une absurdité tyrannique,

même dans le système de la monarchie. C'est pour cela que, dans la

première législature, les députés, fidèles au principe, réclamèrent

contre l'institution d'une garde pour le roi des Français. Or, si la

raison, si le civisme ne pardonne point à la maison militaire des rois,

de quel oeil verra-t-il la maison militaire des mandataires du peuple,

et le nouveau capitaine des gardes que l'on veut vous donner? Une

pareille question est décidée par ce simple dilemme. Ou bien les

délégués du peuple ont sa confiance, ou ils ne l'ont pas. Au premier

cas, ils n'ont pas besoin de force armée; dans le second, ils ne

l'appellent que pour opprimer le peuple. Craignent-ils les entreprises

de quelques malveillants? Le peuple et la loi les garantissent contre

ce danger. Craignent-ils le peuple lui-même? Ils ne sont plus que des

tyrans. Ces principes suffisent pour écarter le projet du comité. Mais

combien vous paraîtra-t-il ridicule et funeste à la fois, si vous

l'examinez sous le rapport des considérations politiques!

D'abord par quelle fatalité, une assemblée qui commence avec le règne

de la république, sous les auspices de l'estime universelle,

semble-t-elle écarter cette multitude d'objets d'intérêt public qui la

presse de toutes parts pour s'occuper de sa garde particulière? Par

quelle fatalité ne se-repose-t-elle pas, soit de sa dignité, soit de sa

sûreté, sur celle qui avait environné les deux assemblées précédentes,

et qui jusqu'ici lui avait rendu les mêmes services? Ces questions,

quoiqu'on puisse dire, ne sont point faciles à résoudre, à moins qu'on

ne suppose, à cette conduite, quelques motifs cachés et

extraordinaires. .

Eh bien! ces motifs, quels sont ils? Il faut les approfondir. Est-ce la

sûreté de la convention nationale? Si ce motif a quelque fondement, il

est le plus impérieux de tous; et, dans ce cas, je vote pour le projet.

Mais, dans le cas contraire, il faut dissiper de vaines alarmes qui ont

été jetées au milieu de vous. Or, quel est l'insensé qui a espéré de

vous persuader que les représentants du peuple n'étaient point en

sûreté dans cette grande cité qui fut à la fois le berceau, le foyer,

le boulevard de la révolution, au milieu de ce même peuple qui a gardé,

défendu les deux premières législatures, malgré toutes leurs trahisons?

Eh quoi! vos prédécesseurs de l'une et l'autre assemblée avaient

lâchement abandonné la cause publique; et ils ont fourni paisiblement

leur carrière, en dépit de toute la puissance et de toutes les

conspirations de la cour; et vous, les fondateurs de la république,

vous, dont tous les actes seront des titres à la reconnaissance de

l'humanité, on pourrait vous faire croire à quelques dangers, dans ces

mêmes lieux où la liberté vient de remporter un dernier triomphe sur la

tyrannie. On vous parle sans cesse de factions conjurées contre vous;

où sont-elles? En avez-vous découvert quelque trace? Et s'il s'en

élevait, seraient-elles plus puissantes que celles qui environnaient

vos devanciers? Les ennemis de la liberté sont-ils plus forts

aujourd'hui, depuis la chute des rois? ou bien auriez-vous d'autres

ennemis que ceux de la liberté? Sont-ils plus imposants que les

représentants de la. nation française, investis de la suprême

puissance? Sont-ils plus forts que le peuple immense qui vous entoure?

ou bien doutez-vous de ce peuple lui-même? Ah! fussiez-vous despotes,

prévaricateurs, il vous respecterait. Les plus ardents amis de la

liberté savent mieux que personne, qu'aujourd'hui l'insurrection même

la plus légitime ne ferait que hâter la perte de l'Etat et de la

liberté. Le peuple français souffrirait avec patience les erreurs, les

crimes même de ses mandataires, et il attendrait le moment de juger

leur ouvrage. Quelle prétexte d'inquiétude peut donc rester à des

hommes qui veulent remplir, avec gloire, les devoirs sublimes qui leur

sont imposés? Depuis quand la vertu partage-t-elle les terreurs du

crime? Depuis quand le courage raisonne-t-il comme la lâcheté, et la

liberté comme la tyrannie?

Mais ce motif, aussi absurde que honteux, il semble que personne ne

veuille plus l'avouer aujourd'hui; examinons donc ceux que le rapport

des comités nous présente.

La nation entière, dit-on, doit être appelée à couvrir ses

représentants de son égide; elle doit concourir de la même manière à la

garde de tous les dépôts et de tous les établissements publics qui sont

la propriété commune.

La nation, sans doute, doit beaucoup de reconnaissance au zèle de ceux

qui réclament, pour elle, ce droit qu'elle avait oublié jusqu'ici; sans

doute parce qu'elle croyait en avoir de plus sacrés à conquérir ou à

cimenter. C'est à eux qu'il était réservé de découvrir ce principe

inconnu, d'où il résulte que la souveraineté du peuple français est

compromise, si les quatre-vingt-trois départements ne nomment point des

représentons particuliers pour concourir à la garde des ministres, du

tribunal de cassation; que dis-je? pour garder nos ports, nos arsenaux,

nos forteresses, qui sont aussi des dépôts et des établissements

nationaux. Et pourquoi aussi les commis, les huissiers de la convention

nationale, ne seraient ils pas pris, aussi bien que ses gardes, dans

les quatre-vingt-trois départements de la république. Car toutes ces

conséquences dérivent évidemment du même principe; et si elles sont

absurdes, ce n'est peut être que la faute du principe.

Mais d'où vient donc ce bizarre scrupule? Partout où l'Assemblée

nationale résidera, ne sera-t-elle pas gardée par des Français? à

Bordeaux, à Marseille, à Paris, peut importe; elle ne doit point voir

des Bordelais, des Marseillais, des Parisiens; mais des citoyens placés

sur différons points, d'un état unique et d'une patrie commune à tous.

N'est-ce pas la nature même des choses qui veut que, dès que son séjour

est fixé à Paris, elle soit gardée par la portion du peuple français

qui habite Paris? Et comment peut-on présenter, comme un privilège

odieux, ce qui n'est que l'effet de la nature des choses; et que les

mêmes circonstances transporteraient indifféremment à d'autres.

Cependant on nous présente la force armée, qu'on veut appeler des

départements, comme un _lien moral que l'on ne peut méconnaître sans

compromettre l'unité, la force et la paix intérieure de l'Etat_. Qui

l'eût jamais soupçonné, que le salut de l'Etat tenait à un corps de

4000 hommes réunis pour faire le service militaire auprès de

l'assemblée représentative? Et ne pensez-vous pas vous-mêmes, citoyens,

que le véritable lien de l'unité, de l'indivisibilité de la république

française, c'est celle du gouvernement et de la représentation

nationale; c'est le système entier de nos lois constitutionnelles?

Mais comment veut-on nous faire voir la consolidation de l'unité

politique dans un projet qui tend évidemment à l'altérer? Eh! qu'y

a-t-il donc de plus naturellement lié aux idées fédératives que ce

système d'opposer sans cesse Paris aux départements, de donner à chaque

département une représentation armée particulière; enfin, de tracer de

nouvelles lignes de démarcation entre les diverses sections de la

république, dans les choses les plus indifférentes et sous les plus

frivoles prétextes?

Que dis-je? qui peut songer aux circonstances qui ont accompagné et

précédé le projet que je combats, sans voir qu'il ne fait que préparer

celui de morceler l'état en républiques fédérées? Eh! que signifient

donc ces déclamations intarissables contre l'esprit qui anime les

citoyens de Paris contre tous les mandataires que cette ville a

choisis? Que signifient ces suppositions éternelles de complots, dont

on prétend qu'elle est le foyer; ces dénonciations prodiguées à tous

propos par un ministre, commentées avec tant de perfidie, soutenues

avec tant de fureur, et que l'on a donné pour motifs à la proposition

d'appeler autour de vous une force armée extraordinaire? Que signifie

ce ton menaçant avec lequel on annonce sans cesse les bataillons qui

arrivent pour nous contenir? Hier encore, l'auteur du projet que nous

discutons, n'invitait-t-il pas formellement les quatre-vingt-deux

autres départements à s'élever contre celui de Paris? Quel peut être le

but de ce système de calomnie et de persécution, si ce n'est de semer

l'alarme dans les départements et dans votre sein, pour diviser l'Etat

et détruire Paris? Dans ces circonstances, est-il difficile de prévoir

les conséquences du décret que l'on vous propose? Ne le regardez-vous

pas comme une semence de discorde jetée entre les citoyens de Paris qui

ne verront, dans les motifs et dans la nature de cette constitution,

qu'une injure et des dangers et ces surveillants armés, qui arriveront

pleins de ces préventions sinistres, fruits amères de tant de libelles

et de tant d'intrigues? Déjà je crois voir renouveler ces actes

arbitraires contre la liberté individuelle, provoqués par les haines

personnelles et par l'esprit de parti. Je vois d'un côté l'oppression,

de l'autre la résistance; partout l'animosité et les défiances, c'est

à-dire, la guerre civile commençant dans Paris. Et dès-lors, quel vaste

champ ouvert aux intrigues et aux factions! Quels prétextes de

persuader aux départements qu'ils doivent accourir au secours de leurs

compatriotes; de crier aux conspirations, aux agitateurs, de grossir la

garde de 4000, qu'on avait d'abord proposé de porter à 24000! Et qui

peut répondre que l'intrigue et l'esprit de parti ne présideront point

à sa composition, ou ne la circonviendront pas; que l'aristocratie

déguisée, que les royalistes devenus républicains ne s'y introduiront

pas?

De tous les résultats sinistres que ce projet peut produire, qui peut

prédire, avec précision, ceux que le temps ferait éclore? Mais aussi,

qui peut ne pas les redouter? qui ne doit point les prévenir autant

qu'il est en son pouvoir?

Cependant on nous présente la garde nouvelle comme un bienfait pour la

ville de Paris, et comme un moyen nécessaire pour resserrer les liens

de la confiance et de l'affection entre elle et les départements. Eh!

ne les relâchez pas, ces liens, ils seront immortels. Ne vous appliquez

point à attiser contre elle une haine ingrate, une absurde jalousie, et

elle comptera toujours sur l'attachement des Français. Nous ne

craignons pas qu'ils perdent le souvenir des événements immortels de la

révolution, ni de la sainte alliance que nous avons jurée tant de fois,

et que nous venons de cimenter par notre sang et par la mort des

tyrans. Que nous importe, au surplus, cet éloge de Paris, démenti un

moment après par des reproches amers, et balancé par le tableau des

avantages qu'on semble lui envier! Non, Paris, quoi qu'en dise le

rapporteur du comité, _ne s'enorgueillit point de cette opulence_ qu'il

a immolée sans regret à la liberté, _des monuments dont les arts l'ont

embelli_; il a renversé tous ceux qui nous rappelaient l'idée du

despotisme. Nous avons oublié tous les arts, pour ne connaître que

celui de combattre la tyrannie; _nous ne sommes pas fiers des vertus

d'un petit nombre d'hommes qui viennent les cultiver au milieu de

nous_. Cette corruption, enfantée par l'opulence que vous nous

reprochez, ne nous appartient pas. Elle est le partage de ceux qui

possèdent ces richesses; et ces gens là sont bien plus près des

principes de nos calomniateurs que des nôtres. Au reste, nous croyons

aussi que le peuple magnanime, qui a renversé la Bastille et le trône,

qui a souffert les proscriptions et la misère pour conquérir la

liberté, n'est pas tout à fait corrompu; et nous pensons que la vertu

de nos sans-culottes vaut bien celle des rhéteurs feuillantins, et des

républicains-royalistes _qui daignent venir cultiver leurs talents

sublimes au milieu de nous_.

Ne dites donc plus que cette _garde est nécessaire, parce qu'on

pourrait un jour faire oublier aux habitant de Paris_ (ce sont les

termes du rapport), _que leur existence est attachée à l'indépendance

des représentants, qu'il doivent s'honorer de posséder dans leurs murs;

mais qu'ils ne peuvent jamais influencer impunément!_

Représentants du peuple, l'entendez vous? Le voilà donc découvert ce

motif caché de l'institution qu'on vous propose! C'est contre les

citoyens de Paris qu'elle est invoquée. N'était-ce pas là l'esprit et

le langage de ces fougueux défenseurs de l'aristocratie qui, depuis,

ont tourné un fer parricide contre le sein de leur patrie, lorsqu'ils

déploraient la perte de leurs odieux privilèges anéantis par la volonté

souveraine? N'était-ce pas celui de La Fayette, lorsqu'il se baignait

dans le sang des plus vertueux citoyens; lorsqu'il environnait cette

salle même de satellites égarés, pour enhardir l'assemblée constituante

à assassiner la liberté? Eh! pour quel autre raison voudrait on mettre

des gens armés entre le peuple et soi, si ce n'est pour le trahir? La

vertu n'appelle-t-elle pas toute la force de l'opinion publique, comme

le crime la repousse?

Le texte ordinaire des déclamations de tous ces ennemis de la liberté,

c'était la tyrannie du peuple de Paris; comme si les Français de Paris

étaient d'une autre nature que ceux qui habitaient les autres contrées

de la France. Ils savaient bien que s'élever contre l'influence des

Français de Paris, c'était un moyen adroit d'attaquer l'opinion

générale; qu'attaquer le peuple.de Paris, c'était attaquer

indirectement le peuple français; car ce n'était point les citoyens de

Perpignan ou de Quimper, qui pouvaient exercer l'heureux ascendant des

regards publics sur les opérations dont Paris est le théâtre. Paris

avait un tort irréparable aux yeux de tous les fripons politiques;

c'était de renfermer une immense population, qui était à chaque instant

témoin de tous les événements qui intéressent la liberté publique. Pour

affermir la liberté, il faut à ce vaste empire un foyer de lumières et

d'énergie, d'où l'esprit public put se communiquer à la multitude

infinie de toutes les petites sections qui composent l'universalité du

peuple français. Paris fut à ce titre l'écueil du despotisme royal; il

est destiné à être celui de toutes les tyrannies nouvelles. Aussi, tant

qu'il existera en France des ambitieux qui méditeront des projets

contraires à la cause publique, ils chercheront à calomnier, à détruire

Paris; ils voudront au moins dérober leurs crimes aux regards du peuple

magnanime et éclairé qu'il renferme dans son sein. Citoyens

représentants, voilà toute la politique de ceux qui veulent vous égarer

et vous maîtriser. Qu'ajouterai-je à tout cela? Vous dirai-je que le

corps particulier qu'on veut vous attacher n'est pas plus digne de

vous, que la masse des citoyens qui vous entourera partout où vous

porterez vos pas; que cette maison militaire choisie par les

administrations; que cet équipement, que ces uniformes dont vos comités

ont daigné s'occuper, ne valent pas, aux yeux des amis de la liberté,

les habits grossiers et variés, ces épaulettes de laine et ces piques

de nos sans-culottes que vous allez éloigner de vous? Je ne vous dirai

plus qu'un mot. La nation française vous regarde. L'Europe vous

observe, et elle vous voit délibérer sur les moyens de vous garder

contre le peuple qui vous entoure; le dirai-je? elle vous voit, depuis

longtemps, servir, à votre insu, de petites passions qui ne doivent

jamais approcher de vous. Il est temps de vous délivrer de ces honteux

débats. Hâtez-vous de déclarer qu'il n'y a pas lieu de délibérer sur le

projet qu'on vous propose.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur l'influence de la

calomnie sur la révolution, prononcé au Club des Jacobins le 28 octobre

1792 (28 octobre 1792)

Citoyens,

Je veux vous entretenir aujourd'hui d'un sujet qui n'a point encore été

traité, que je sache, par aucun écrivain politique. Je parle du pouvoir

de la calomnie. Il fallait une révolution telle que la nôtre pour le

déployer dans toute son étendue. Je vais vous révéler les prodiges qui

l'ont signalé; et vous conviendrez que ce sera puissamment contribuer

aux progrès de l'esprit public et de la vérité.

Sous le régime despotique, tout est petit, tout est mesquin; la sphère

des vices, comme celle des vertus, est étroite. Sous l'ancien

gouvernement, la puissance de la calomnie se bornait à diviser les

frères, à brouiller les époux, à élever la fortune d'un intrigant sur

la ruine d'un honnête homme; elle n'opérait de révolutions que dans les

antichambres et dans le cabinet des rois; le plus noble de ses exploits

consistait à déplacer des ministres ou à chasser des courtisans. Notre

révolution lui a ouvert une immense carrière. Ce ne sont plus des

individus, c'est l'humanité elle-même qui est devenue l'objet de ses

trames perfides. Compagne inséparable de l'intrigue, elle a embrassé,

comme elle, l'univers dans ses complots. Toutes les factions qui se

sont élevées, l'ont invoquée tour à tour pour combattre la liberté.

L'opinion avait donné le branle à la révolution; l'opinion pouvait

seule l'arrêter; chaque parti devait donc naturellement faire tous ses

efforts pour s'en emparer. Les intrigants savaient bien que la

multitude ignorante est portée à lier les principes politiques avec les

noms de ceux qui les défendent; ils se sont appliqués surtout à

diffamer les plus zélés partisans de la cause populaire. Ils ont fait

plus, ils ont calomnié la liberté elle-même. Mais comment déshonorer la

liberté? Comment diffamer même ceux qui défendent publiquement sa

cause? Il n'était qu'un seul moyen d'y réussir, c'était de peindre

chaque vertu sous les couleurs du vice opposé, en l'exagérant jusqu'au

dernier excès. C'était d'appeler les maximes de la philosophie

appliquées à l'organisation des sociétés politiques, une théorie

désorganisatrice de l'ordre public; de nommer le renversement de la

tyrannie, anarchie, le mouvement de la révolution, troubles, désordres,

factions; la réclamation énergique des droits du peuple, flagorneries

séditieuses; l'opposition aux décrets tyranniques qui réduisaient la

plus grande partie des citoyens à la condition d'ilotes, déclamations

extravagantes ou ambitieuses; c'était, en un mot, de flétrir les choses

honnêtes et louables, par des mots odieux, et de déguiser tous les

systèmes de l'intrigue et de l'aristocratie, sous des dénominations

honorables; car on connaît l'empire des mots sur l'esprit des hommes.

Or, les hommes de la révolution étaient les hommes de l'ancien régime;

et partout où il y a un sot, un homme faible ou pervers, la calomnie et

l'intrigue trouvent à coup sûr une dupe ou un agent. Par là on trouvait

le moyen de ressusciter les préjugés et les habitudes faibles ou

vicieuses de l'ancien régime, pour les opposer aux sentiments généreux,

aux idées saines et pures que suppose le règne de la liberté. Ainsi, on

faisait passer l'opinion publique par une route oblique tracée entre

les excès monstrueux de l'ancien régime et les principes du

gouvernement juste qui devait les remplacer, pour la conduire au but

des intrigants ambitieux qui voulaient la maîtriser.

Suivez les progrès de la calomnie, depuis l'origine de la révolution,

et vous verrez que c'est à elle que sont dus tous les événements

malheureux qui en ont troublé ou ensanglanté le cours. Vous verrez que

c'est elle seule qui s'oppose encore au règne de la liberté et de la

paix publique.

N'est-ce pas la calomnie qui, par la bouche des prêtres, peignant les

travaux de l'Assemblée constituante, comme autant d'attentats contre la

morale et contre la divinité, arma la superstition contre la liberté,

qui fit couler le sang dés citoyens à Nîmes, à Montauban, et dans

plusieurs contrées de l'empire français?

N'est-ce pas la calomnie qui arrêta longtemps les progrès de l'esprit

public, tantôt en flétrissant du nom de régicides les premiers

représentants de la nation, qui n'osaient pas même toucher à la

royauté, tantôt en présentant les défenseurs des droits de l'humanité

comme les perturbateurs de la société, et comme les apôtres insensés de

la loi agraire?

N'est-ce pas la calomnie qui, déliant toutes les langues

aristocratiques, prêchait dès-lors la guerre civile, en excitant la

haine et la jalousie des provinces contre les Parisiens? N'est-ce pas

elle qui voulait flétrir le berceau de la liberté par ces déclamations

éternelles contre les premiers actes de la justice du peuple exercés

sur quelques scélérats qui avaient conspiré sa ruine? N'est-ce pas elle

qui éleva une barrière entre la révolution et les autres peuples de

l'Europe, en leur montrant sans cesse la nation française comme une

horde de cannibales, et le tombeau de la tyrannie comme le théâtre de

tous les crimes?

Je viens de vous développer le système des champions déclarés du

despotisme et de l'aristocratie. La Fayette vint, et le perfectionna.

Personne, avant lui, n'avait aussi bien connu la puissance de la

calomnie, ni l'art de la mettre en oeuvre. La cour avait cultivé les

heureux talents qu'il avait reçus de la nature.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 9 / 27 段