gardes nationales. Il place sans cesse la garde nationale dans les
circonstances où elle doit faire la guerre sous les ordres du roi; mais
n'est-elle pas faite aussi pour défendre la liberté contre les attaques
du despotisme. Ce mot _liberté_ n'a pas été proféré une seule fois dans
tout le projet. Repousser les brigands, livrer à la justice les
séditieux, voilà les seules idées que présente la partie du projet qui
lise les fonctions de la garde nationale. Il semble qu'elle ne sera
instituée dans les campagnes que pour soutenir la gendarmerie nationale
et les troupes de ligne. Faire ainsi une armée subsidiaire pour
combattre les citoyens, n'est-ce pas là l'oubli de tous les principes?
Pourrons-nous soutenir l'idée de voir les paisibles habitants des
campagnes présentés comme la partie de la nation qui a le plus besoin
d'être contenue. Cette distinction est insultante. Ces détails sont
inutiles. Il suffit bien d'avoir prouvé que la composition des gardes
nationales présentée par le comité, est le renversement des principes
de la liberté. Il interdit jusqu'au port d'armes aux citoyens non
actifs. N'est-ce pas là créer un vaste corps armé pour asservir le
reste de la nation? n'est-ce pas remettre le pouvoir politique et la
force armée dans les mains d'une seule classe, et cette force armée à
la disposition du pouvoir exécutif par des voies indirectes? Tous les
citoyens ne sont-ils pas également enfants de la patrie? quels sont
ceux que vous jugez incapables de porter les armes? Teniez-vous ce
langage, lorsqu'ils se sont armés pour vous défendre, lorsqu'enfin ils
ont fait la révolution? Mais, dira-t-on, le comité propose de maintenir
dans la fonction de gardes nationales, ceux qui ont pris les armes
depuis l'époque de la révolution, s'ils en sont jugés dignes. Et
pourquoi leur faudrait-il subir un jugement nécessairement arbitraire?
Est-ce parce qu'ils ne seraient pas favorisés par la fortune? Où
étaient donc les comités au 14 juillet! S'ils avaient vu cette journée,
ils n'auraient pas fait cette insulte à une partie respectable de leurs
concitoyens. Je conclus à ce que l'assemblée décrète que tout citoyen
domicilié a droit d'être inscrit sur le registre des gardes nationales.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 9 mai 1791 (9 mai 1791)
(Opinion de Robespierre sur le droit de pétition.)
Le droit de pétition est le étroit imprescriptible de tout homme en
société. Les Français en jouissaient avant que vous fussiez assemblés;
les despotes les plus absolus n'ont jamais osé contester formellement
ce droit à ce qu'ils appelaient leurs sujets. Plusieurs se sont fait
une gloire d'être accessibles et de rendre justice à tous. C'est ainsi
que Frédéric II écoutait les plaintes de tous les citoyens. Et vous,
législateurs d'un peuple libre, vous ne voudrez pas que des Français
vous adressent des observations, des demandes, des prières, comme vous
voudrez les appeler! Non, ce n'est point pour exciter les citoyens à la
révolte que je parle à cette tribune, c'est pour défendre les droits
des citoyens; et si quelqu'un voulait m'accuser, je voudrais qu'il mît
toutes ses actions en parallèles avec les miennes, et je ne craindrais
pas le parallèle. Je défends les droits les plus sacrés de mes
commettants; car mes commettants sont tous Français, et je ne ferai
sous ce rapport aucune distinction entre eux: je défendrai surtout les
plus pauvres. Plus un homme est faible et malheureux, plus il a besoin
du droit de pétition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que
vous le lui ôteriez! Dieu accueille les demandes non-seulement des plus
malheureux des hommes, mais des plus coupables. Or, il n'y a de lois
sages et justes que celles qui dérivent des lois simples de la nature.
Si vos sentiments n'étaient point conformes à ces lois, vous ne seriez
plus les législateurs, vous seriez plutôt les oppresseurs des peuples.
Je crois donc qu'à titre de législateurs et de représentants de la
nation, vous êtes incompétents pour ôter à une partie des citoyens les
droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature.
Je passe au titre II, à celui qui met des entraves de toutes espèces à
l'exercice du droit de pétition. Tout être collectif ou non qui peut
former un voeu, a le droit de l'exprimer; c'est le droit
imprescriptible de tout être intelligent et sensible. Il suffit qu'une
société ait une existence légitime pour qu'elle ait le droit de
pétition; car si elle a le droit d'exister reconnu par la loi, elle a
le droit d'agir comme une collection d'êtres raisonnables, qui peuvent
publier leur opinion commune et manifester leurs voeux. L'on voit
toutes les sociétés des Amis de la constitution vous présenter des
adresses propres à éclairer votre sagesse, vous exposer des faits de la
plus grande importance; et c'est dans ce moment qu'on veut paralyser
ces sociétés, leur ôter le droit d'éclairer les législateurs! Je le
demande à tout homme de bonne foi qui veut sincèrement le bien, mais
qui ne cache pas sous un langage spécieux le dessein de miner la
liberté; je demande si ce n'est pas chercher à troubler l'ordre public
par des lois oppressives, et porter le coup le plus funeste à la
liberté Je réclame l'ajournement de cette question jusqu'après
l'impression du rapport.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 8 juin 1791 (8 juin 1791)
(Opinion de Robespierre sur le licenciement de l'armée.)
Je ne viens pas ici vous proposer des mesures sur le licenciement, ni
approfondir les inconvénients dont on prétend qu'il peut être suivi. Je
viens épancher dans votre sein quelques-uns de ces sentiments
qu'inspirent à tout bon citoyen et l'amour de la patrie, et la vue des
dangers dont elle est menacée. (Ici Robespierre peint l'état de
l'armée, et puis il ajoute:) Pour achever ce tableau, il faudrait
parler des malheurs de Nanci, vous montrer les citoyens plongeant leurs
bras dans le sang de leurs concitoyens, pour procurer à quelques chefs
le plaisir d'assouvir leur haine; vous rappeler les supplices qui
suivirent ces jours de malheurs, supplices qui présentèrent pendant
plusieurs jours le spectacle le plus satisfaisant pour des ennemis de
la liberté. Il faudrait les voir se réjouir de leurs crimes, forcer la
patrie en deuil d'applaudir au supplice de ses défenseurs. Les
intrigues des officiers de ces corps, furent la seule cause de toutes
ces horreurs. Vous doutez que le licenciement soit nécessaire:
avez-vous oublié que des officiers ont arboré la cocarde blanche? Ne
font-ils pas profession ouverte de mépriser le peuple; et
n'affectent-ils pas, au contraire, le plus profond respect pour la
cour, à laquelle seule ils veulent tenir? El vous croyez qu'il vous
soit possible de les conserver!... Vous voulez, dites-vous, prendre des
mesures pour assurer le maintien de notre constitution. N'est-il pas
trop ridicule de mettre au nombre de ces mesures, celle de confier vos
troupes aux ennemis de la constitution? Les despotes en agissent-ils
ainsi? Confient-ils à des personnes dont ils ne sont pas sûrs, la garde
de leurs places, la défense de leurs frontières? La France n'est-elle
plus digne d'être conservée, depuis qu'elle est devenue le séjour de la
liberté? Je le dis avec franchise, peut-être même avec rudesse:
quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement, est un traître.
Rien ne doit vous dispenser de le prononcer ce licenciement, pas même
les craintes qu'on cherche de toutes parts à vous inspirer.
Avec quelle docilité les soldats n'obéiront-ils pas à des officiers
patriotes, à des officiers qu'ils estimeront? Si c'est vraiment
l'intérêt de la discipline qui vous touche, donnez-leur des officiers
qui, par leur exemple, leur conduite, ne cherchent pas à leur inspirer
le mépris de notre constitution, qui leur donne des ordres auxquels ils
puissent obéir sans répugner à leur patriotisme.
Pourquoi leur en laisser qui ne peuvent mériter leur confiance?
Pourquoi attacher des cadavres à des corps vivants?...
Quel étrange projet que celui de vouloir changer des soldats en
automates? El cela, afin qu'ils soient plus propres à défendre notre
constitution! Un jour peut-être, ces questions seront éclaircies à la
honte de nos charlatans politiques. Après tout, il faut que la nation
soit sauvée, et, si elle ne l'est pas par ses représentants, elle le
sera par ses mandataires... Prenez-y garde, le trouble ou le
despotisme, ou peut-être tous les deux, voilà le but où tendent les
ennemis du licenciement. Il n'y a que les seuls amis de la liberté qui
puissent le désirer...
Craignez ces chefs de parti qui, dans des moments de troubles et
d'inquiétudes, cherchent toujours par quelques fausses démarches à vous
faire violer quelques uns de vos principes.
Craignez ces serpents qui s'insinuent près de vous, et par des
conversations insidieuses, des assertions jetées comme par hasard, se
flattent à l'avance d'avoir préparé vos décisions. Toujours ils ont
cherché à vous faire renoncer à vos principes, pour l'amour de la paix
et de la liberté.
Craignez ces hommes qui, ne se sentant pas assez de force pour être
sûrs de trouver les places qu'ils ambitionnent dans le nouvel ordre de
choses, seraient tentés de regretter l'ancien, qui n'ont pas assez de
talent pour faire le bien, mais assez pour faire le mal, et qui n'ont
vu dans la révolution, que des moyens d'avancer leur fortune.
Craignez ces hommes dont la fausse modération, plus atroce que la plus
affreuse vengeance, vous tend continuellement des pièges.
Craignez enfin votre propre bonne foi, votre facilité; car je ne
redoute pour notre constitution que deux ennemis: la faiblesse des
honnêtes gens et la duplicité des malveillants.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé au Club des
Jacobins le 19 juin 1791 (19 juin 1791)
(Instruction rédigée par Robespierre pour les élections de 1791.)
Je n'ai reçu que ce matin, en rentrant de l'Assemblée nationale, la
lettre par laquelle le comité me chargeait de cette rédaction; je n'ai
pu y donner d'autre temps que le court intervalle qui se trouve entre
ce moment et notre séance; il m'a donc été impossible de la porter au
comité. Obligé de faire un petit voyage demain soir, il m'eût été
impossible de vous la lire demain. Je vous prie d'excuser les fautes de
rédaction qui pourront s'y trouver, en faveur de la précipitation avec
laquelle elle a été faite.
Citoyens, ce serait perdre un temps précieux que de vous parler de
l'importance des élections dont vous allez vous occuper. Vous savez que
les électeurs que vous allez choisir, nommeront à leur tour les députés
dont dépend ou votre bonheur ou votre misère. Vous vous rendrez donc
exactement aux assemblées primaires, vous surtout qui, par vos faibles
moyens, pourriez craindre l'oppression; songez que c'est à vous qu'il
importe d'être éclairés sur ces choix, puisqu'il est question de
discuter vos plus chers intérêts. Si vous êtes obligés par là à des
sacrifices, la raison, la justice et l'intérêt public vous assurent des
indemnités.
Dans les choix que vous ferez, songez que la vertu et les talents sont
nécessaires, mais que, des deux, la vertu est la plus nécessaire
encore. La vertu sans talent peut être encore utile; les talents sans
vertu ne peuvent être qu'un fléau. (On applaudit.) Et, en effet, la
vertu suppose ou donne assez souvent les talents nécessaires aux
représentants du peuple. Quand on aime la justice et la vérité, on aime
les droits des citoyens, et on les défend avec chaleur. Tenez-vous en
garde contre les apparences trompeuses: les amis et les ennemis de la
liberté se présenteront à vous avec les mêmes dehors et le même
langage. Si vous voulez vous assurer des sentiments de quelques
citoyens, remontez au-delà de l'époque où vous êtes aujourd'hui.
L'homme ne se détache pas tout à coup de tous les préjugés qui ont
formé ses sentiments. Si, une fois dans sa vie, un homme s'est montré
vil ou impitoyable, rejetez-le; rejetez ces hommes qu'on a vus ramper
honteusement aux pieds d'un ministre ou d'une femme. Leur manière est
changée: leur coeur est resté le même. (On applaudit.) Ils flattent
aujourd'hui leurs concitoyens, comme ils flattaient les tyrans
subalternes. On ne devient pas subitement d'un vil adulateur, d'un
lâche courtisan, un héros de la liberté.
Mais si vous connaissez des hommes qui aient consacré leur vie à venger
l'innocence; si vous connaissez quelqu'un d'un caractère ferme et
prompt, dont les entrailles se soient toujours émues au récit des
malheurs de quelques-uns de ses concitoyens, allez le chercher au fond
de sa retraite, priez-le d'accepter la charge honorable et pénible de
défendre la cause du peuple contre les ennemis déclarés de la liberté,
contre ces ennemis bien plus perfides encore qui se couvrent du voile
de l'ordre et de la paix. Ils appellent ordre tout système qui convient
à leurs arrangements; ils décorent du nom de paix la tranquillité des
cadavres et le silence des tombeaux.
Ce sont ces personnages, cruellement modérés, dont il faut vous défier
le plus. Les ennemis déclarés de la révolution sont bien moins
dangereux. Ce sont ceux-là qui assiègent les assemblées primaires, pour
obtenir du peuple, qu'ils flattent, le droit de l'opprimer
constitutionnellement. Evitez leurs pièges, et la patrie est sauvée.
S'ils viennent à vous tromper, il ne nous reste plus qu'à réaliser la
devise qui nous rallie sous les drapeaux de la liberté: _Vivre libre ou
mourir_.
(On demande l'impression sur-le-champ, et l'envoi aux sections
assemblées. Roederer. Je demande que M. Robespierre veuille bien relire
l'article concernant les électeurs, parce que, quelque fondé que soit
son principe, l'application pourrait en être dangereuse pour cette
année; car il n'y a pas de fonds faits pour les électeurs.)
Robespierre. L'observation de M. Roederer porte sur un fait qui n'est
pas exact. Il a supposé qu'il était décidé que les électeurs ne
seraient pas payés cette année, et cela n'est pas décidé. La motion en
fut faite, il y a quelques jours, à l'Assemblée nationale. M.
Desmeuniers, rapporteur, n'a pas du tout été éloigné de cette idée, et
l'avis des membres de l'assemblé m'a paru y être favorable. J'ai donc
cru pouvoir annoncer cet avis dans un moment où il s'agit de porter un
plus grand nombre de citoyens dans les assemblées primaires, qui, en
général, sont peu nombreuses.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 22 juin 1791 (22 juin 1791)
(De la délégation de la souveraineté.)
(Les diverses parties de la constitution, avant d'être coordonnées les
unes avec les autres et de former un tout complet, furent soumises à la
révision. Quand on en vint à discuter sur les pouvoirs publics et les
assemblées électorales, Roederer prononça un discours dans lequel il
exprima son opinion sur l'essence du pouvoir exécutif et sur les bases
du système administratif. Puis Robespierre parla ainsi:)
II y a dans l'opinion de M. Roederer beaucoup de principes vrais, et
auxquels il serait difficile de répliquer d'après vos principes...
Cependant, ce n'est pas sur cet objet principalement que je me propose
d'insister; je crois qu'il y a dans le titre soumis à votre
délibération beaucoup d'expressions équivoques et de mots qui altèrent
le véritable sens et l'esprit de votre Constitution: c'est pour
rectifier ces mots et pour rendre d'une manière claire les principes de
votre Constitution, que je vous supplie d'écouter avec patience
quelques principes dont le développement ne sera pas long.
Je commence par le premier article du projet: "La souveraineté est une,
indivisible, et appartient à la nation; aucune section du peuple ne
peut s'en attribuer l'exercice." J'ajoute que la souveraineté du peuple
est _inaliénable_. Il est dit ensuite que la nation ne peut exercer ses
pouvoirs que par délégation... Les _pouvoirs_ doivent être bien
distingués des _fonctions:_ les pouvoirs ne peuvent être ni aliénés ni
délégués. Si l'on pouvait déléguer les pouvoirs en détail, il
s'ensuivrait que la souveraineté pourrait être déléguée, puisque ces
pouvoirs ne sont autre chose que des diverses parties essentielles et
constitutives de la souveraineté; et alors remarquez que, contre vos
propres intentions, vous décréteriez que la nation a aliéné sa
souveraineté; remarquez bien, .surtout, que la délégation proposée par
les comités est une délégation perpétuelle, et que les comités ne
laissent à la nation aucun moyen constitutionnel d'exprimer une seule
fois sa volonté sur ce que ses mandataires et ses délégués auront fait
en son nom. Il n'est pas même question de convention dans tout le
projet; de manière que la délégation des trois pouvoirs constitutifs
serait, d'après le projet des comités, l'aliénation de la souveraineté
elle-même. J'observe, en particulier, que rien n'est plus contraire aux
droits de la nation que l'article 3, qui concerne le pouvoir
législatif. Lisez cet article 3 dans la Constitution, où il est
conforme au projet.
Permettez-moi de vous citer ici l'autorité d'un bomme dont vous adoptez
les principes, puisque vous lui avez décerné une statue à cause de ces
principes-là et pour le livre que je vais citer. Jean-Jacques Rousseau
a dit que le pouvoir législatif constituait l'essence de la
souveraineté, parce qu'il était la volonté générale, qui est la source
de tous les pouvoirs délégués; et c'est dans ce sens que Rousseau a dit
que, lorsqu'une nation déléguait ses pouvoirs à ses représentons, cette
nation n'était plus libre, et qu'elle n'existait plus. Et remarquez
comment on vous fait déléguer le pouvoir législatif; à qui? Non pas à
des représentants élus périodiquement et à de courts intervalles, mais
à un fonctionnaire public héréditaire, au roi! D'après l'article des
comités, le roi partage véritablement le pouvoir législatif, et
j'observe qu'il a dans le pouvoir législatif une portion plus grande
que celle des représentants de la nation, puisque sa volonté peut seule
paralyser pendant quatre ans la volonté de deux législatures. Votre
Constitution, vos premiers décrets ne portaient pas, et vous n'avez pas
entendu que le roi faisait partie du pouvoir législatif. Le veto
suspensif, accordé au roi, ne fut jamais regardé que comme un moyen de
prévenir les funestes effets des délibérations précipitées du corps
législatif, et ne fut considéré que comme un appel au peuple; mais il a
toujours été reconnu que l'exercice du pouvoir législatif résidait
essentiellement et uniquement dans l'Assemblée nationale. Le roi ne fut
jamais regardé comme partie intégrante du pouvoir législatif, et l'on
ne peut supposer ceci dans la rédaction des comités sans anéantir les
premiers principes de la Constitution.
Qu'il me soit permis de lier cette idée aux principes développés par M.
Roederer.
M. Roederer vous a dit une vérité qui n'a pas même besoin de preuve;
c'est que le roi n'est pas _le représentant_ de la nation, et que
l'idée de représentant suppose nécessairement un choix par le peuple;
et vous avez déclaré la couronne héréditaire: le roi n'est donc pas
représentant du peuple; le hasard seul vous le donne, et non votre
choix. M. Roederer vous a dit avec raison qu'il ne fallait pas donner
au roi seul cette prérogative, ou qu'il fallait la donner à tous les
fonctionnaires publics. Si l'on entend par _représentant_ celui qui
exerce une fonction publique au nom de la nation, si le titre de
représentant a quelque chose de relatif à la nomination du peuple,
certes, le roi n'a pas ce caractère, ou les autres ne l'ont pas. Il est
évident qu'on ne peut lui appliquer la qualité de représentant; mais,
ce qu'il est important de remarquer, c'est la conséquence immédiate de
cette idée de représentant: pourquoi veut-on investir le roi du titre
de représentant héréditaire de la nation? Voilà, messieurs, une partie
des atteintes que porte à la Constitution la rédaction des comités.
Il est dit dans deux articles de la Constitution: "Aucune section du
peuple ne peut s'attribuer l'exercice de la souveraineté." 'J'adopte
bien le véritable sens qu'on veut exprimer par ces mots, mais je dis
qu'il faut éclaircir les mots équivoques. On ne peut pas dire d'une
manière absolue et illimitée qu'aucune _section du peuple ne peut
s'attribuer l'exercice de la souveraineté_. Il est bien vrai qu'il sera
établi un ordre pour la souveraineté; il est bien vrai encore qu'aucune
section du peuple, en aucun temps, ne pourra prétendre qu'elle exerce
les droits du peuple tout entier; mais il n'est pas vrai que, dans
aucun cas et pour toujours, aucune section du peuple, ne pourra
exercer, pour ce qui la concerne, un acte de la souveraineté...
(Interruptions: Ah! ah! ah!) Je m'explique; c'est d'après vos décrets
que je parle: n'est-il pas vrai que le choix des représentants du
peuple est un acte de la souveraineté! N'est-il pas vrai même que les
députés, élus pour une contrée, sont les députés de la nation entière?
Ne résulte-t-il pas de ces deux faits incontestables que, des sections
exercent, pour ce qui les concerne partiellement, un acte de la
souveraineté? Il est impossible de prétendre, comme on l'a fait, que la
nation soit obligée de déléguer toutes les autorités, toutes les
fonctions publiques; qu'elle n'ait aucune manière d'en retenir aucune
partie sans aucune modification que ce soit.
Je n'examine pas un système que l'Assemblée a décrété; mais je dis que,
dans le système de la Constitution, on ne peut point rédiger l'article
de cette manière; on ne peut pas dire que la nation ne peut exercer ses
pouvoirs que par délégation; on ne peut point dire qu'il y ait un droit
que la nation n'ait pas: on peut bien régler qu'elle n'en usera point;
mais on ne peut pas dire qu'il existe un droit dont la nation ne peut
pas user si elle veut.
Je reviens au principe de toutes les observations que je viens de vous
faire. Je dis qu'il résulte de l'article des comités que la nation
déléguerait ses pouvoirs, le pouvoir souverain, qui est unique et
indivisible, en déléguant à perpétuité chaque partie du pouvoir. Je dis
que ce titre blesse encore les premiers principes de la Constitution en
présentant le roi comme un représentant héréditaire qui exerce le
pouvoir législatif, conjointement avec les véritables représentants du
peuple. Je demande, en conséquence, qu'au mot _pouvoirs_ soit substitué
celui _fonctions;_ je demande que le roi soit appelé le _premier
fonctionnaire public, le chef du pouvoir exécutif_, mais point du tout
le _représentant de la nation;_ je demande qu'il soit exprimé d'une
manière bien claire que le droit de faire les actes de la législation
appartient uniquement aux représentants élus par le peuple.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 11 août 1791 (11 août 1791)
(Opinion de Robespierre sur la rédaction définitive de la constitution.)
Les comités vous proposent de substituer à une condition mauvaise une
condition plus injuste et plus onéreuse encore. Les inconvénients
s'appliquent d'une manière plus forte au nouveau système. Le peuple
est-il libre de choisir ses représentants, s'il ne l'est pas dans le
choix de ses intermédiaires? Les comités me paraissent dans une
contravention continuelle. Vous avez reconnu, sur leur proposition, que
tous les citoyens étaient admissibles à toutes les fonctions, sans
autre distinction que celle des vertus et des talents. A quoi nous sert
cette promesse, puisqu'elle a été violée sur-le-champ? Que nous importe
qu'il n'y ait plus de noblesse féodale, si vous y substituez une
distinction plus réelle, à laquelle vous attachez un droit politique?
Et que m'importe à moi qu'il n'y ait plus d'armoiries, s'il faut que je
voie naître une nouvelle classe d'hommes à laquelle je serai
exclusivement obligé de donner ma confiance? Cette contradiction
permettrait de douter de votre bonne foi et de votre loyauté. Je
conviens cependant qu'il faut une garantie qui rassure contre les
électeurs; mais est-ce la richesse? L'indépendance et la probité se
mesurent-elles sur la fortune? Un artisan, un laboureur, qui paient dix
journées de travail, voilà des hommes plus indépendants que le riche,
parce que leurs besoins sont encore plus bornés que leurs fortunes.
Quoique ces idées soient morales, elles n'en sont pas moins dignes
d'être présentées à l'assemblée. Ce ne sont pas là des lignes sans
largeur. On nous a cité l'exemple des Anglais et des Américains: ils
ont eu tort, sans doute, d'admettre des lois contraires aux principes
de la justice; mais, chez eux, ces inconvénients sont compensés par
d'autres bonnes lois. Quelle était la garantie d'Aristide lorsqu'il
subjugua les suffrages de la Grèce entière? Ce grand homme qui, après
avoir administré les deniers publics de son pays, ne laissa pas de quoi
se faire enterrer, n'aurait pas trouvé entrée dans vos assemblées
électorales. D'après les principes de vos comités, nous devrions rougir
d'avoir élevé une statue à J. J. Rousseau, parce qu'il ne payait pas le
marc d'argent. Apprenez à reconnaître la dignité d'homme dans tout être
qui n'est pas noté d'infamie. Il n'est pas vrai qu'il faille être riche
pour tenir à son pays; la loi est faite pour protéger les plus faibles;
et n'est-il pas injuste qu'on leur ôte toute influence dans sa
confection? Pour vous décider, réfléchissez quels sont ceux qui vous
ont envoyés? Etaient-ils calculés sur un marc, sur un demi-marc
d'argent? Je vous rappelle au titre de votre convocation: "Tout
Français ou naturalisé Français, payant une imposition quelconque,
devra être admis à choisir les électeurs." Nous ne sommes donc pas
purs, puisque nous avons clé choisis par des électeurs qui ne payaient
rien.
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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 23 août 1791 (23 août 1791)
(Opinion de Robespierre sur la liberté de la presse.)