combattre pendant trois quarts d'heure pour obtenir la parole; pourquoi
se fait-il que, pour monter à celte tribune, il faille autant de
courage que pour monter à la brèche? Ces hommes manquent à toutes les
règles d'honnêteté, aux premiers principes de sociabilité, qui ne
veulent souffrir aucune contradiction, qui cherchent à étouffer toutes
les réclamations suggérées par la vérité et l'amour du bien public. Je
suis obligé de m'élever contre la proposition qui a été faite, avec
d'autant plus de force qu'elle se présente sous une apparence de
patriotisme; je m'attends bien que je serai dénoncé par ses auteurs,
par tous les ennemis de la liberté, comme le défenseur de l'anarchie,
des sans-culottes, des perturbateurs; mais rien ne m'effraie.
Les propositions qui portent avec elles leur réfutation n'ont pas
besoin d'être combattues; mais celles qui sont décorées des vains
dehors de patriotisme, doivent attirer toute la sagacité d'un zélé
patriote. A-t-on espéré donner à entendre que je veuille attenter aux
lois constitutionnelles, que je ne cesserai de soutenir? a-t-on espéré
faire croire que je prétende m'opposer à la perception des impôts? On
dira tout ce qu'on voudra, qu'importe? ma conscience, la vérité que je
défends, me suffisent.
Je vais vous prouver que les propositions qui vous ont été faites sont
dangereuses, inutiles, fallacieuses et attentatoires aux principes de
l'égalité: inutiles, en ce que les contribuables n'ont jamais attendu
que la main du receveur public. (Bravo! Bravo!) Il n'est pas vrai que,
actuellement, on manque de zèle pour l'acquittement des contributions:
j'ai par devers moi des preuves de ce que j'avance: et quand je vois
qu'on vient nous embarrasser de choses inutiles, tandis qu'il est si
important de s'occuper des grands intérêts de la liberté; quand je vois
qu'on détourne l'attention des véritables citoyens des dangers que
court la patrie, pour la porter sur des objets qui n'en ont nul besoin
(Ah! ah! applaudissements.), quoi qu'en dise les calomniateurs, je
m'indigne.
On sait bien, messieurs, que les contributions sont nécessaires; en
cela on ne peut me prêter de mauvaises intentions, et les risées qui
viennent de s'élever sont aussi déplacées qu'elles décèlent de
méchanceté. Je le répète: cet objet est en ce moment inutile. S'occuper
de ce qu'on a, et négliger ce qu'on n'a pas, c'est laisser aux maux
politiques le temps de pousser de profondes racines; je ne vois
d'ailleurs, dans la proposition de M. Méchin, que l'intention du
ministre d'avoir une lettre qui fasse l'éloge de son zèle (Ah! ah!);
j'y vois une affectation, qui des pamphlets se communique aux journaux
prétendus patriotiques, d'avilir les citoyens: voilà ma première
proposition. La seconde est beaucoup plus importante.
Que signifie donc ce zèle de vouloir des quittances d'impositions pour
assister à nos séances? Ce titre suffit-il pour être garant du
patriotisme? (Ah! ah! Applaudissements.) Vous voyez combien on redoute
l'examen de cette question qui paraissait si facile. Il serait commode
sans doute de substituer cette espèce de scrutin épuratoire à celui qui
demande des certificats de patriotisme. Certes, Messieurs, un homme
gorgé du sang de la nation viendrait apporter sa quittance; et le
premier qui l'aurait donnée serait en droit d'assister à vos séances.
(Ce n'est pas cela. Tumulte.) Je regarderai cette motion comme puisée
dans l'esprit public, lorsqu'on m'aura prouvé que tout homme qui aura
payé ses impositions, ne sera pas un perturbateur; lorsqu'on m'aura
prouvé que ceux qui ont payé les impôts n'ont jamais vendu leurs
poumons, leur plume, soit à la cour des Tuileries, soit aux ennemis de
la révolution. (Bravo! bravo! Murmures.) Je regarderai cette motion
comme faite pour obtenir la priorité, lorsqu'il me sera prouvé que ceux
qui nous montreront ici leur quittance, ne doivent pas être chassés
pour d'autres motifs; lorsqu'il me sera prouvé que ceux qui combattent
mon opinion sont les plus ardents soutiens de l'indigence, les plus
fermes défenseurs de la liberté de la presse; lorsqu'il me sera prouvé
qu'ils sont évidemment les meilleurs citoyens. Jusque-là, je dirai
qu'il n'y a aucun mérite à payer les contributions; c'est un acte de
nécessité; il est absurde de s'en faire un mérite. (Bravo! bravo!) Je
dirai que c'est anéantir tous les principes, et dénaturer l'opinion
publique, que de vouloir substituer un sacrifice apparent à tous ceux
qu'exige la liberté. Je dis que propager de pareilles idées serait
mettre à la place des actes de patriotisme, des actions forcées par la
loi. J'ajouterai qu'il me paraîtrait un meilleur citoyen, celui qui
pauvre, mais honnête homme, gagnerait sa vie, sans pouvoir payer ses
contributions, que celui-là qui, gorgé peut-être de richesses, ferait
des présents puisés à une source corrompue; qui, engraissé de la
substance du peuple, viendrait se faire un mérite des actions dont une
société fondée sur la justice, aurait peut-être à rechercher les moyens
pour les punir comme des crimes.
Observez combien un pareil système tend à la subversion de tous les
principes de l'égalité. Que veulent ses auteurs? Ecarter des sociétés
patriotiques quiconque ne paierait pas de contributions.
Or, je soutiens que c'est faire un nouvel outrage à l'humanité; car, si
les citoyens qui ne paient pas d'impôts sont exclus des sociétés
politiques, ils doivent être accueillis dans celles qui ont pour objet
de relever la nature humaine; je dis que cette motion, civique en
apparence, ne l'est point en effet; je dis qu'elle est flagorneuse,
puisqu'elle contiendrait nécessairement un éloge des ministres, et les
ministres qui font le bien ne méritent point d'éloges, ils ne font que
leur devoir.
Elle est attentatoire aux principes de l'égalité, en ce qu'elle
écarterait des sociétés patriotiques, les citoyens qui n'auraient pas
payé de contributions; elle est attentatoire aux droits de l'humanité,
en ce qu'elle élève les riches et abaisse les indigents; elle est
fallacieuse, en ce qu'elle érige en titre de patriotisme ce qui n'est
qu'an devoir et une exécution de la loi; et en ce qu'elle tend à donner
le change à l'opinion publique et à la détourner de choses plus
intéressantes, ainsi que beaucoup d'autres motions aristocratiques
qu'on renouvelle tous les jours. (Ah! Ah! Oui! Oui!) C'est par elle
qu'on s'efforce d'étouffer la voix des bons patriotes. En me résumant,
je dis que cette motion a été faite, surtout dans l'intention de
calomnier ceux qui l'auraient combattue; et certes on n'y manquera pas.
(Ah! Ah! Bravo! Bravo!)
On dira qu'elle a été combattue par ces hommes à principes exagérés,
qui ne veulent point de constitution; par des chefs de factieux; par
des tribuns, par des agitateurs du peuple, qui se coalisent pour
calomnier ses plus zélés défenseurs. (Murmures. Applaudissements.) On
dira que la société des amis de la constitution est tellement composée
de sans-culottes, qu'elle a manifesté le désir de ne pas payer les
contributions malgré les touchantes exhortations du patriote Clavière.
Je suis exposé à toutes ces calomnies; c'est pour cela que je suis venu
à cette tribune énoncer hautement mon opinion, c'est pour cela que je
viens défendre les droits les plus sacrés du peuple.
Je dirai que plus le zèle à soutenir sa cause deviendra dangereux, que
plus il confondra les factieux, et plus je défendrai les principes de
la liberté, de l'égalité, de l'humanité. Perfides intrigants, vous vous
acharnez à ma perte; mais je vous déclare que plus vous m'avez isolé
des hommes... (Tallien, vice-président: Réduisez-vous, monsieur
l'orateur, dans le véritable état de la question. Plusieurs voix: II y
est.) Oui, plus vous m'aurez isolé des hommes, plus vous m'aurez privé
de toute communication avec eux, plus je trouverai de consolation dans
ma conscience et dans la justice de ma cause.
Je conclus à ce qu'attendu que la société veut le paiement des
contributions, mais qu'elle veut en même temps le maintien de la
constitution; attendu que pour y parvenir, il n'est pas utile d'avilir
l'indigence, d'ouvrir une large porte à l'intrigue, à la calomnie, au
privilège de l'opulence, de dénaturer toutes les idées, je conclus à
l'ordre du jour.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 10 juillet 1792 (10 juillet 1792)
(Sur les dangers de la patrie.)
Le moment est arrivé d'écarter tous les intérêts personnels, pour ne
s'occuper que de l'intérêt public. Ce sentiment était gravé dans tous
les coeurs; un décret solennel vient de nous en faire une obligation.
Qu'est-ce que ce décret? Est-ce une vaine formule vide de sens? Est-ce
une arme dont le despotisme compte pouvoir faire usage pour écraser la
liberté, pour opprimer ses vrais adorateurs? Non! Et ce n'est point en
vain que les citoyens des départements seront venus se rallier aux cris
de la patrie en danger.
La patrie est en danger! Ces mots disent tout pour des coeurs ardents,
vraiment épris de l'amour de la patrie et de la liberté. Cette formule
ne nous apprend pas de nouveaux faits. Avant cette déclaration, nous
savions qu'un général conspirateur était à la tête de nos armées; nous
savions qu'une cour corrompue machinait sans relâche contre notre
liberté et notre Constitution. Ce n'est donc pas pour nous instruire,
que l'Assemblée nationale a prononcé cette formule imposante. Ces mots
la patrie est en danger sont une exhortation à toute la nation, de
déployer toute l'énergie dont elle est capable pour prévenir ces
dangers.
La nation connaissait bien ses dangers; mais elle semblait engourdie
sur le bord de l'abîme, et l'Assemblée nationale a voulu la réveiller
de sa léthargie. Lorsque l'Assemblée nationale a prononcé sa formule,
elle a voulu dire: En vain, nous faisons de bonnes lois, si le pouvoir
exécutif ne les fait pas exécuter, s'il les entrave par des veto
perfides, si des administrateurs corrompus conspirent avec la cour pour
tuer la Constitution par la Constitution; en vain des armées de soldats
patriotes et valeureux exposent leurs vies en combattant, si l'on
arrête leur marche victorieuse, ou si on ne les envoie au combat que
pour les faire succomber sous un nombre d'ennemis double du leur. Dans
des circonstances aussi critiques, les moyens ordinaires ne suffisent
pas: Français, sauvez-vous.
Ou bien cette déclaration solennelle signifie ce que je viens de dire,
ou bien elle ne serait qu'une trahison, en montrant à la nation les
dangers auxquels elle est exposée, sans lui laisser la faculté de
prendre les moyens qu'elle croira propres à la sauver. Déjà même, les
ennemis de la liberté espèrent en faire un usage meurtrier, et, quand
j'ai vu à la suite de cette déclaration, un Vaublanc proposer une
adresse à l'armée, je me suis dit: puisque cette formule n'effraie pas
certaines gens, il faut qu'ils espèrent en tirer parti.
Ces hommes vous diront: "La patrie est en danger, il est vrai; mais,
d'où viennent les dangers de la patrie? Est-ce de la part de la cour?
Non, car elle veut la Constitution et l'obéissance aux lois. Est-ce de
la part des prêtres qui fomentent le feu de la guerre civile? Non? car
que peuvent des êtres isolés privés de tout moyen de séduction. Est-ce
de la part de la noblesse qui voudrait recouvrer ses privilèges? Non,
car ces nobles sont à la tête de vos armées pour soutenir la cause de
l'égalité. Si la patrie est en danger, c'est de la part des citoyens
réunis en sociétés pour surveiller la conduite des fonctionnaires
qu'ils se sont choisis; c'est de la part du peuple, qui ne veut pas
qu'on le mène en aveugle; c'est de la part des magistrats du peuple,
qui n'ont pas voulu vendre ou leurs talents, ou leur silence aux
conspirateurs." Ainsi, ces hommes ne seront pas gênés par cette
formule, ils l'interpréteront comme ils interprètent la Constitution,
dans laquelle ils trouvent les moyens de la détruire.
Pour nous, qui ne voulons que le bien général de l'humanité, la patrie
est en danger, parce qu'il existe une cour scélérate et
inconvertissable; la patrie est en danger, parce que l'idolâtrie et la
séduction ont procuré à cette cour des administrateurs assez vils pour
se prosterner devant elle, et qui, à peine sortis de ces assemblées où
ils flattaient le peuple pour obtenir des places, sont assez vils,
comme les administrateurs de la Somme, du Pas-de-Calais et autres, pour
entrer dans une fédération coupable avec la cour contre la liberté. La
patrie est en danger, parce que, sur la base de la liberté, s'est
élevée une classe aristocratique d'hommes qui n'ont cherché qu'à
convertir leurs frères en cannibales; parce qu'il existe un état-major
qui, quoique licencié par l'Assemblée nationale, subsiste encore pour
conspirer.
Comment la patrie ne serait-elle pas en danger, quand un général, qu'on
a cru le général des Français, et qui n'est que celui de la cour de
Vienne, dont il épouse les intérêts et emprunte le langage, foule aux
pieds la nation française en insultant ses représentants? Comment la
patrie ne serait-elle pas en danger, quand un tel homme circonvient de
ses émissaires et de ses complices, un autre général, lorsque les
flammes de Courtrai sont les seuls gages que nous donnons de notre
attachement aux Brabançons, lorsque ce Jarry reste impuni, que nous
abandonnons nos conquêtes, et que nous donnons le temps aux puissances
ennemies de rassembler leurs forces?
Voilà, de l'avis de la nation, la cause de nos dangers. Nos dangers ne
cesseront donc que lorsque cette cause sera extirpée. Si l'on avait
frappé ce général, auteur de tous nos maux, la guerre serait terminée;
le Brabant serait libre, il y aurait longtemps que tous ces petits
électeurs seraient sans trône et sans sujets; la liberté serait
fermement établie sur les bords du Rhin et de l'Escaut, et formerait
une barrière impénétrable d'hommes libres autour de nos frontières.
La liberté sera en danger tant que La Fayette sera à la tête de nos
armées, tant que l'administration des départements sera confiée à des
hommes assez impudents pour oser honorer de leur persécution les
magistrats que seuls le peuple honore de son estime.
J'espère qu'avant trois jours nous seront délivrés de notre plus
dangereux ennemi, qu'un décret nous aura fait justice de La Fayette,
car, sans ce décret, comment pourrions-nous entreprendre de combattre
pour la liberté? Osons nous flatter encore que ces directoires
rebelles, sinon contre l'autorité de la cour, au moins contre la
souveraineté du peuple, n'existeront pas. Espérons qu'au sein même de
l'Assemblée nationale, des hommes qui doivent au peuple toute leur
existence, n'oseront pas diviser la nation en côté autrichien et en
côté français.
Si, dans un mois, la patrie est encore en danger, si l'état des choses
n'est pas entièrement changé, il ne faudra pas dire alors la nation est
en danger, il faudra dire la nation est perdue. J'ai toujours été
l'apôtre de la Constitution, le défenseur des lois; mais la première
des lois est celle sur laquelle repose la Constitution, l'égalité, la
liberté. Il faut donc la Constitution décrétée; mais il la faut toute
entière, religieusement observée pour le salut du peuple, sans quoi le
mot Constitution ne devient plus qu'un mot de ralliement pour les
factieux qui voudraient s'en emparer pour combattre la liberté. C'est
dans ces principes que j'ai rédigé une adresse aux fédérés, dont je
fais faire lecture à la société, si elle le trouve bon.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 6 août 1792 (6 août 1792)
(Proposition de Robespierre tendant à empêcher la fuite du roi et à ce
qu'il ne lui soit fait aucun mal.)
L'attention que nous donnons ici à la discussion des mesures générales
propres à sauver l'Etat, ne doit pas empêcher qu'on ne prenne les
précautions nécessaires pour déjouer les conspirations les plus
prochaines. Il en est une qui, depuis quelque temps, ne paraît
qu'ajournée, c'est le départ du roi. Des témoins qui sont autour de moi
attestent qu'ils ont vu dans la cour des Tuileries une armée de
Suisses, qu'on les a fait boire largement, qu'on leur a distribué à
chacun quinze cartouches, en leur disant que ce n'était que pour
repousser ceux qui pourraient les attaquer.
Toutes ces mesures annoncent une conspiration prochaine, contre
laquelle il faut employer autant d'énergie que de prudence.
II est quelques bons citoyens qui regardent ce départ, s'il avait lieu,
comme une chose assez indifférente: je crains même que cette opinion ne
soit celle de plusieurs députés. Quant à moi, je noe puis partager
cette opinion et je crois qu'il est important, sinon au salut public,
au moins à la conservation de beaucoup d'individus.
Le fait du départ du roi me paraît certain; si ce n'est pas pour
aujourd'hui, ce sera pour demain. Je conclus donc à ce que deux choses
étant indispensablement nécessaires; l'une d'empêcher que le roi ne
parte, l'autre de veiller à ce qu'il ne lui arrive aucun mal, ni à
aucun individu de sa famille. Il est du devoir de tout bon citoyen, de
tout vrai patriote, de toutes les autorités constituées de veiller et
de surveiller le château.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à la barre de
l'Assemblée législative au nom des citoyens de la place Vendôme le 13
août 1792 (13 août 1792)
Les citoyens de la section de la place Vendôme nous envoient vers vous
pour présenter à vos délibérations un objet digne de vous. Nous avons
vu tomber la statue d'un despote, et notre première idée a été d'ériger
à sa place un monument à la liberté. Les citoyens qui meurent en
défendant la patrie sont au second rang. Ceux-là sont au premier, qui
meurent pour l'affranchir. Les héros dont je parle ne valent-ils pas
ceux d'Athènes et de Rome? Sachons nous estimer ce que nous valons.
Hâtez-vous d'honorer les vertus dont nous avons besoin, en
immortalisant les martyrs de la liberté. Ce ne sont pas des honneurs
seulement, c'est une apothéose que nous leur devons. Peuple, quand la
tyrannie est couchée par terre, gardez-vous de lui laisser le temps de
se relever.
Nous vous proposons de décréter qu'au lieu où était la statue de Louis
XIV à la place Vendôme, il sera élevé une pyramide aux citoyens morts
le 10 en combattant pour la liberté. Les citoyens de la section
voulaient élever, à leurs frais, ce monument, mais ils ont pensé qu'à
la nation seule il appartenait de la consacrer.
(Les pétitionnaires obtinrent les honneurs de la séance, et
traversèrent la salle au milieu des applaudissements. Cette pétition
fut renvoyée au comité d'instruction publique.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Deuxième discours prononcé à la
barre de l'Assemblée au nom d'une députation de la commune le 15 août
1792 (15 août 1792)
Si la tranquillité publique, et surtout la liberté, tient à la punition
des coupables, vous devez en désirer la promptitude, vous devez en
assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a pas
encore été satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles semblent
s'y opposer. Le décret que vous avez rendu nous semble insuffisant; et,
m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il ne contient point, qu'il
n'explique point la nature, l'étendue des crimes commis dans la journée
du 10 août, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple; car ces
crimes remontent bien au-delà. Les plus coupables des conspirateurs
n'ont point paru dans la journée du 10, et d'après la loi il serait
impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du masque du
patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui affectaient le
langage des lois pour renverser toutes les lois; ce La Fayette, qui
n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être; ils
échapperaient donc à la vengeance nationale! Ne confondons plus les
temps. Voyons les principes, voyons la nécessité publique, voyons les
efforts que le peuple a faits pour être libre. 1l faut au peuple un
gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, créés pour
les circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous
rétabliriez des juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce
chaos qui a failli perdre la nation. Le peuple vous environne de sa
confiance, Conservez-la cette confiance, et ne repoussez point la
gloire de sauver la liberté pour prolonger, sans fruit pour
vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au mépris de la justice, un
état d'orgueil et d'iniquité. Le peuple se repose, mais il ne dort
pas. Il veut la punition des coupables, il a raison. Vous ne devez
pas lui donner des lois contraires à son voeu unanime. Nous vous
prions de nous débarrasser des autorités constituées en qui nous
n'avons point confiance, d'effacer ce double degré de juridiction,
qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité; nous demandons
que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque
section, souverainement et en dernier ressort.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Troisième discours prononcé à la
barre de l'Assemblée au nom d'une nouvelle députation de la commune le
22 août 1792 (22 août 1792)
Vous voyez une députation composée d'une partie des membres de la
commune, et d'une partie des membres nommés par les sections pour
remplacer ce qu'on appelait le département. Déjà nous avions déposé
dans votre sein nos inquiétudes sur la formation d'un nouveau
département; déjà nous croyions voir renaître les germes de division et
d'aristocratie. Nous avons éclairé nos commettons, ces nuages se sont
dissipés d'eux-mêmes. Les membres nommés par les sections se sont
présentés à la commune; ils ont juré de n'accepter d'autre titre que
celui de commission des contributions. Nous vous prions de consacrer
par un décret ce grand acte de fraternité et d'union.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur l'institution d'une
nouvelle garde pour la Convention nationale, prononcé au Club des
Jacobins le 15 octobre 1792 (15 octobre 1792)
(Les Girondins demandèrent la formation d'un corps de troupes
spécialement chargé de garder la convention nationale. Robespierre
s'éleva contre cette proposition.)
Une question aussi bizarre par son objet qu'importante par ses
conséquences, agite, depuis quelque temps, les esprits.
Ceux qui se sont formé une juste idée des devoirs, de la puissance et
de la majesté de la convention nationale, ne s'attendaient guère à la
voir mettre au rang de ses plus sérieuses occupations, celle de se
donner une garde imposante et extraordinaire. Les haines connues de la
coalition qui semble la dominer actuellement contre les citoyens de
Paris et contre plusieurs députés de ce département; toutes les fureurs
de l'orgueil offensé ne suffiraient pas pour expliquer ce phénomène
politique. Il faut nécessairement le lier à des vues plus profondes et
plus importantes.
Les observateurs les moins attentifs ont dû apercevoir avec quelle
activité et avec quel art les inventeurs de ce projet en ont d'avance
préparé le succès. Dénonciations journalières du ministre de
l'intérieur, combinées avec les déclamations éternelles de quelques
députés, contre tout ce qui porte le nom parisien; toutes les
ressources de la calomnie, tous les petits manèges de l'intrigue furent
prodigués pour remplir l'Assemblée de préventions sinistres et de
ridicules alarmes sur sa propre sûreté. On se rappelle que ce fut à la
suite d'un discours insidieux du ministre Rolland, et d'une diatribe
véhémente de Buzot, contre ce qu'il appelle _les flatteurs et les
agitateurs du peuple_, que fut rendu le décret qui suit:
1° Il sera nommé six commissaires pour rendre compte, à la convention,
de la situation de la république et de Paris; 2° il sera fait un projet
de loi contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat; 3° il sera
proposé un mode, pour que la convention nationale puisse s'environner
d'une armée choisie dans les quatre-vingt trois départements.
On n'oublia point d'introduire, dans la nouvelle commission, les
détracteurs les plus infatigables de la ville de Paris. Cependant, la
moitié des membres qui la composaient s'opposa à l'institution de la
force armée. On fit décréter que trois autres membres seraient adjoints
au comité. Trois députés, dont le zèle pour le projet n'était point
douteux, furent choisis par le président, et Buzot fut chargé de le
rédiger et de le présenter à l'Assemblée. Ce projet a alarmé tous les
bons citoyens. Je vais en développer l'esprit et les dangers dans les
observations adressées à la convention nationale, que je crois devoir
remettre sous les yeux de mes concitoyens.