M. Dandré et les autres partisans du comité semblent quelquefois se

rapprocher des principes pour s'en éloigner sur-le-champ. M. Dandré

paraît dans la dernière partie de son opinion déterminé à nous

accorder... (Il s'élève des murmures. Regnault de Saint-Jean-d'Angely:

Je demande que le préopinant veuille bien indiquer la corporation dont

il est le chef.) Je m'en vais satisfaire à l'interpellation du

préopinant. Quand j'ai dit _nous_, je parlais de ceux que la question

intéresse, c'est-à-dire de la généralité des citoyens: ce sont les

droits de la nation que je réclame contre un article qui me paraît les

attaquer. Je dis donc que M. Dandré paraissait accorder le droit d'une

censure salutaire et libre sur les actes d'administration; si l'article

remplissait cet objet, alors on pourrait dire que nous sommes d'accord;

mais il ne le remplit pas.

Qu'est-ce que la liberté d'exercer la censure? (On murmure.) La

puissance des comités s'étend-elle jusqu'à parler aussi longtemps

qu'ils veulent et à ne laisser parler personne? Je dis que cette

censure sur les actes d'administration ne pourra pas s'exercer sans

que, en vertu de l'article qui vous est proposé, on puisse poursuivre

le censeur comme calomniateur. Par exemple, un ministre parlant

toujours de patriotisme et d'ordre public, peut mettre une négligence

coupable dans l'exécution des lois relatives à la défense du royaume,

entretenir des intelligences secrètes avec les ennemis du dehors. Je

demande si le droit du citoyen se réduira à dire très modestement, très

respectueusement: M. le ministre a négligé de porter tel corps de

troupes sur les frontières; ou n'aura-t-il pas le droit de dire s'il en

a le courage: j'aperçois dans sa conduite un plan de conspiration

contre le salut public; j'invite mes concitoyens à le surveiller.

Voici un autre exemple. Un général préposé à la défense de nos

frontières a exécuté un plan dont le résultat devait être de livrer la

nation à tous les fléaux de la guerre domestique et extérieure. Je

suppose que j'aie eu des indices certains de ce crime, comme tout homme

de bonne foi et clairvoyant a pu en avoir, je ne pourrai donc pas

provoquer la surveillance publique sur un tel homme sans être puni

comme calomniateur? Je dis que par la nature des choses l'intention de

faire le mal touche de si près à l'action même, qu'il y a une connexité

si évidente entre le crime consommé et l'intention du crime, qu'on ne

pourra dénoncer un délit d'administration, sans risquer d'être

poursuivi comme calomniateur des intentions.

A quoi sert cette distinction qu'il est si facile d'éluder dans son

usage entre un délit commis et l'intention, si ce n'est à gêner la

censure sur tous les points?

Consultons l'expérience: sur cent accusations intentées par l'Assemblée

nationale elle-même contre des citoyens, 99 sont restées sans preuves.

Si M. Bouillé eût été dénoncé comme un homme méditant des projets

contre la patrie, le citoyen clairvoyant et zélé, qui en eût découvert

les indices sans en découvrir encore les preuves juridiques, n'eût-il

pas passé pour calomniateur? Pour appuyer la vérité de cette

observation, je rappellerai l'engouement général excité en faveur du

patriotisme et du zèle de cet officier, les éloges qui lui ont été

prodigués par l'intrigue et les remercîments même surpris à la sagesse

de l'Assemblée nationale. Lorsque les chances de l'équité sont

tellement incertaines en faveur de l'un et de l'autre système, je

demande s'il faut priver la société de l'avantage suprême d'une censure

illimitée sur les fonctionnaires publics. Je demande que la rédaction

plus précise de M. Larochefoucault soit préférée à celle du comité.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée

constituante le 23 août 1791 (23 août 1791)

(Opinion de Robespierre sur les hommes libres de couleurs dans les

colonies françaises.).

Lorsqu'on se présente à votre tribunal pour défendre celui de vos

décrets qui, au jugement de la nation, a le plus honoré cette

Assemblée; pour empêcher que dans un moment, et presque sans

discussion, d'après des faits recueillis par des parties qui ne sont

pas entièrement désintéressées dans cette affaire, d'après des

déclamations plusieurs fois répétées, et toujours repoussées par vous

dans cette affaire, on n'élève contre ce système, conforme aux droits

de la justice, de la raison, de l'intérêt national, un système nouveau,

fondé sur des principes absolument différents; alors le premier

sentiment qu'on éprouve, c'est l'étonnement de discuter devant vous une

pareille question: on est bien éloigné surtout de penser que cette

question soit déjà préjugée avant d'avoir été discutée avec la

profondeur qu'elle exige. Eh! fût-il vrai qu'on dût faire encore des

efforts impuissants pour réclamer les droits de l'humanité, ce serait

encore un devoir de les réclamer: c'est ce qui m'encouragera à vous

parler encore, et de l'intérêt national, qui paraît si méconnu par les

sentiments de ceux que je combats, et même de justice et de philosophie,

La première question que l'on doit se faire, ce me semble, dans ce

moment, c'est de demander si, pour attaquer les décrets que vous avez

rendus, l'on vous présente des raisons qui n'aient été ni prévues ni

discutées lorsque vous les avez portés. Or, je vois ici les mêmes

moyens employés: d'une part, des maux infinis qu'on nous pronostique

pour vous faire peur; de l'autre, des raisonnements qui ne pouvaient

souffrir le plus léger examen, raisonnements démentis à la fois et par

la raison et par les faits.

Je commence par examiner, en très peu de mots, les raisonnements moraux

et politiques, allégués par le rapporteur du comité colonial. Il vous a

exposé sa théorie sur l'unique moyen, suivant lui, de conserver la

tranquillité et la subordination des esclaves dans les colonies. Or, il

nous a dit que cet ordre de chose tenait essentiellement et

exclusivement à l'extrême distance que ces esclaves a percevaient entre

les blancs et eux; que cette distance disparaîtrait à leurs yeux, si

les hommes de couleur jouissaient des mêmes droits que les blancs.

Voilà un raisonnement qui est absolument démenti par les faits et par

les raisons d'analogie. Il ne faut pas perdre de vue qu'avant votre

décret les hommes libres de couleur jouissaient des droits de citoyen,

qu'ils ne jouissaient pas des droits politiques, parce qu'alors nul

citoyen n'avait des droits politiques; mais ils étaient dans la classe

des blancs sous le rapport des droits civils dont les citoyens

jouissaient seuls alors; ainsi, alors, les esclaves voyaient des hommes

de couleur à une distance infinie d'eux, et cette distance était celle

de l'esclavage à la liberté, du néant à l'existence civile: or, je

demande si ces nouveaux droits que vous avez accordés aux hommes libres

de couleur, mettraient entre eux et les autres une distance plus grande

que ne mettait entre eux et les esclaves l'acquisition de la liberté et

de l'existence civile. Or, si cette distance n'a rien diminué de la

subordination des esclaves, s'il est faux que ces idées parviennent

jusqu'à leur esprit, n'est-il pas évident que le raisonnement qu'on

vous fait pour égarer votre justice, est une pure illusion, et le

résultat de l'imagination des partisans du projet que je combats. On

n'a pas manqué d'appuyer ce système extravagant d'un fait très

extraordinaire: on vous a dit que la déclaration des droits que vous

avez reconnus dans les hommes libres de couleur, avait excité une

insurrection parmi les esclaves; on vous a cité la Croix des Bouquets;

j'affirme que ce fait est faux, et j'atteste tout homme raisonnable qui

voudra réfléchir et sur les faits et sur la nature même de la chose,

que quelques lettres que l'on peut se faire écrire, n'auront jamais

autant de poids sur les personnes raisonnables que ce fait connu de

tout le monde, que dans les colonies nulle lettre, depuis l'origine des

contestations que la révolution a fait naître entre les blancs et les

hommes libres de couleur, ne peut parvenir aux hommes de couleur sans

avoir été décachetée; c'est un fait notoire connu de tout le monde, et

qui est beaucoup plus certain que les fables que l'on nous débite pour

appuyer le système du comité. On ne persuadera jamais à personne, je ne

dis pas seulement que les décrets de l'Assemblée nationale, mais même

les relations de ces décrets avec les droits de citoyens, puissent

donner des idées assez nettes à des hommes abrutis par l'esclavage, qui

ont très peu d'idées ou qui n'ont que des idées absolument étrangères à

celles dont il s'agit en ce moment pour les engager à rompre tout à la

fois, et leurs anciennes habitudes et leurs chaînes.

Les colons sont indignés, dit-on, de ce que vous avez violé la foi que

vous leur aviez donnée!... Mais quel homme de bonne foi peut soutenir

ici que, par aucun de vos décrets, vous ayez pris avec les colons

blancs l'engagement de dépouiller les hommes libres de couleur de la

qualité de citoyens actifs; que vous ayez promis de ne rien décréter à

cet égard sans le consentement et l'initiative des colons blancs? Qu'on

me le cite ce décret: est ce celui du 28 mars? Eh! c'est celui que

j'invoque pour réclamer la foi qui avait été donnée à tous les membres

de celle Assemblée.

Je rappelle à l'Assemblée qu'alors en effet quelques personnes eurent

des inquiétudes, non pas sur le fond de la chose, qui ne pouvait

présenter aucune difficulté, mais sur les intentions de ceux qui

auraient pu désirer favoriser les colons blancs aux dépens des hommes

libres de couleur. Ils manifestèrent ces inquiétudes, et demandèrent

que l'Assemblée déclarât que ces mots ne renfermaient point les

esclaves; on répondit: cela n'est point nécessaire; il est bien entendu

que les hommes libres de couleur sont seuls compris: et c'est sur la

foi de cette explication, qui n'était pas même nécessaire, que tous les

membres acquiescèrent au décret qui vous fut présenté par le même

rapporteur qui vous présente celui-ci.

(Barnave: Ce fait est absolument faux. Grégoire: Je demande la parole.

Je ne conçois pas comment M. Barnave ose nier ce fait. Le 28 mars, ce

fut moi qui demandai que nominativement les gens de couleur fussent

dénommés dans ce décret. Il est de fait que M. Barnave me dit-lui-même

qu'il ne les avait pas exclus; et il est de fait qu'au mois de mai

dernier, après bien des interpellations, M. Barnave a été obligé d'en

faire l'aveu lui- même. Barnave: Quoique le fait dont il s'agit

n'intéresse pas la délibération actuelle, attendu que c'est un fait

purement particulier, et qui n'intéresse pas l'Assemblée, je dois dire

ce qui est véritable, et ce pour quoi j'ai interrompu l'opinant. Il est

deux circonstances qu'il faut absolument distinguer. Il est vrai que

sur l'interpellation de M. Grégoire, qui me demanda si l'article

excluait les hommes de couleur, je lai dis en particulier, comme je le

dirais encore, que l'article n'entendait établir aucune espèce de

préjugé pour ou contre. En effet, nous n'avions envoyé un mode de

convocation, déclaré provisoire par notre décret, que dans le cas où

les Assemblées coloniales actuellement existantes ne seraient pas

maintenues. Par le même décret, nous avons dit que le mode de

convocation, pris de celui de la Martinique, n'était que provisoire,

et, pour cette première fois, dans le cas où l'Assemblée ne serait pas

maintenue; et que, pour le définitif et pour l'avenir, ces mêmes

Assemblées feraient leurs propositions sur la totalité de la

constitution, et notamment sur les droits de citoyen actif et

d'éligibilité. Lucas: Je conclus au moins de là qu'on ne viole pas,

comme on le prétend, le décret du 8 mars.)

Ce qui vient d'être dit prouve la vérité de ce que j'ai avancé; car dès

qu'une fois ces mots _toute personne_ ne préjugent rien contre les

bommes libres de couleur, il s'ensuit que vous n'avez fait aucune

promesse aux colons blancs, relativement aux gens de couleur. C'est à

tort, par conséquent, qu'on vous objecte la prétendue foi donnée aux

colons blancs, comme une raison de leur sacrifier les droits des hommes

de couleur libres, et comme un motif qui peut les exciter à la révolté

contre vos décrets; et si j'avais besoin de restituer dans toute son

intégrité le fait que j'avais posé, je vous rappellerais un autre fait

certain qui vous a été rappelé par M. Tracy, savoir: qu'à l'époque de

ces décrets, toutes les prétentions que les colons blancs annonçaient

n'étaient que celle de garantir leurs propriétés de la crainte de voir

toujours les esclaves parvenir à la liberté; c'est que ces mots _toute

personne_, c'est que les clauses qu'ils renferment ne leur furent

données que pour calmer leurs inquiétudes. Elles leur furent même alors

vivement disputées, parce que nous avions une extrême répugnance à

consacrer formellement l'esclavage. Ces temps devaient-ils changer?

Je passe maintenant à l'examen des faits préparés, présentés avec

beaucoup de chaleur et de véhémence pour exciter dans vos âmes des

alarmes capables de l'emporter sur votre justice et sur votre sagesse.

Quels sont donc ces faits? Qui oserait donc ici invoquer l'expérience?

A-t-on fait quelque tentative pour exécuter vos décrets? A-t-on employé

un seul moyen pour aplanir les difficultés qui pouvaient se rencontrer

dans leur exécution? A-t-on exigé l'obéissance comme on devait le

faire? A-t-on manifesté que l'on voulait réellement que ce décret fût

exécuté? Ce décret n'a pas même été envoyé! mais à sa place des

libelles séditieux ont été envoyés, des manoeuvres coupables ont été

employées pour exciter la révolte. De tous les faits que l'on vous

présente, ou que l'on aurait dû vous présenter, celui-là seul est vrai.

Que nos adversaires démentent cet écrit incendiaire, envoyé dû sein du

comité colonial dans les colonies, pour empêcher l'exécution de votre

décret.

Des intrigues sont-elles des raisons péremptoires contré une loi sage,

et faut-il que vous vous hâtiez d'anéantir la vôtre pour conserver des

intrigues? Après tout, qu'y a-t-il donc dans tous ces événements que

vous n'ayez prévu; lorsque vous rendîtes votre décret; alors aussi on

voulut vous épouvanter par des menaces; alors on osa vous faire

entendre qu'on provoquerait l'insurrection des blancs contre votre

autorité, vous sentîtes que vous ne deviez point céder à ces lâches

terreurs, vous eûtes la sagesse de ne point encourager l'audace, et de

dédaigner les pièges de l'intrigue; vous ne pensiez pas que la volonté

et les passions d'une classe quelconque osassent lutter sérieusement

contre la fermeté de l'Assemblée nationale, armée de la justice, et

contre la puissance de la nation française. Abjurerez-vous aujourd'hui

ces grands principes, pour ne montrer que faiblesse, légèreté,

inconséquence? Oublierez-vous que c'est la faiblesse et la lâcheté qui

perdent les Etats et les gouvernements, et que c'est le courage et la

constance qui les conservent? Mais, d'abord jusqu'à quel point faut-il

y croire? n'est-ce pas une chose étonnante que lorsqu'on délibère sur

un objet aussi important, aussi intimement lié et à la propriété

nationale, et à la gloire des représentants de la nation, on ne se

donne pas seulement la peine d'examiner les faits dont on parle si

souvent sans en prouver aucun, et dont personne ne s'est donné la peine

d'apprécier, ni la nature, ni les circonstances, ni les auteurs? Qui

sont ceux qui les ont produits? Qui sont ceux qui les attestent? Ne

sont-ce pas les parties intéressées? Ne sont-ce pas ceux qui, après

avoir extraordinairement redouté le décret avant qu'il fût porté, n'ont

cessé depuis de le calomnier et de l'enfreindre? Ne sont-ce pas ceux

qui, après avoir prédit de sinistres événements, se seraient appliqués

à les faire naître, et qui voudraient ensuite les supposer ou les

exagérer.

Ah! donnez-nous au moins le temps d'examiner: on a bien pris le temps

nécessaire pour préparer, pour recueillir ces adresses présentées dans

le moment qui a paru le plus convenable. Qu'il nous soit au moins

permis aussi de recueillir tous les faits qui les démentent, et de nous

munir de toutes les preuves que le hasard et l'amour de l'humanité

peuvent avoir jetées au milieu de nous. Défions-nous au moins du

tumulte et des cabales qui ont trop souvent présidé à nos délibérations

sur cet important objet. Opposez aux adresses de plusieurs chambres de

commerce les pétitions des citoyens moins intéressés des mêmes villes,

qui en prouvent toute l'exagération et même quelque chose de plus,

telles que celles des citoyens de Rennes, de Brest, de Bordeaux.

L'arrêté du département de cette dernière ville, vous instruit de ce

que l'intrigue peut faire pour opprimer la liberté et la justice.

Faites-vous représenter toutes ces lettres qui prouvent que la

situation des colonies ne présente rien qui puisse faire craindre une

résistance décidée à l'exécution du décret, quand l'autorité de la

nation a parlé; ou plutôt réduisez à leur juste valeur les faits même

que nos adversaires nous attestent. Alors, loin d'être effrayés, vous

verrez que tout se réduit à des signes de mécontentement plus ou moins

prononcés par une partie des citoyens de quelques parties de nos

colonies.

Certes, il n'était pas difficile de prévoir qu'une loi qui blessait

l'égoïsme d'une classe de colons, occasionnerait des mécontentements;

et vous l'aviez prévu au mois de mai dernier. Il n'est pas plus

difficile de concevoir que les chefs d'une insurrection apparente aient

tenu des propos insensés et séditieux, qu'ils aient affecté même de les

tenir, pour fournir aux chefs de leur faction en Europe un prétexte de

faire craindre la chimérique scission des colonies; mais, en vérité,

aux yeux des hommes raisonnables, n'y a-t-il pas une distance infinie

entre le mécontentement, entre les menaces de quelques malintentionnés,

et le dessein formé de lever l'étendard de la révolte contre la nation,

de briser violemment les liens de l'habitude, de l'honneur, du devoir

et surtout de l'intérêt, seul lien durable qui les attache à nous.

Aussi, fixez votre attention sur toutes les pièces relatives aux

colonies, qui ne paraissent point avoir été fabriquées par l'esprit de

parti; vous y verrez qu'au milieu de quelques insurrections partielles,

la disposition général des esprits est d'obéir à la loi, si la

soumission est exigée avec fermeté; vous y verrez que les colons blancs

eux-mêmes vous avertissent des pièges que l'on vous tend en Europe, et

qu'ils vous conjurent de déployer la fermeté qui vous convient, en vous

donnant la garantie que la résistance de l'orgueil, de l'intérêt

particulier céderont à l'intérêt général et à la justice.

Qu'il me soit permis de vous le dire, quelque haine qui puisse exister

contre moi, le courage gratuit que j'ai montré à défendre la justice,

l'humanité et les intérêts sacrés d'une partie des citoyens que nous

devons protéger en Amérique, puisque nous nous occupons de leur sort,

ne m'abandonnera pas; qu'il me soit permis de remettre sons vos yeux

quel spectacle nous a présenté l'affaire des colonies depuis qu'il en a

été question parmi nous. Rappelez-vous les dispositions particulières

toujours présentées à l'improviste. Jamais aucun plan général qui vous

permit d'embrasser d'un coup d'oeil et le but où l'on voulait vous

conduire, et les chemins par lesquels on voulait vous faire parvenir.

Rappelez-vous toutes ces délibérations où, après avoir remporté

l'avantage auquel on semblait d'abord borner tous ses voeux, on s'en

faisait un titre pour en obtenir de nouveaux; où, en vous conduisant

toujours de récits en récits, d'épisodes en épisodes, de terreurs en

terreurs, ou gagnait toujours quelque chose sur vos principes et sur

l'intérêt national, jusqu'à ce qu'enfin, échouant contre un écueil, on

s'est bien promis de réparer son naufrage.

Mais, je ne puis me dispenser de répondre à une certaine observation

que l'on vous a présentée pour affaiblir l'intérêt des hommes libres de

couleur. Remarquez qu'il n'est pas question de leur accorder leurs

droits, remarquez qu'il n'est pas question de les leur reconnaître,

remarquez qu'il est question de les leur arracher, après que vous les

leur avez reconnus. Et quel est l'homme qui, avec quelque sentiment de

justice, puisse se porter légèrement à dire à plusieurs milliers

d'hommes: nous avions reconnu que vous aviez des droits, nous vous

ayons regardés comme citoyens actifs; mais nous allons vous replonger

dans la misère et dans l'avilissement; nous allons vous remettre aux

pieds de ces maîtres impérieux dont nous vous avions aidés à secouer le

joug?

Qu'est-ce donc, surtout dans les colonies, que les droits civils qu'on

leur laisse, sans les droits politiques? Qu'est-ce qu'un homme privé

des droits de citoyen actif dans les colonies, sous la domination des

blancs? C'est un homme qui ne peut influer ni directement, ni

indirectement sur lès intérêts les plus touchants, les plus sacrés de.

la société dont il fait partie; c'est un homme qui est gouverné par des

magistrats au choix desquels il ne peut concourir en aucune manière,

par des lois, par des règlements, par des actes d'administration pesant

sans cesse sur lui, sans avoir usé du droit qui appartient à tout

citoyen d'influer pour sa part dans les conventions sociales, en ce qui

concerne son intérêt particulier. C'est un homme avili dont la destinée

est abandonnée aux caprices, aux passions, aux intérêts d'une caste

supérieure. Voilà les biens auxquels on attache une médiocre

importance! Que l'on pense ainsi, lorsqu'on regarde la liberté comme le

superflu dont le peuple français peut se passer, pourvu qu'on lui

laisse la tranquillité et du pain; que l'on raisonne ainsi avec de tels

principes, je ne m'en étonne pas. Mais moi. dont la liberté sera

l'idole, moi, qui ne connais ni bonheur, ni prospérité, ni moralité

pour les hommes, ni pour les nations, sans liberté, je déclare que

j'abhorre de pareils systèmes, et que je réclame votre justice,

l'humanité, la justice et l'intérêt national en faveur des hommes

libres de couleur.

* * * * * * * * *

Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des

Jacobins le 19 mars 1792 (19 mars 1792)

(Intervention de Robespierre au sujet d'un discours de Dumouriez, alors

ministre des affaires étrangères et membre de la société des jacobins.)

S'il n'avait été question que de la première demande à laquelle a donné

lieu le discours de M. Dumouriez et la réponse de M. le président, je

n'aurais point élevé la voix. Maintenant ce sont les principes de la

société qui se trouvent en cause. Je ne suis point de ceux qui croient

qu'il est absolument impossible qu'un ministre soit patriote et même

j'accepte avec plaisir les présages heureux que nous offre M.

Dumouriez. Quand il aura rempli ces présages, quand il aura dissipé les

ennemis armés contre nous par ses prédécesseurs, et les conjurés qui

dirigent notre gouvernement, malgré l'expulsion de quelques ministres,

alors, seulement alors, je serai disposé à lui décerner tous les éloges

dont il sera digne; alors néanmoins je ne penserai point qu'un bon

citoyen de cette société ne soit pas son égal, et que tout membre qui

montera à cette tribune pour s'élever contre l'impression du discours

d'un ministre quel qu'il soit, puisse être réduit à la quitter par des

cris et des clameurs confuses. C'est par amour pour la liberté, c'est

par respect pour les droits du peuple, qui seul est grand, qui seul est

respectable à mes yeux, et devant lequel s'évanouissent les hochets des

puissances ministérielles, que je rappelle la société à ses principes.

C'est pour la société, c'est pour le ministre même, que je demande que

l'on n'annonce pas à son arrivée la décadence de l'esprit public. Que

des ministres viennent ici pour unir leurs efforts à ceux de tous les

bons citoyens qui composent cette société, qu'ils viennent demander des

conseils, qu'ils en reçoivent et qu'ils les pratiquent, qu'ils méritent

l'amour de la nation; c'est à ces conditions seulement que leur

présence peut être utile dans cette société, et s'il faut des conseils

aux ministres, je promets pour ma part de leur en donner qui seront

avantageux et pour eux et pour la chose publique.

Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er juillet 1794 · 第 5 / 27 段