VII

M. Hervart reconnut bientôt dans l'un des visiteurs son ami

d'autrefois, l'architecte Lanfranc. Il apprit ensuite que le jeune

homme était le neveu, l'élève et le successeur probable de Lanfranc.

Enfin, il fut informé que les deux architectes étaient installés au

vieux château de Barnavast, dont ils avaient entrepris la restauration

pour le compte de Mme Suif, veuve du célèbre Suif, l'homme qui avait

donné un si bel essor à la statuaire sulpicienne. Lanfranc, qui avait

rejointoyé et enluminé toutes les églises de la basse Normandie, se

fournissait depuis vingt ans chez Suif, et sa veuve l'avait toujours

apprécié. De là cette entreprise de Barnavast, qui allait achever sa

fortune et lui permettre de regagner Paris et d'arriver à l'Institut.

Dès qu'on se fut assis à l'ombre des marronniers sur le banc et les

chaises rustiques, Lanfranc commença l'histoire de Mme Suif, que tout

le monde connaissait. Rose y fut attentive. Dès que Lanfranc pouvait

réunir un auditoire bienveillant, il racontait l'histoire de Mme Suif,

qui était un peu la sienne. Mme Suif avait été sa maîtresse, puis il

s'était marié, puis il avait renoué avec elle, enfin, la tiédeur venue,

était resté son ami.

--Ah! si je n'avais pas eu l'enfantillage de faire un mariage d'amour,

j'épouserais aujourd'hui les millions de Mme Suif, car Mme Suif

serait reconnaissante au monsieur qui la débarrasserait de son nom.

Comment voulez-vous que je divorce, moi, architecte des églises et

des châteaux? Enfin, elle consentira peut-être à s'appeler Mme Léonor

Varin. Elle ne regarde pas mon neveu sans complaisance.

--Moi, je n'en veux pas! dit Léonor, en rougissant.

Rose l'avait regardé, et il s'était soudain senti tout honteux de sa

cupidité secrète.

Léonor, qui avait près de trente ans, paraissait de loin plus âgé et de

près plus jeune. C'est qu'il était grand et un peu massif, lent en ses

mouvements. De près, on était surpris de la douceur sentimentale de ses

yeux, de la grâce juvénile d'une barbe qui semblait encore naissante,

de la gaucherie de ses gestes, et, s'il parlait, de la timidité

brusque de son langage, car il ne pouvait guère ouvrir la bouche sans

rougir. Il est vrai que, l'instant d'après, il fronçait les sourcils

et prenait, par tout son visage contracté, un air dur. Là dedans, les

yeux restaient toujours bleus et doux. Léonor était énigmatique pour

tout le monde et aussi pour lui-même. Il aimait à réfléchir et quand

il songeait à l'amour, c'était pour constater que son idéal flottait

entre le rêve et la débauche, entre le bonheur de baiser à genoux une

main gantée et le plaisir de s'alanguir entre les chairs complaisantes

de plusieurs odalisques. Il ne se doutait pas un instant qu'il était

pareil à presque tous les hommes. Il avait peur de lui-même, et c'était

du mépris, quand il se surprenait à songer avec trop de complaisance

aux millions de Mme Suif, à ces millions qui pourraient satisfaire

immédiatement ses vices, et, plus tard, ses aspirations sentimentales.

A son tour il regarda Rose, mais Rose ne baissa pas les yeux.

Pendant cela, M. Hervart s'ennuyait.

--Mme Suif, dit Lanfranc, est encore très bien. Ainsi, tenez....

--Rose, mon enfant, interrompit M. des Boys, ta mère a peut-être besoin

de toi.

--Oh! je suis bien certaine que non. Ma mère trouverait que je la

dérange.

--Votre père a raison, Rose, dit M. Hervart heureux d'essayer de son

autorité.

La jeune fille n'osa pas résister au désir de son ami, mais en se

levant elle était de mauvaise humeur:

«Déjà mon maître! Déjà! Moi, cela m'amusait d'écouter ce M.

Lanfranc....»

Elle n'osait ajouter: «... et de regarder ce M. Léonor, et d'être

regardée par lui, et encore plus, peut-être, d'entendre parler de Mme

Suif.»

«Qu'allait-il dire? Oh! je veux savoir!»

Elle entra dans la maison, ressortit par une autre porte et revint se

cacher dans un massif, d'où les voix lui parvenaient assez bien.

--Ce ne sont pas seulement ses épaules, continuait M. Lanfranc,

qui sont encore très tentantes. Sa poitrine, à quarante-cinq ans,

est encore ferme et d'une bonne ligne, ses hanches ne sont pas

excessives.... L'ensemble a un peu d'ampleur, mais, à l'Ecole, on en

ferait encore une Junon fort honorable. J'en ai vu de pires sur la

table à modèles....

--Souvent, dit M. Hervart, le temps a une clémence évangélique. Il

pardonne aux femmes qui ont beaucoup aimé....

--Et qui aiment encore, dit Lanfranc

--Quel meilleur exercice que l'amour? dit Léonor. Quel sport plus apte

à conserver, aux membres leur souplesse?

M. Hervart considéra surpris ce jeune homme terne qui venait de montrer

de l'esprit. Jaloux de briller aussi, il répliqua:

--Ils n'ont pas osé mettre cela dans leurs manuels d'hygiène. Pourtant,

quel joli chapitre à rédiger, dans le goût du premier empire: «L'Amour

conservateur de la beauté.»

--Un joli sujet aussi pour les prix de Rome, dit Lanfranc.

--Sérieusement, intervint M. des Boys, je crois que c'est la chasteté

qui racornit si promptement les femmes honnêtes....

--Oh! celles-là, dit Lanfranc, ce sont des reproductrices. Quand elles

ont fait leurs enfants, et il faut que cela soit de vingt à trente,

leur rôle est fini.

--Il leur reste, dit M. des Boys, à façonner les philtres qui

entretiennent notre jeunesse.

On lui jeta des regards interrogatifs, cependant qu'il riait d'un rire

luxurieux.

--Vous verrez, ou plutôt vous goûterez, et vous comprendrez. Je vous

souhaite à tous une magicienne comme Mme des Boys.

--C'est vrai, dit M. Hervart, qui comprit enfin, elle a le génie de la

cuisine. Les dîners qu'elle a surveillés sont des magistères.

--Tu t'en apercevras, quand tu seras de retour à Paris.

--Oui, car ici je prends mes vacances, dit M. Hervart, heureux de cette

marque de confiance.

Il ajouta même, pour prévenir mieux encore les soupçons possibles:

--Les vacances de l'amour ne vont pas sans quelque mélancolie.

Rose s'était amusée beaucoup, mais depuis que son père avait pris la

parole, elle n'écoutait plus. Léonor, satisfait d'avoir eu de l'esprit,

et daignant de n'en plus retrouver, s'était levé et se promenait dans

le jardin. Rose le regardait. La vue de ce jeune animal l'intéressait.

Il était sorti de cette tête de si curieuses paroles sur l'amour!

Ainsi l'amour était un exercice comme le tennis, la bicyclette ou

l'équitation! L'amour était un sport! Quelle révélation! Et les images

les plus singulières se formaient dans son esprit, cependant qu'elle

suivait des yeux la silhouette maintenant lointaine du jeune homme

ingénieux et décisif.

«Comment joue-t-on à l'amour, au vrai amour? Xavier ne m'apprend rien.

Il sait tout pourtant, il en sait sans doute bien plus encore que

ce Léonor, mais il se garde bien de m'instruire, me traite comme une

petite fille, tout en se moquant de mon innocence. Oh! sa moquerie est

bien douce, car il m'aime beaucoup, mais il abuse tout de même un peu

de sa supériorité. Un sport, un sport....»

Elle sortit du massif d'arbres verts et alla s'asseoir sur un vieux

banc de pierre, dans un coin à l'écart, mais d'où elle pouvait

surveiller, par des coulées entre les arbres, tout ce qui se passait

aux alentours. Elle aimait ce coin où elle avait rêvé d'entières

matinées, avant l'arrivée de M. Hervart. Elle riait maintenant de la

puérilité de ces rêves.

«Il me semblait, songeait-elle, que les branches allaient s'écarter,

laissant paraître un jeune cavalier beau comme le jour.... Sans

rien dire il poussait son cheval jusque près de moi, se penchait,

m'enlevait, me couchait sur sa selle, et nous partions. C'était un

galop fou, interminable, où je finissais par m'endormir, et, en effet,

je me réveillais comme d'un sommeil, et pourtant je n'avais pas dormi.

Il ne se passait rien qu'une chevauchée muette dans l'air bleu, et

pourtant, en revenant à moi, j'étais lasse.... Que de fois j'ai fait

ce rêve, que de fois j'ai vu les touffes des lilas se tasser pour

faire place à mon beau cavalier et à son cheval noir.... Le cheval

était toujours noir. Je me souviens peu de la figure du Persée qui me

délivrait, pour quelques heures, de l'esclavage de mon ennui.... Un

sport? Mais c'était un sport, cela! Que faisait-il de son Andromède,

mon Persée? Je n'ai jamais pu le savoir. Que font les Persées de leurs

Andromèdes?»

A cette question, l'infatigable imagination de Rose faisait, pour la

centième fois, des réponses nouvelles. Tout le possible se déroulait

devant ses yeux ou s'enroulait autour de son corps. Non seulement elle

se donnait toute comme la pâte se donne aux mains agiles et violentes

du pétrisseur, mais elle devenait aussi la boulangère affolée du pain

mâle. L'imagination d'une jeune fille qui sait et ne sait pas ce

qu'elle désire est d'une fécondité arétine. Aucun mouvement ne lui

semble extraordinaire, ni aucune attitude ne lui semble impudique, ni

aucun geste ne lui semble discourtois. Elle est prête à tout et tout

lui semblera normal. Son appel au mâle est un appel à la science. Elle

veut savoir. Si elle savait, elle n'imaginerait plus. Les femmes ne

rêvent qu'à l'acte qui les a satisfaites. Les jeunes filles rêvent

à tous les actes possibles et tous la satisferaient également. La

perversion d'une jeune fille est la preuve même de son innocence; mais

celles qui accepteraient tous les gestes savent pourtant, d'instinct,

se révolter contre celui qui féconde: les plus folles sont les plus

sages.

En tout ce que Rose s'imaginait depuis quelque temps, elle mettait

la complicité de M. Hervart. Et même au moment où elle guettait le

retour de Léonor, c'était à M. Hervart qu'elle pensait vraiment. Léonor

n'allait sans doute être qu'un excitant pour son cœur et pour ses

nerfs, une musique, un accompagnement. Le surcroît de désirs que la

venue du jeune homme avait éveillé en elle, M. Hervart en profitait.

Elle murmura plusieurs fois:

«Xavier, Xavier....»

Xavier, cependant, se félicitait de l'intervention paternelle qui avait

épargné à Rose les propos hardis de M. Lanfranc. L'architecte sans

doute eût adouci son langage, mais est-il bien utile qu'une jeune fille

apprenne l'usage que les femmes font du mariage? Il se sentait devenir

de l'école d'Arnolphe. Il dit:

--Mon cher Lanfranc, surveillez un peu votre langage, à table. Nous

avons ici une jeune fille, ne l'oubliez pas.

--Oui, ajouta M. des Boys, je l'ai renvoyée d'ici, mais cela serait

difficile pendant le déjeuner.

--Les jeunes filles, dit Lanfranc, cela ne comprend rien.

--Cela devine, dit M. Hervart.

M. des Boys, sans opinion sur la perspicacité virginale, désirait se

conformer à l'usage et ne faire entendre à sa fille que des propos

choisis.

--Alors, profitons, pendant que nous sommes seuls, reprit Lanfranc,

dont les yeux d'un bleu vif égayaient la face tannée. Les jeunes

filles comprennent peu et les femmes, guère davantage. Avez-vous

rencontré dans votre vie beaucoup de femmes vraiment curieuses des

choses de la chair, vous, Hervart? Dites? N'ont-elles pas toujours

l'air de remplir une tâche? Maîtresses, elles travaillent à l'heure.

Epouses, ce sont des fonctionnaires....

M. des Boys s'égaya. Sa femme était bien un fonctionnaire et même à la

retraite, et sa maîtresse, qui d'ailleurs l'excitait peu, répondait

assez à la définition de Lanfranc. Il allait la voir huit ou dix fois

par an, avec l'astuce d'avoir toujours l'air de se laisser emmener à

Cherbourg par complaisance.

Quelques jours plus tôt, M. Hervart eût protesté. Oui, il avait connu

plus d'une femme voluptueuse. Celles que l'on connaît sont même

généralement des voluptueuses, sans quoi elles seraient restées dans

le cercle de la famille; mais encore faut-il savoir faire chanter ces

violons de bonne volonté.

«Moi, eût-il répondu, je suis un archet magique. Je n'ai jamais

rencontré ni un violon tout à fait insonore ni une femme absolument

froide. J'en ai toujours tiré un air, des plaintes, une chanson, et

toutes m'ont donné le baiser de paix, le baiser de joie. Une ou deux

fois, je crus être amoureux. Cela me rendit timide et mon archet fit

quelques fausses notes. Une autre fois, ce fut un amour réciproque,

et l'archet et le violon étaient si bien d'accord que l'harmonie

jaillissait au seul toucher des cordes. Les phrases voluptueuses

n'avaient presque ni commencement ni fin. C'était un jeu continu avec

des douceurs et des forces. J'avais autant de bonheur à regarder son

épaule nue qu'à m'exalter dans ses bras et souvent la vue de son

chapeau, de sa robe et de ses plumes, au tournant de la rue, m'éleva au

rang d'un dieu. Un hommage adorable montait de cette créature vers mon

cœur L'amour, c'est une religion mutuelle....»

Il dit tout haut, rentrant dans la conversation qui avait dévié encore

une fois vers les mérites administratifs de Mme des Boys:

--On rencontre des femmes diverses. La meilleure ne vaut pas le rêve

que l'on s'en faisait.

«Jolie banalité. Que va-t-il répondre à cela?»

--Je ne rêve pas, moi, dit Lanfranc, je cherche. Mais je ne trouve

guère. Les aventures m'ont toujours déçu. Aussi, je ne veux plus aimer

qu'à Paris. Là, on trouve d'agréables romans qui n'ont qu'un seul

chapitre, le dernier.

--Votre opinion sur les femmes ne m'étonne plus.

--Mais, dit M. des Boys, son opinion est assez raisonnable. Vous parlez

comme si vous aviez toujours vingt-cinq ans, Hervart.

Il rougit un peu:

--Moi! Ah! Dieu merci, j'en ai quarante. Et, poussé par l'à-propos, il

ajouta en disant:

--Vous êtes jaloux de ma liberté, mais je crains bien de la perdre.

Par ces paroles, il posait sa résolution.

--Vous pensez à vous marier? demanda Lanfranc.

--Peut-être.

--Mme Suif vous irait très bien, Léonor fait le difficile....

Agacé par tant de vulgarité, M. Hervart se leva à son tour, entra dans

le jardin: Rose et Léonor se promenaient ensemble.

Un cœur virginal · 第 29 / 47 题