DEUXIÈME MOYEN.

_Affranchissement des Esclaves Domestiques

& autres des Bourgs & Villes._

Puisque la politique & l'intérêt ne peuvent soutenir la nécessité

d'avoir des esclaves qu'en prétendant qu'ils sont indispensables aux

grandes cultures des Colonies, & à la fabrication du Sucre entr'autres,

on ne peut pas dire avec le moindre fondement que des Esclaves soient

nécessaires dans les Villes & Bourgs, au service domestique, au travail

des Boutiques & des Magasins, à assister les Ouvriers & Entrepreneurs.

Quel abus au contraire, qu'un Matelot parvenu, qu'un simple ouvrier, dès

qu'ils peuvent épargner 1000 à 1200 livres, soient à l'instant habiles à

posséder un autre homme ou femme en toute propriété, à les traiter avec

dédain, à s'en faire servir arbitrairement, à les accabler de coups au

moindre caprice, à les louer à d'autres pour en faire à leur gré? Quelle

indignité & quelle dégradation à la nature humaine, que cet usage, si

général dans les Villes & Bourgs des Colonies, pour la plupart

des Blancs, d'acheter des femmes, bien plus souvent dans des vues

méprisables, que pour le service domestique, de leur donner ensuite la

liberté pour récompense de leurs vices! ou (ce qui est encore pis) de

les revendre au moindre caprice ou mécontentement!

Loin que cette partie d'Esclaves serve au progrès & au maintien des

Colonies, il est aisé de voir qu'elle est infiniment nuisible à la

police, au bon ordre, & aux moeurs; qu'elle est destructive de la

population, & que ce sont autant de bras enlevés aux cultures.

Un premier pas très-essentiel à faire, après l'abolition de la Traite,

paroîtroit donc être celui de renvoyer à la culture, ou d'affranchir

sans exception quelconque, tous les Esclaves Domestiques, Journaliers,

Ouvriers & autres, des Villes & Bourgs.

Les Habitans gagneroient à cette disposition une augmentation de bras:

qu'arriveroit-il? des gens qui vivent uniquement dans les Villes, du

tribut qu'ils reçoivent de 2 ou 3 esclaves seroient obligés de les

revendre, ou de chercher avec eux dans la culture des moyens de

subsister. Quiconque connoît bien les Colonies, sait que la saine

Administration cherche toujours, mais sans succès, à diminuer le nombre

par-tout trop grand des Nègres de journées, comme très-nuisible à bien

des égards.

Les particuliers qui possèdent en propriété des domestiques loueroient

des affranchis: ils en seroient mieux servis; la plus grande cherté

en apparence de ce service, seroit qu'on auroit moins de serviteurs

inutiles, & ce seroit autant de bras rendus aux cultures. Mais,

dira-t-on, où trouver des domestiques libres? Il n'y a pas assez

d'affranchis à pouvoir prendre à gages.--Quand cette objection seroit

fondée, ce seroit un bien petit inconvénient du moment, auquel on

trouveroit bientôt le remede: & on entrevoit que cette disposition

procureroit des moyens honnêtes de substituer à la race des affranchis,

des Mulâtres & Métis libres des deux sexes, qui dans l'état actuel,

vivent pour la plupart d'une manière précaire & incertaine, dans la

nonchalance, l'oisiveté & le désordre.

Les Marchands qui, pour le transport de leurs ballots, bariques, &

effets, etc., louent des Nègres journaliers, ou en possèdent quelquefois

en propriété, ne perdroient rien à cette disposition: ils loueroient des

affranchis; & l'on ne peut douter que, puisque les Nègres esclaves se

louent pour rapporter l'argent qu'ils gagnent à leurs Maîtres, on ne les

louât encore bien plus facilement pour ces travaux & mouvemens, dans

l'état de liberté, & lorsque le profit leur appartiendroit en entier.

On n'auroit plus d'esclaves pour ces sortes de travaux; ceux qui en ont

actuellement les revendroient aux Colons cultivateurs; on réduiroit

le nombre des journaliers libres au strict nécessaire; & on ouvriroit

par-là une ressource honnête à la race des affranchis Mulâtres & Métis.

Ce Maçon, ce Charpentier, qui (parvenus par le travail de leurs mains

& leur industrie à posséder un, deux, ou plusieurs esclaves dont ils

forment leurs Atteliers) s'enrichissent & deviennent ensuite d'indolens

sybarites, & les égaux de ceux qui n'agueres les tenoient à leurs gages,

se retireroient s'ils se trouvoient assez riches, ou loueroient à titre

de journaliers des ouvriers pour les assister.

On ne verroit plus, comme par le passé, des ouvriers blancs devenir

aussi puissamment riches dans un petit nombre d'années; mais avec des

gains moins rapides ils conserveroient mieux leur activité & leur

industrie. Il se formeroit des ouvriers excellens parmi les Nègres &

gens de couleur; il s'établiroit dans les Villes plusieurs familles

aisées d'Artisans & gens de tous métiers; & la population ne pourroit

qu'y gagner.

La faculté laissée, à ceux qui ne seroient pas assez riches, de donner

la liberté à leurs esclaves domestiques & ouvriers, ou de les revendre

aux Habitans cultivateurs, ou de les appliquer eux-mêmes à la culture,

empêcheroit que personne ne pût rien perdre à cette disposition.

Réflexions sur le sort des Noirs dans nos colonies · 第 3 / 10 题