Rose avait manœuvré de façon à se trouver sur le chemin du jeune
homme. Ne pas la voir, c'était la fuir. La voir, c'était la saluer.
Ainsi était-il arrivé. Au salut, Rose avait répondu par une parole de
bienvenue, puis on avait passé au château de Barnavast, enfin à Mme
Suif. Mais Léonor était discret et vague, si bien qu'à une question
de Rose la conversation tourna vers les banalités sentimentales.
Cependant, pour Rose, il n'y avait encore rien de banal au monde.
--Elle semble bien âgée, pour se remarier? demanda-t-elle.
--Oh! Mme Suif est de celles dont le cœur est toujours jeune.
--Ah! Il y a donc des cœurs qui vieillissent moins vite que les
autres?
--Il y en a qui ne vieillissent jamais, Mademoiselle, comme il y en a
qui n'ont jamais été jeunes.
--Pourtant, je vois de grandes différences, autour de moi, dans les
sentiments des jeunes et des vieilles personnes.
--Connaissez-vous beaucoup de monde?
--Non, très peu, au contraire, mais j'ai toujours vu un certain accord
entre les cœurs et les visages.
--Sans doute, mais la vérité générale, quoique représentant la moyenne
des vérités particulières, n'est presque jamais conforme à une vérité
particulière, prise au hasard....
Rose regarda Léonor avec un mélange d'admiration et de honte. Elle ne
comprenait pas. Léonor s'en aperçut et reprit:
--Je veux dire qu'en toutes choses il y a des exceptions. Je veux
dire aussi qu'il y a des règles qui comportent un grand nombre
d'exceptions. Il arrive même dans la vie, comme dans la grammaire, que
les cas exceptionnels soient plus nombreux que les cas réguliers....
Comprenez-vous?
--Oh! très bien.
--Ce qui n'empêche, acheva-t-il, en scandant ses mots, que la règle,
n'aurait-elle que deux cas normaux à opposer à dix exceptions, la règle
est la règle.
Ce ton doctoral plaisait à Rose. M. Hervart, depuis quelque temps,
était toujours de son avis.
--Mais à quoi, reprit-elle, reconnaît-on la règle?
--La règle, dit Léonor, satisfait la raison. Rose le regarda, inquiète,
puis, feignant d'avoir compris, fît un signe d'assentiment.
--Les femmes, reprit Léonor, n'entendent pas cela très bien. Cela ne
les contente pas. Elles ne cèdent qu'au sentiment. Les hommes aussi,
du reste, mais ils ne l'avouent pas. Aussi les femmes, que l'on
accuse d'hypocrisie et de vanité, en ont-elles moins que les hommes,
peut-être.... Enfin la règle est la règle. La règle voudrait que
Marguerite renonçât....
--Oui ça, Marguerite?
--Mme Suif.
--Vous la connaissez beaucoup?
--Ne suis-je pas, répondit Léonor en souriant, le neveu et le
lieutenant de son architecte? La règle, donc, voudrait que Marguerite
renonçât à l'amour; et la règle veut que vous, Mademoiselle, vous y
pensiez.
--La règle est la règle, dit sentencieusement Rose, en réprimant les
éclats d'un rire qui s'épanouit en silence dans son cœur.
«Elle n'est pas bête, la règle, songeait-elle. Je ne demande qu'à lui
obéir, et je crois que nous serons toujours d'accord....»
A ce moment, M. Hervart se trouva devant eux, au détour d'une allée.
Rose l'accueillit par un sourire heureux, un sourire d'une délicieuse
franchise.
«Allons, se dit M. Hervart, il n'est pas encore mon rival. Mon rôle, en
ce moment, est de faire l'homme sûr de lui-même, l'homme qui possède,
qui domine, le seigneur au-dessus de toutes les contingences....»
Et il parla de sou séjour à Robinvast, du plaisir qu'il prenait au
milieu de cette nature riche et désordonnée.
--Mais, dit-il, vous venez y mettre de l'ordre. Vous allez blanchir ces
murs, gratter ces mousses et ces lierres, éclaircir ces masses sombres,
enfin donner à M. des Boys un joli château tout neuf, avec un délicieux
parc également tout neuf....
--Touchera mes lierres! s'écria Rose indignée.
--Et pourquoi cela? dit Léonor. Les lierres ne sont-ils pas la gloire
des murailles de Tourlaville? Les lierres, mais c'est la seule
beauté architecturale qu'on ne puisse acheter. A Barnavast, qui est
à l'état de ruine, nous les respectons, chaque fois que le mur peut
se consolider par l'intérieur. Restaurer, pour moi, c'est rendre au
monument l'aspect que les siècles lui auraient donné si on avait veillé
à son entretien. Restaurer, ce n'est pas remettre à neuf; ce n'est pas
donner à un vieillard les cheveux, la barbe, le teint et les dents d'un
jeune homme; c'est relever un mourant et lui donner la santé et la
beauté de son âge.
--Oh! que je suis contente de vous entendre parler ainsi, dit Rose.
J'espère que M. Lanfranc a vos idées?
--M. Lanfranc est tout à fait converti à mes idées.
--Mon père ne fera rien sans me consulter, mais je serai plus sûre de
vaincre, si vous êtes mon allié.
--Je serai votre allié.
--Votre méthode est sage, dit M. Hervart. Vous savez que je conserve
la sculpture grecque au Louvre? Je suis entré dans cette nécropole
au moment où le vieux système des restaurations commençait d'être
abandonné. Un oscillait entre deux méthodes: refaire ou ne rien faire.
La seconde a prévalu. Vous avez donc pu constater que nos marbres
peuvent se répartir en deux groupes: ceux qui n'ont d'antique que le
nom, et ceux qui n'ont d'antique que la matière. Autrefois, quand
on avait trouvé un buste, on lui refaisait une tête, des bras, des
jambes et l'on écrivait au-dessous de la chose: Restauré en Artemis,
restauré en Minerve, restauré en Nymphe chasseresse, selon le caprice
du plâtrier ou les indications d'un archéologue endormi. Je crois
surtout que l'on comblait ainsi des lacunes. Si le système avait
continué d'être suivi, nous aurions sans doute, à cette heure, un
Olympe complet, tandis qu'il y a encore bien des places vides dans
l'assemblée de nos dieux. Depuis que l'on a pris le parti de ne rien
faire, les galeries se sont enrichies de curieux débris anatomiques,
jambes et mains qui ressemblent à ces ex-voto que l'on voyait en effet
pendus dans les sanctuaires grecs, têtes qui, toutes pareilles à
celle d'Orphée, semblent avoir roulé à l'heure des orages, parmi les
galets de la mer indignée, bustes troués comme ayant servi de cible à
des soldats ivres. Bref, il n'entre plus chez nous que des morceaux
d'un grand intérêt archéologique, mais d'une valeur d'art à peu près
nulle. Une méthode intermédiaire n'aurait-elle pas été préférable?
Intermédiaire, c'est-à-dire intelligente. L'intelligence, n'est-ce
point l'art de concilier les idées et d'obtenir une harmonie? Une tète
d'Aphrodite au nez cassé n'est plus une tête d'Aphrodite. Il me faut
de la beauté et on me donne une pièce d'archives. Que l'on refasse le
nez, si l'on veut que j'admire, et si l'on ne veut pas refaire le nez,
que l'on sépare le Louvre en deux musées, le musée esthétique et le
musée archéologique.
Ayant fini do parler, il regarda Rose, d'abord, témoignant ainsi
qu'il avait besoin, avant tout, de son approbation. La figure de Rose
s'éclaira de bonheur. Ses yeux répondirent.
«Mon ami, je vous admire. Vous êtes un dieu.»
Ces mouvements furent compris par Léonor, qui cherchait depuis quelques
instants à deviner quels étaient les rapports de Rose et de Hervart.
«Ils s'aiment, se dit-il, et lui il a le génie de l'amour. Moi, j'ai
vingt-huit ans. C'est ma seule supériorité sur lui. Encore est-elle
fort illusoire, car seules les femmes, mises au courant de la vie
par l'expérience ou les confidences, font quelque attention à l'âge
des hommes. Une femme a l'âge de sa figure. Un homme a l'âge de ses
organes. Or l'état des organes se lit dans les yeux. Un homme a l'âge
de ses yeux. Hervart a de beaux yeux bleus, doux et vifs, ardents.
Mais que m'importe? Je ne désire point les bonnes grâces de cette
innocente.»
En même temps qu'il songeait ainsi, il avait répondu à M. Hervart:
--Je suis bien de votre avis. On tend trop aujourd'hui à confondre ce
qui est curieux ou rare ou ancien, avec ce qui est beau. On a remplacé
le sens esthétique par le respect.
--Cela était peut-être inévitable, dit M. Hervart. Cela convient, en
tout cas, à une démocratie. On n'a pas le temps d'apprendre à admirer,
on peut très vite apprendre à respecter. L'intelligence est docile. La
sensibilité est rebelle.
--Est-ce qu'il n'y a pas, demanda Rose, des admirations spontanées?
--Oui, dit Léonor, il y a l'amour.
--Alors, admirer, c'est aimer?
--Quand ou admire, si on n'aime pas encore, on est bien près d'aimer.
--Et aimer, c'est admirer?
--Pas toujours.
--L'amour, dit M. Hervart, est compatible avec presque tous les autres
sentiments, et même avec la haine.
--Oui, reprit Léonor, en apparence. Car il y a bien des sortes d'amour.
Celui qui lutte avec la haine ne sera jamais qu'un amour d'intérêt ou
de sensualité.
--On ne sait jamais. Je tiens que l'amour, de même qu'il est prêt à
toutes les métamorphoses, peut dévorer tous les autres sentiments et
s'installer à leur place. Il vient, il s'en va, sans que l'on puisse
comprendre le mécanisme de ses voyages. Il dure deux heures ou toute la
vie....
--Vous confondez les genres, dit Léonor. D'ailleurs, pour s'entendre,
il faut laisser aux mots leur sens traditionnel, avec toutes ses
nuances. L'amour est au fond de tous les sentiments comme négation ou
comme affirmation: on peut dire cela, et quand on a dit cela, on n'a
rien dit. Croyez-vous que cela soit en vain que l'usage verbal emploie
les mots de passion, caprice, inclination, goût, curiosité, sympathie
et tant d'autres? Il faudrait plutôt, je crois, créer des nuances
nouvelles que de s'ingénier à fondre en une seule teinte toutes les
couleurs et toutes les nuances de la sensation et du sentiment.
Pareille à un musicien de village qui entendrait discuter contrepoint
ou orchestration, Rose écoutait, un peu inquiète, un peu colère, et
pourtant charmée. On parlait de ce qui lui remplissait le cœur, de
ce qui tendait ses nerfs; elle ne comprenait pas, elle sentait. Elle
aurait voulu comprendre.
«Xavier m'expliquera tout cela. J'ai l'air d'une sotte au milieu de ces
discours où je ne puis placer un mot.»
Elle feignit de désirer une rose trop haute pour sa main. M. Hervart se
précipita, atteignit la fleur, se mit à dépouiller la branche de ses
épines, de son excès de bois et de feuilles.
--Ce n'est pas celle que je voulais, dit Rose.
M. Hervart recommença, cependant que la jeune fille jouissait
extrêmement d'avoir, par un caprice, interrompu une conversation
sérieuse.
Léonor les considérait avec une certaine ironie. Rose s'en aperçut, se
sentit rougir et disparut.
M. Hervart et Léonor continuèrent leur promenade et leur causerie, mais
ils ne parlèrent plus de l'amour.