que j'attende de quelques hommes la destinée de la nation, qui est
immortelle. La liberté repose sur des bases plus fermes et plus
élevées: elle repose sur la justice et la sagesse des lois, sur
l'opinion publique, la force souveraine parce qu'elle est la lumière du
peuple; sur la défiance même des amis de la Constitution, justifiée dès
longtemps par ce qui s'est passé; sur la défiance, seule égide de la
liberté jusqu'à ce que la révolution soit terminée, jusqu'à ce que tous
vos ennemis soient confondus. Au reste, louer le nouveau ministère
serait une flagornerie d'autant plus maladroite, que bientôt leurs
actions pourront les mettre au-dessus de tout éloge. Nous verrons si ce
changement est, de la part de la cour, l'effet de la peur ou de la
vertu; s'il est le triomphe de l'intrigue ou celui de la liberté!...
(L'impression et l'envoi de cette adresse sont demandés par certains,
repoussés par d'autres Guadet demande le renvoi de l'impression à trois
commissaires: Premièrement, dire, comme l'a fait M. Robespierre, que
l'on demande la guerre sans but et sans préparatifs, me paraît être une
critique amère de toutes les sociétés patriotiques qui ont été de
l'avis de la guerre, et de celle-ci en particulier. Comment pourrait-on
douter que le voeu général de la nation soit pour la guerre, lorsque,
en dépouillant les registres des départements, on trouve plus de six
cent mille citoyens inscrits pour marcher à l'ennemi. Secondement, j'ai
entendu souvent, dans cette adresse, répéter le mot Providence, je
crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous.
J'avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais
pensé qu'un homme qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois
ans, pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, pût concourir à
le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. En troisième
lieu, il me semble que dire, comme l'a fait M. Robespierre, que nous
sommes maîtres de la paix et de la guerre, c'est en quelque sorte
donner d'avance un tort au ministère, dans le cas où nous serions
forcés à faire la guerre, et cependant il serait possible que nous
fussions dans cette position. N'est-ce point élever la défiance des
sociétés contre un ministère patriote, et semer le découragement parmi
elles en leur montrant la paix comme le seul moyen de salut; enfin,
j'avoue que je n'attendais rien de pareil de M. Robespierre.)
Je ne viens pas combattre un législateur distingué (Plusieurs voix: Il
n'y en a pas) Je veux dire un législateur distingué par ses talents;
mais je viens prouver à M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens
combattre pour des principes communs à M. Guadet et à moi; car je
soutiens que tous les patriotes ont mes principes: il est impossible
qu'ils n'admettent les principes éternels que j'ai énoncés. Quand
j'aurai terminé ma courte réponse, je suis sûr que M. Guadet se rendra
lui-même à mon opinion; j'en atteste et son patriotisme et sa gloire,
choses vaines et sans fondement si elles ne s'appuyaient sur les
vérités immuables que je viens de proposer.
L'objection qu'il m'a faite tient trop à mon honneur, à mes sentiments
et aux principes reconnus par tous les peuples du monde, et par les
assemblées de tous les peuples et de tous les temps, pour que je ne
croie mon honneur engagé à les soutenir de toutes mes forces.
La première objection sur ce que j'aurais commis la faute d'induire les
citoyens dans la superstition après avoir combattu le despotisme. La
superstition, il est vrai, est un des appuis du despotisme, niais ce
n'est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le
nom de la Divinité. J'abhorre, autant que personne, toutes ces sectes
impies qui se sont répandues dans l'univers pour favoriser l'ambition,
le fanatisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir sacré de
l'Eternel qui a créé la nature et l'humanité; mais je suis bien loin de
la confondre avec ces imbéciles dont le despotisme s'est armé.
Je soutiens, moi, ces éternels principes sur lesquels s'étaie la
faiblesse humaine pour s'élancer à la vertu. Ce n'est point un vain
langage dans ma bouche, pas plus que dans celle de tous les hommes
illustres qui n'en avaient pas moins de morale, pour croire à
l'existence de Dieu. (Plusieurs voix: A l'ordre du jour! Brouhahas)
Non, messieurs, vous n'étoufferez pas ma voix, il n'y a pas d'ordre du
jour qui puisse étouffer cette vérité: je vais continuer de développer
un des principes puisés dans mon coeur, et avoués par tous les
défenseurs de la liberté; je ne crois pas qu'il puisse jamais déplaire
à aucun membre de l'Assemblée nationale d'entendre ces principes, et
ceux qui ont défendu la liberté à l'Assemblée constituante ne doivent
pas trouver d'oppositions au sein des amis de la constitution. Loin de
moi d'entamer ici aucune discussion religieuse qui pourrait jeter de la
division parmi ceux qui aiment le bien public, mais je dois justifier
tout ce qui est attaché sous ce rapport à l'adresse présentée à la
Société.
Oui, invoquer la Providence et omettre l'idée de l'Etre éternel qui
influe essentiellement sur les destins des nations, qui me parait à moi
veiller d'une manière toute particulière sur la révolution française,
n'est point une idée trop hasardée, mais un sentiment de mon coeur, un
sentiment qui m'est nécessaire à moi, qui, livré dans l'Assemblée
constituante à toutes les passions et à toutes les viles intrigues, et
environné de si nombreux ennemis, me suis toujours soutenu. Seul avec
mon âme, comment aurais-je pu suffire à des luttes qui sont au-dessus
de la force humaine, si je n'avais point élevé mon âme à Dieu. Sans
trop approfondir cette idée encourageante, ce sentiment divin m'a bien
dédommagé de tous les avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le
peuple.
Qu'y a-t-il dans cette adresse, une réflexion noble et touchante,
adoptée par ceux qui ont écrit avec l'inspiration de ce sentiment
sublime: je nomme Providence ce que d'autres aimeront peut-être mieux
appeler hasard, mais ce mot Providence convient mieux à mes sentiments.
On a dit que j'avais fait une injure aux sociétés populaires. Ah!
certes, messieurs, je vous en atteste tous, s'il est un reproche auquel
je sois inaccessible, c'est celui qui me prête des injures au peuple,
et cette injure consiste en ce que j'ai cité aux sociétés la Providence
et la Divinité. Certes, je l'avoue, le peuple français est bien pour
quelque chose dans la révolution: sans lui nous serions encore sous le
joug du despotisme. J'avoue que tous ceux qui étaient au-dessus du
peuple auraient volontiers renoncé pour cet avantage à toute idée de la
Divinité, mais est-ce faire injure au peuple et aux sociétés affiliées
que de leur parler de la protection de Dieu, qui, selon mon sentiment,
nous sert si heureusement.
Oui, j'en demande pardon à tous ceux qui sont plus éclairés que moi,
quand j'ai vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes
perfides employés pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que
le peuple lui-même ne pouvait agir et qu'il était obligé de
s'abandonner à des traîtres, alors plus que jamais j'ai cru à la
Providence, et je n'ai pu insulter ni le peuple, ni les sociétés
populaires, soit en parlant, comme je l'ai fait, des mesures qu'il faut
prendre pour la guerre ou pour la paix; soit dans le retour que j'ai
fait sur ce qui s'est passé.
En disant que la demande de la guerre ne me semblait avoir ni place, ni
objet déterminé, je n'ai point insulté les sociétés populaires, car on
n'a pas recueilli leur voeu: Celle-ci même n'a pas émis une opinion
positive. Je n'ai point insulté le peuple. J'ai demandé la guerre, s'il
faut avoir la guerre; et la paix, si on peut l'avoir, et je crois qu'il
est possible d'avoir la paix. Je n'ai insulté personne quand j'ai dit
que l'on parlait plus de guerre que des moyens de la faire avec succès.
Serait-ce les patriotes de l'Assemblée nationale, serait-ce les
législateurs patriotes! en est-il un qui puisse nier qu'avant la mort
de Léopold, Narbonne et La Fayette étaient présentés comme les héros
qui devaient sauver la nation? en est-il un qui puisse nier que de
toutes les parties de la France, s'adressaient ici des plaintes que les
gardes nationales n'étaient point armées, que les officiers
aristocrates commandaient, qu'on demandait en vain leur expulsion? En
est-il un qui puisse dire qu'un général qui, les mains teintes de sang
de ses concitoyens, devait les mener au combat, pût inspirer la
confiance? En est-il un qui puisse dire qu'ils avaient pris des mesures
nécessaires pour déjouer les conspirations ourdies par nos ennemis
communs. Oui, c'est la providence qui a fait tomber leurs
correspondances en nos mains; j'applaudis à ce qu'a fait l'Assemblée
nationale, à condition que sa démarche sera soutenue, et que la paix et
le bonheur du peuple en seront les résultats. Est-il quelqu'un qui
puisse me reprocher d'avoir offensé les patriotes et les députés, qui
ont la preuve personnelle que je les estime; et quand j'étais investi
du caractère sacré de représentant du peuple, m'a-t-on vu trouver
mauvais que des citoyens courageux présentassent à l'Assemblée
constituante des observations rigoureuses sur les fautes ou elle était
tombée?
J'atteste que je n'ai pas trouvé de plaisir plus doux que lorsque au
milieu de ces plates flagorneries qui inondaient la salle, je voyais
percer quelques pétitions qui montraient le véritable voeu du peuple
français, trop longtemps outragé, trop longtemps oublié. Comment y
aurait-il un citoyen qui pût adopter d'autres sentiments que ceux que
je viens d'exprimer?
Je passe à la troisième objection. Je n'ai point loué d'avance le
ministère nouveau; je n'estime que ce que je connais, et je n'applaudis
qu'au bien qui est fait. Parmi les ministres, il en est tel que je ne
nomme pas, qui a les intentions les plus droites: je souhaite qu'il ne
soit contredit par aucun obstacle. Mais comme il leur est très facile
de prouver tout cela, je ne veux point les louer. Les circonstances et
le bien public les mettront au-dessus de tout éloge. Sur les intrigues
de la cour, rien ne nous permet de jeter des idées anticipées. Je ne
veux en parler ni en bien ni en mal. J'ai dit que les ministres étaient
jacobins, et que cela ne nous en imposait aucunement; j'ai dit que le
ministère s'annonçait avec des circonstances heureuses; voilà ce que
j'ai dit. Je ne pourrais rien dire de plus; ma conscience s'y répugne.
Rien de ce que j'ai dit ne peut décourager le peuple; le peuple a
triomphé jusqu'ici des plus grands dangers, et il triompherait encore
des plus grands obstacles, s'il s'en présentait. Est-ce décourager les
sociétés que de présenter le tableau civique des vertus; n'est-ce pas
du patriotisme que dépend le succès des révolutions? Le patriotisme
n'est point une convenance, ce n'est point un sentiment qui se ploie
aux intérêts, mais c'est un sentiment aussi pur que la nature, aussi
inaltérable que la vérité.
Je conclus et je dis que c'était pour rétablissement de la morale de la
politique que j'avais écrit l'adresse que j'ai lue à la Société. Je
demande qu'elle décide si les principes que j'annonce sont les siens.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 26 avril 1792 (26 avril 1792)
(Opinion de Robespierre sur La Fayette.)
Dans tous les événements, c'est aux causes précises qu'il faut
s'attacher, et dans la question qui s'élève savez-vous quelle est la
cause qui s'oppose au triomphe de la liberté du peuple et du
patriotisme opprimé? Contre qui croyez-vous avoir à lutter? Contre
l'aristocratie? non. Contre la cour? non: c'est contre un général
destiné depuis longtemps par la cour à de grands desseins, qui après
avoir trompé le peuple, trompe encore la cour elle-même; qui ne connaît
ni les principes de la liberté, ni ceux de l'égalité dont il est le
plus grand ennemi. Or, messieurs, à des hommes exercés dans toutes les
manoeuvres de l'intrigue pour renverser les plus utiles projets et pour
semer la discorde, il faut opposer la célérité.
Il suffit de rapprocher les circonstances présentes de tout ce qui
s'est passé, des menées que nous avons reprochées au même agent dans
d'autres circonstances, pour se convaincre que c'est sa seule
résistance que nous avons à combattre. Ce n'est pas la garde nationale
qui voit les préparatifs de cette fête avec inquiétude, c'est dans
l'état-major que le génie de La Fayette conspire contre la liberté et
les soldats de Château-Vieux. C'est le génie de La Fayette qui égare
dans la capitale et dans les départements une foule de bons citoyens,
qui, si cet hypocrite n'eût point existé, seraient avec nous les amis
de la liberté. C'est La Fayette qui, dans le moment où les amis de la
Constitution se réunissent contre les ennemis, forma un parti
redoutable contre la Constitution, et qui divise les amis de la
Constitution eux-mêmes. Partout où il y a des ennemis de la liberté, La
Fayette est le plus dangereux de tous, parce qu'il conserve encore un
masque de patriotisme suffisant pour retenir sous ses drapeaux un
nombre considérable de citoyens peu éclairés. C'est lui qui, joint à
tous les ennemis de la liberté, soit aristocrates, soit feuillants, se
met en état, dans les moments de troubles ou de crise, de renverser la
liberté ou de nous la faire acheter par des torrents de sang et par des
calamités incalculables.
C'est La Fayette que nous avons ici à combattre; c'est La Fayette qui,
après avoir fait, dans l'Assemblée constituante tout le mal que le plus
grand ennemi pouvait faire à la patrie, c'est lui qui, après avoir
feint de se retirer dans ses terres, est revenu briguer la place de
maire, non pour l'accepter, mais pour la refuser, afin de se donner par
là un air de patriotisme; c'est lui qui a été promu au généralat de
l'armée française pour que les complots ourdis depuis trois ans
atteignissent enfin le but. Oui, c'est La Fayette que nous avons à
combattre.
Il faut ici faire une observation bien importante sur le projet
présenté par le comité central des sociétés patriotiques: c'est sans le
savoir et sans son intention qu'il a proposé une devise équivoque,
qu'il a entendue certainement dans un bon sens, mais que l'on doit
rejeter par cela seul qu'elle est équivoque, par cela seul qu'il faut
porter devant le peuple des inscriptions simples et claires. La devise:
_Bouillé seul est coupable_, n'a été sans doute appliquée qu'aux bons
citoyens trompés, mais elle pourrait paraître une absolution de La
Fayette. Bouillé seul est-il en effet coupable? N»n certes; ils sont
innocents, tous ceux qui ont agi pour la loi, qui ont cru l'exécuter et
défendre la liberté. C'est toujours sous ce point de vue que j'ai
présenté cette affaire à l'Assemblée constituante; j'ai toujours
soutenu que les tyrans et leurs chefs seuls étaient coupables. Bouillé
n'était que l'instrument de ceux qui le dirigeaient; l'agent de la cour
et surtout l'agent de La Fayette. Les gardes nationales de Metz étaient
innocentes; comme celles de Paris, elles ne peuvent être que patriotes;
l'une et l'autre a été trompée par La Fayette. Et comment
pourrions-nous dire à la face de la nation, dans la fête de la liberté,
que Bouillé seul est coupable? A-t-il osé agir sans ordres? N'a-t-il
pas toujours marché avec un décret à la main? Et qui sont ceux qui ont
sollicité ce décret? Sur quels rapports a-t-il été rendu? D'abord sur
le rapport des officiers en garnison à Nanci, qui avaient intention de
jeter de la défaveur sur les soldats; sur le rapport du ministre de la
guerre M. Latour-Dupin. Quels étaient les intermédiaires de La Fayette?
ceux qui circulaient dans le sein de l'Assemblée constituante, la
veille du décret fatal. Qui répandait le fiel de la calomnie? La
Fayette. Quels étaient ceux qui excitaient les clameurs, qui ne
permettaient pas une seule réflexion dans une discussion dont on
voulait que le résultat fût d'égorger nos frères? Qui m'a empêché
moi-même de parler? La Fayette. Qui sont ceux qui me lançaient des
regards foudroyants? La Fayette et ses complices. Qui sont ceux qui ne
voulurent pas donner un seul moment à l'Assemblée nationale? Qui est-ce
qui précipita le fatal décret qui immola les plus chers amis du peuple?
La Fayette et ses complices. Qui voulut étouffer ce grand attentat en
le couvrant d'un voile impénétrable, et qui demanda une couronne pour
les assassins des soldats de Château-Vieux? La Fayette. Enfin, quel est
celui qui pour mieux insulter à la mémoire des infortunés que notre
zèle et nos regrets ne ressusciteront pas, fit donner des fêtes dans
tous le royaume aux infâmes qui les avaient égorgés! Quel est celui qui
excitait ces fêtes? La Fayette. Et dans un triomphe populaire consacré
à la liberté et à ses soutiens, on verrait une inscription qui
absoudrait La Fayette; qui ferait tomber le coup sur un ennemi
impuissant, pour sauver celui qui tient encore, dans ses mains
ensanglantées, les moyens d'assassiner notre liberté. Non.
Cette fête qu'on prépare peut être vraiment utile à la liberté, et
devenir le triomphe du peuple longtemps outragé, parce qu'elle terrasse
les oppresseurs de la vertu et fait luire le jour de la vérité sur les
attentats des tyrans. Il faut donc que cette fête remplisse cet objet;
or, ce n'est point par des devises brillantes, c'est par l'esprit
patriotique que ce but sera rempli; c'est pour cela que je demande
l'exécution de l'arrêté de la société, par lequel elle ordonne qu'il
sera fait une pétition individuelle à la municipalité pour demander que
les bustes de La Fayette et de Bailly disparaissent de la maison
commune.
Je demande aussi que la devise, _Bouillé seul est coupable_, soit
changée en celle-ci: _Les tyrans seuls sont coupables_. Quand les bons
citoyens verront que La Fayette est seul moteur de ces intrigues, tout
se ralliera.
(Ces propositions furent adoptées.)
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 2 mai 1792 (2 mai 1792)
(Réponse de Robespierre à Sillery au sujet de la guerre.)
(Sillery: J'ai appris qu'hier on disait à la tribune: Où sont-ils donc
ceux qui soutenaient le parti de la guerre? Hé bien, me voici: je vous
déclare que j'ai cru et que je crois encore la guerre nécessaire,
indispensable. Robespierre demande à parler. Tumulte. Robespierre
parvient enfin à se faire entendre.)
Voici l'ordre que vous auriez dû suivre, monsieur le président: quand
un membre demande la parole, fût-ce moi, que l'on accuse d'assiéger
cette tribune, si la majorité veut l'entendre, ce n'est pas à un petit
nombre d'intrigants et de perturbateurs à étouffer sa voix. Alors ce
que doit faire le président, c'est d'imposer silence à ceux qui sèment
le trouble et la discorde, pour l'imputer ensuite aux véritables amis
de la liberté. C'est assez que partout ailleurs la patrie soit trahie;
il faut qu'ici la liberté triomphe, et que la vérité soit entendue.
Maintenant je viens à l'objet dont vous a parlé M. Sillery. Je ne puis
approuver ce qu'il a dit contre ceux qui ne voulaient pas la guerre,
telle qu'on la demandait, et qui pensent encore qu'elle est funeste. Je
déclare que cette affectation à présenter notre opinion sous un point
de vue désavantageux, est une insigne calomnie.
Je ne prononce pas sur les faits qui nous ont été annoncés: mon opinion
ne manquerait pas d'être défigurée par le _Patriote français_, la
_Chronique_, etc. S'il faut le dire: Non, je ne me fie point aux
généraux; et, faisant quelques exceptions honorables, je dis que
presque tous regrettent l'ancien ordre de choses, les faveurs dont
dispose la cour. Je ne me repose donc que sur le peuple, sur le peuple
seul. Mais, je vous prie, pourquoi saisit-on la moindre occasion de
tourner en ridicule et même de calomnier ceux qui pensent d'une manière
différente des partisans de la guerre? Cette animosité est-elle bien
naturelle? Au reste, je pense comme M. Sillery, qu'il est bon de se
défier de toutes les nouvelles qui nous seront données. Qui doit en
être plus convaincu que lui? car il a été trompé dans une affaire bien
importante. Faut-il lui rappeler l'affaire de Nanci?
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 5 mai 1792 (5 mai 1792)
(Quelques observations de Robespierre sur la correspondance de la
société des jacobins avec les sociétés affiliées.)
Il n'est rien de si important dans les circonstances que la
correspondance avec les sociétés affiliées. C'est pour cela que je vais
faire quelques observations. Quoiqu'il semble qu'on veuille imposer
silence aux défenseurs du peuple... (Plusieurs voix. Non, non! à
l'ordre du jour!) Je déclare que, pour mettre un frein à l'ambition de
ceux qui nous agitent, je déclare que je. n'abandonnerai jamais cette
société. (Bravo, bravo, applaudissements redoublés, etc.) Je déclare
que, nonobstant toute motion d'ordre du jour, que nonobstant toutes
calomnies que l'on se plaît à répandre contre moi; je déclare, dis-je,
que je ne cesserai de combattre les intrigants jusqu'à ce que la
société les ait ignominieusement chassés de son sein.
(Applaudissement.) Je vais donc me permettre quelques observations sur
les abus qui se sont glissés dans la correspondance.
Pour qu'elle devienne plus utile, il ne faut pas seulement de ces
détails piquants, de ces bons mots qui ne prêtent qu'à rire; mais il
faut que ceux qui s'y livrent s'attachent à dévoiler les manoeuvres des
fripons et les complots des traîtres. Il m'est parvenu quelques
nouvelles intéressantes de ce genre: je m'étonne qu'on n'ait que des
choses stériles à soumettre à notre attention.
Je n'ai en vue personne de cette société; je déclare que je n'inculpe
ici aucun individu, ni aucun comité; mais je dis qu'il est de graves
objets dans la correspondance auxquels on pourrait donner le pas sur la
lettre de Cambrai, par exemple. Quoiqu'on semble vouloir m'imputer les
divisions qui règnent dans cette société, et que ceux qui paraissent me
désigner par leurs murmures veuillent me donner à penser que je me suis
rendu coupable de perfides manoeuvres; cependant je ne me lasserai pas
de faire mon devoir, et de dévoiler les trames ourdies pour perdre
cette société et ses plus fermes soutiens. Vous ne savez pas,
messieurs, tous les moyens dirigés contre nous.
Il faut donc vous avertir que c'est eu entretenant les sociétés
affiliées des détails sur les scènes que les menées des intrigants ont
rendues nécessaires; que c'est en faisant passer, sous le couvert des
ministres, par la voie de M. Lanthenas, les discours de MM. Guadet et
Brissot, que l'on obtient des adresses concertées. En ne présentant les
choses que sous une face, il est facile de donner le change aux
esprits. Au surplus, il n'est pas besoin de dire que les promoteurs de
lettres de cette espèce sont ceux qui me provoquent actuellement par
leurs murmures. Que ne parlent-ils à nos correspondants des grands
intérêts qui doivent nous occuper, au lieu de circonscrire leurs
pensées aux débats qui ont agité plusieurs de nos séances? Pourquoi
leur dire ce qu'il faudrait pouvoir nous cacher à nous-mêmes? Qu'ils
aient plutôt le courage de leur apprendre que ce sont des gens couverts
du manteau patriotisme qui donnent lieu à ces discussions. Il faut que
nos sociétés affiliées soient instruites que c'est en attaquant
sourdement les principes les plus sacrés, que ces mêmes hommes espèrent
parvenir aux places. Voilà le moyen d'empêcher des citoyens mal
informés de tomber dans les pièges qui leur sont tendus. Voilà ce qui
devrait faire l'objet d'une correspondance utile.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 10 mai 1792 (10 mai 1792)
(Réponse de Robespierre à Méchin, secrétaire de Brissot, qui proposait
d'une part d'écrire aux sociétés affiliées une circulaire pour hâter le
paiement des contributions; d'autre part qu'aucun membre ne pût, au
prochain trimestre, recevoir sa carte sans exhiber la quittance du
percepteur. Robespierre demanda la parole et ne l'obtint qu'après la
plus vive opposition de la part des membres girondins.)