TROISIÈME MOYEN.

_Affranchissement des Mulâtres_.

Si (comme on l'a dit, au moyen précédent) il ne faut des esclaves que

dans les habitations, il est bien reconnu que les Mulâtres & Métis ne

sont jamais, ou presque jamais, des esclaves attachés à la culture: il

faudra non-seulement par cette raison, mais encore dans des vues d'une

saine politique & d'une juste administration, affranchir toute la race

(du moins celle à naître) des Mulâtres & Métis.

Une des causes qui s'opposent essentiellement à l'accroissement de la

population des Noirs dans nos Colonies, c'est le libertinage effréné

d'où naît cette race bâtarde & vicieuse, déclarée esclave par cet

axiome: _partus sequitur ventrem_.

C'est bien encore ici que la législation des Colonies offre une de ces

incohérences si nécessairement résultantes de leur institution: car le

Législateur n'ayant eu intention de vouer à l'esclavage que la race

noire à cheveux crépus, celle qui sort directement de la côte d'Afrique,

a déclaré libres les Nègres à cheveux longs, & autres Indiens, il a

affranchis tous les Mulâtres & sang-mêlés provenans de race Indienne; il

auroit du, en suivant les mêmes principes, reconnoître comme libres les

Mulâtres proprement dits qui sont démontrés physiquement être issus d'un

pere libre, quoique la mere soit esclave.

Il arrive, par les dispositions actuelles de cette loi, que l'enfant

bâtard d'une femme Indienne avec un Nègre esclave est déclaré libre,

tandis que celui d'un Blanc avec une Négresse est toujours esclave,

lorsque sa mère l'est. Il convient de faire cesser cette contradiction:

en le faisant on changeroit la maniere d'être toujours vicieuse des

Mulâtres & Métis dans leur état actuel: car cette caste (qui joint

presque généralement aux vices de son origine l'insolence & la paresse

occasionnés par une sotte vanité qu'ils tirent de leur issue d'un Blanc)

est par-tout peu propre à remplir les devoirs ordinaires des esclaves;

& sur-tout aux travaux d'habitations, étant mêlés avec les Noirs. Les

inconvéniens de leur institution, leur manque d'éducation, de principes

& de moeurs, leur abrutissement & leur libertinage presque sans

exception, font que bien rarement on y trouve des sujets utiles, même

lorsqu'ils sont parvenus à l'état de liberté.

En déclarant libres les Mulâtres à naître à l'avenir, le Législateur

préviendra par-là en grande partie, le libertinage dont on se plaint;

tout Habitant propriétaire d'esclaves, évitera par tous les moyens en

son pouvoir que ses femmes esclaves aient fréquentation avec des Blancs,

dans la crainte de voir naître des enfans qui ne devront plus lui

appartenir: il cherchera à encourager les mariages entre Noirs & à

augmenter & favoriser sa propre population. Plus de tranquillité & de

bon ordre dans les ménages Nègres concourra très-sensiblement à ce but

désirable; & si, par suite nécessaire des passions & de la foiblesse

humaine, il y a encore, après ce parti pris, des fréquentations de

Blancs avec des Négresses, les cas deviendront beaucoup plus rares, les

enfans qui en proviendront, devenant par leur état de bâtards libres,

les enfans de l'État, seront instruits & élevés par les soins de

l'Administration, à défaut de ceux de leurs pères naturels: ils

donneront pour la plupart des sujets aux divers métiers & talens utiles,

à la Culture, à la Navigation; on les verra s'établir convenablement

avec des femmes de même espèce, dont l'éducation auroit été plus soignée

dans ces vues.

Cette proposition étant le produit de mes propres réflexions, j'ai

trouvé qu'un ancien Administrateur des Colonies dont la mémoire est

considérée avoit eu cette même idée: je l'ai trouvée encore dans un

excellent Auteur Anglois, dont je rapporterai ici un passage.

«Je ne vois pas qu'il puisse résulter aucun inconvénient de

l'affranchissement de tout enfant mulâtre: on peut objecter à cette

proposition, qu'elle tendroit à encourager le commerce illégitime des

Blancs avec les Négresses, dont je viens de montrer les mauvais effets.

Je réponds que l'affranchissement des Mulâtres feroit bien plutôt dans

le cas de réprimer cette fréquentation, par la raison que, dans la

position actuelle, les Habitans voient avec indifférence naître des

Mulâtres sur leurs habitations, bien assurés que ce seront pour eux des

esclaves de plus pour leurs travaux, ou qu'ils en retireront un bon

prix, en les vendant à leurs pères naturels, qui le plus souvent

cherchent à les racheter. J'ajouterai qu'au contraire ces habitans

chercheront le plus qu'ils pourront à décourager les fréquentations des

Blancs avec leurs Négresses, dès qu'ils verront que leur intérêt ne

s'y trouve pas; & qu'alors ils emploieront tous leurs efforts pour

multiplier sur leurs possessions, la race noire sans mélange».

Réflexions sur le sort des Noirs dans nos colonies · 第 4 / 10 题