L'heure du déjeuner fut agréable pour Rose. Les regards, les désirs,
les propos venaient vers elle. M. Lanfranc galantisait sans indécence.
Elle riait, puis, soudain sérieuse, acceptait quelque contact avec les
gestes de son voisin, M. Hervart. Léonor ne se permit que des phrases
brèves, qui voulaient résumer les discours plus ingénus des convives.
L'œil de cette jeune fille, qu'il croyait dédaigner, le surexcitait;
mais à force de vouloir paraître un homme supérieur, il parut un homme
désagréable. Rose en eut peur.
«Qu'il est sec! songeait-elle. Comment parler, comment jouer avec un
homme si sûr de ses mouvements? Il gagnerait toujours.»
Plusieurs fois, avec une inconscience innocente, elle regarda
tendrement M. Hervart.
«Comme j'ai bien choisi! Voici un homme plus jeune que mon ami, plus
près de moi, et chacun de ses gestes, chacune de ses paroles me
rapproche encore de Xavier. Je sens bien qu'il en sera toujours ainsi.
Qui pourrait lutter avec lui? Xavier, je l'aime!»
En se penchant pour atteindre une carafe, elle murmura dans la figure
de M. Hervart:
--Xavier, je t'aime!
M. Hervart feignit de s'étrangler. Sa rougeur fut mise sur le compte
d'un noyau de cerise, et Lanfranc imagina quelques pauvres facéties.
Comme le déjeuner s'achevait, elle dit avec une franchise perverse:
--M. Hervart, voulez-vous venir avec moi, voir s'il ne manque rien
là-bas?
--J'ai fait servir le café dans le haut du jardin, dit Mme des Boys.
Lanfranc vanta cet usage campagnard.
Sitôt que les massifs les dissimulèrent, Rose, sans mot dire, prit
M. Hervart par les épaules et lui offrit ses lèvres. Ce fut un long
baiser. Xavier serrait la jeune fille dans ses bras et lentement, avec
une tendresse où il y avait beaucoup de science, il aspirait son âme,
son haleine et aussi un peu de salive.
Quand il releva la tête, à bout de respiration, il était confus:
«J'ai donné un baiser d'amant et on me demandait un baiser d'amoureux.
Que va-t-elle penser de moi?»
Rose inspectait déjà la table rustique. Quand M. Hervart la rejoignit,
elle l'accueillit avec un sourire très doux.
«C'est donc cela qu'elle désirait?» se demanda M. Hervart.
--Rose, dit-il tout haut, je vous aime, je vous aime!
--Je l'espère bien, répondit-elle.
--Oh! que je voudrais être seul avec vous, en ce moment!
--Pas moi! J'aurais peur.
Cette réponse fit longuement réfléchir M. Hervart:
«En saurait-elle aussi long que cela? Est-ce une invitation?»
Sa pensée se perdit dans d'inutiles désirs. Mais précisément, comme
l'heure n'était pas propice, il se laissa aller aux idées les plus
audacieuses. Ses yeux erraient vers le bois obscur, semblaient chercher
une favorable retraite. Il eut des mouvements inachevés. Levé à demi
de sa chaise, il y retombait, maniait une tasse vide, cherchait en
vain une allumette pour sa cigarette absente. L'arrivée de Léonor le
rasséréna. Il accepta sa destinée du jour, qui était de se livrer avec
ce jeune homme à de frivoles discussions.
Tout le monde étant réuni, on reprit le ton du déjeuner, mais Rose
rêvait, M. Hervart avait mal à la tête. Cela fut si languissant, malgré
les agaceries de Lanfranc, qui faisait le bon compagnon, que M. des
Boys promptement proposa une promenade.
--Si vous voulez, dit Léonor, que nous établissions un plan des
transformations de votre propriété, il faut nous la montrer avec
quelque détail. Ce bois fait partie du parc que vous projetez? Et au
delà? Y a-t-il un domaine, des prés, des champs? Quelles sont les
servitudes? Voulez-vous une seule avenue vers Couville? On pourrait
également rejoindre la route de Saint-Martin....
--Vous ne prétendez pas, demanda Rose, dévaster ce bois, si beau dans
sa sauvagerie?
--Mais, Mademoiselle, dit Léonor, je ne prétends à rien, c'est-à-dire
que je ne prétends qu'à vous plaire....
--Faites ce que voudra ma fille, dit M. des Boys. C'est pour elle que
vous êtes ici.
--C'est pour elle, reprit Mme des Boys.
--Oh! alors, dit Léonor, nous nous entendrons fort bien.
--Je l'espère, dit Rose.
--Je suis à vos ordres, dit Léonor.
--Venez donc, dit Rose.
En disant cela, elle se leva, jetant à M. Hervart un coup d'œil, qui
fut compris. Mais comme M. Hervart se levait à son tour, Mme des Boys
s'approcha de lui:
--J'ai quelque chose de très intéressant à vous dire.
M. Hervart dut laisser Rose et Léonor s'enfoncer seuls dans ce bois,
où il avait éprouvé depuis quelques jours de si agréables sensations.
Mme des Boys l'emmena dans le jardin.
--Mon cher ami, je voudrais vous demander un renseignement. D'abord,
est-ce sérieux la profession d'architecte?
--Très sérieux, dit M. Hervart.
--On y gagne vraiment beaucoup d'argent?
--Lanfranc, que j'ai connu gueux, est peut-être aujourd'hui plus riche
que vous, et Léonor ira plus loin encore, sans doute, car il semble
intelligent et instruit dans son métier.
--Vous ne parlez pas par amitié, par camaraderie?
--Moi, nullement. Au contraire, car, à vous dire vrai, je ne les aime
guère, ni l'un ni l'autre.
--Ils sont pourtant fort honorables et de bonne compagnie.
--Sans doute, surtout Lanfranc.
--N'est-ce pas qu'il est amusant? Son neveu est plus sévère, mais
j'aime mieux cela.
--Moi aussi.
--Je suis content de vous voir de mon avis.
Elle continua, après avoir rêvé un peu.
--Cela ferait un excellent mari pour Rose.
M. Hervart ne répondit rien. Il avait pâli et son cœur s'était mis
à battre très fort. Ses pensées, fort confuses, tourbillonnaient
tristement.
--Qu'en pensez vous? insista Mme des Boys. Il ne répondit pas encore,
car il sentait que sa voix allait paraître toute changée. Il murmura:
--Heum! ou quelque chose de pareil, quelque chose qui signifiait
seulement qu'il avait entendu la question.
Mais peu à peu, il se reprenait. L'idée heureuse lui vint de la nullité
familiale de Mme des Boys et de son peu d'influence sur sa fille.
«Tout ce qu'elle dit n'a aucune importance. Je serai de son avis.»
--Je suis, prononça-t-il, entièrement de votre avis.
--Ma fille est singulière, reprit Mme des Boys, mais votre approbation
suffirait peut-être à la décider. Vous avez beaucoup d'influence sur
elle.
--Moi?
--Elle vous aime beaucoup. Cela est visible.
--Un si vieil ami! dit courageusement M. Hervart.
Sa lâcheté, cependant, le fit rougir.
«Pourquoi ne pas avouer? Pourquoi ne pas dire: oui, elle m'aime, je le
sais, et je l'aime aussi, pourquoi?... Est-ce que mon désir n'est pas
évident? Puis-je m'en aller, la laisser, me passer d'elle?...»
Mais à toutes ces questions intimes, M. Hervart n'osait répondre d'une
façon absolue.
«Ce que je voudrais, c'est que le temps présent durât toujours....»
--Ils n'ont presque pas parlé ensemble, et cependant, reprit Mme des
Boys, j'ai deviné qu'il y a entre eux un commencement de ... je ne sais
... comment dirai-je....
--D'entente, souffla M. Hervart, avec une charité ironique. Pourquoi
pas de l'amour? Il y a des coups de foudre.
--Oh! Rose est trop bien élevée.
La sottise de cette femme, pourtant si raisonnable et si naturelle
dans son rôle de mère, exaspéra M. Hervart, plus encore que les
insinuations qu'on l'obligeait d'écouter. Cessant, non d'hésiter, mais
de réfléchir, il dit tout à coup:
--Cela me ferait beaucoup de chagrin de la voir mariée.
Mme des Boys lui serra la main:
--Cher ami! Oui, cela ferait un grand changement dans la maison....
Elle reprit, après quelque hésitation:
--Silence sur tout cela, mon bon Hervart, n'est-ce pas? Et puis, je
crois que le tête-à-tête a assez duré, vous seriez bien aimable d'aller
les rejoindre.
M. Hervart, quoiqu'il eût assez d'impatience, s'enfonça lentement dans
les méandres du petit bois sauvage. Pareil à Panurge, il se répétait
mentalement:
«L'épouser? Ne pas l'épouser?»
Sa tête était une horloge dans laquelle un balancier oscillait
infatigablement. Il s'assit sur le petit banc où, pour la première
fois, il avait senti la tête de la jeune fille se pencher doucement
sur son épaule. Il voulut réfléchir. «Je vais, se dit-il, prendre une
décision.»
Dés les premiers pas de leur promenade, Léonor avait remarqué que Rose
tendait l'oreille au moindre bruit.
«Elle l'attend. Il va arriver. Tant mieux. Je me soucie peu de cette
petite fille. Nous sommes seuls. Plus de compliments. Je suis un
architecte paysagiste aux ordres de Mlle Rose des Boys.... Oh! ce
nom....»
Il regarda la jeune fille.
«Ce nom, eh bien, il n'est pas ridicule.... Il est moins ridicule qu'on
ne le croirait.... Elle est si fraîche, elle a l'air si pur ... c'est
curieux, ces êtres innocents qui passent dans la vie avec la grâce
d'une fleur épanouie le long d'un chemin.... Mais faisons un peu notre
métier.»
--Le goût du jour, Mademoiselle, incline vers le jardin à la française.
Un certain compromis, du moins, est nécessaire, entre le faux naturel
des parcs anglais et la rigidité des dessins géométriques....
--Dites votre compromis.
--Mais je ne connais pas encore le terrain.
--Oh! Ce n'est pas grand. En un quart d'heure, vous aurez une idée de
l'ensemble.
Léonor disserta encore un peu sur l'art des jardins, mais il sentait
parfaitement qu'on ne l'écoutait pas. Enfin il dit:
--La nature doit obéir à l'homme; mais l'homme raisonnable ne lui
demande guère qu'une seule chose, se laisser admirer ou se laisser
aimer. Ceux qui veulent admirer sont parfois enclins à lui imposer
certains sacrifices. Ceux qui aiment sont moins difficiles et ils sont
contents, pourvu qu'ils trouvent un accès facile vers les sites qui les
charment. Mais je conçois que les femmes soient plus exigeantes. Il
leur faut une nature plus douce, toute vaincue, des paysages où l'on
voie la marque de leur puissance....
«Quelle singulière conversation, se disait Rose. Voilà un architecte
qui m'ennuierait bien, si je devais passer ma vie avec lui....»
Cette idée la fit songer plus particulièrement à M. Hervart. Elle
tourna la tète, interrogeant les étroites allées où tombaient quelques
gouttes de soleil.
«Elle pense à son cher Xavier, se disait Léonor. Que pourrais-je bien
imaginer qui fixât un peu son attention. Evidemment, mon discours l'a
jusqu'ici tort peu intéressée.»
Un homme, si froid qu'il se veuille, si maître de soi que l'ait fait
la nature, est peu capable de se promener seul à seul avec une jeune
femme sans chercher à lui plaire. Il est très incapable également de
conserver assez de présence d'esprit pour se regarder agir et ne pas
faire de fautes. Mais, plaire? Le peut-on par règles, et surtout à
une jeune fille? Les femmes ne sont guère capables que d'impressions
totales. Elles ne distinguent pas, par exemple, entre l'esprit et
l'intelligence, entre l'aisance et la force, entre la vraie jeunesse et
la jeunesse apparente. Leur plaire, c'est leur plaire tout entier, et
dès qu'on leur plaît, on devient pour elles l'animal sacré. Léonor eut
une inspiration. Au lieu d'exposer ses propres idées sur les jardins,
il se mit à répéter, en termes différents, ce que Rose avait dit le
matin:
--Ce que je vous expose, dit-il, ne semble guère vous intéresser.
Que voulez-vous, je dois faire mon métier, qui est de seconder M.
Lanfranc.... Pour moi, je suis de votre avis. S'il y a des parties
faibles dans votre maison, le premier maçon y mettra le plâtre, les
pierres et la chaux nécessaires. Quant au jardin et au bois, je n'y
ferais rien que quelques allées afin de m'y pouvoir promener sans trop
craindre la rosée ou les ronces.
--Ah! vous voilà raisonnable. Eh bien, je dirai à mon père que c'est
avec vous seul que je désire m'entendre. Vous reviendrez, et nous ne
ferons rien, presque rien.
--Je reviendrai avec plaisir, et je ne ferai rien, mais si je ne vous
ai pas déplu, je trouve que j'aurai fait beaucoup.
--Mais vous ne me déplaisez pas. Quand on est de mon avis, on ne me
déplaît jamais.
--Et comment ferait-on pour ne pas être de votre avis, quand vous dites
des choses si raisonnables?
--Oh! c'est très facile et M. Hervart ne s'en prive pas. Il me
contredit, il me raille.
«Bon, pensa Léonor, elle aime Hervart: donc elle aime qu'on la
contredise et même qu'on se moque un peu d'elle. Ou peut-être qu'elle
ment, pour me faire croire qu'Hervart lui est indifférent? Essayons
d'une piqûre.»
--A son âge, cela lui est permis.
--Aussi je ne m'en fâche pas.
--Il est très bon, d'ailleurs.
--Oh! très bon, et je l'aime beaucoup.
«Cela ne prend pas, songea Léonor. Hervart est un dieu pour elle et
nous parlerions jusqu'à demain sans qu'elle comprît une seule de mes
insinuations ou de mes ironies.»
Il continua cependant, cherchant parmi toutes les méchancetés qui
peuvent se dire avec bienséance.
--Les vieux garçons ont souvent des manies....
--C'est ce que je lui dis souvent. Ainsi son goût pour les insectes....
Mais cela l'amuse tant!
«Elle est invulnérable», se dit Léonor.
--Il connaît la vie, d'ailleurs, il a tant vécu!
--N'est-ce pas? Quelquefois, quand il me parle, il me semble qu'un
monde s'ouvre à moi.
--Il connaît tout ce qu'on peut connaître, les arts et les sciences,
l'amitié et l'amour, les hommes, les femmes.... Il en a tant vu et de
toutes sortes.
Cette fois, Rose réfléchit un petit instant, puis:
--Aussi j'ai eu lui une immense confiance. C'est un bonheur pour moi
qu'il soit venu passer ici ses vacances. J'ai plus appris avec lui en
quelques semaines qu'en toutes mes autres années.
Léonor regarda Rose. Il éprouvait une grande émotion. Etre aimé ainsi
lui sembla tout à coup l'état de félicité suprême. Il n'avait jamais
cru que l'on pût inspirer à une jeune fille une confiance si ingénue.
Et quelle franchise! Quelle divine simplicité!
«Comment être aimé ainsi? Quel est son secret? Ah! si j'osais en
demander davantage? Mais non, je ne veux point même tenter de violer
une intimité si délicieuse à contempler. C'est le bonheur que je vois,
spectacle rare!»
Il regarda Rose encore une fois.
«Mais c'est qu'avec cela elle est très jolie. Et quelle grâce sous cet
air un peu sauvage! Quelle souplesse de formes! Il n'est point jusqu'à
ce teint doré et piqué par le soleil, comme une pomme, qui ne plaise,
eu ce milieu campagnard. Ah! qu'une femme comme cela me conviendrait,
à moi homme de ce pays et destiné à y vivre. Qu'Hervart n'est-il resté
parmi ses Parisiennes!»
--Il doit vous aimer beaucoup, reprit-il, et j'envie son bonheur que
cela lui soit permis. Je reviendrai, puisque vous le désirez, mais je
préférerais ne pas revenir.
--Et pourquoi donc?
--Parce que je ne voudrais pas vous déplaire.
--Mais cela ne me déplaira pas, au contraire. Expliquez-vous.
--Si je reviens, peut-être n'aurai-je pas la force de ne pas vous
aimer, et cela vous fâchera.
--Pourquoi donc? Que vous êtes singulier! Mais devenez un ami de la
maison, j'en serai contente.
--Mais je ne pourrai pas vous aimer comme vous aime M. Hervart.
--Oh! cela, je ne crois pas que cela soit possible.
--Et vous ne m'aimerez pas non plus comme vous l'aimez.
Elle se mit à rire si naïvement que Léonor se dit qu'elle n'avait rien
compris à ses insinuations. Cependant, il se trompait, et son rire en
était la preuve. Elle avait ri précisément parce que l'idée lui était
venue brusquement qu'un autre homme aurait pu jouer près d'elle le rôle
de son Xavier. L'idée lui paraissait comique, et elle avait ri. Mais
l'idée lui était venue, et c'était un grand point.
C'était un si grand point qu'à son tour elle regarda Léonor, et cette
fois sans rire; mais aucune comparaison n'eut le temps de se faire dans
son esprit, car, au même moment, elle dressa l'oreille et dit:
--Le voilà.