IX

L'heure du déjeuner fut agréable pour Rose. Les regards, les désirs,

les propos venaient vers elle. M. Lanfranc galantisait sans indécence.

Elle riait, puis, soudain sérieuse, acceptait quelque contact avec les

gestes de son voisin, M. Hervart. Léonor ne se permit que des phrases

brèves, qui voulaient résumer les discours plus ingénus des convives.

L'œil de cette jeune fille, qu'il croyait dédaigner, le surexcitait;

mais à force de vouloir paraître un homme supérieur, il parut un homme

désagréable. Rose en eut peur.

«Qu'il est sec! songeait-elle. Comment parler, comment jouer avec un

homme si sûr de ses mouvements? Il gagnerait toujours.»

Plusieurs fois, avec une inconscience innocente, elle regarda

tendrement M. Hervart.

«Comme j'ai bien choisi! Voici un homme plus jeune que mon ami, plus

près de moi, et chacun de ses gestes, chacune de ses paroles me

rapproche encore de Xavier. Je sens bien qu'il en sera toujours ainsi.

Qui pourrait lutter avec lui? Xavier, je l'aime!»

En se penchant pour atteindre une carafe, elle murmura dans la figure

de M. Hervart:

--Xavier, je t'aime!

M. Hervart feignit de s'étrangler. Sa rougeur fut mise sur le compte

d'un noyau de cerise, et Lanfranc imagina quelques pauvres facéties.

Comme le déjeuner s'achevait, elle dit avec une franchise perverse:

--M. Hervart, voulez-vous venir avec moi, voir s'il ne manque rien

là-bas?

--J'ai fait servir le café dans le haut du jardin, dit Mme des Boys.

Lanfranc vanta cet usage campagnard.

Sitôt que les massifs les dissimulèrent, Rose, sans mot dire, prit

M. Hervart par les épaules et lui offrit ses lèvres. Ce fut un long

baiser. Xavier serrait la jeune fille dans ses bras et lentement, avec

une tendresse où il y avait beaucoup de science, il aspirait son âme,

son haleine et aussi un peu de salive.

Quand il releva la tête, à bout de respiration, il était confus:

«J'ai donné un baiser d'amant et on me demandait un baiser d'amoureux.

Que va-t-elle penser de moi?»

Rose inspectait déjà la table rustique. Quand M. Hervart la rejoignit,

elle l'accueillit avec un sourire très doux.

«C'est donc cela qu'elle désirait?» se demanda M. Hervart.

--Rose, dit-il tout haut, je vous aime, je vous aime!

--Je l'espère bien, répondit-elle.

--Oh! que je voudrais être seul avec vous, en ce moment!

--Pas moi! J'aurais peur.

Cette réponse fit longuement réfléchir M. Hervart:

«En saurait-elle aussi long que cela? Est-ce une invitation?»

Sa pensée se perdit dans d'inutiles désirs. Mais précisément, comme

l'heure n'était pas propice, il se laissa aller aux idées les plus

audacieuses. Ses yeux erraient vers le bois obscur, semblaient chercher

une favorable retraite. Il eut des mouvements inachevés. Levé à demi

de sa chaise, il y retombait, maniait une tasse vide, cherchait en

vain une allumette pour sa cigarette absente. L'arrivée de Léonor le

rasséréna. Il accepta sa destinée du jour, qui était de se livrer avec

ce jeune homme à de frivoles discussions.

Tout le monde étant réuni, on reprit le ton du déjeuner, mais Rose

rêvait, M. Hervart avait mal à la tête. Cela fut si languissant, malgré

les agaceries de Lanfranc, qui faisait le bon compagnon, que M. des

Boys promptement proposa une promenade.

--Si vous voulez, dit Léonor, que nous établissions un plan des

transformations de votre propriété, il faut nous la montrer avec

quelque détail. Ce bois fait partie du parc que vous projetez? Et au

delà? Y a-t-il un domaine, des prés, des champs? Quelles sont les

servitudes? Voulez-vous une seule avenue vers Couville? On pourrait

également rejoindre la route de Saint-Martin....

--Vous ne prétendez pas, demanda Rose, dévaster ce bois, si beau dans

sa sauvagerie?

--Mais, Mademoiselle, dit Léonor, je ne prétends à rien, c'est-à-dire

que je ne prétends qu'à vous plaire....

--Faites ce que voudra ma fille, dit M. des Boys. C'est pour elle que

vous êtes ici.

--C'est pour elle, reprit Mme des Boys.

--Oh! alors, dit Léonor, nous nous entendrons fort bien.

--Je l'espère, dit Rose.

--Je suis à vos ordres, dit Léonor.

--Venez donc, dit Rose.

En disant cela, elle se leva, jetant à M. Hervart un coup d'œil, qui

fut compris. Mais comme M. Hervart se levait à son tour, Mme des Boys

s'approcha de lui:

--J'ai quelque chose de très intéressant à vous dire.

M. Hervart dut laisser Rose et Léonor s'enfoncer seuls dans ce bois,

où il avait éprouvé depuis quelques jours de si agréables sensations.

Mme des Boys l'emmena dans le jardin.

--Mon cher ami, je voudrais vous demander un renseignement. D'abord,

est-ce sérieux la profession d'architecte?

--Très sérieux, dit M. Hervart.

--On y gagne vraiment beaucoup d'argent?

--Lanfranc, que j'ai connu gueux, est peut-être aujourd'hui plus riche

que vous, et Léonor ira plus loin encore, sans doute, car il semble

intelligent et instruit dans son métier.

--Vous ne parlez pas par amitié, par camaraderie?

--Moi, nullement. Au contraire, car, à vous dire vrai, je ne les aime

guère, ni l'un ni l'autre.

--Ils sont pourtant fort honorables et de bonne compagnie.

--Sans doute, surtout Lanfranc.

--N'est-ce pas qu'il est amusant? Son neveu est plus sévère, mais

j'aime mieux cela.

--Moi aussi.

--Je suis content de vous voir de mon avis.

Elle continua, après avoir rêvé un peu.

--Cela ferait un excellent mari pour Rose.

M. Hervart ne répondit rien. Il avait pâli et son cœur s'était mis

à battre très fort. Ses pensées, fort confuses, tourbillonnaient

tristement.

--Qu'en pensez vous? insista Mme des Boys. Il ne répondit pas encore,

car il sentait que sa voix allait paraître toute changée. Il murmura:

--Heum! ou quelque chose de pareil, quelque chose qui signifiait

seulement qu'il avait entendu la question.

Mais peu à peu, il se reprenait. L'idée heureuse lui vint de la nullité

familiale de Mme des Boys et de son peu d'influence sur sa fille.

«Tout ce qu'elle dit n'a aucune importance. Je serai de son avis.»

--Je suis, prononça-t-il, entièrement de votre avis.

--Ma fille est singulière, reprit Mme des Boys, mais votre approbation

suffirait peut-être à la décider. Vous avez beaucoup d'influence sur

elle.

--Moi?

--Elle vous aime beaucoup. Cela est visible.

--Un si vieil ami! dit courageusement M. Hervart.

Sa lâcheté, cependant, le fit rougir.

«Pourquoi ne pas avouer? Pourquoi ne pas dire: oui, elle m'aime, je le

sais, et je l'aime aussi, pourquoi?... Est-ce que mon désir n'est pas

évident? Puis-je m'en aller, la laisser, me passer d'elle?...»

Mais à toutes ces questions intimes, M. Hervart n'osait répondre d'une

façon absolue.

«Ce que je voudrais, c'est que le temps présent durât toujours....»

--Ils n'ont presque pas parlé ensemble, et cependant, reprit Mme des

Boys, j'ai deviné qu'il y a entre eux un commencement de ... je ne sais

... comment dirai-je....

--D'entente, souffla M. Hervart, avec une charité ironique. Pourquoi

pas de l'amour? Il y a des coups de foudre.

--Oh! Rose est trop bien élevée.

La sottise de cette femme, pourtant si raisonnable et si naturelle

dans son rôle de mère, exaspéra M. Hervart, plus encore que les

insinuations qu'on l'obligeait d'écouter. Cessant, non d'hésiter, mais

de réfléchir, il dit tout à coup:

--Cela me ferait beaucoup de chagrin de la voir mariée.

Mme des Boys lui serra la main:

--Cher ami! Oui, cela ferait un grand changement dans la maison....

Elle reprit, après quelque hésitation:

--Silence sur tout cela, mon bon Hervart, n'est-ce pas? Et puis, je

crois que le tête-à-tête a assez duré, vous seriez bien aimable d'aller

les rejoindre.

M. Hervart, quoiqu'il eût assez d'impatience, s'enfonça lentement dans

les méandres du petit bois sauvage. Pareil à Panurge, il se répétait

mentalement:

«L'épouser? Ne pas l'épouser?»

Sa tête était une horloge dans laquelle un balancier oscillait

infatigablement. Il s'assit sur le petit banc où, pour la première

fois, il avait senti la tête de la jeune fille se pencher doucement

sur son épaule. Il voulut réfléchir. «Je vais, se dit-il, prendre une

décision.»

Dés les premiers pas de leur promenade, Léonor avait remarqué que Rose

tendait l'oreille au moindre bruit.

«Elle l'attend. Il va arriver. Tant mieux. Je me soucie peu de cette

petite fille. Nous sommes seuls. Plus de compliments. Je suis un

architecte paysagiste aux ordres de Mlle Rose des Boys.... Oh! ce

nom....»

Il regarda la jeune fille.

«Ce nom, eh bien, il n'est pas ridicule.... Il est moins ridicule qu'on

ne le croirait.... Elle est si fraîche, elle a l'air si pur ... c'est

curieux, ces êtres innocents qui passent dans la vie avec la grâce

d'une fleur épanouie le long d'un chemin.... Mais faisons un peu notre

métier.»

--Le goût du jour, Mademoiselle, incline vers le jardin à la française.

Un certain compromis, du moins, est nécessaire, entre le faux naturel

des parcs anglais et la rigidité des dessins géométriques....

--Dites votre compromis.

--Mais je ne connais pas encore le terrain.

--Oh! Ce n'est pas grand. En un quart d'heure, vous aurez une idée de

l'ensemble.

Léonor disserta encore un peu sur l'art des jardins, mais il sentait

parfaitement qu'on ne l'écoutait pas. Enfin il dit:

--La nature doit obéir à l'homme; mais l'homme raisonnable ne lui

demande guère qu'une seule chose, se laisser admirer ou se laisser

aimer. Ceux qui veulent admirer sont parfois enclins à lui imposer

certains sacrifices. Ceux qui aiment sont moins difficiles et ils sont

contents, pourvu qu'ils trouvent un accès facile vers les sites qui les

charment. Mais je conçois que les femmes soient plus exigeantes. Il

leur faut une nature plus douce, toute vaincue, des paysages où l'on

voie la marque de leur puissance....

«Quelle singulière conversation, se disait Rose. Voilà un architecte

qui m'ennuierait bien, si je devais passer ma vie avec lui....»

Cette idée la fit songer plus particulièrement à M. Hervart. Elle

tourna la tète, interrogeant les étroites allées où tombaient quelques

gouttes de soleil.

«Elle pense à son cher Xavier, se disait Léonor. Que pourrais-je bien

imaginer qui fixât un peu son attention. Evidemment, mon discours l'a

jusqu'ici tort peu intéressée.»

Un homme, si froid qu'il se veuille, si maître de soi que l'ait fait

la nature, est peu capable de se promener seul à seul avec une jeune

femme sans chercher à lui plaire. Il est très incapable également de

conserver assez de présence d'esprit pour se regarder agir et ne pas

faire de fautes. Mais, plaire? Le peut-on par règles, et surtout à

une jeune fille? Les femmes ne sont guère capables que d'impressions

totales. Elles ne distinguent pas, par exemple, entre l'esprit et

l'intelligence, entre l'aisance et la force, entre la vraie jeunesse et

la jeunesse apparente. Leur plaire, c'est leur plaire tout entier, et

dès qu'on leur plaît, on devient pour elles l'animal sacré. Léonor eut

une inspiration. Au lieu d'exposer ses propres idées sur les jardins,

il se mit à répéter, en termes différents, ce que Rose avait dit le

matin:

--Ce que je vous expose, dit-il, ne semble guère vous intéresser.

Que voulez-vous, je dois faire mon métier, qui est de seconder M.

Lanfranc.... Pour moi, je suis de votre avis. S'il y a des parties

faibles dans votre maison, le premier maçon y mettra le plâtre, les

pierres et la chaux nécessaires. Quant au jardin et au bois, je n'y

ferais rien que quelques allées afin de m'y pouvoir promener sans trop

craindre la rosée ou les ronces.

--Ah! vous voilà raisonnable. Eh bien, je dirai à mon père que c'est

avec vous seul que je désire m'entendre. Vous reviendrez, et nous ne

ferons rien, presque rien.

--Je reviendrai avec plaisir, et je ne ferai rien, mais si je ne vous

ai pas déplu, je trouve que j'aurai fait beaucoup.

--Mais vous ne me déplaisez pas. Quand on est de mon avis, on ne me

déplaît jamais.

--Et comment ferait-on pour ne pas être de votre avis, quand vous dites

des choses si raisonnables?

--Oh! c'est très facile et M. Hervart ne s'en prive pas. Il me

contredit, il me raille.

«Bon, pensa Léonor, elle aime Hervart: donc elle aime qu'on la

contredise et même qu'on se moque un peu d'elle. Ou peut-être qu'elle

ment, pour me faire croire qu'Hervart lui est indifférent? Essayons

d'une piqûre.»

--A son âge, cela lui est permis.

--Aussi je ne m'en fâche pas.

--Il est très bon, d'ailleurs.

--Oh! très bon, et je l'aime beaucoup.

«Cela ne prend pas, songea Léonor. Hervart est un dieu pour elle et

nous parlerions jusqu'à demain sans qu'elle comprît une seule de mes

insinuations ou de mes ironies.»

Il continua cependant, cherchant parmi toutes les méchancetés qui

peuvent se dire avec bienséance.

--Les vieux garçons ont souvent des manies....

--C'est ce que je lui dis souvent. Ainsi son goût pour les insectes....

Mais cela l'amuse tant!

«Elle est invulnérable», se dit Léonor.

--Il connaît la vie, d'ailleurs, il a tant vécu!

--N'est-ce pas? Quelquefois, quand il me parle, il me semble qu'un

monde s'ouvre à moi.

--Il connaît tout ce qu'on peut connaître, les arts et les sciences,

l'amitié et l'amour, les hommes, les femmes.... Il en a tant vu et de

toutes sortes.

Cette fois, Rose réfléchit un petit instant, puis:

--Aussi j'ai eu lui une immense confiance. C'est un bonheur pour moi

qu'il soit venu passer ici ses vacances. J'ai plus appris avec lui en

quelques semaines qu'en toutes mes autres années.

Léonor regarda Rose. Il éprouvait une grande émotion. Etre aimé ainsi

lui sembla tout à coup l'état de félicité suprême. Il n'avait jamais

cru que l'on pût inspirer à une jeune fille une confiance si ingénue.

Et quelle franchise! Quelle divine simplicité!

«Comment être aimé ainsi? Quel est son secret? Ah! si j'osais en

demander davantage? Mais non, je ne veux point même tenter de violer

une intimité si délicieuse à contempler. C'est le bonheur que je vois,

spectacle rare!»

Il regarda Rose encore une fois.

«Mais c'est qu'avec cela elle est très jolie. Et quelle grâce sous cet

air un peu sauvage! Quelle souplesse de formes! Il n'est point jusqu'à

ce teint doré et piqué par le soleil, comme une pomme, qui ne plaise,

eu ce milieu campagnard. Ah! qu'une femme comme cela me conviendrait,

à moi homme de ce pays et destiné à y vivre. Qu'Hervart n'est-il resté

parmi ses Parisiennes!»

--Il doit vous aimer beaucoup, reprit-il, et j'envie son bonheur que

cela lui soit permis. Je reviendrai, puisque vous le désirez, mais je

préférerais ne pas revenir.

--Et pourquoi donc?

--Parce que je ne voudrais pas vous déplaire.

--Mais cela ne me déplaira pas, au contraire. Expliquez-vous.

--Si je reviens, peut-être n'aurai-je pas la force de ne pas vous

aimer, et cela vous fâchera.

--Pourquoi donc? Que vous êtes singulier! Mais devenez un ami de la

maison, j'en serai contente.

--Mais je ne pourrai pas vous aimer comme vous aime M. Hervart.

--Oh! cela, je ne crois pas que cela soit possible.

--Et vous ne m'aimerez pas non plus comme vous l'aimez.

Elle se mit à rire si naïvement que Léonor se dit qu'elle n'avait rien

compris à ses insinuations. Cependant, il se trompait, et son rire en

était la preuve. Elle avait ri précisément parce que l'idée lui était

venue brusquement qu'un autre homme aurait pu jouer près d'elle le rôle

de son Xavier. L'idée lui paraissait comique, et elle avait ri. Mais

l'idée lui était venue, et c'était un grand point.

C'était un si grand point qu'à son tour elle regarda Léonor, et cette

fois sans rire; mais aucune comparaison n'eut le temps de se faire dans

son esprit, car, au même moment, elle dressa l'oreille et dit:

--Le voilà.

Un cœur virginal · 第 31 / 47 题