M. Hervart reconnut bientôt dans l'un des visiteurs son ami
d'autrefois, l'architecte Lanfranc. Il apprit ensuite que le jeune
homme était le neveu, l'élève et le successeur probable de Lanfranc.
Enfin, il fut informé que les deux architectes étaient installés au
vieux château de Barnavast, dont ils avaient entrepris la restauration
pour le compte de Mme Suif, veuve du célèbre Suif, l'homme qui avait
donné un si bel essor à la statuaire sulpicienne. Lanfranc, qui avait
rejointoyé et enluminé toutes les églises de la basse Normandie, se
fournissait depuis vingt ans chez Suif, et sa veuve l'avait toujours
apprécié. De là cette entreprise de Barnavast, qui allait achever sa
fortune et lui permettre de regagner Paris et d'arriver à l'Institut.
Dès qu'on se fut assis à l'ombre des marronniers sur le banc et les
chaises rustiques, Lanfranc commença l'histoire de Mme Suif, que tout
le monde connaissait. Rose y fut attentive. Dès que Lanfranc pouvait
réunir un auditoire bienveillant, il racontait l'histoire de Mme Suif,
qui était un peu la sienne. Mme Suif avait été sa maîtresse, puis il
s'était marié, puis il avait renoué avec elle, enfin, la tiédeur venue,
était resté son ami.
--Ah! si je n'avais pas eu l'enfantillage de faire un mariage d'amour,
j'épouserais aujourd'hui les millions de Mme Suif, car Mme Suif
serait reconnaissante au monsieur qui la débarrasserait de son nom.
Comment voulez-vous que je divorce, moi, architecte des églises et
des châteaux? Enfin, elle consentira peut-être à s'appeler Mme Léonor
Varin. Elle ne regarde pas mon neveu sans complaisance.
--Moi, je n'en veux pas! dit Léonor, en rougissant.
Rose l'avait regardé, et il s'était soudain senti tout honteux de sa
cupidité secrète.
Léonor, qui avait près de trente ans, paraissait de loin plus âgé et de
près plus jeune. C'est qu'il était grand et un peu massif, lent en ses
mouvements. De près, on était surpris de la douceur sentimentale de ses
yeux, de la grâce juvénile d'une barbe qui semblait encore naissante,
de la gaucherie de ses gestes, et, s'il parlait, de la timidité
brusque de son langage, car il ne pouvait guère ouvrir la bouche sans
rougir. Il est vrai que, l'instant d'après, il fronçait les sourcils
et prenait, par tout son visage contracté, un air dur. Là dedans, les
yeux restaient toujours bleus et doux. Léonor était énigmatique pour
tout le monde et aussi pour lui-même. Il aimait à réfléchir et quand
il songeait à l'amour, c'était pour constater que son idéal flottait
entre le rêve et la débauche, entre le bonheur de baiser à genoux une
main gantée et le plaisir de s'alanguir entre les chairs complaisantes
de plusieurs odalisques. Il ne se doutait pas un instant qu'il était
pareil à presque tous les hommes. Il avait peur de lui-même, et c'était
du mépris, quand il se surprenait à songer avec trop de complaisance
aux millions de Mme Suif, à ces millions qui pourraient satisfaire
immédiatement ses vices, et, plus tard, ses aspirations sentimentales.
A son tour il regarda Rose, mais Rose ne baissa pas les yeux.
Pendant cela, M. Hervart s'ennuyait.
--Mme Suif, dit Lanfranc, est encore très bien. Ainsi, tenez....
--Rose, mon enfant, interrompit M. des Boys, ta mère a peut-être besoin
de toi.
--Oh! je suis bien certaine que non. Ma mère trouverait que je la
dérange.
--Votre père a raison, Rose, dit M. Hervart heureux d'essayer de son
autorité.
La jeune fille n'osa pas résister au désir de son ami, mais en se
levant elle était de mauvaise humeur:
«Déjà mon maître! Déjà! Moi, cela m'amusait d'écouter ce M.
Lanfranc....»
Elle n'osait ajouter: «... et de regarder ce M. Léonor, et d'être
regardée par lui, et encore plus, peut-être, d'entendre parler de Mme
Suif.»
«Qu'allait-il dire? Oh! je veux savoir!»
Elle entra dans la maison, ressortit par une autre porte et revint se
cacher dans un massif, d'où les voix lui parvenaient assez bien.
--Ce ne sont pas seulement ses épaules, continuait M. Lanfranc,
qui sont encore très tentantes. Sa poitrine, à quarante-cinq ans,
est encore ferme et d'une bonne ligne, ses hanches ne sont pas
excessives.... L'ensemble a un peu d'ampleur, mais, à l'Ecole, on en
ferait encore une Junon fort honorable. J'en ai vu de pires sur la
table à modèles....
--Souvent, dit M. Hervart, le temps a une clémence évangélique. Il
pardonne aux femmes qui ont beaucoup aimé....
--Et qui aiment encore, dit Lanfranc
--Quel meilleur exercice que l'amour? dit Léonor. Quel sport plus apte
à conserver, aux membres leur souplesse?
M. Hervart considéra surpris ce jeune homme terne qui venait de montrer
de l'esprit. Jaloux de briller aussi, il répliqua:
--Ils n'ont pas osé mettre cela dans leurs manuels d'hygiène. Pourtant,
quel joli chapitre à rédiger, dans le goût du premier empire: «L'Amour
conservateur de la beauté.»
--Un joli sujet aussi pour les prix de Rome, dit Lanfranc.
--Sérieusement, intervint M. des Boys, je crois que c'est la chasteté
qui racornit si promptement les femmes honnêtes....
--Oh! celles-là, dit Lanfranc, ce sont des reproductrices. Quand elles
ont fait leurs enfants, et il faut que cela soit de vingt à trente,
leur rôle est fini.
--Il leur reste, dit M. des Boys, à façonner les philtres qui
entretiennent notre jeunesse.
On lui jeta des regards interrogatifs, cependant qu'il riait d'un rire
luxurieux.
--Vous verrez, ou plutôt vous goûterez, et vous comprendrez. Je vous
souhaite à tous une magicienne comme Mme des Boys.
--C'est vrai, dit M. Hervart, qui comprit enfin, elle a le génie de la
cuisine. Les dîners qu'elle a surveillés sont des magistères.
--Tu t'en apercevras, quand tu seras de retour à Paris.
--Oui, car ici je prends mes vacances, dit M. Hervart, heureux de cette
marque de confiance.
Il ajouta même, pour prévenir mieux encore les soupçons possibles:
--Les vacances de l'amour ne vont pas sans quelque mélancolie.
Rose s'était amusée beaucoup, mais depuis que son père avait pris la
parole, elle n'écoutait plus. Léonor, satisfait d'avoir eu de l'esprit,
et daignant de n'en plus retrouver, s'était levé et se promenait dans
le jardin. Rose le regardait. La vue de ce jeune animal l'intéressait.
Il était sorti de cette tête de si curieuses paroles sur l'amour!
Ainsi l'amour était un exercice comme le tennis, la bicyclette ou
l'équitation! L'amour était un sport! Quelle révélation! Et les images
les plus singulières se formaient dans son esprit, cependant qu'elle
suivait des yeux la silhouette maintenant lointaine du jeune homme
ingénieux et décisif.
«Comment joue-t-on à l'amour, au vrai amour? Xavier ne m'apprend rien.
Il sait tout pourtant, il en sait sans doute bien plus encore que
ce Léonor, mais il se garde bien de m'instruire, me traite comme une
petite fille, tout en se moquant de mon innocence. Oh! sa moquerie est
bien douce, car il m'aime beaucoup, mais il abuse tout de même un peu
de sa supériorité. Un sport, un sport....»
Elle sortit du massif d'arbres verts et alla s'asseoir sur un vieux
banc de pierre, dans un coin à l'écart, mais d'où elle pouvait
surveiller, par des coulées entre les arbres, tout ce qui se passait
aux alentours. Elle aimait ce coin où elle avait rêvé d'entières
matinées, avant l'arrivée de M. Hervart. Elle riait maintenant de la
puérilité de ces rêves.
«Il me semblait, songeait-elle, que les branches allaient s'écarter,
laissant paraître un jeune cavalier beau comme le jour.... Sans
rien dire il poussait son cheval jusque près de moi, se penchait,
m'enlevait, me couchait sur sa selle, et nous partions. C'était un
galop fou, interminable, où je finissais par m'endormir, et, en effet,
je me réveillais comme d'un sommeil, et pourtant je n'avais pas dormi.
Il ne se passait rien qu'une chevauchée muette dans l'air bleu, et
pourtant, en revenant à moi, j'étais lasse.... Que de fois j'ai fait
ce rêve, que de fois j'ai vu les touffes des lilas se tasser pour
faire place à mon beau cavalier et à son cheval noir.... Le cheval
était toujours noir. Je me souviens peu de la figure du Persée qui me
délivrait, pour quelques heures, de l'esclavage de mon ennui.... Un
sport? Mais c'était un sport, cela! Que faisait-il de son Andromède,
mon Persée? Je n'ai jamais pu le savoir. Que font les Persées de leurs
Andromèdes?»
A cette question, l'infatigable imagination de Rose faisait, pour la
centième fois, des réponses nouvelles. Tout le possible se déroulait
devant ses yeux ou s'enroulait autour de son corps. Non seulement elle
se donnait toute comme la pâte se donne aux mains agiles et violentes
du pétrisseur, mais elle devenait aussi la boulangère affolée du pain
mâle. L'imagination d'une jeune fille qui sait et ne sait pas ce
qu'elle désire est d'une fécondité arétine. Aucun mouvement ne lui
semble extraordinaire, ni aucune attitude ne lui semble impudique, ni
aucun geste ne lui semble discourtois. Elle est prête à tout et tout
lui semblera normal. Son appel au mâle est un appel à la science. Elle
veut savoir. Si elle savait, elle n'imaginerait plus. Les femmes ne
rêvent qu'à l'acte qui les a satisfaites. Les jeunes filles rêvent
à tous les actes possibles et tous la satisferaient également. La
perversion d'une jeune fille est la preuve même de son innocence; mais
celles qui accepteraient tous les gestes savent pourtant, d'instinct,
se révolter contre celui qui féconde: les plus folles sont les plus
sages.
En tout ce que Rose s'imaginait depuis quelque temps, elle mettait
la complicité de M. Hervart. Et même au moment où elle guettait le
retour de Léonor, c'était à M. Hervart qu'elle pensait vraiment. Léonor
n'allait sans doute être qu'un excitant pour son cœur et pour ses
nerfs, une musique, un accompagnement. Le surcroît de désirs que la
venue du jeune homme avait éveillé en elle, M. Hervart en profitait.
Elle murmura plusieurs fois:
«Xavier, Xavier....»
Xavier, cependant, se félicitait de l'intervention paternelle qui avait
épargné à Rose les propos hardis de M. Lanfranc. L'architecte sans
doute eût adouci son langage, mais est-il bien utile qu'une jeune fille
apprenne l'usage que les femmes font du mariage? Il se sentait devenir
de l'école d'Arnolphe. Il dit:
--Mon cher Lanfranc, surveillez un peu votre langage, à table. Nous
avons ici une jeune fille, ne l'oubliez pas.
--Oui, ajouta M. des Boys, je l'ai renvoyée d'ici, mais cela serait
difficile pendant le déjeuner.
--Les jeunes filles, dit Lanfranc, cela ne comprend rien.
--Cela devine, dit M. Hervart.
M. des Boys, sans opinion sur la perspicacité virginale, désirait se
conformer à l'usage et ne faire entendre à sa fille que des propos
choisis.
--Alors, profitons, pendant que nous sommes seuls, reprit Lanfranc,
dont les yeux d'un bleu vif égayaient la face tannée. Les jeunes
filles comprennent peu et les femmes, guère davantage. Avez-vous
rencontré dans votre vie beaucoup de femmes vraiment curieuses des
choses de la chair, vous, Hervart? Dites? N'ont-elles pas toujours
l'air de remplir une tâche? Maîtresses, elles travaillent à l'heure.
Epouses, ce sont des fonctionnaires....
M. des Boys s'égaya. Sa femme était bien un fonctionnaire et même à la
retraite, et sa maîtresse, qui d'ailleurs l'excitait peu, répondait
assez à la définition de Lanfranc. Il allait la voir huit ou dix fois
par an, avec l'astuce d'avoir toujours l'air de se laisser emmener à
Cherbourg par complaisance.
Quelques jours plus tôt, M. Hervart eût protesté. Oui, il avait connu
plus d'une femme voluptueuse. Celles que l'on connaît sont même
généralement des voluptueuses, sans quoi elles seraient restées dans
le cercle de la famille; mais encore faut-il savoir faire chanter ces
violons de bonne volonté.
«Moi, eût-il répondu, je suis un archet magique. Je n'ai jamais
rencontré ni un violon tout à fait insonore ni une femme absolument
froide. J'en ai toujours tiré un air, des plaintes, une chanson, et
toutes m'ont donné le baiser de paix, le baiser de joie. Une ou deux
fois, je crus être amoureux. Cela me rendit timide et mon archet fit
quelques fausses notes. Une autre fois, ce fut un amour réciproque,
et l'archet et le violon étaient si bien d'accord que l'harmonie
jaillissait au seul toucher des cordes. Les phrases voluptueuses
n'avaient presque ni commencement ni fin. C'était un jeu continu avec
des douceurs et des forces. J'avais autant de bonheur à regarder son
épaule nue qu'à m'exalter dans ses bras et souvent la vue de son
chapeau, de sa robe et de ses plumes, au tournant de la rue, m'éleva au
rang d'un dieu. Un hommage adorable montait de cette créature vers mon
cœur L'amour, c'est une religion mutuelle....»
Il dit tout haut, rentrant dans la conversation qui avait dévié encore
une fois vers les mérites administratifs de Mme des Boys:
--On rencontre des femmes diverses. La meilleure ne vaut pas le rêve
que l'on s'en faisait.
«Jolie banalité. Que va-t-il répondre à cela?»
--Je ne rêve pas, moi, dit Lanfranc, je cherche. Mais je ne trouve
guère. Les aventures m'ont toujours déçu. Aussi, je ne veux plus aimer
qu'à Paris. Là, on trouve d'agréables romans qui n'ont qu'un seul
chapitre, le dernier.
--Votre opinion sur les femmes ne m'étonne plus.
--Mais, dit M. des Boys, son opinion est assez raisonnable. Vous parlez
comme si vous aviez toujours vingt-cinq ans, Hervart.
Il rougit un peu:
--Moi! Ah! Dieu merci, j'en ai quarante. Et, poussé par l'à-propos, il
ajouta en disant:
--Vous êtes jaloux de ma liberté, mais je crains bien de la perdre.
Par ces paroles, il posait sa résolution.
--Vous pensez à vous marier? demanda Lanfranc.
--Peut-être.
--Mme Suif vous irait très bien, Léonor fait le difficile....
Agacé par tant de vulgarité, M. Hervart se leva à son tour, entra dans
le jardin: Rose et Léonor se promenaient ensemble.