prétendus inconvénients et de chimériques terreurs; non, non; l'ordre
social ne peut être fondé sur la violation des droits imprescriptibles
de l'homme, qui en sont les bases essentielles: après avoir annoncé
d'une manière si franche et si imposante dans cette déclaration
immortelle où nous les avons retracés, qu'elle était mise à la tête de
notre code constitutionnel, afin que les peuples fussent à portée de la
comparer à chaque instant avec les principes inaltérables qu'elle
renferme, nous n'affecterons pas sans cesse d'en détourner nos regards
sous de nouveaux prétextes, lorsqu'il s'agit de les appliquer aux
droits de nos commettants et au bonheur de notre patrie. L'humanité, la
justice, la morale, voilà la politique, voilà la sagesse des
législateurs; tout le reste n'est que préjugés, ignorance, intrigues,
mauvaise foi. Partisans de ces funestes systèmes, cessez de calomnier
le peuple et de blasphémer contre votre souverain, en le représentant
sans cesse indigne de jouir de ses droits, méchant, barbare, corrompu!
C'est vous qui êtes injustes et corrompus, ce sont les castes fortunées
auxquelles vous voulez transférer sa puissance: c'est le peuple qui est
bon, patient, généreux; notre révolution, les crimes de ses ennemis
l'attestent; mille traits récents et héroïques qui ne sont chez lui que
naturels en déposent; le peuple ne demande que tranquillité, justice,
que le droit de vivre, les hommes puissants, les riches sont affamés de
distinctions, de trésors, de voluptés; l'intérêt, le voeu du peuple est
celui de la nature, de l'humanité; c'est l'intérêt général; l'intérêt,
le voeu des riches et des hommes puissants, est celui de l'ambition, de
l'orgueil, de la cupidité, des fantaisies les plus extravagantes, des
passions les plus funestes au bonheur de la société; les abus qui l'ont
désolée furent toujours leur ouvrage; ils furent toujours les fléaux du
peuple. Aussi qui a fait notre glorieuse révolution? Sont-ce les
riches, sont-ce les hommes puissants? Le peuple seul pouvait la désirer
et la faire; le peuple seul peut la soutenir par la même raison... Et
l'on ose nous propose de lui ravir les droits qu'il a reconquis! On
veut diviser la nation en deux classes, dont l'une ne semblerait armée
que pour contenir l'autre, comme un ramas d'esclaves toujours prêts à
se mutiner! Et la première renfermerait tous les tyrans, tous les
oppresseurs, toutes les sangsues publiques, et l'autre le peuple! Vous
direz après cela que le peuple est dangereux à la liberté! Ah! il en
sera le plus ferme appui si vous la lui laissez! Cruels et ambitieux
sophistes, c'est vous qui à force d'injustices voudriez le contraindre
en quelque sorte à trahir sa propre cause par son désespoir! Cessez
donc de vouloir accuser ceux qui ne cesseront jamais de réclamer les
droits sacrés de l'humanité? Qui êtes-vous pour dire à la raison et à
la liberté: Vous irez jusque-là; vous arrêterez vos progrès au point où
ils ne s'accorderaient plus avec les calculs de notre ambition ou de
notre intérêt personnel? Pensez-vous que l'univers sera assez aveugle
pour préférer à ces lois éternelles de la justice, qui l'appellent au
bonheur, ces déplorables subtilités d'un esprit étroit et dépravé, qui
n'ont produit jusqu'ici que la puissance, les crimes de quelques
tyrans, et les malheurs des nations! C'est en vain que vous prétendez
diriger par les petits manèges du charlatanisme et des intrigues de
cour une révolution dont vous n'êtes pas dignes; vous serez entraînés
comme de faibles insectes dans son cours irrésistible; vos succès
seront passagers comme le mensonge, et votre honte immortelle comme la
vérité! Mais, au contraire, supposons qu'à la place de cet injuste
système, on adopte les principes que nous avons établis, et nous voyons
d'abord l'organisation des gardes nationales en sortir pour ainsi dire
naturellement avec tous ses avantages, sans aucune espèce
d'inconvénient.
D'un côté, il est impossible que le pouvoir exécutif et la force
militaire dont il est armé puissent renverser la Constitution,
puisqu'il n'est point de puissance capable de balancer celle de la
nation armée.
D'un autre côté, il est impossible que les gardes nationales deviennent
elles-mêmes dangereuses à la liberté, puisqu'il est contradictoire que
la nation veuille s'opprimer elle-même. Voyez comme partout à la place
de l'esprit de domination ou de servitude naissent les sentiments de
l'égalité, de la fraternité, de la confiance, et toutes les vertus
douces et généreuses qu'ils doivent nécessairement enfanter!
Voyez encore combien, dans ce système, les moyens d'exécution sont
simples et faciles!
On sent assez que pour être en état d'en imposer aux ennemis du dedans,
tant de millions de citoyens armés répandus sur toute la surface de
l'empire, n'ont pas besoin d'être soumis au service assidu, à la
discipline savante d'un corps d'armée destiné à porter au loin la
guerre; qu'ils aient toujours à leur disposition des provisions et des
armes, qu'ils se rassemblent et s'exercent à certains intervalles, et
qu'ils volent à la défense de la liberté lorsqu'elle sera menacée,
voilà tout ce qu'exigé l'objet de leur institution.
Les cantons libres de la Suisse nous offrent des exemples de ce genre,
quoique leur milice ait une destination plus étendue que nos gardes
nationales, et qu'ils n'aient point d'autre force pour combattre les
ennemis du dehors.
Là tout habitant est soldat, mais seulement quand il faut l'être, pour
me servir de l'expression de J.-J. Rousseau; les jours de dimanche et
de fête, on exerce ces milices selon l'ordre de leur rôle; tant qu'ils
ne sortent point de leurs demeures, peu ou point détournés de leurs
travaux, ils n'ont aucune paie; mais sitôt qu'ils marchent en campagne,
ils sont à la solde de l'Etat. Quelles qu'aient été nos moeurs et nos
idées avant la révolution, il est peu de Français, même parmi les moins
fortunés, qui ne pussent ou qui ne voulussent se prêter à un service de
cette espèce, qu'on pourrait rendre parmi nous encore moins onéreux
qu'en Suisse. Le maniement des armes a pour les hommes un attrait
nature! qui redouble lorsque l'idée de cet exercice se lie à celle de
la liberté et à l'intérêt de défendre ce qu'on a de plus cher et de
plus sacré.
Il me semble que ce que j'ai dit jusqu'ici a dû prévenir une difficulté
rebattue qu'on sera peut-être tenté d'opposer à mon système; elle
consiste à objecter qu'un très grand nombre de citoyens n'a pas les
moyens d'acheter des armes ni de suffire aux dépenses que le service
peut exiger. Que concluez-vous de là? que tous ceux que vous appelez
citoyens non actifs, qui ne paient point une certaine quotité
d'imposition, sont déchus de ce droit essentiel du citoyen? Non; en
général l'obstacle particulier qui empêcherait ou qui dispenserait tels
individus de l'exercer, ne peut empêcher qu'il appartienne à tous sans
aucune distinction de fortune, et, quelle que soit sa cotisation, tout
citoyen qui a pu se procurer les moyens, ou qui veut faire tous les
sacrifices nécessaires pour en user, ne peut jamais être repoussé...
Cet homme n'est pas assez riche pour donner quelques jours de son temps
aux assemblées publiques; je lui défendrai d'y paraître!... Cet homme
n'est point assez riche pour faire le service des citoyens soldats; je
le lui interdis! Ce n'est pas là le langage de la raison et de la
liberté; au lieu de condamner ainsi la plus grande partie des citoyens
à une espèce d'esclavage, il faudrait au contraire écarter les
obstacles qui pourraient les éloigner des fonctions publiques: payez
ceux qui les remplissent; indemnisez ceux que l'intérêt public appelle
aux assemblées; équipez, armez les citoyens soldats: pour établir la
liberté, ce n'est pas même assez que les citoyens aient la faculté
oisive de s'occuper de la chose publique, il faut encore qu'ils
puissent l'exercer en effet.
Pour moi, je l'avoue, mes idées sur ce point sont bien éloignées de
celle de beaucoup d'autres: loin de regarder la disproportion énorme
des fortunes qui place la plus grande partie des richesses dans
quelques mains comme un motif de dépouiller le reste de la nation de sa
souveraineté inaliénable, je ne vois là pour le législateur et pour la
société qu'un devoir sacré de lui fournir les moyens de recouvrer
l'égalité essentielle des droits au milieu de l'inégalité inévitable
des biens. Hé quoi! ce petit nombre d'hommes excessivement opulents,
cette multitude infinie d'indigents n'est-elle pas en grande partie le
crime des lois tyranniques et des gouvernements corrompus! Quelle
manière de l'expier que d'ajouter à la privation des avantages de la
fortune l'opprobre de l'exhérédation politique, afin d'accumuler sur
quelques têtes privilégiées toutes les richesses et tout le pouvoir, et
sur le reste des hommes toutes les humiliations et toute la misère!
Certes il faut ou soutenir que l'humanité, la justice, les droits du
peuple sont de vains noms, ou convenir que ce système n'est point si
absurde.
Au reste, pour me renfermer dans l'objet de cette discussion, je
conclus de ce que j'ai dit que l'Etat doit faire les dépenses
nécessaires pour mettre les citoyens en état de remplir les fonctions
de gardes nationales, qu'il doit les armer., qu'il doit, comme en
Suisse, les salarier lorsqu'ils abandonnent leurs foyers pour le
défendre! Eh! quelle dépense publique fut jamais plus nécessaire et
plus sacrée! Quelle serait cette étrange économie qui, prodiguant tout
au luxe funeste et corrupteur des cours ou au faste des suppôts du
despotisme, refuserait tout au besoin des fonctionnaires publics et aux
défenseurs de la liberté! Que pourrait-elle annoncer, si ce n'est qu'on
préfère le despotisme à l'argent, et l'argent à la vertu et à la
liberté!
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 27 mars 1791 (27 mars 1791)
(Opinion de Robespierre sur les troubles de Douai.)
Les lieux où se sont élevés les troubles de Douai, sont voisins de
celui qui m'a député à cette assemblée. A l'intérêt général qui
m'attache à tout ce qui peut contribuer à la liberté publique, se joint
celui qui me lie à mon pays. Ce double sentiment m'engage à examiner
avec scrupule les faits qui sont la base du rapport que vous venez
d'entendre; et je dois avouer que je suis forcé de regretter que
l'assemblée soit exposée à prendre une délibération subite sur une
affaire aussi grave, d'après un rapport fait avec autant de
précipitation (II s'élève des murmures.) Voici sur quoi porte mon
observation. M. le rapporteur a lu un projet de décret dans lequel il
propose de mander la municipalité de Douai à la barre. A ces mots, il
s'est élevé de violents murmures qui voulaient dire que ce décret ne
disait pas assez, et qu'il fallait sans doute la condamner
sur-le-champ. (Il s'élève des murmures. Plusieurs voix: On n'a pas dit
cela.) J'ai entendu crier à la fois par un très grand nombre de voix
qu'il fallait l'envoyer dans les prisons d'Orléans; et moi, au
contraire, je suis d'avis qu'il faut se contenter de la mander à la
barre; car avant de juger, il faut commencer par entendre toutes les
parties. (Nouveaux murmures. Un député: Il ne s'agit pas déjuger la
municipalité, ni de l'envoyer en prison sans l'entendre. Ce projet
absurde n'existe que dans la tête de l'opinant.) J'ai cependant, à la
lecture du projet de décret, entendu dire, et crier unanimement qu'il
fallait l'envoyer à Orléans. (Murmures). Il m'est impossible de
résister à la force tumultueuse des interruptions... S'il fallait une
profession de foi pour se faire entendre dans cette assemblée... Je
déclare que je suis moins que tout autre, porté à approuver, ou à
excuser la municipalité; je discute les principes généraux qui doivent
déterminer une assemblée sage et impartiale. Je pense que dans une
affaire aussi importante, le corps législatif doit s'imposer la loi
d'examiner, je ne dis pas avec scrupule, mais avec cette attention
réfléchie que s'impose tout juge Ce n'est point l'ajournement que je
propose, c'est au contraire le premier article du projet de décret.
J'ai entendu dire qu'il fallait déterminer les peines à infliger aux
ecclésiastiques qui, par leur discours ou leurs écrits, excitent le
peuple à la révolte. Un pareil décret serait du plus grand danger pour
la liberté publique; il serait contraire à tous les principes. On ne
peut exercer de rigueur contre personne pour des discours, on ne peut
infliger aucune peine pour des écrits... (Il s'élève dos murmures.)
Rien n'est si vague que les mots de _discours, écrits excitant à la
révolte_. Il est impossible que l'assemblée décrète que des discours,
tenus par un citoyen quelconque, puissent être l'objet d'une procédure
criminelle. Il n'y a point ici de distinction à faire entre un
ecclésiastique et un autre citoyen. Il est absurde de vouloir porter
contre les ecclésiastiques une loi qu'on n'a pas encore osé porter
contre tous les citoyens. Des considérations particulières ne doivent
jamais l'emporter sur les principes de la justice et de la liberté. Un
ecclésiastique est un citoyen; et aucun citoyen ne peut être soumis à
des peines pour ses discours; et il est absurde de faire une loi
uniquement dirigée contre les discours des ecclésiastiques... J'entends
des murmures, et je ne fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont
les plus zélés partisans de la liberté, et ils appuieraient eux-mêmes
mes observations, s'il n'était pas question des affaires
ecclésiastiques (Applaudissements du côté droit. Murmures de la gauche.
M. Dumetz: Je demande que l'opinant soit rappelé à l'ordre, comme ayant
outragé l'assemblée. Ce n'est pas la liberté qu'il défend: il semble
qu'il ait formé le dessein d'insulter le corps-législatif.) Je demande,
comme je l'ai déjà souvent proposé, et comme l'assemblée l'a décrété,
qu'une loi qui tient à la liberté des écrits et des opinions, ne soit
portée qu'après une discussion générale et approfondie des principes et
qu'elle ne porte pas sur une classe particulière. Je demande ensuite
qu'il n'y ait point de jugement sur le fond, avant que la municipalité
de Douai ait été entendue.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 6 avril 1791 (6 avril 1791)
(Opinion de Robespierre sur l'organisation ministérielle.)
Il est impossible d'être assez préparé pour examiner ce projet, qu'on
présente à l'improviste. (Plusieurs voix: Il est presenté depuis deux
mois.) Je suis effrayé de ce projet, et plus encore de la précipitation
avec laquelle... (On murmure.) Je le dis avec l'effroi que m'inspire
l'esprit qui, depuis quelque temps, préside à vos délibérations. (Les
murmures augmentent; on crie: A l'ordre.) Mais je ne m'effraie pas de
cette manière d'étouffer la voix de ceux qui veulent dire la vérité.
Pourquoi vient-on nous présenter ici des projets à l'improviste? On
compte bien s'appuyer sur un motif qui produira toujours un très grand
effet; on vous dira qu'il faut accélérer vos travaux. (Un très grand
nombre de voix: Oui, oui.) Autant il est vrai qu'il faut accélérer vos
travaux, autant il est criminel de présenter à l'improviste, et sur ce
prétexte, un projet de décret qui tend à détruire les bases de la
liberté. Le caractère de ce projet, caractère imprimé dans chaque
ligne, est d'anéantir la liberté et les principes constitutionnels
établis par les précédents décrets, eu donnant aux ministres un pouvoir
immense. Voilà l'instruction essentielle que je présente à l'assemblée
nationale.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante le 7 avril 1791 (7 avril 1791)
(Robespierre prit une seconde fois la parole sur la même matière que la
séance du 6 avril.)
J'ai à faire une proposition simple, qui ne peut être adoptée que dans
ce moment. Un philosophe dont vous honorez les principes, disait que
pour inspirer plus de respect et de confiance, le législateur devait
s'isoler de son ouvrage. C'est l'application de cette maxime que je
veux vous proposer, et je fais la motion qu'aucun membre de cette
assemblée ne puisse être porté au ministère pendant les quatre années
qui suivront cette session.
* * * * * * * * *
Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononcé à l'Assemblée
constituante les 27 et 28 avril 1791 (27 avril 1791)
(La garde nationale avait été improvisée au 14 juillet 1789 sous le nom
de garde bourgeoise. Son organisation première était très-imparfaite.
Plusieurs décrets provisoires, rendus par l'Assemblée constituante, ne
statuaient qu'incomplètement sur la formation et sur le service de la
garde nationale, et laissaient désirer une organisation définitive.
L'Assemblée ayant ordonné à ses comités de lui présenter un projet
d'organisation, Rabaut-Saint-Etienne, rapporteur, donna lecture d'un
projet, qui n'admettait dans les gardes nationales que les citoyens
actifs. Robespierre prit la parole pour combattre le projet des
comités.)
Une constitution militaire et nationale est la plus difficile de toutes
les entreprises; car si elle n'est pas le plus ferme appui de la
liberté, elle devient le plus dangereux instrument du despotisme. Avant
tout il faut rechercher le véritable objet de l'organisation de la
garde nationale: est-elle établie pour repousser les ennemis du dehors?
Non; vous avez pour cela une armée formidable... Il est certain que
partout où la puissance du chef d'une force militaire considérable
existe sans contrepoids, le peuple n'est pas libre. Ce contrepoids quel
est-il? Les gardes nationales. D'après ce principe fondamental, il faut
organiser la garde nationale de manière que le pouvoir exécutif ne
puisse abuser de la force immense qui lui est confiée, ni la garde
nationale opprimer la liberté publique et le pouvoir exécutif. Ces deux
points de vue doivent nous servir de guide dans la question qui nous
occupe. Sous ce premier point de vue il faut organiser la garde
nationale de sorte qu'aucune de ses parties ne puisse dépendre du
pouvoir exécutif. Le prince et ses agents ne doivent donc pas nommer
les chefs. Les chefs des troupes de ligne ne doivent donc pas devenir
chefs des gardes nationales; le roi ne doit donc ni récompenser ni
punir les gardes nationales.
Sous le second point de vue, il faut reconnaître comme principe général
la nécessité d'empêcher que les gardes nationales ne forment un corps,
et n'adoptent un esprit particulier qui serait un esprit de corps, et
qui menacerait bientôt, soit la liberté publique, soit les autorités
constitutionnelles. Pour y parvenir, on doit adopter toutes les mesures
qui tendront à confondre la fonction de soldat avec celle de citoyen,
diminuer autant qu'il sera possible le nombre des officiers, ne les
nommer que pour un temps très-limité, ne pas étendre le commandement à
plus d'un district, et établir que la marque extérieure des grades ne
sera portée que pendant le temps du service. Ces décorations ne sont
accordées que pour le service public, et non pour satisfaire un
ridicule orgueil. Ces distinctions extérieures, qui autrefois
poursuivaient partout les fonctionnaires publics, excitaient la vanité
des uns, produisaient l'humiliation des autres, avilissaient le peuple,
enhardissaient ses tyrans, détruisaient ainsi l'énergie publique, et
corrompaient le caractère national. Défenseurs de la liberté! vous ne
regrettez pas ces hochets du despotisme; votre dévoûment, votre
courage, vos succès, la cause sacrée pour laquelle vous êtes armés,
voilà votre gloire, voilà vos ornements. (On applaudit.) Pour parvenir
à confondre le citoyen et le soldat, il reste encore une disposition à
prendre. Elle est une obligation réelle, l'équité, l'égalité la
réclament.... (Ou entend un peu de bruit dans quelques parties de la
salle. Montlausier: Ce que dit M. Robespierre, vaut sans doute la peine
d'être écouté: ainsi, Messieurs qui causez, silence. On applaudit.)
Tous les citoyens doivent être admis à remplir les fonctions de garde
nationale. Ceux qui n'ont pas de facultés déterminées; ceux qui ne
paient pas de certaines contributions, sont-ils esclaves? sont-ils
étrangers aux autres citoyens? sont-ils sans intérêts dans la chose
publique? Tous ils ont contribué à l'élection des membres de
l'Assemblée nationale; ils vous ont donné des droits à exercer pour
eux; vous en ont-ils donné contre eux? Ils ne l'ont pas voulu; ils ne
l'ont pas pu; ils ne l'ont pas fait. Sont-ils citoyens? Je rougis
d'avoir à faire cette question. Ils jouissent du droit de cité.
Voulez-vous jouir seuls du droit de vous défendre et de les défendre.
Reconnaissez donc et décrétez que tous les citoyens domiciliés ont le
droit d'être inscrits sur le registre des gardes nationales. Ne
calomniez pas le peuple en élevant contre lui d'injustes craintes. Le
peuple est bon, il est courageux. Vous connaissez les vertus du peuple
par ce qu'il a fait pour la liberté, après avoir travaillé avec tant de
courage à la conquérir. Il demande le droit de remplir les devoirs qui
seront imposés à tous les citoyens pour la conserver... (Lucas.
J'entends par _peuple_ tous les citoyens.) J'entends par _peuple_ la
généralité des individus qui composent la société; et si je me suis un
moment servi de cette expression dans un sens moins étendu, c'est que
je croyais avoir besoin de parler le langage de ceux que j'avais à
combattre. Répondrai-je à une observation bien futile? On a dit que la
partie du peuple qui ne jouit pas de l'activité, ne pourra supporter ni
les dépenses, ni la perte de temps qu'entraînerait le service; mais
l'Etat doit fournir aux frais nécessaires pour mettre les citoyens à
même de servir; il doit les armer, et les solder, comme on fait en
Suisse, quand ils quittent leurs foyers.... Après avoir établi ces
principes constitutionnels, il resterait à déterminer les fonctions des
gardes nationales... (Plusieurs personnes demandent que la suite du
discours de Robespierre soit renvoyée à demain.)
(Séance du 28.)
J'ai établi hier les principes fondamentaux de l'organisation de la
garde nationale; j'ai prouvé que tous les citoyens devaient y être
admis, si l'on ne voulait diviser la nation en deux classes dont l'une
serait à la discrétion de l'autre. J'ai prouvé qu'il fallait soustraire
la garde nationale à l'influence du pouvoir exécutif, puisqu'elle doit
servir au besoin pour nous défendre contre la force militaire dont ce
pouvoir exécutif est armé. Maintenant j'applique ces principes au
projet qui nous est présenté par les deux comités, et je trouve qu'il
les viole entièrement; il fait de la garde nationale un corps qui peut
devenir l'instrument du pouvoir exécutif. Il est vrai que pour cela le
comité suppose le cas d'une invasion subite par une troupe étrangère.
C'est ainsi que toutes les lois dangereuses ont été justifiées par des
motifs honnêtes. C'est le fond du projet qu'il faut examiner. Ne
voit-on pas que le gouvernement pourra faire naître facilement
l'événement qu'a prévu le comité, avec l'influence qu'a le pouvoir
exécutif sur la paix et la guerre. On dirait que les gardes nationales
ne doivent être employées que pour faire la guerre aux ennemis du
dehors, tandis que les principes veulent qu'elles ne soient employées
que dans les cas extrêmes. Serait-ce un projet de circonstance qu'on a
voulu nous présenter, ou bien un projet qui embrasse tous les temps!