coeurs de tous les membres de cette société, puisque rien ne pourra
jamais en altérer la pureté. Aussi longtemps que M. Dumouriez par des
preuves éclatantes de patriotisme et surtout par des services réels
rendus à la patrie, prouvera qu'il est le frère des bons citoyens et le
zélé défenseur du peuple, il ne trouvera parmi nous que des appuis.
Je ne redoute pour cette société la présence d'aucun ministre, mais je
déclare qu'à l'instant où un fonctionnaire semblable y aurait plus
d'influence qu'un bon citoyen qui s'est constamment distingué par son
patriotisme, il nuirait à la société, et je jure au nom de la liberté
qu'il n'en sera jamais ainsi. Cette société sera toujours l'effroi de
la tyrannie et l'appui de la liberté.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 19 mars 1792 (19 mars 1792)
(Opinion de Robespierre sur le bonnet rouge.)
(Pétion, maire de Paris, avait écrit à la Société pour l'engager à
s'abstenir de tous signes extérieurs qui pourraient lui donner le
caractère d'un parti, d'une faction. Il voulait parler du bonnet rouge
que portait chaque membre des Jacobins. Robespierre prit ta parole en
cette occasion et s'exprima ainsi:)
Je respecte, comme le maire de Paris, tout ce qui est l'image de la
liberté; mais nous avons un signe qui nous rappelle sans cesse le
serment de vivre libres ou de mourir, et ce signe, le voilà! (Il montre
sa cocarde.) En déposant le bonnet rouge, les citoyens qui l'avaient
pris par un patriotisme louable, ne perdront rien. Les amis de la
liberté continueront à se reconnaître sans peine au même langage, au
signe de la raison et de la vertu, tandis que tous les autres emblèmes
peuvent être adoptés par les aristocrates et les traîtres.
II faut, dit-on, employer de nouveaux moyens pour ranimer le peuple.
Non, car il a conservé le sentiment le plus profond de la patrie. C'est
lui qui attend constamment le jour du bonheur commun, retardé par les
perfides intrigues de ceux qui ont voulu le mettre dans les fers. Le
peuple n'a pas besoin d'être excité, il faut seulement qu'il soit bien
défendu. C'est le dégrader que de croire qu'il est sensible à des
marques extérieures. Elles ne pourraient que le détourner de
l'attention qu'il donne aux principes de liberté et aux actes des
mandataires auquel» il a confié sa destinée.
Je vous rappelle, au nom de la France, à l'étendard qui seul en impose
à ses ennemis, le seul qui puisse rallier à vous tous ceux que
l'intrigue a trompés. Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier
votre dignité, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrés à
un esprit de faction. Vous devez donc vous décider à ne conserver que
la cocarde et le drapeau, sous les auspices desquels est née la
Constitution.
J'appuie les propositions de M. Pétion, et je demande que la société
ordonne l'impression et l'envoi de sa lettre à toutes les sociétés
affiliées, comme exprimant nos vrais principes.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à la société des
Amis de la Constitution le 26 mars 1792 (26 mars 1792)
Note: ce discours fut ensuite publié dans le Défenseur de la
Constitution n° 8 de début juillet 1792
(Discours de Robespierre sur les circonstances actuelles.)
Une conspiration formidable, tramée dès longtemps contre notre liberté,
était près d'éclater. La guerre civile s'allumait au moment où la
guerre étrangère nous menaçait; les prêtres secouaient les torches du
fanatisme et de la discorde; des administrateurs infidèles secondaient
leurs fureurs et favorisaient les complots de tous les ennemis de la
révolution; une coalition, fameuse par ses attentats contre la liberté
naissante, dominait à la cour; elle occupait les premiers emplois dans
nos armées; le gouvernement nous trahissait; nul ne s'occupait du salut
de l'état. Au milieu de tous ces désordres, des cris de guerre se
faisaient entendre; on ne songeait ni à étouffer les troubles du
dedans, ni à soulager le peuple, ni à protéger les soldats patriotes,
persécutés par un ministère odieux, ni à le forcer à donner des armes
aux gardes nationales, ni à pourvoir à la défense de nos frontières.
D'un côté l'indolence, la faiblesse; de l'autre, la tyrannie,
l'aristocratie, le machiavélisme semblaient présider aux destins de la
France; et sans le courage inébranlable des bons citoyens, sans la
patience invincible et le sublime caractère du peuple, il eût été
permis à l'homme le plus ferme de douter du salut public; lorsque la
providence, qui veilla toujours sur nous, beaucoup mieux que notre
propre sagesse, en frappant Léopold, parût déconcerter les projets de
nos ennemis, au moins pour quelque temps. Ce délai suffit pour donner à
l'humanité le temps de respirer. Il remet entre nos mains notre
destinée et celle du monde.
Saurons-nous mettre à profit cette grande occasion qui nous est
offerte, de réduire tous les tyrans à l'impuissance de nous nuire et de
nous opprimer? C'est en avoir triomphé que de connaître et de dévoiler
les secrets de leur ténébreuse politique. Quelle soit donc longtemps
présente à tous les esprits, cette fameuse correspondance concertée
entre le cabinet de Vienne et le comité des Tuileries.
Exciter, entretenir les troubles du dedans, et nous susciter en même
temps la guerre au dehors, pallier ce double projet, en l'imputant aux
amis les plus zélés de la constitution, détruire les sociétés
patriotiques, et pour cela les décréditer dans l'opinion publique, par
l'imputation vague et insignifiante de républicanisme, les accuser de
et l'intervention des puissances étrangères qu'ils appelaient
travaillait à détruire la liberté; tel est tout le plan de conjuration
qu'elle vient de révéler aux yeux de l'univers.
Ainsi donc tous les sophismes, toutes les calomnies par lesquelles les
ennemis hypocrites de la constitution s'efforcent de dégrader l'esprit
public et d'énerver le caractère national, nous les avons retrouvées
dans la bouche de Léopold. Il est curieux de voir les agents,
interprètes des volontés du cabinet des Tuileries, parler de la dignité
nationale, et annoncer le désir de maintenir la paix, lorsque de
concert avec eux, Léopold nous menaçait de la guerre; il est curieux de
les voir défendre les patriotes de France, et prêcher contre eux la
croisade, par l'organe de l'empereur des Allemands. Mais, voyez comme
celui-ci nous développe lui-même le projet de nos ennemis intérieurs;
voyez avec quelle affectation il rappelle le passage de la lettre de
Louis XVI, du mois de septembre 1791, où, en acceptant la constitution,
il annonce d'avance des obstacles à son exécution qui pourraient un
jour en exiger le changement; rappelez-vous qui a dicté cette lettre;
je veux dire la coalition qui, depuis le départ du roi, dirigea toutes
ses démarches, en même temps qu'elle cherchait à maîtriser l'Assemblée
constituante; écoutez ce même Léopold reprocher aux sociétés
patriotiques le dessein de vouloir troubler l'Etat, en se refusant à
toute espèce de conciliation, sur ce qu'il appelle les accessoires de
la constitution. Est-il clair que le but de la faction qui dirigeait la
cour était d'établir ce système des deux chambres, annoncé dès long
temps, et d'élever la puissance d'un parti sur les ruines de la liberté
publique? Est-il clair qu'il faut rapporter à ce projet à leur secours,
et les désordres qu'ils excitaient au dedans? Les perfides! et ils ont
osé nous imputer ces troubles? Ils ont osé nous charger de leurs
propres crimes? Que dis-je? Ils ont réussi à tromper une foule de
citoyens de bonne foi! Ils ont ligué contre la liberté tous les hommes
ignorants, faibles ou timides, ils ont formé, dans la nation, un
troisième parti, sous la dénomination de _modérés_, dont ils se sont
déclarés les chefs et les protecteurs; ils n'ont rien négligé pour
présenter aux yeux des Français et des étrangers, tous les amis de la
constitution et de la patrie, comme une secte particulière, aussi
opposée à l'intérêt général que le parti connu sous le nom
_d'aristocrates_. Réunis à ces derniers, ils auraient bientôt accablé
les patriotes et ramené, sous des formes nouvelles, l'empire du
despotisme et de l'aristocratie, ou plutôt le règne des crimes et des
factions. Pour mieux cacher leurs desseins, ils avaient créé des
sociétés séduisantes pour les hommes froids et pusillanimes; ils
avaient fait arborer à leurs partisans et à leurs créatures, une devise
qui annonçait le rigorisme le plus scrupuleux en fait de constitution;
mais depuis qu'ils ont choisi Léopold pour interprète, depuis que, de
concert avec eux, le despote autrichien a daigné emprunter leur langage
et revêtir le costume des feuillants, depuis qu'ils se sont déclarés
patriotes et français à la manière du chef de nos ennemis étrangers,
l'homme le plus crédule a pu apprécier leur système, et tous les
prosélytes qu'ils avaient égarés, peuvent, sans scrupule, abjurer leur
doctrine pour professer avec nous les principes de la véritable
religion politique, c'est-à-dire, ceux de l'égalité, de la liberté, de
l'humanité et de la constitution.
Telle était cependant la trame qu'ils avaient ourdie contre le salut
public, lorsque Léopold mourut. Presque au même instant, un ministre
fut frappé d'un décret d'accusation; les autres disparurent
successivement.
Le nouveau ministère s'annonce avec des circonstances qui peuvent être
regardées comme d'heureux présages, et qui semblent permettre aux amis
de la liberté et de se livrer aux charmes de l'espérance.
Au reste, louer les ministres nouveaux, serait un trait de flagornerie
d'autant plus servile et d'autant plus gratuit que bientôt leurs
oeuvres mêmes peuvent les louer et les mettre même au-dessus des
éloges. Bientôt une preuve décisive nous apprendra si la conversion de
la cour est sincère, si l'esprit du ministère est changé avec les
ministres. Qu'ils tiennent en tout une conduite opposée à celle de
leurs prédécesseurs; que la franchise et la probité du gouvernement
écartent tous les maux que sa perfidie nous attirait; que les vrais
patriotes soient protégés; que le peuple soit honoré et respecté, non
par de vains discours, mais par des actes de justice et de fidélité
soutenus; que l'ordre et la prospérité renaissent, et nous aurons, pour
le pouvoir exécutif, autant de vénération qu'il nous a inspiré
jusqu'ici d'inquiétude et de défiance.
Avec un ministère patriote et éclairé, à quelles douces espérances ne
pouvons-nous pas nous livrer? Quel obstacle pourrait résister à son
union sincère avec tous les bons citoyens? Quel est en France l'ennemi
assez audacieux et assez puissant pour lutter à la fois contre le
peuple et contre le gouvernement? Quel autre motif a pu enhardir les
prêtres séditieux à troubler l'ordre public; les directoires perfides
et les tribunaux aristocratiques, à persécuter le patriotisme et à
opprimer la liberté, si ce n'est la protection du ministère précédent?
Au dehors, quelle puissance osera nous menacer, quand la paix
intérieure et une administration loyale nous mettront en état de
déployer toutes les forces de ce superbe empire? Quelle puissance eût
osé en concevoir l'idée, sans cette coupable trahison? Les cours
étrangères sont-elles plus redoutables ou plus entreprenantes
aujourd'hui que la mort du chef de l'empire et de la maison d'Autriche
doit les occuper de soins plus pressants, pendant un temps plus que
suffisant, pour donner à un gouvernement fidèle le temps d'affermir, au
sein de l'Etat, le règne des lois et la souveraineté nationale.
Hâtons-nous d'éclairer les nations de l'Europe sur les sinistres
projets des traîtres qui avaient formé cette lâche conjuration contre
l'humanité entière; que le nouveau ministre rappelle tous ces dangereux
intrigants, que nous avons payés trop chèrement et trop stupidement
jusqu'ici, près des cours étrangères, pour nous calomnier aux yeux de
l'univers, et pour troubler le cours d'une révolution qui, tôt ou tard,
doit changer ses destinées. Dissipons tous les nuages que la perfidie
avait répandus sur la situation et sur les dispositions de la France.
Proclamons solennellement, dans toutes les langues, les principes
sacrés sur lesquels reposent notre constitution, la garantie de la
fraternité que nous avons jurée à toutes les nations. Que le peuple
français parle avec la majesté qui lui convient; qu'il trace, autour
des despotes, le cercle de Popilius; et, si ces démarches sont faites
avec la franchise et la solennité qu'elles exigent, vous verrez les
despotes vous demander humblement la paix, et vous donner une
satisfaction entière. S'ils la refusent, alors nous ferons la guerre:
mais malheur aux tyrans et aux traîtres? Alors, portons nos coups dans
les endroits où le despotisme peut être frappé à mort. Que la nation se
lève toute entière; faisons la guerre du peuple et non celle des rois;
marchons sous des chefs dignes de le guider, dont les mains ne soient
souillées, ni des dons corrupteurs des cours, ni du sang des citoyens,
célèbres par leurs vertus civiques, et non par le massacre des plus
zélés défenseurs de la patrie. Combattons, non pour procurer des pompes
triomphales et une puissance dangereuse à ces patriciens intrigants qui
ont jusqu'ici fomenté nos divisions et causé tous nos maux: mais pour
rétablir le règne de l'égalité et de la justice. Les Romains refusèrent
de vaincre sous les drapeaux des décemvirs, mais ils citèrent, au
tribunal des lois, l'infâme assassin de Virginie et de la liberté, et
ils triomphèrent ensuite des ennemis de l'Etat. Ce n'est pas à ces
conditions que les factieux, les tyrans, les vampires de l'Etat veulent
la guerre; mais ce n'est qu'à ces conditions qu'une nation, digne de la
liberté, peut la faire. C'est à ces conditions seules que des ministres
et des représentants, amis du peuple, peuvent la proposer. Il faut
enfin que cette guerre ne ressemble en rien à celles que provoquent les
caprices des rois, les intrigues des cours ou l'intérêt des factions.
Il faut que les drapeaux même qui brilleront à la tête de nos armées,
en rappellent le sacré caractère; qu'ils présentent aux regards des
Français et des étrangers cette inscription nouvelle: _Paix, liberté
universelle, guerre seulement aux despotes_. Marchons à nos ennemis,
non comme des hommes légers ou injustes, qui veulent punir les peuples
des crimes de leurs tyrans, mais comme des amis de l'humanité qui
veulent châtier l'insolence des tyrans, et venger les outrages des
peuples. Marchons, après avoir prouvé à l'univers que notre modération
et notre justice égalent notre courage.
Si nous suivons ces principes, si nous déployons ce caractère énergique
et sage, nous serons libres, malgré la guerre; et, si les puissances
étrangères la préviennent, nous serons libres plus sûrement encore sans
la guerre. Une révolution, amenée par la raison, doit s'achever
naturellement par la raison, par les progrès de l'esprit public; et à
quoi tient-il que nous soyons heureux et libres, si un gouvernement
juste s'unit à des représentons fidèles, pour ramener, au milieu de
nous, le règne de l'égalité, des lois et de la justice?
C'est au sein d'une telle paix, que se développeront les vertus
civiques qui font la gloire et le bonheur de la société, que
s'anéantiront toutes les coupables espérances de l'ambition du
fanatisme ou de la tyrannie. Une fois établie en France la liberté, par
le cours naturel des choses, étendra d'elle-même ses paisibles
conquêtes dans le reste du monde. Quand les peuples sont assez éclairés
et assez malheureux pour vouloir être libres, ils le sont. Les tyrans
tombent d'eux mêmes, quand ils sont mûrs. L'heureuse contagion de nos
principes, et le spectacle de notre gloire et de notre bonheur,
amèneront insensiblement cette époque; et alors l'Allemagne n'aura pas
plus besoin de nos armes, pour secouer le joug du despotisme, que nous
n'avons eu besoin du secours de l'Allemagne pour renverser la Bastille
et conquérir une constitution. Mais, quoi que nous fassions, si notre
gouvernement n'a point changé de système et de principes, ou si nous
n'avons pas assez d'énergie pour forcer notre gouvernement à respecter
les droits de la nation, la guerre et la paix nous conduisent également
à la servitude.
Que nous reste-t il donc à faire dans ces moments décisifs, pour le
salut de l'Etat et de la liberté? Préparons-nous à la guerre; veillons
sur nos ennemis intérieurs, et surtout éclairons l'opinion publique qui
seule fait la destinée des peuples et des gouvernements, qui règne sur
les despotes eux-mêmes, et qui les anéantit, lorsqu'ils n'ont point
fait alliance avec elle. Après avoir combattu le despotisme, déclarons
la guerre à toutes les factions. Prévenons ce système de
désorganisation et de troubles, qui est la dernière ressource des
ennemis de la liberté. Rallions-nous sous l'étendard de la
constitution, la constitution, qu'ils n'invoquaient jadis que pour
l'anéantir. Ne soyons pas trop blessés de ses vices, et croyons qu'elle
a un assez grand prix, puisque le but des ennemis de la liberté est de
la détruire. Songeons qu'elle a, en elle-même, le principe immortel de
sa perfection. Ses vices appartiennent aux hommes, ses bases sont
l'ouvrage du ciel. Réconcilions, avec la liberté, tous les hommes
honnêtes, mais faibles ou ignorants, que l'intrigue ou la calomnie en
ont éloignés. Forçons-les à connaître et à chérir le véritable
patriotisme.
Le patriotisme n'est ni inconséquent, ni léger, ni turbulent, comme les
enfants des préjugés et des passions; il est doux, fier, calme,
intrépide, comme la raison et comme la vérité dont il tire son origine.
Le patriotisme n'est que la vertu dans tout son éclat, et la nature
humaine dans toute sa dignité. Il parait exagéré, mais seulement aux
hommes lâches et dégradés; à peu prés comme la fleur des champs paraît
un colosse monstrueux à l'insecte qui rampe à ses pieds, ou comme la
lumière semble trop vive aux yeux des oiseaux de la nuit. Le
patriotisme ne court point après les frivoles distinctions et les
honneurs créés par l'orgueil ou par les préjugés. Il peut aimer la
gloire, mais il ne la courtise jamais avec inquiétude; il compte trop
sur elle pour en être jaloux. S'il accepte les charges publiques sans
répugnance, ce n'est que dans .les temps où Phocion boit la ciguë, où
Caton, dans la tribune du peuple romain, est assailli par les pierres
de Claudius, où les Graches expirent sous le poignard des patriciens.
Jamais il n'habita un seul instant dans une âme où fut conçu un
sentiment vil, où fut formée la pensée d'une action lâche ou injuste.
Il est au-dessus de tous les succès comme de tous les revers. Si la
liberté triomphe, il s'occupe, non de sa gloire, mais des moyens
d'accroître le bonheur de son pays, si elle succombe, il cherche quel
dernier service son désespoir peut lui rendre encore. S'il ne peut lui
être utile, il perce lui-même son sein généreux, plutôt que de voir le
visage odieux du tyran. Alors même, il ne blasphème point contre la
vertu: le héros de la liberté expirant, et plus grand, plus heureux que
le tyran élevé sur un char de triomphe; sa mémoire sera respectable et
chère à la dernière postérité; le lieu où reposera sa cendre sera un
temple sacré pour tous les hommes qui naîtront après lui; et, s'il
existe quelque chose après la vie, si l'éternel auteur de la nature,
dont l'idée éleva et consola les âmes de tous ses pareils, au milieu
dés plus redoutables épreuves, n'est point une douce illusion, il ne
sera point étranger à ce grand être qui mit dans son sein cette force
divine et cette flamme céleste qui l'animait. Citoyens, qui osez vous
dire les défenseurs de la liberté, c'est à vous de justifier ce titre
auguste. Réalisez le voeu de Platon, lorsqu'il s'écriait. "Oh! si la
vertu pouvait se montrer toute nue aux regards des mortels, de quel
brûlant amour elle embraserait tous les coeurs!" C'est à vous de la
faire briller aux yeux de tous vos concitoyens dans tout son éclat et
dans toute sa majesté; faites retentir, dans tous les coeurs, sa voix
puissante et irrésistible. Pour relever l'éclat de ses charmes, placez,
s'il le faut, à côté d'elle, le spectre hideux de l'hypocrisie, le
squelette dégoûtant de l'envie, la horde impure de tous les vices, et
surtout la tyrannie entourée de victimes, toujours abreuvée et toujours
altérée de sang humain. Citoyens, voilà les armes invincibles avec
lesquelles vous devez les combattre; voilà la véritable puissance dont
vous êtes investis. Français, si vous versez des larmes au récit des
actions vertueuses, si vous frémissez au nom des tyrans, aux-cris de
leurs victimes; si vous regardez comme une injure personnelle, tout
acte d'oppression exercée contre vos semblables, vous êtes libres. Non,
Français, vous n'êtes point corrompus; ne croyez point à ceux qui vous
adressent cette injure, pour vous forcer à la mériter; ne regardez
point leurs moeurs, ne regardez point les intrigants qui paraissent,
dans les révolutions, comme l'écume s'élève sur la surface d'une
liqueur qui fermente: regardez le peuple, comptez tous les traits
héroïques que la révolution a produits, et croyez à la vertu. Amis de
la constitution, répandez ces saintes maximes, et montrez-en le modèle;
c'est ainsi que vous graverez la liberté, non sur nos murailles, et sur
de froids monuments, mais dans tous les coeurs; c'est ainsi que vous
l'affermirez sur ses rentables bases, les moeurs, l'amour de la patrie
et de l'humanité.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 26 mars 1792 (26 mars 1792)
(Robespierre lit un projet d'adresse, la discussion s'engage.)
Frères et amis, une conspiration formidable se tramait dès longtemps
contre notre liberté et était prête à éclater. La guerre civile
s'allumait, la guerre étrangère menaçait l'empire. Les prêtres
secouaient les torches du fanatisme et de la discorde; des directoires
perfides soutenaient les complots de tous les ennemis de la révolution;
des traîtres occupaient dans l'armée les grades les plus considérables;
la cour nous trahissait. Des cris de guerre se faisaient entendre, mais
on n'avait pris aucune mesure certaine, soit pour la faire avec succès,
soit pour la prévenir. On ne songeait, ni à soulager le peuple, ni à
protéger les soldats patriotes, chassés, persécutés par le ministre de
Narbonne, ni à forcer ce ministre audacieux à donner des armes aux
gardes nationales, ni à pourvoir à la sûreté des frontières. D'un côté
la faiblesse et l'ignorance, de l'autre, le despotisme, l'hypocrisie et
la haine de la vérité, semblaient obscurcir le génie de la France.
Sans le courage inébranlable des citoyens, sans la patience invincible
du sublime caractère du peuple, il était permis à l'homme le plus ferme
de désespérer du salut public, lorsque la Providence, qui veille
toujours sur nous beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant
Léopold, paraît déconcerter pour quelque temps les projets de nos
ennemis. Ce délai suffit pour que la liberté puisse écarter à jamais
les fléaux dont elle est menacée.
Nous tenons dans la main la paix ou la guerre; nous sommes les maîtres
de notre destinée et de celle du monde, pourvu que nous ne retombions
pas encore une fois dans notre léthargie ordinaire; pourvu que nous ne
nous lassions pas d'entendre la voix de la prudence et de la raison;
que, mettant à profit l'occasion unique qui nous est offerte, nous
forcions les choses à prendre une tournure franche et plus sincère que
la politique de nos tyrans; que nous mettions dans l'impuissance de
nous insulter à l'avenir ceux qui nous trompent. Craignons, sans cela,
de lasser la bonté céleste, qui jusqu'ici s'est obstinée à nous sauver
malgré nous.