M. Hervart retrouvait tout son aplomb. Il conclut:

«Bien curieuse aventure et qui augmente le trésor de ma science et

celui de mes plaisirs.»

Rose, sentant la pression de ses doigts, osa enfin le regarder. Il

souriait. Elle fut contente.

--Vous ne me quitterez pas? dit-elle. Promettez-le-moi. Quand nous

serons mariés, nous demeurerons où vous voudrez, mais, d'ici là, je

vous veux près de moi, dans ma maison, dans mon jardin, dans mes bois,

dans mes champs, sur nos roules. Comprenez-vous?

--Enfant, je vous aime et je comprends que vous m'aimez aussi....

--Pourquoi aussi? C'est moi qui ai aimé la première; je ne veux pas de

ce mot; il exprime une sorte d'imitation.

--C'est vrai, dit M. Hervart, notre tendresse réciproque fut

simultanée. Mais il est toujours convenu que c'est l'homme qui aime le

premier et que la femme ne fait que consentir à ses désirs.

--Que pouvez-vous désirer que je ne désire moi-même?

«Son innocence est délicieuse», pensa M. Hervart.

Il reprit:

--Mais je désire peut-être plus d'intimité encore, un abandon entier,

Rose....

--Eh bien, ne suis-je pas tout entière à vous? Mais je vous veux en

échange, Xavier, je vous veux aussi tout entier.

M. Hervart ne sut que dire. Il devenait timide. Une si charmante

naïveté le troublait plus que les images mêmes de la volupté.

«Elle ne savait pas, pensait-il. Elle n'a même pas rêvé. Quelle

chasteté! Quelle grâce!»

Il répondit:

--Je vous appartiens, Rose, de tout mon cœur....

--Vous étiez distrait, il y a un instant?

--Les premiers mouvements de mon bonheur....

--Oh! Vous avez eu bien des bonheurs, depuis que vous existez, Xavier,

vous en avez donné, vous en avez reçu....

--J'ai vécu, dit M. Hervart.

--Oui, et moi je suis une jeune fille de vingt ans.

--Avoir vingt ans!

--Si vous aviez vingt ans, je ne vous aimerais pas.

M. Hervart ne répondit que par un sourire qu'il fit le plus jeune

possible, le plus délicat. Il savait bien ce qu'il aurait voulu dire,

mais il sentait qu'il ne le dirait pas. D'ailleurs, il se demandait si

Rose et lui-même parlaient la même langue.

«Cette conversation doit être absurde. Je lui dis que je désire qu'elle

m'abandonne son corps, et elle me répond sans doute qu'elle m'a donné

son cœur. Evidemment, elle n'a aucune idée de ce qui pourrait se

passer entre nous.... Ces menues privautés, qu'est-ce que cela pour

elle? Des marques d'affection.... Pourtant, n'y avait-il pas de la

volupté dans ses gestes, dans ses baisers, dans ses yeux? Son corps

n'a-t-il pas tremblé sous mes lèvres impérieuses? Oui, elle connaît

l'amour! Quel enfantillage! Pourtant, avec beaucoup d'adresse....»

--Ne croyez pas, Rose, que j'aie encore jamais eu l'occasion de donner

mon cœur. Cela n'arrive pas toujours, au cours d'une vie, cela; et

quand cela arrive, cela n'arrive qu'une fois.... Un homme a bien des

aventures qui n'engagent pas sa volonté.... L'homme est un animal, en

même temps qu'il est un homme....

--Et la femme?

--Il est convenu, dit M. Hervart, que la femme est un ange.

Rose, à ce propos, se mit à rire, avec beaucoup d'innocence,

semblait-il, puis elle dit:

--Je n'ai pas la prétention d'être un ange.

Cela ne m'amuserait pas d'ailleurs. Les anges, mon père les met dans

ses tableaux. Moi j'aime mieux être une femme. Est-ce que vous aimeriez

un ange?

M. Hervart riait aussi. Il expliqua cependant que les jeunes

filles avaient droit à ce titre délicieux d'anges, à cause de leur

innocence....

--Quand on aime, est-on encore innocent?

--On ne l'est pas longtemps, si on l'est encore.

Ils ne purent en dire davantage. Ils étaient revenus près du ruisseau,

et ils apercevaient M. des Boys qui montrait son domaine à deux

messieurs inconnus, dont l'un semblait de son âge, dont l'autre était

un homme d'une trentaine d'années.

Un cœur virginal · 第 28 / 47 题